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Louis XIV et son siècle

Alexandre Dumas · 1845 · Free in the US

336,339 words · about 23 h 33 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Language
French
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1845
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336,339 words · about 23 h 33 min
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Contents (54)
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  2. Chapitre I about 41 min
  3. Chapitre II about 43 min
  4. Chapitre III about 50 min
  5. Chapitre IV about 24 min
  6. Chapitre V about 19 min
  7. Chapitre VI about 33 min
  8. Chapitre VII about 32 min
  9. Chapitre VIII about 16 min
  10. Chapitre IX about 16 min
  11. Chapitre X about 16 min
  12. Chapitre XI about 29 min
  13. Chapitre XII about 14 min
  14. Chapitre XIII about 15 min
  15. Chapitre XIV about 25 min
  16. Chapitre XV about 26 min
  17. Chapitre XVI about 36 min
  18. Chapitre XVII about 22 min
  19. Chapitre XVIII about 23 min
  20. Chapitre XIX about 24 min
  21. Chapitre XX about 21 min
  22. Chapitre XXI about 36 min
  23. Chapitre XXII about 29 min
  24. Chapitre XXIII about 30 min
  25. Chapitre XXIV about 50 min
  26. Chapitre XXV about 27 min
  27. Chapitre XXVI about 32 min
  28. Chapitre XXVII about 29 min
  29. Chapitre XXVIII about 12 min
  30. Chapitre XXIX about 31 min
  31. Chapitre XXX about 26 min
  32. Chapitre XXXI about 39 min
  33. Chapitre XXXII about 26 min
  34. Chapitre XXXIII about 14 min
  35. Chapitre XXXIV about 31 min
  36. Chapitre XXXV about 40 min
  37. Chapitre XXXVI about 35 min
  38. Chapitre XXXVII about 20 min
  39. Chapitre XXXVIII about 23 min
  40. Chapitre XXXIX about 33 min
  41. Chapitre XL about 20 min
  42. Chapitre XLI about 29 min
  43. Chapitre XLII about 19 min
  44. Chapitre XLIII about 38 min
  45. Chapitre XLIV about 18 min
  46. Chapitre XLV about 22 min
  47. Chapitre XLVI about 23 min
  48. Chapitre XLVII about 15 min
  49. Chapitre XLVIII about 20 min
  50. Chapitre XLIX about 44 min
  51. Chapitre L about 21 min
  52. Chapitre LI about 25 min
  53. Chapitre LII about 20 min
  54. Conclusion about 12 min

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TABLE DES MATIÈRES

TOME PREMIER.

TOME DEUXIÈME.

Chapitre I

CHAPITRE PREMIER

Le 5 décembre 1637, le roi alla faire une visite à mademoiselle de La Fayette qui, pendant le mois de mars de la même année, s’était retirée au couvent de la Visitation de Sainte-Marie, situé rue Saint-Antoine, où elle avait pris le voile sous le nom de sœur Angélique. Une des prérogatives attachées au titre de roi, de reine ou d’enfants de France étant d’entrer dans tous les couvents et de converser librement avec les religieuses, les visites du roi à son ancienne maîtresse ne souffraient aucune difficulté.

D’ailleurs on sait que les maîtresses du roi n’étaient que ses amies, et jamais les assiduités du chaste fils d’ et du chaste père de , monarques fort peu chastes tous deux, ne portèrent en aucune façon atteinte à la réputation de celles auxquelles elles s’adressaient.

Louise Motier de La Fayette, issue d’une ancienne famille d’Auvergne, était entrée, dès l’âge de dix-sept ans, dans la maison de la reine Anne d’Autriche, en qualité de fille d’honneur. Dès 1630, le roi l’avait remarquée, et les charmes de son esprit et de sa personne l’avaient tiré, sinon de sa chasteté, du moins de sa froideur habituelle ; Bassompierre raconte qu’en passant à cette époque à Lyon, où séjournait, il y trouva le roi parmi les dames, et amoureux et galant contre sa coutume.

Cette faveur de mademoiselle de La Fayette dura sans nuage aucun, tant qu’elle prit sur elle de rester étrangère aux affaires politiques. Mais le père Joseph qui était son parent du côté de Marie Motier deSaint-Romain, sa mère, ayant obtenu d’elle qu’elle entrât dans une cabale contre le cardinal, que l’ambitieux capucin voulait supplanter dans l’esprit du roi, dès lors toute tranquillité et tout bonheur furent perdus pour elle et pour son royal amant.

Selon ses habitudes, ce ne fut pas de front que Richelieu attaqua l’amour de pour mademoiselle de La Fayette ; ce fut par une de ces mines souterraines, si familières à ce grand ministre, lequel fut forcé d’user la moitié de sa vie à des ruses qui réussissaient d’autant plus sûrement qu’étant indignes d’un génie si supérieur, on ne les attendait point de sa part : il décida par menace Boizenval, que avait tiré de sa garde-robe pour en faire son premier valet de chambre, à trahir son maître dont il était le plus intime confident, d’abord en faussant les messages verbaux que les deux amants s’envoyaient l’un à l’autre, puis en remettant au cardinal les lettres qu’ils s’écrivaient, et qui, dans son cabinet et sous la main d’habiles secrétaires que le cardinal payait à cet effet, subissaient des altérations telles, que les épîtres des deux amants, sorties de leurs mains pleines d’expressions de tendresse, arrivaient chargées de récriminations si amè- res, qu’une rupture allait éclater entre eux lorsqu’une explication éclaircit tout.

On fit venir Boizenval qui fut forcé de faire l’aveu de sa trahison et de raconter les manœuvres du ministre, et ce fut seulement alors que et mademoiselle de LaFayette apprirent qu’ils étaient déjà depuis longtemps, sans s’en douter, sous le poids de la haine du cardinal.

Or, on le savait, c’était une chose terrible, même pour le roi, que cette haine. Buckingham, Chalais, Montmorency en étaient morts, et, selon toute probabilité, en ce moment-là le père Joseph en mourait. Mademoiselle de LaFayette s’enfuit tout éperdue au couvent de la Visitation ; quelques instances que lui fit , elle ne voulut plus en sortir, et, sous le nom de sœur Angélique, y prit le voile, les uns disent le 19, les autres le 24 du mois de mai de l’année 1637.

Mais quoique mademoiselle de Hautefort, rappelée par Richelieu de son exil, commençât à prendre dans le cœur du roi la place qu’avait occupée mademoiselle de LaFayette, n’en avait pas moins continué, avec cette dernière, des relations qui lui étaient devenues nécessaires, et, comme nous l’avons dit, parti secrètement de Grosbois qu’il habitait, il était venu lui faire une visite. Entré au couvent à quatre heures de l’après-midi, il en sortit à huit heures du soir.

De ce qui fut dit dans cette conversation, nul n’en sut jamais rien, car elle eut lieu en tête-à-tête, comme toutes les conversations qu’avait eues avec mademoiselle de LaFayette depuis qu’elle était au couvent de la Visitation de Sainte-Marie. Seulement, en sortant, le roi parut fort pensif à ceux de ses gens qui l’avaient accompagné ; il faisait une tempête terrible mêlée de pluie et de grèle, une obscurité à ne pas voir à quatre pas devant soi ; le cocher demanda au roi s’il retournait à Grosbois, alors parut faire un effort sur lui-même, et après un instant de silence :

— Non, dit-il, nous allons au Louvre.

Et le carrosse prit rapidement le chemin du palais, à la grande joie de l’escorte, enchantée de n’avoir point quatre lieues à faire par un si terrible temps.

Arrivé au Louvre, le roi monta chez la reine, qui le vit entrer avec un grand étonnement ; car, depuis longtemps, et Anne d’Autriche avaient de bien rares entrevues. Elle se leva et salua respectueu- sement. alla à elle, lui baisa la main avec la même timidité qu’il eût éprouvée devant une femme qu’il aurait vue pour la première fois, et d’une voix embarrassée :

— Madame, lui dit-il, il fait si gros temps que je ne puis retourner à Grosbois ; je viens donc vous demander un souper pour ce soir et un gîte pour cette nuit.

— Ce me sera un grand honneur et une grande joie d’offrir l’un et l’autre à Votre Majesté, répondit la reine, et je remercie Dieu maintenant de cette tempête qu’il nous a envoyée et qui m’effrayait si fort tout à l’heure.

, pendant cette nuit du 5décembre1637, partagea donc non-seulement le souper, mais encore le lit d’Anne d’Autriche ; puis, le lendemain matin, il partit pour Grosbois.

Était-ce le hasard qui avait amené ce rapprochement entre le roi et la reine, ce retour d’intimité entre le mari et la femme ? La tempête avait-elle réellement effrayé , ou avait-il cédé aux instantes prières de mademoiselle de LaFayette ? Cette dernière supposition est la plus vraisemblable. Quant à nous, nous croyons que la tempête ne fut qu’un prétexte.

Quoi qu’il en soit, cette nuit fut une nuit mémorable pour la France et même pour l’Europe dont elle devait changer la face, car neuf mois, jour pour jour, après cette nuit, devait venir au monde.

La reine s’aperçut bientôt qu’elle était enceinte ; cependant elle n’osa en parler à qui que ce fût pendant les quatre premiers mois, de peur de se tromper ; mais vers le commencement du cinquième, elle n’eut plus aucun doute : son enfant avait fait un mouvement. C’était le .

Aussitôt elle fit appeler , des procédés duquel elle avait toujours eu à se louer. s’entretint avec elle pendant quelques instants, et en sortant de son cabinet, s’achemina vers l’appartement du roi.

Il trouva sa majesté prête à partir pour la chasse au vol. , en apercevant le ministre d’État, fronça le sourcil, car il crut qu’il venait lui parler administration ou politique, et son amusement favori, le seul auquel il prît un plaisir constant et réel, allait être retardé.

— Eh bien, que me voulez-vous ? demanda-t-il à avec un mouvement d’impatience, et qu’avez-vous à nous dire ? Vous le savez, si vous venez nous parler des affaires de l’État, cela ne nous regarde pas, cela regarde .

— Sire, dit , je viens vous demander la grâce d’un pauvre prisonnier.

— Demandez au cardinal, demandez au cardinal, monsieur de Chavigny ; peut-être le prisonnier est-il l’ennemi de Son Éminence, et par conséquent notre ennemi.

— Celui-là n’est l’ennemi de personne, Sire, c’est seulement un fidèle serviteur de la reine, injustement soupçonné de trahison.

— Ah ! je vous vois venir, vous voulez encore me parler de Laporte, cela ne me regarde pas, Chavigny, adressez-vous à . Venez, Messieurs, venez.

Et il fit signe à ceux qui devaient l’accompagner de le suivre.

— Cependant, sire, dit Chavigny, la reine avait pensé qu’en faveur de la nouvelle que je vous apporte, Votre Majesté daignerait lui accorder la grâce que je suis chargé de lui demander de sa part.

— Et quelle nouvelle m’apportez-vous ? demanda le roi.

— La nouvelle que la reine est enceinte, répondit Chavigny.

— La reine enceinte ! s’écria le roi, alors ce doit être de la nuit du .

— Je ne sais, sire ; mais ce que je sais, c’est que Dieu a regardé en miséricorde le royaume de France, et qu’il a fait cesser une stérilité qui nous affligeait tous.

— Êtes-vous bien sûr de ce que vous m’annoncez là, Chavigny ? demanda le roi.

— La reine n’a voulu rien dire à Votre Majesté avant d’en être bien certaine. Mais aujourd’hui même elle a senti remuer pour la première fois son auguste enfant, et comme vous lui avez promis, m’a-t-elle assuré, le cas échéant, de lui accorder la grâce qu’elle vous demanderait, elle vous demande, sire, de faire sortir de la Bastille, Laporte, son portemanteau.

— C’est bon, dit le roi, cela ne fait rien à notre chasse, messieurs, c’est un petit retard, voilà tout ; allez m’attendre en bas, tandis que moi et Chavigny, nous passons chez la reine.

Les courtisans accompagnèrent joyeusement le roi jusqu’à l’appartement d’Anne d’Autriche, où entra tandis qu’ils continuaient leur chemin.

Le roi laissa Chavigny dans le salon de la reine et passa dans son oratoire ; là encore, on ignore ce qui fut dit entre eux, car per- sonne ne fut admis en tiers dans leur entretien.

Seulement, au bout de dix minutes, le roi sortit la figure radieuse.

— Chavigny, dit-il, c’était vrai, Dieu veuille maintenant que ce soit un dauphin. Ah ! comme vous enrageriez, mon-très cher frère.

— Et Laporte, sire ? demanda Chavigny.

— Vous le ferez sortir demain de la Bastille, mais à la condition qu’il se retirera immédiatement à Saumur.

Le lendemain 12mai, , secrétaire des commandements de la reine, se présenta à la Bastille, accompagné d’un commis de ; il avait mission de faire signer à Laporte la promesse de se retirer à Saumur. Laporte signa, et le 13 au matin il fut mis en liberté.

Ainsi, le premier mouvement que fit , dans le sein de sa mère, fut le motif d’une des grâces qu’accorda si rarement . C’était de bon augure pour l’avenir.

Le bruit de la grossesse de la reine se répandit rapidement en France ; on eut peine à y croire ; après vingt-deux ans de mariage et de stérilité, c’était presque un miracle.

D’ailleurs, on savait les causes de trouble et de désaccord qui avaient existé entre le roi et la reine. On n’osait donc pas nourrir une espérance qu’on regardait depuis longtemps comme perdue.

Jetons en arrière un coup d’œil sur les causes de ces dissensions conjugales ; ce sera pour nos lecteurs une occasion de faire connaissance avec les personnages les plus importants de cette cour romanesque, où les trois éléments français, italien et espagnol étaient réunis, et qui apparaissent au commencement du règne de , comme les représentants d’un autre âge et d’un autre siècle.

Le roi , que nous venons de mettre en scène et qui était alors âgé de trente-sept ans à peu près, était un prince à la fois fier et timide, d’une bravoure héroïque et d’une hésitation d’enfant ; sachant haïr violemment, mais n’aimant jamais qu’avec réserve ; dissimulé pour avoir longtemps vécu avec des gens qu’il détestait, patient et faible en apparence, mais violent par boutades, cruel avec délices et raffinement, quoique son père eût tout fait dans son enfance pour le corriger de son penchant à la cruauté, jusqu’à l’avoir deux fois, de sa propre main, battu de verges : la première, parce qu’il avait écrasé entre deux pierres la tête d’un moineau vivant ; la seconde, parce qu’ayant pris en haine un jeune seigneur, il fallut, pour le satisfaire, tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle, auquel coup le gentilhomme, prévenu d’avance, tomba comme s’il était mort ; ce qui causa une si grande joie à l’ami futur de Montmorency et de Cinq-Mars, qu’il en battit des mains. À ces corrections, la reine Marie deMédicis s’était récriée bien fort ; mais le Béarnais n’avait tenu aucun compte des réclamations maternelles, et lui avait répondu ces paroles prophétiques : — Madame, priez Dieu que je vive ; car, croyez-moi, ce méchant garçon-là vous maltraitera fort quand je n’y serai plus.

L’enfance du roi avait, au reste, été fort abandonnée : la reine mère qui, au dire de son mari lui-même, était courageuse, hautaine, ferme, discrète, glorieuse, opiniâtre, vindicative et défiante, voulait conserver, le plus longtemps possible, le pouvoir royal qui était devenu pour elle un besoin. En conséquence, au lieu de donner à son fils cette haute instruction qui prépare à régner, elle l’avait laissé dans une ignorance parfaite, de sorte que son éducation n’était pas même celle d’un homme né dans une condition ordinaire. Toujours en familiarité avec Concini et Galigaï que le jeune roi détestait, elle ne le voyait que lorsque son devoir l’amenait chez elle, et la plupart du temps elle le recevait froidement. Un jour, il arriva même que , en entrant chez sa mère, marcha sur la patte d’un chien que Marie deMédicis aimait beaucoup ; le chien se retourna et mordit le roi à la jambe. Le jeune prince, emporté par la douleur, lui donna un coup de pied. Le chien s’enfuit en criant ; alors la reine mère le prit entre ses bras, l’embrassant et le plaignant, sans même demander à son fils des nouvelles de sa blessure. Aussi, frappé au cœur de cette preuve d’indifférence, le roi sortit aussitôt en disant à Luynes :

— Regarde donc, Albert, elle aime mieux son chien que moi.

Charles-Albert deLuynes, l’unique favori de , peut-être, qui soit mort sans avoir vu la haine du roi succéder à son amitié, sans doute parce qu’il fut non-seulement son ami, mais encore son complice, était le seul compagnon qu’on laissât approcher du jeune prince, et encore ne jouissait-il de cette faveur que parce qu’on ne voyait en lui qu’un homme frivole et sans conséquence. En effet, qui aurait pu prendre ombrage d’un personnage de si médiocre naissance, qu’on lui contestait même le titre de simple gentilhomme avec lequel lui et ses deux frères s’étaient présentés à la cour.

Voici, au reste, ce qu’on racontait sur leur origine :

Le roi avait, parmi les musiciens attachés à son palais, un joueur de luth allemand, nommé Albert, lequel était en grande faveur près de lui à cause de son talent et de son esprit. Aussi, lorsque le roi fit pour la première fois son entrée à Marseille, lui accorda-t-il pour son frère, homme d’église, un bon canonicat qui était vacant. Le chanoine avait deux bâtards ; il fit étudier l’aîné pour en faire un homme de scien- ce, et éleva l’autre pour en faire un homme de guerre.

L’aîné devint médecin, prit le nom de Luynes, d’une petite maison qu’il possédait près de Mornas, suivit la reine de Navarre jusqu’à sa mort, et ayant fait fortune, lui prêta, dans ses nécessités, jusqu’à 12,000écus.

Le cadet fut archer du roi Charles, se battit en champ clos dans le bois de Vincennes, devant toute la cour, et tua son homme ; ce qui le mit en si grande réputation que , gouverneur du Languedoc, le prit avec lui, lui donna sa lieutenance du Pont Saint-Esprit, puis enfin le mit gouverneur dans Beaucaire, où il mourut, laissant trois fils et quatre filles.

Les trois fils étaient : Albert, Cadenet et Brantès.

Tous trois furent recommandés par LaVarenne à Bassompierre. LaVarenne, comme on le sait, était à ce que Lebel était à . Bassompierre, qui avait eu fort à se louer de LaVarenne du vivant du feu roi, eut, chose rare, le plus grand égard pour la recommandation d’un homme qui avait cessé d’être en faveur. Il plaça Albert près du roi et ses deux frères chez le maréchal de Souvré, qui les donna à Courtanvaux, son fils.

Albert fut le bien venu et jouit bientôt de la faveur du jeune roi.

En effet, , abandonné, sans un seul ami, réduit à la société d’un valet de chiens et d’un fauconnier, n’avait pour toute distraction qu’une volière qu’il avait fait faire dans son jardin ; pour tout plaisir que celui de conduire lui-même, un fouet à la main, les tombereaux sur lesquels on transportait le sable dont il se servait pour bâtir de petites forteresses ; pour toute occupation que la musique qu’il aimait passionnément, et quelques arts mécaniques qu’il étudiait tout seul. Le jeune roi, disons-nous, s’était pris d’une vive et subite amitié pour Albert, qui, adroit à tous les exercices du corps, était venu jeter une grande animation dans sa vie jusque-là si morne et si monotone.

Ce qui, surtout, avait mis Albert au mieux dans l’esprit du roi, c’était son habileté à dresser des pies-grièches, avec lesquelles et lui donnaient la chasse aux petits oiseaux dans les jardins des Tuileries et du Louvre. Il en résulta que, le roi devenant un peu plus occupé, la reine mère regarda comme un bonheur l’amitié de Luynes, qui, selon elle, devait encore détourner l’esprit de son fils des affaires de l’État.

Ce fut vers cette époque, c’est-à-dire au commencement de 1615, qu’on annonça au jeune roi son prochain mariage avec l’infante Anne d’Autriche, fille de et de la reine Marguerite.

montrait peu de goût pour les plaisirs. La nature l’avait fait dévot et mélancolique. Il atteignait quatorze ans lorsque son mariage fut résolu ; et tandis qu’à cet âge le roi son père, d’amoureuse mémoire, courait déjà, comme il le dit lui-même, bois et montagnes, pourchassant femmes et filles avec l’ardeur de ce sang impétueux qui continua de brûler sous ses cheveux gris, le jeune roi se préoccupa de ce mariage comme d’un lien qu’il reconnaissait déjà saint et indissoluble, et, au lieu de se laisser entraîner par l’ardeur et les désirs de son âge, il apporta dans la conduite de cette affaire l’amour-propre et la défiance d’un homme qui ne veut pas être dupé.

Aussi, dès qu’il apprit, à Bordeaux, que sa femme s’acheminait vers la Bidassoa, où l’échange des princesses devait être fait, car, en même temps que allait épouser Anne d’Autriche, Henriette de France, qu’on appelait Madame, devait devenir la femme de l’infant Philippe, il envoya Luynes au-devant d’elle, sous prétexte de lui remettre une lettre ; mais, en réalité, pour qu’il pût apprendre de la bouche d’un homme, dans lequel il avait toute confiance, si la jeune princesse était digne de la réputation de beauté qu’on lui faisait.

Luynes laissa donc le roi à Bordeaux où il était venu avec toute la cour, et porteur du premier message amoureux que eût écrit, il s’avança au-devant du cortége qui ramenait la petite reine ; c’est ainsi qu’on appelait Anne d’Autriche pour la distinguer de la reine mère, Marie de Médicis.

De l’autre côté de Bayonne, Luynes rencontra celle qu’il venait chercher ; il descendit aussitôt de cheval, s’approcha de la litière, et mettant un genou en terre :

— De la part du roi, dit-il, à Votre Majesté.

Et en même temps il présenta à la princesse la lettre de .

Anne d’Autriche prit la lettre, la décacheta et lut ce qui suit :

« Madame, ne pouvant, selon mon désir, me trouver auprès de vous à vostre entrée dans mon royaume, pour vous mettre en possession du pouvoir que j’y ay, comme de mon entière affection à vous aymer et servir ; j’envoye devers vous, Luynes, l’un de mes plus confidents serviteurs pour, en mon nom, vous saluer et vous dire que vous estes attendue de moy avec impatience, et pour vous offrir moy-mesme l’un et l’autre. Je vous prie doncques le recevoir favorablement et le croire de ce qu’il vous dira de la part, Madame, de vostre plus cher amy et serviteur,

Cette lecture terminée, l’infante remercia gracieusement le messager, lui fit signe de remonter à cheval et de marcher près de sa litière, et rentra dans la ville tout en s’entretenant avec lui.

Le lendemain elle le renvoya avec cette réponse que le peu d’habitude qu’elle avait de la langue française la forçait de faire en espagnol :

« Senor, mucho me he holgado con Luynes, con las buenas nuevas que me ha dado de la salud de V. M. Yo ruego por ella y muy deseosa de llegar donde pueda servir à mi madre. Y asi me doy mucha priesa à caminar por la soledad que me haze y bezar à V. M. la mano, a quien Dios guarde como deseo. Bezo las manos à V. M..

Luynes fit grande diligence, car il avait de bonnes nouvelles à rendre au roi. L’in- fante était belle à ravir ; mais, nous l’avons dit, était difficile à satisfaire ; soit curiosité, soit défiance, il voulut juger sa fiancée par ses propres yeux. Il partit donc de Bordeaux, sans bruit, à cheval, escorté de deux ou trois personnes seulement, entra dans une maison par la porte de derrière, alla s’établir à une fenêtre de rez-de-chaussée, et attendit.

Le mot d’ordre avait été donné : comme le carrosse de l’infante arrivait devant la maison où était le roi, le duc d’Épernon, qui avait sa leçon faite, vint la haranguer ; de sorte que, pour répondre à cet honneur, Anne d’Autriche fut forcée de sortir à moitié par la portière de son carrosse ; le roi put donc tout à son aise voir sa fiancée.

La harangue finie, la petite reine continua son chemin, et le roi, enchanté que la réalité répondît si bien au récit que Luynes lui avait fait, remonta à cheval et piqua vers Bordeaux, où il arriva longtemps encore avant l’infante.

En effet, s’il faut en croire tous les historiens du temps, Anne d’Autriche avait dans sa personne de quoi satisfaire les plus royales exigences : belle d’une beauté majestueuse qui, plus tard, servit admirablement ses projets et imposa mille fois le respect et l’amour à la noblesse turbulente dont elle était entourée, femme accomplie pour l’œil d’un amant, reine parfaite pour l’œil d’un sujet, grande, bien prise dans sa taille, possédant la plus blanche et la plus délicate main qui eût jamais fait un geste impérieux, des yeux parfaitement beaux, faciles à se dilater, et auxquels leur couleur verdâtre donnait une transparence infinie, une bouche petite et vermeille, qui semblait une rose souriante, des cheveux longs et soyeux, de cette riante couleur cendrée qui donne à la fois, aux visages qu’ils encadrent, la suavité du teint des blondes et l’animation des brunes ; telle était la femme que recevait pour compagne, à l’âge où les passions qui sommeillent encore chez les hommes vulgaires, sont censées, par un privilége particulier de leur rang, devoir être éveillées chez les rois.

La cérémonie du mariage fut célébrée le 25 novembre 1615, dans la cathédrale de Bordeaux, et les jeunes époux, après le festin qui fut donné au roi en son logis, furent conduits au lit nuptial, chacun par sa nourrice qui ne le quitta pas. Ils demeurèrent ensemble cinq minutes, après quoi la nourrice du roi le fit lever et l’infante resta seule ; car il avait été décidé que la consommation du mariage n’aurait lieu que deux ans plus tard, vu la grande jeunesse des époux qui n’avaient pas tout à fait vingt-huit ans à eux deux.

À son retour à Paris, eut à s’occuper des querelles des princes du sang, querelles qui avaient eu pour source la régence improvisée de Marie de Médicis après l’assassinat du roi Henri, et qui, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, allumaient à chaque instant des troubles dans tous les coins de ce pauvre royaume encore ému de ses guerres de religion. Puis, après le traité de Loudun, il lui fallut s’occuper de la ruine du maréchal d’Ancre qu’il décida, conduisit et acheva de manière à rappeler à la fois la fermeté de et la dissimulation de , avec cette différence, toutefois, que le premier, dans les exécutions de ce genre qu’il commit, fut toujours guidé par des vues politiques d’une certaine élévation, et que le second obéit aux ordres de sa mère, et n’agit que trompé par une fausse alarme ; tandis qu’à seul revient la responsabilité de cet événement si étrange, même au dix-septième siècle, et qui mit le bâton de maréchal aux mains de Vitry, et l’épée de connétable à celles de Luynes.

On sait que Concino Concini, maréchal d’Ancre, fut assassiné sur le pont du Louvre, le 26 avril 1617, et que Léonora Galigaï fut brûlée en Grève comme sorcière, au mois de juillet suivant.

Alors se vérifia, à l’endroit de la reine mère, la prophétie que le Béarnais avait faite sur le méchant garçon. Marie de Médicis, privée de son rang et de ses honneurs, fut reléguée à Blois plutôt comme prisonnière que comme exilée.

Cependant, malgré ces preuves de virilité qui, de temps en temps, éclatent comme des orages dans la vie de , Anne d’Autriche, qui participait du caractère ferme de sa race et de l’esprit orgueilleux de sa nation, ne se laissait point intimider ; elle prenait même de temps en temps un dangereux plaisir à rompre en visière au roi, qui, de nature à la fois faible et violente, fronça plus d’une fois le sourcil devant l’altière Espagnole sans oser rien dire, comme cela lui arriva plus tard en face du cardinal de Richelieu, dont il fut plutôt l’écolier que le maître, et qui n’était encore à cette époque qu’évêque de Luçon.

Le grand malheur de la reine, malheur dont on lui fit un crime, fut sa longue stérilité ; on doit croire que si eût pu élever à vingt ans un dauphin qu’il n’obtint du ciel que si tard, la tournure de son esprit et la face de son règne eussent complétement changé. Tandis qu’au contraire cette stérilité. aigrit le roi, éloigna la reine de son époux, qu’elle trouvait sans cesse soucieux, amer et défiant, et ouvrit un vaste champ aux médisances qui empoisonnèrent la vie tout entière d’Anne d’Autriche, et cela avec un tel air de réalité que les historiens sérieux les appellent des méchants bruits et des discours malins, c’est-à-dire des médisances, tandis que, selon toutes les probabilités, c’étaient de véritables calomnies.

Le premier de ces griefs que le roi n’oublia jamais, bien qu’il ait paru souvent le faire, fut l’amitié de la jeune reine pour le duc d’Anjou, Gaston, depuis duc d’Orléans, fils favori de Marie de Médicis ; souvent le roi, dans sa jeunesse, et même depuis sa majo- rité, s’était montré jaloux de l’amour de la régente pour ce frère, qui, aussi gai et aussi joyeux que était sombre et mélancolique, semblait avoir hérité, sinon du courage et de la loyauté du roi , du moins de son esprit ; plus tard, la légèreté d’Anne d’Autriche lui inspira contre ce frère une jalousie d’époux qui ne contribua pas médiocrement à augmenter la haine du frère. En effet, la reine traitait cérémonieusement et avec tous les dehors de l’étiquette Gaston, en public, mais l’appelait tout simplement mon frère dans ses lettres ; et en petit comité, chuchottait toujours avec lui, familiarité insupportable au roi, qui était, nous l’avons dit, de sa personne, le plus timide, et par conséquent le plus ombrageux des hommes. De son côté, la reine Marie de Médicis, sans cesse à l’affût du pouvoir qui lui était échappé et qu’elle ne voulait laisser reprendre à personne, soufflait, avec cette ardeur d’intrigue qu’elle avait puisée à la cour de Florence, ce feu mal éteint, tandis que le duc d’Anjou lui-même, dont on connaît le caractère, à la fois inconséquent et léger, aventureux et lâche, se plaisait, pour ainsi dire, à réchauffer à petites haleines la colère du roi par mille hostilités secrètes ou apparentes. Ainsi, il avait dit à la reine en présence de plusieurs témoins, un jour qu’elle venait de faire une neuvaine pour obtenir que sa stérilité cessât :

— Madame, vous venez de solliciter vos juges contre moi ; je consens que vous gagniez le procès, si le roi a assez de crédit pour me le faire perdre.

Le mot revint aux oreilles de , qui en fut d’autant plus irrité que le bruit de son impuissance commençait à se répandre.

Ce bruit, auquel la stérilité d’une princesse, belle, jeune, et admirablement conformée, semblait donner toute consistance, amena, de la part de Richelieu, une des plus étranges et des plus hardies propositions qu’un ministre ait jamais faites à une reine et un cardinal à une femme.

Dessinons, en quelques traits, cette grande et sombre figure du cardinal-duc, qu’on appelait l’Éminence rouge, pour le distinguer du père Joseph, son confident, qu’on appelait l’Éminence grise.

Armand-Jean Duplessis, à l’époque où nous en sommes arrivés, c’est-à-dire vers 1623, avait à peu près trente-huit ans ; c’était le fils de François Duplessis, seigneur de Richelieu, chevalier des ordres du roi, gentilhomme de très-bonne naissance, quoi qu’on en ait dit, et sur ce point, ceux qui en dou- teraient peuvent recourir aux mémoires de mademoiselle de Montpensier. On ne contestera pas que l’orgueilleuse fille de Gaston ne se connût en noblesse.

À cinq ans, il avait perdu son père, qui mourut, laissant trois fils et deux filles ; il était le dernier des garçons. L’aîné prit la carrière des armes et fut tué ; le second était évêque de Luçon et renonça à son évêché pour se faire chartreux ; Armand-Jean Duplessis, qui était d’Église, hérita donc de ce bénéfice.

Écolier, il avait dédié ses thèses au roi , promettant, dans cette dédicace, de rendre de grands services à l’État, s’il était jamais employé.

En 1607, il alla à Rome pour se faire sacrer évêque. C’était alors qui était pape. Le saint-père lui demanda s’il avait l’âge exigé par les canons, c’est-à-dire vingt-cinq ans. Le jeune Armand répondit résolument que oui, quoiqu’il n’en eût que vingt-trois. Puis, après la cérémonie, il demanda au pape de l’entendre en confession et lui avoua alors le mensonge dont il venait de se rendre coupable. lui donna l’absolution, mais le même soir, le montrant à l’ambassadeur de France, Malaincourt : « Voici, dit-il, un jeune homme qui sera un grand fourbe ! Questo giovine sara un’gran’furbo. »

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