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Lettres à Mademoiselle Jodin

Denis Diderot · 1876 · Free in the US

11,615 words · about 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Denis Diderot
Language
French
Published
1876
Length
11,615 words · about 49 min
Sections
21 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (21)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice about 2 min
  3. 01 about 6 min
  4. 02 about 3 min
  5. 03 about 4 min
  6. 04 about 2 min
  7. 05 about 2 min
  8. 06 about 2 min
  9. 07 about 4 min
  10. 08 about 1 min
  11. 09 about 3 min
  12. 10 about 1 min
  13. 11 about 3 min
  14. 12 about 1 min
  15. 13 about 3 min
  16. 14 about 4 min
  17. 15 about 2 min
  18. 16 about 3 min
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Front matter

LETTRES À MADEMOISELLE JODIN

Notice

Sans les lettres que Diderot lui écrivit, Jodin serait absolument inconnue et l’honneur d’avoir eu un tel correspondant n’a pas suffi à la tirer tout à fait de l’obscurité profonde où l’a laissée son talent dramatique. Ce que l’on sait d’elle peut aisément tenir en quelques lignes. Elle était fille de Pierre Jodin, né à Genève en 1715, mort à Saint-Germain-en-Laye, le 6 mars 1761, qui avait présenté à l’Académie des sciences le modèle d’un moulin à lavure et publié deux brochures, l’une sur l’horlogerie, Les échappements à repos comparés à ceux de recul, 1754, in-12, l’autre sur l’astronomie, Examen des observations de M. de Lalande, 1755, in-12. Ce furent ces travaux qui mirent Jodin en rapport avec Diderot et qui l’amenèrent, dit-on, à collaborer à l’Encyclopédie, sans doute quand cette grande entreprise s’achevait clandestinement, car son nom ne figure pas dans les listes placées en tête des huit premiers volumes. Lorsqu’il fut mort, sa fille céda à son goût pour le théâtre et partit pour Varsovie : elle y eut quelques succès, se vit proposer par l’intermédiaire du philosophe un engagement pour Pétersbourg qui n’eut pas lieu et alla jouer à Bordeaux où elle fut suivie par le comte de Schullembourg, son amant. Soit qu’elle n’ait eu dans cette ville aucun succès, soit qu’elle ait pris un pseudonyme, son nom ne figure pas une fois dans les travaux de MM. Lamothe et Detcheverry sur les théâtres de Bordeaux. Le seul renseignement biographique que nous ayons sur ce séjour vient encore de Diderot. On a vu (p. 322) que Jodin, protestante convertie et pensionnée comme telle, ayant plaisanté sur le passage d’une procession, avait été emprisonnée, puis relâchée sous une forte caution. Cette dernière incartade irrita assez vivement Diderot pour qu’il cessât de s’occuper d’elle. Il ne lui avait jusque-là d’ailleurs ménagé ni les reproches ni les conseils. Ses lettres respirent la morale familière la plus pratique, en même temps qu’elles renferment sur l’art dramatique des préceptes dignes de l’auteur du Paradoxe sur le comédien ; et nos prédécesseurs de 1821 pensaient avec raison que leur publication était la meilleure réponse aux injures dont Lamennais venait de couvrir Diderot dans son Essai sur l’indifférence.

M. Brière s’était servi de copies qu’il tenait de P. Bernard d’Héry. Il a pu les conférer sur les originaux qui, depuis, auraient été détruits.

01

À MADEMOISELLE JODIN, À VARSOVIE.

J’ai lu, mademoiselle, la lettre que vous avez écrite à madame votre mère. Les sentiments de tendresse, de dévouement et de respect dont elle est remplie ne m’ont point surpris ; vous êtes un enfant malheureux, mais vous êtes un enfant bien né. Puisque vous avez reçu de la nature une âme honnête, connaissez tout le prix du don qu’elle vous a fait, et ne souffrez pas que rien l’avilisse. Je ne suis pas un pédant, je me garderai bien de vous demander une sorte de vertus presque incompatibles avec l’état que vous avez choisi, et que des femmes du monde, que je n’en estime ni ne méprise davantage pour cela, conservent rarement au sein de l’opulence, et loin des séductions de toute espèce dont vous êtes environnée. Le vice vient au-devant de vous, elles vont au-devant du vice ; mais songez qu’une femme n’acquiert le droit de se défaire des lisières que l’opinion attache à son sexe que par des talents supérieurs et les qualités d’esprit et de cœur les plus distinguées. Il faut mille vertus réelles pour couvrir un vice imaginaire. Plus vous accorderez à vos goûts, plus vous devez, être attentive sur le choix des objets. On reproche rarement à une femme son attachement pour un homme d’un mérite reconnu. Si vous n’osez avouer celui que vous aurez préféré, c’est que vous vous en

vous-même, et quand on a du mépris pour soi, il est rare qu’on échappe au mépris des autres. Vous voyez que pour un homme qu’on compte entre les philosophes, mes principes ne sont pas austères : c’est qu’il serait ridicule de proposer à une femme de théâtre la morale des capucines du Marais. Travaillez surtout à perfectionner votre talent ; le plus misérable état, à mon sens, est celui d’une actrice médiocre.

Je ne sais pas si les applaudissements du public sont très-flatteurs, surtout pour celle que sa naissance et son éducation avaient moins destinée à les recevoir qu’à les accorder, mais je sais que ses dédains ne doivent être que plus insupportables pour elle. Je vous ai peu entendue, mais j’ai cru vous reconnaître une grande qualité qu’on peut simuler peut-être à force d’art et d’étude, mais qui ne s’acquiert pas ; une âme qui s’aliène, qui s’affecte profondément, qui se transporte sur les lieux, qui est telle ou telle, qui voit et qui parle à tel ou tel personnage. J’ai été satisfait lorsque, au sortir d’un mouvement violent vous paraissiez revenir de fort loin et reconnaître à peine l’endroit d’où vous n’étiez pas sortie et les objets qui vous environnaient. Acquérez de la grâce et de la liberté, rendez toute votre action simple, naturelle et facile. Une des plus fortes satires de notre genre dramatique, c’est le besoin que l’acteur a du miroir. N’ayez point d’apprêt ni de miroir, connaissez la bienséance de votre rôle et n’allez point au delà. Le moins de gestes que vous pourrez ; le geste fréquent nuit à l’énergie et détruit la noblesse. C’est le visage, ce sont les yeux, c’est tout le corps qui doit avoir du mouvement et non les bras. Savoir rendre un endroit passionné, c’est presque ne rien savoir ; le poëte est pour moitié dans l’effet. Attachez-vous aux scènes tranquilles, ce sont les plus difficiles ; c’est là qu’une actrice montre du goût, de l’esprit, de la finesse, du jugement, de la délicatesse quand elle en a. Étudiez les accents des passions, chaque passion a les siens, et ils sont si puissants qu’ils me pénètrent presque sans le secours de la parole. C’est la langue primitive de la nature. Le sens d’un beau vers n’est pas à la portée de tous ; mais tous sont affectés d’un long soupir tiré douloureusement du fond des entrailles ; des bras élevés, des yeux tournés vers le ciel, des sons inarticulés, une voix faible et plaintive, voilà ce qui touche, émeut et trouble toutes les âmes. Je voudrais bien que vous eussiez vu Garrick jouer le rôle d’un père qui a laissé tomber son enfant dans un puits. Il n’y a point de maxime que nos poëtes aient plus oubliée que celle qui dit que les grandes douleurs sont muettes. Souvenez-vous-en pour eux, afin de pallier, par votre jeu, l’impertinence de leurs tirades. Il ne tiendra qu’à vous de faire plus d’effet par le silence que par leurs beaux discours.

Voilà bien des choses et pas un mot du véritable sujet de ma lettre. Il s’agit, mademoiselle, de votre maman. C’est, je crois, la plus infortunée créature que je connaisse. Votre père la croyait insensible à tous événements, il ne la connaissait pas assez. Elle a été désolée de se séparer de vous, et il s’en fallait bien qu’elle fût remise de sa peine lorsqu’elle a eu à supporter un autre événement fâcheux. Vous me connaissez, vous savez qu’aucun motif, quelque honnête qu’on put le supposer, ne me ferait pas dire une chose qui ne serait pas dans la plus exacte vérité. Prenez donc à la lettre ce que vous allez apprendre. Elle était sortie ; pendant son absence on a crocheté sa porte et on l’a volée. On lui a laissé ses nippes heureusement ; mais on a pris ce qu’elle avait d’argent, ses couverts et sa montre. Elle en a ressenti un violent chagrin, et elle en est vraiment changée. Dans la détresse où elle s’est trouvée, elle s’est adressée à tous ceux en qui elle a espéré trouver de l’amitié et de la commisération, mais vous avez appris par vous-même combien ces sentiments sont rares, économes et peu durables, sans compter qu’il y a, surtout en ceux qui ne sont pas faits à la misère, une pudeur qui les retient et qui ne cède qu’à l’extrême besoin. Votre mère est faite autant que personne pour sentir toute cette répugnance ; il est impossible que les modiques secours qui lui viennent puissent la soutenir. Nous lui avons offert notre table pour tous les jours et nous l’avons fait, je crois, d’assez bonne grâce pour qu’elle n’ait point souffert à l’accepter ; mais la nourriture, quoique le plus pressant des besoins, n’est pas le seul qu’on ait. Il serait bien dur qu’on ne lui eût laissé ses nippes que pour s’en défaire. Elle luttera le plus qu’elle pourra, mais cette lutte est pénible, elle ne dure guère qu’aux dépens de la santé, et vous êtes trop bonne pour ne pas la prévenir ou la faire cesser. Voilà le moment de lui prouver la sincérité des protestations que vous lui avez faites en la quittant. Il m’a que mon estime ne vous était pas indifférente ; songez, mademoiselle, que je vais vous juger, et ce n’est pas, je crois, mettre cette estime à trop haut prix que de l’attacher aux procédés que vous aurez avec votre mère, surtout dans une circonstance telle que celle-ci. Si vous avez résolu de la secourir comme vous le devez, ne la laissez pas attendre. Ce qui n’est que d’humanité pour nous est de premier devoir pour vous ; ce n’est pas assez que de prêcher la bonté, il faut être bonne ; il ne faut pas qu’on dise que sur les planches et dans la chaire, l’acteur et le docteur de Sorbonne sont également soigneux de recommander le bien et habiles à se dispenser de le faire. J’ai le droit par mon âge, par mon expérience, l’amitié qui me liait avec monsieur votre père, et l’intérêt que j’ai toujours pris à vous, d’espérer que les conseils que je vous donnerai sur votre conduite et votre caractère ne seront point mal pris. Vous êtes violente ; on se tient à distance de la violence, c’est le défaut le plus contraire à votre sexe, qui est complaisant, tendre et doux. Vous êtes vaine ; si la vanité n’est pas fondée, elle fait rire ; si l’on mérite en effet toute la préférence qu’on s’accorde à soi-même, on humilie les autres, on les offense. Je ne permets de sentir et de montrer ce qu’on vaut que quand les autres l’oublient jusqu’à nous manquer. Il n’y a que ceux qui sont petits qui se lèvent toujours sur la pointe des pieds. J’ai peur que vous ne respectiez pas assez la vérité dans vos discours. Mademoiselle, soyez vraie, faites-vous en l’habitude ; je ne permets le mensonge qu’au sot et au méchant ; à celui-ci pour se masquer, à l’autre pour suppléer à l’esprit qui lui manque. N’ayez ni détours, ni finesses, ni ruses, ne trompez personne ; la femme trompeuse se trompe la première. Si vous avez un petit caractère, vous n’aurez jamais qu’un petit jeu. Le philosophe, qui manque de religion, ne peut avoir trop de mœurs. L’actrice, qui a contre ses mœurs l’opinion qu’on a conçue de son état, ne saurait trop s’observer et se montrer élevée. Vous êtes négligente et dissipatrice ; un moment de négligence peut coûter cher, le temps amène toujours le châtiment du dissipateur. Pardonnez à mon amitié ces réflexions sévères. Vous n’entendrez que trop la voix de la flatterie. Je vous souhaite tout succès. Je vous salue et finis sans fadeur et sans compliment.

02

À LA MÊME, À VARSOVIE.

Ce n’est pas vous, mademoiselle, qui pouviez vous offenser de ma lettre ; mais c’était peut-être madame votre mère. En y regardant de plus près, vous auriez deviné que je n’insistais d’une manière si pressante sur le besoin qu’elle avait de vos secours que pour ne vous laisser aucun doute sur la vérité de son accident. Ces secours sont arrivés à temps, et je suis bien aise de voir que votre âme a conservé sa sensibilité et son honnêteté, en dépit de l’épidémie de votre état, dont je ferais le plus grand cas si ceux qui s’y engagent avaient seulement la moitié autant de mœurs qu’il exige de talents. Mademoiselle, puisque vous avez eu le bonheur d’intéresser un homme habile et sensé, aussi propre à vous conseiller sur votre jeu que sur votre conduite, écoutez-le, ménagez-le, dédommagez-le du désagrément de son rôle par tous les égards et toute la docilité possibles : je me réjouis bien sincèrement de vos premiers succès ; mais songez que vous ne les devez en partie qu’au peu de goût de vos spectateurs. Ne vous laissez pas enivrer par des applaudissements de si peu de valeur. Ce n’est pas à vos tristes Polonais, ce n’est pas aux barbares qu’il faut plaire, c’est aux Athéniens. Tous les petits repentirs dont vos emportements ont été suivis devraient bien vous apprendre à les modérer. Ne faites rien qui puisse vous rendre méprisable. Avec un maintien honnête, décent, réservé, le propos d’une fille d’éducation, on écarte de soi toutes ces familiarités insultantes que l’opinion, malheureusement trop bien fondée, qu’on a d’une comédienne, ne manque presque jamais d’appeler à elle, surtout de la part des étourdis et des gens mal élevés qui ne sont rares dans aucun endroit du monde. Faites-vous la réputation d’une bonne et honnête créature. Je veux bien qu’on vous applaudisse, mais j’aimerais encore mieux qu’on pressentît que vous étiez destinée à autre chose qu’à monter sur des tréteaux, et que sans trop savoir la suite d’événements fâcheux qui vous a conduite là, on vous en plaignît. Les grands éclats de rire, la gaîté immodérée, les propos libres, marquent la mauvaise éducation, la corruption des mœurs, et ne manquent presque jamais d’avilir. Se manquer à soi-même, c’est autoriser les autres à nous imiter. Vous ne pouvez être trop scrupuleuse sur le choix des personnes que vous recevez avec quelque assiduité. Jugez de ce qu’on pense en général de la femme de théâtre par le petit nombre de ceux à qui il est permis de la fréquenter sans s’exposer à de mauvais discours. Ne soyez contente de vous que quand les mères pourront voir leurs filles vous saluer sans conséquence. Ne croyez pas que votre conduite dans la société soit indifférente à vos succès au théâtre. On applaudit à regret à celle qu’on hait ou qu’on méprise. Économisez ; ne faites rien sans avoir l’argent à la main ; il vous en coûtera moins, et vous ne serez jamais sollicitée par des dettes criardes à faire des sottises.

Vous vous époumonnerez toute votre vie sur les planches, si vous ne pensez pas de bonne heure que vous êtes faite pour autre chose. Je ne suis pas difficile ; je serai content de vous si vous ne faites rien qui contrarie votre bonheur réel. La fantaisie du moment a bien sa douceur, qui est-ce qui ne le sait pas ? mais elle a des suites amères qu’on s’épargne par de petits sacrifices, quand on n’est pas une folle. Bonjour, mademoiselle ; portez-vous bien ; soyez sage si vous pouvez ; si vous ne pouvez l’être, ayez au moins le courage de supporter le châtiment du désordre ; perfectionnez-vous. Attachez-vous aux scènes tranquilles, il n’y a que celles-là qui sont difficiles. Défaites-vous de ces hoquets habituels qu’on voudrait vous faire prendre pour des accents d’entrailles, et qui ne sont qu’un mauvais technique, déplaisant, fatigant, un tic aussi insupportable sur la scène qu’il le serait en société. N’ayez aucune inquiétude sur nos sentiments pour madame votre mère ; nous sommes disposés à la servir en toute occasion. Saluez de ma part l’homme intrépide qui a bien voulu se charger de la dure et pénible corvée de vous diriger : que Dieu lui en conserve la patience. Je n’ai pas voulu laisser partir ces lettres, que madame votre mère m’a remises, sans un petit mot qui vous montrât l’intérêt que je prends à votre sort. Quand je ne me soucierai plus de vous, je ne prendrai plus la liberté de vous parler durement ; et si je vous écris encore, je finirai mes lettres avec toutes les politesses accoutumées.

03

À LA MÊME, À VARSOVIE.

Mademoiselle, nous avons reçu toutes vos lettres, mais il nous est difficile de deviner si vous avez reçu toutes les nôtres. Je suis satisfait de la manière dont vous en usez avec madame votre mère. Conservez cette façon d’agir et de penser. Vous en aurez d’autant plus de mérite à mes yeux, qu’obligée, par état, à simuler sur la scène toutes sortes de sentiments, il arrive souvent qu’on n’en conserve aucun, et que toute la conduite de la vie ne devient qu’un jeu, qu’on ajuste comme on peut aux différentes circonstances où l’on se trouve.

Mettez-vous en garde contre un ridicule qu’on prend imperceptiblement, et dont il est impossible dans la suite de se défaire : c’est de garder, au sortir de la scène, je ne sais quel ton emphatique qui tient du rôle de princesse qu’on a fait. En déposant les habits de Mérope, d’Alzire, de Zaïre ou de Zénobie, accrochez à votre porte-manteau tout ce qui leur appartient. Reprenez le propos naturel de la société, le maintien simple et honnête d’une femme bien née. Ne vous permettez à vous-même aucun propos libre, et, s’il arrive qu’on en hasarde en votre présence, ne les entendez jamais. Dans une société d’hommes, distinguez, adressez-vous de préférence à ceux qui ont de l’âge, du sens, de la raison et des mœurs. Après les soins que vous prendrez de vous faire un caractère estimable, donnez tous les autres à la perfection de votre talent. Ne dédaignez les conseils de personne. Il plaît quelquefois à la nature de placer une âme sensible et un cœur très-délicat dans un homme de la condition la plus commune. Occupez-vous surtout à avoir les mouvements doux, faciles, aisés et pleins de grâce. Étudiez là-dessus les femmes du grand monde, celles du premier rang, quand vous aurez le bonheur de les approcher. Il est important, quand on se montre sur la scène, d’avoir le premier moment pour soi, et

vous l’aurez toujours si vous vous présentez avec le maintien et le visage de votre situation. Ne vous laissez point distraire dans la coulisse. C’est là surtout qu’il faut écarter de soi et les galanteries, et les propos flatteurs, et tout ce qui tendrait à vous tirer de votre rôle. Modérez votre voix, ménagez votre sensibilité, ne vous livrez que par gradation. Il faut que le système général de la déclamation entière d’une pièce corresponde au système général du poëte qui l’a composée ; faute de cette attention, on joue bien un endroit d’une scène, on joue même bien une scène, on joue mal tout le rôle. On a de la chaleur déplacée ; on transporte le spectateur par intervalles ; dans d’autres on le laisse languissant et froid, sans qu’on puisse quelquefois en accuser l’auteur. Vous savez bien ce que j’entends par le hoquet tragique. Souvenez-vous que c’est le vice le plus insupportable et le plus commun. Examinez les hommes dans leurs plus violents accès de fureur, et vous ne leur remarquerez rien de pareil. En dépit de l’emphase poétique, rapprochez votre jeu de la nature le plus que vous pourrez ; moquez-vous de l’harmonie, de la cadence et de l’hémistiche ; ayez la prononciation claire, nette et distincte, et ne consultez sur le reste que le sentiment et le sens. Si vous avez le sentiment juste de la vraie dignité, vous ne serez jamais ni bassement familière, ni ridiculement ampoulée, surtout ayant à rendre des poëtes qui ont chacun leur caractère et leur génie. N’affectez aucune manière, la manière est détestable dans tous les arts d’imitation. Savez-vous pourquoi on n’a jamais pu faire un bon tableau d’après une scène dramatique ? c’est que l’action de l’acteur a je ne sais quoi d’apprêté et de faux. Si, quand vous êtes sur le théâtre, vous ne croyez pas être seule, tout est perdu. Mademoiselle, il n’y a rien de bien dans ce monde que ce qui est vrai ; soyez donc vraie sur la scène, vraie hors de la scène. Lorsqu’il y aura dans les villes, dans les palais, dans les maisons particulières, quelques beaux tableaux d’histoire, ne manquez pas de les aller voir. Soyez spectatrice attentive dans toutes les actions populaires ou domestiques. C’est là que vous verrez les visages, les mouvements, les actions réelles de l’amour, de la jalousie, de la colère, du désespoir. Que votre tête devienne un portefeuille de ces images, et soyez sûre que, quand vous les exposerez sur la scène, tout le monde les reconnaîtra et vous applaudira. Un acteur qui n’a que du sens et du jugement est froid ; celui qui n’a que de la verve et de la sensibilité est fou. C’est un certain tempérament de bon sens et de chaleur qui fait l’homme sublime ; et sur la scène et dans le monde, celui qui montre plus qu’il ne sent fait rire au lieu de toucher. Ne cherchez donc jamais à aller au delà du sentiment que vous aurez ; tâchez de le rendre juste. J’avais envie de vous dire un mot sur le commerce des grands. On a toujours le prétexte ou la raison du respect qu’on leur doit pour se tenir loin d’eux et les arrêter loin de soi, et n’être point exposée aux gestes qui leur sont familiers. Tout se réduit à faire en sorte qu’ils vous traitent la centième fois comme la première. Portez-vous bien, vous serez heureuse si vous êtes honnête.

04

À LA MÊME, À VARSOVIE.

Je ne laisserai point aller cette lettre de madame votre mère, mademoiselle, sans y ajouter une petite pincée d’amitié, de conseils et de raison. Premièrement, ne laissez pas ici cette bonne femme, elle n’a pas l’ombre d’arrangement, elle vous fera une dépense enragée et n’en sera que plus mal. Appelez-la auprès y de vous, elle vous coûtera moins, elle sera mieux, ne vous ôtera aucune liberté et mettra même dans votre position quelque décence, surtout si vous vous conduisez bien. Si vous voyez des grands, redoublez d’égards pour leur naissance, leur rang et tous leurs autres avantages, c’est la seule façon honnête et sûre de les tenir à la distance qui convient. Point d’airs de princesse qui feraient rire là-bas comme ici, car le ridicule se sent partout, mais toujours l’air de la politesse, de la décence et du respect de soi-même. Ce respect qu’on a pour soi en donne l’exemple aux autres. Quand les hommes manquent à une femme, c’est assez communément qu’elle s’est oubliée la première. Plus votre état invite à l’insolence, plus vous devez être en garde. Étudiez sans cesse, point de hoquets, point de cris, de la dignité vraie, un jeu ferme, sensé, raisonné, juste, mâle; la plus grande sobriété de gestes. C’est de la contenance, c’est du maintien qu’il faut déclamer les trois quarts du temps. Variez vos tons et vos accents, non selon les mots, mais selon les choses et les positions. Donnez de l’ouvrage à votre raison, à votre âme, à vos entrailles, et épargnez-en beaucoup à vos bras. Sachez regarder, sachez écouter surtout ; peu de comédiens savent écouter. Ne veuillez pas vous sacrifier votre interlocuteur. Vous y gagnerez peut-être ; mais la pièce, la troupe, le poëte et le public y perdront quelque chose. Que le théâtre n’ait pour vous ni fond ni devant, que ce soit rigoureusement un lieu où et d’où personne ne vous voie. Il faut avoir le courage quelquefois de tourner le dos au spectateur, il ne faut jamais se souvenir de lui. Toute actrice qui s’adresse à lui mériterait qu’il s’élevât une voix du parterre qui lui dît : Mademoiselle, je n’y suis pas ; et puis le meilleur conseil même pour le succès du talent, c’est d’avoir des mœurs. Tâchez donc d’avoir des mœurs. Comme il y a une différence infinie entre l’éloquence d’un honnête homme et celle d’un rhéteur qui dit ce qu’il ne sent pas, il doit y avoir la même différence entre le jeu d’une honnête femme et celui d’une femme avilie, dégradée par le vice qui jase des maximes de vertu. Et puis croyez-vous qu’il n’y en ait aucune pour le spectateur à entendre une femme d’honneur ou une femme perdue ? Encore une fois, ne vous en laissez point imposer par des succès ; à votre place je m’occuperais à faire des essais, à tenter des choses hardies, à me faire un jeu qui fût mien. Tant que votre action théâtrale ne sera qu’un tissu de petites réminiscences, vous ne serez rien. Quand l’âme inspire, on ne sait jamais ce qu’on fera, comment on dira, c’est le moment, la situation de l’âme qui dicte, voilà les seuls bons maîtres, les seuls bons souffleurs. Adieu, mademoiselle, portez-vous bien, risquez d’ennuyer quelquefois les Allemands pour apprendre à nous amuser.

05

À LA MÊME, À VARSOVIE.

Nous sommes toujours également disposés, mademoiselle, à servir madame votre mère, et nous n’avons point changé de sentiments pour vous. Madame votre mère est une bonne créature née pour être la dupe de tous ceux en qui elle se confie, pour se confier au premier venu et pour être toujours étonnée que le premier qui lui vient ne soit pas le plus honnête homme du monde. Nous nous épuisons avec elle en bons conseils qu’elle reçoit avec toute la reconnaissance qu’elle nous devrait peut-être, s’ils lui étaient de quelque utilité ; mais heureusement les contre-temps qui feraient tourner la tête à une autre ne prennent ni sur sa bonne humeur, ni sur sa santé. Elle jouit du plus bel embonpoint, et mourra à cent ans avec toute l’expérience de ce monde qu’elle avait à huit ans ; mais ceux qui la trompent sont toujours plus à plaindre qu’elle.

Mais vous, est-ce que vous n’apprendrez jamais à bien connaître ceux en qui vous aurez à placer votre confiance ? N’espérez pas trouver des amis parmi les hommes de votre état. Traitez vos compagnes avec honnêteté ; mais ne vous liez avec aucune.

Lorsqu’on réfléchit aux raisons qui ont déterminé un homme à se faire acteur, une femme à se faire actrice, au lieu où le sort les a pris, aux circonstances bizarres qui les ont portés sur la scène, on n’est plus étonné que le talent, les mœurs et la probité soient également rares parmi les comédiens.

Voilà qui est bien décidé ; Clairon ne remonte pas. Le public vient d’être un peu dédommagé de sa perte par une jeune fille hideuse de visage, qui est de la laideur la plus amère, dont la voix est sépulcrale, qui grimace, mais qui se laisse de temps en temps si profondément pénétrer de son rôle, qu’elle fait oublier ses défauts et qu’elle entraîne tous les applaudissements.

Comme je fréquente peu, très-peu les spectacles, je ne l’ai point encore vue. Je serais porté à croire qu’elle pourrait bien devoir une partie de son succès à la haine qu’on porte à Clairon. C’est moins une justice que l’on rend à l’une qu’une mortification qu’on veut donner à l’autre ; mais tout ceci n’est qu’une conjecture.

Exercez-vous, perfectionnez-vous, il y a quelque apparence qu’à votre retour vous trouverez le public disposé à vous accueillir, et la scène sans aucune rivale que vous ayez à redouter.

Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien, et songez que les mœurs, l’honnêteté, l’élévation des sentiments ne se perdent point sans quelque conséquence pour les progrès et la perfection dans tous les genres d’imitation. Il y a bien de la différence entre jouer et sentir. C’est la différence de la courtisane qui séduit, à la femme tendre qui aime, et qui s’enivre elle-même et un autre.

Madame votre mère n’a pas voulu fermer sa lettre sans y enfermer un petit mot de moi, et je ne me suis pas fait presser. Je m’acquitte, par l’intérêt que je prends à vous, de tout ce que je devais à monsieur votre père.

06

À LA MÊME, À VARSOVIE.

Il est fort difficile, mademoiselle, de vous donner un bon conseil ! Je vois presque égalité d’inconvénients aux différents partis que vous avez à prendre. Il est sûr qu’on se gâte à une mauvaise école, et qu’il n’y a que des vices à gagner avec des comédiens vicieux. Il ne l’est pas moins que vous profiteriez plus ici spectatrice, qu’en quelque endroit que ce soit de l’Europe, actrice. Cependant, c’est le jugement, c’est la raison, c’est l’étude, la réflexion, la passion, la sensibilité, l’imitation vraie de la nature, qui suggèrent les finesses de jeu ; et il y a des défauts grossiers dont on peut se corriger par toute la terre. Il suffit de se les avouer à soi-même et de vouloir s’en défaire. Je vous ai dit, avant votre départ pour Varsovie, que vous aviez

contracté un hoquet habituel, qui revenait à chaque instant, et qui m’était insupportable, et j’apprends par de jeunes seigneurs qui vous ont entendue que vous ne savez pas vous tenir, et que vous vous laissez aller à un balancement de corps très-déplaisant. En effet, qu’est-ce que cela signifie ? cette action est sans dignité. Est-ce que, pour donner de la véhémence à son discours, il faut jeter son corps à la tête ? Il y a partout des femmes bien nées, bien élevées, qu’on peut consulter, et dont on peut apprendre la convenance du maintien et du geste. Je ne me soucierais de venir à Paris que dans le temps où j’aurais fait assez de progrès pour profiter des leçons des grands maîtres. Tant que je me reconnaîtrais des défauts essentiels, je resterais ignorée et loin de la capitale. Si l’intérêt se joignait encore à ces considérations, si, par une absence de quelques mois, je pouvais me promettre plus d’aisance, une vie plus tranquille et plus retirée, des études moins interrompues, plus suivies, moins distraites ; si j’avais des préventions à détruire, des fautes à faire oublier, un caractère à établir, ces avantages achèveraient de me déterminer. Songez, mademoiselle, qu’il n’y aura que le plus grand talent qui rassure les comédiens de Paris sur les épines qu’ils redoutent de votre commerce ; et puis le public, qui semble perdre de jour en jour de son goût pour la tragédie, est une difficulté également effrayante et pour les acteurs et pour les auteurs. Rien n’est plus commun que les débuts malheureux. Étudiez-vous, travaillez, acquérez quelque argent ; défaites-vous des gros défauts de votre jeu, et puis venez ici voir la scène, et passez les jours et les nuits à vous conformer aux bons modèles. Vous trouverez bien quelques hommes de lettres, quelques gens du monde, prêts à vous conseiller ; mais n’attendez rien des acteurs et des actrices. N’en est-ce pas assez pour elles du dégoût de leur état, sans y ajouter celui des leçons, au sortir du théâtre, dans les moments qu’elles ont destinés au plaisir ou au repos ? Votre mère a été sur le point d’acheter des meubles, elle a loué un logement, il ne lui reste plus qu’à se conformer à vos vues, selon le parti que vous suivrez. Elle n’ira point se réinstaller chez votre oncle ; cet homme est dans l’indigence, et serait plus à charge qu’utile. J’accepte vos souhaits, et j’en fais de très-sincères pour votre bonheur et vos succès.

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