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Les Québecquoises

William Chapman · 1876 · Free in the US

26,816 words · about 1 h 53 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1876 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Québecquoises&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
William Chapman
Language
French
Published
1876
Length
26,816 words · about 1 h 53 min
Sections
21 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (21)
  1. Front matter about 56 min
  2. Un soir de mai about 1 min
  3. Le lac dans les bois about 9 min
  4. Le premier de l’an 1872 about 4 min
  5. Le Saint-Laurent about 2 min
  6. Le Vendredi Saint about 3 min
  7. Les peupliers du domaine about 1 min
  8. La légende dorée about 1 min
  9. Carillon about 2 min
  10. À M. Louis-H. Fréchette about 1 min
  11. Chute du jour about 1 min
  12. Les aiguillons d’une rose about 1 min
  13. Dollard des Ormeaux about 3 min
  14. Après le bal about 1 min
  15. La vengeance Huronne about 8 min
  16. Coucher de soleil about 1 min
  17. À mon ami Charles Langelier under 1 min
  18. Céline about 3 min
  19. Octave Crémazie about 2 min
  20. Le monument Sainte-Foye about 6 min
  21. Autrefois about 4 min

Continue:

Front matter

À MON AMI J. C. E. B.

Au nuage prêtant la teinte purpurine De son dernier rayon, Le soleil est tombé derrière la colline Qui frange l’horizon.

Sous l’haleine du soir, déjà le jour vacille Comme un pâle flambeau, Déjà l’étoile blonde au front du ciel scintille Comme un riche joyau.

Un soir de mai

À MON AMI J. C. E. B.

Au nuage prêtant la teinte purpurine De son dernier rayon, Le soleil est tombé derrière la colline Qui frange l’horizon.

Sous l’haleine du soir, déjà le jour vacille Comme un pâle flambeau, Déjà l’étoile blonde au front du ciel scintille Comme un riche joyau.

L’air est lourd des parfums de la fleur printanière, Plein d’un écho charmant. À la terre le ciel sourit avec mystère Comme un joyeux amant.

Volant de cime en cime à son frais nid de mousse Sur le rameau mouvant, L’oiseau, fou de gaîté, mêle sa voix si douce À la chanson du vent.

Ici, dans le détour de l’ombreuse vallée Où la brume descend, Le ruisseau transparent, sous la verte feuillée, Gazouille en bondissant.

Là-bas, dans le ravin, l’écumeuse cascade Sur l’émail des cailloux Fredonne, avec lenteur, sa fraîche sérénade Qui monte jusqu’à nous.

Harpe aux accords roulant de colline en colline Et d’échos en échos, La cloche de l’église, à la voix argentine, Chante cent tremolos.

Des buissons, des guérêts, des rochers, de la grève, Des coteaux, des vallons, Dans un concert géant, de tous côtés s’élève Quelque rumeur sans noms.

De tous côtés s’élève une voix qui soupire, Qui chante avec l’oiseau, Une voix qui murmure et répond au zéphire, Aux hymnes du ruisseau.

Moi, savourant, ému, toute la poésie D’un soir si merveilleux, Je me laisse bercer sur ces flots d’harmonie Qui montent vers les cieux.

Mêlant mon faible accord aux voix de la nature Chantant son hozannah, Dans mon âme ravie, en secret, je murmure Un hymne à Jéhovah !

Avec le chant du flot, l’alléluia sublime De l’airain du saint lieu, Le frizelis du vent, la clameur de l’abîme, Moi je dis Gloire à Dieu !

St. François, Beauce, mai1871.

Le lac dans les bois

À MON AMI

Salut à toi, beau lac dont la vague indolente Caresse le velours de la plage ondulante ! Salut, vieille forêt ! Salut, rocs sourcilleux Qui sur les eaux dressez vos fronts !

Avant que des bouleaux la feuille soit fanée, Je suis encor venu vous revoir cette année, Car toujours votre aspect réveille, dans mon cœur, D’un lointain souvenir le fantôme enchanteur, Rappelle à ma pensée un jour de mon enfance Beau comme le soleil, doux comme l’espérance !

J’avais treize ans ; Alfred en comptait deux fois sept.

Nous étions arrivés au mois bleu de Juillet, À ce temps adoré qu’on nomme les vacances, Où, pour faire oublier ses tristes jours d’absences, Le ciel à l’écolier prodigue ses faveurs, L’arbre jette ses fruits, l’herbe donne ses fleurs.

Longtemps Alfred et moi, sur les bancs du collége Où l’ennui nous faisait, d’une main sacrilège, Graver mille croquis, peindre mille desseins Sur nos tables de bois, dans nos livres latins,

Nous avions caressé dans nos cœurs le doux rêve De venir, mon beau lac, fouler ta large grève, Nous bercer sur tes eaux aux replis lumineux, De ton rivage ourir les bruits harmonieux, Lancer à tes oiseaux nos flèches aiguisées. Que de fois, dans le cours des vacances passées, Nous avions, en secret, fait nos préparatifs ! Mais toujours étaient morts nos rêves trop hâtifs, Car nos mères brisaient notre mâle courage, En nous énumérant les dangers du voyage ; Et, pour faire ajourner ce projet périlleux, L’aïent d’Alfred nous fit maints mensonges joyeux.

Un jour que nous lisions, sous la feuillée ombreuse, De Crusoé perdu la vie aventureuse, La grille du jardin tont à coup s’entr’ouvrit, Et, couvert de haillons, un vieillard décrépit, S’avança droit à nous… Tous deux nous reconnûmes Le vieux pêcheur du lac, à son bonnet de plumes, À sa sacoche énorme, à ses cheveux blancs Ainsi que les flocons de la neige croulants.

— « Mes enfants, nous dit-il, dilatant sa prunelle, « Je viens vous annoncer une bonne nouvelle : « Vous allez avec moi venir coucher au lac. « Préparez votre ligne et votre havre-sac, « De tartines gonflez le panier à tout mettre… « Vos mères, en tremblant, viennent de le permettre ! » On m’aurait apporté les trésors du Pérou Qu’en apprenant cela j’aurais été moins fou ; Et, déchirant son livre, éperdu, pâmé d’aise, Notre Alfred entonna soudain La Marseillaise.

Comme deux moucherons se disputant du miel, Nous volâmes bientôt sous le toit paternel Où nos mères déjà, pour le prochain voyage, Entassaient dans nos sacs le pain et le fromage.

Les adieux furent longs et les avis grondants. — Prenez garde, bon vieux, à ces deux imprudents, Disaient sur tous les tons, à chaque instant, nos mères, Essuyant de la main des pleurs à leurs paupières. Et, nous passant chacune un médaillon au cou, Que nous avions un jour gagné je ne sais où :

— « Enfants, écoutez-nous, comportez-vous en frères, « N’oubliez pas, ce soir, de dire vos prières… « Respectez les conseils du pêcheur généreux… « Ne vous risquez pas seuls sur le lac … « N’allez pas attaquer la bête carnassière ; « Surtout ne touchez point à l’arme meurtrière ; » Et, le front empourpré des baisers du départ, Nous suivîmes tous deux les pas du bon vieillard, Un bâton à la main, le chapeau sur l’oreille, Au passage narguant les amis qui, la veille, S’ébattaient avec nous dans le jardin en fleur, Maintenant tout jaloux de voir notre bonheur.

Le soleil était chaud, la brise parfumée. L’oiseau, tourné vers Dieu, chantait dans la ramée. Mirant son ombre aux flots, à l’émail du gazon, La nuée à l’azur mêlait son duvet blond ; Et les ruisseaux, suivant leurs sinueuses pentes, Émerveillaient les prés, de leurs strophes ronflantes ; Et les moineaux pillards couraient dans les sillons. Et les mouches volaient en robes de rayons.

Des coteaux, des vallons, sous le souffle des brises, Montait comme un concert de rumeurs indécises. On entendait au loin les joyeuses chansons, Les doux ricanements des robustes garçons, Des enfants enjoués, des brunes jeunes filles, Se reposant assis sous les fraîches charmilles. Et nous marchions gaîment derrière le pêcheur, Et, pris d’enthousiasme et d’une folle ardeur, C’était à qui des deux porterait sa sacoche. Et nous riions de voir l’ombre de sa galoche. Et, nous ressouvenant de nos chants d’écoliers, Nous chantions, éveillant les échos des halliers. Et, d’instant en instant, nous retournions la tête, Pour voir dans le lointain se dessiner le faîte Du logis paternel que le soleil dorait. Nous touchâmes bientôt le bord de la forêt.

Sous les bois épais tout était parfums et joie. Mille bruits s’élevaient du feuillage qui ploie. Comme d’immenses dais sur nos têtes ouverts, Les arbres en chantant berçaient leurs rameaux verts,

À notre aspect, volaient les grives, les linottes, Egrenant dans l’éther leurs chapelets de notes. Et les vifs écureils, dans les arbres feuillus, Se queraillaient jetant leurs petits cris aigus. Et le vent nous soufflait les senteurs les plus douces, Et nos pieds s’enfonçaient dans le satin des mousses, Et pour nous abréger du chemin la longueur, Le pêcheur, remuant la cendre de son cœur, Nous faisaient des récits merveilleux, fantastiques. — « Ici, nous disait-il, sous ces pins rachitiques, « Dans une trappe en bois j’ai pris un ours géant. « Là-bas, près de ce roc, dans un filet coulant « J’avais, un jour, surpris un orignal énorme. « J’ajustai mon mousquet, caché derrière un orme. « Je tremblais malgré moi… Bref, l’arme partit mal, « Et mes balles, au lieu d’abattre l’animal, « Coupèrent le lacet… J’eus un frisson de glace… « Prompt comme l’ouragan, le cerf fendit l’espace. »

Déjà depuis longtemps nous marchions tous les trois À travers les taillis, sous l’arceau des grands bois,

Et, malgré notre ardeur, malgré notre , Nous nous sentions un peu gagnés par la paresse. Sur l’avis du pêcheur, près du tronc renversé D’un hêtre rabougri par l’orage cassé, Déposant nos paquets, tous trois nous nous assîmes Prêtant l’oreille au vent, des bois, ployant les cimes. Nous restâmes assis durant quelques instants À l’ombre des sapins aux panaches flottants. Et, comme nous allions reprendre notre marche, Tout près, dans un buisson courbé comme une arche, Le pêcheur nous montra du doigt un nid d’oiseau Que le vent balançait, comme un frèle berceau. Sans prononcer un mot, retenant notre haleine, Nous fûmes près du nid où, recouverts de laine, Dormaient, pauvres amours, trois petits frais éclos. Alfred allait saisir le nid des passereaux, Quand, vivement ému, le vieux prit la parole : — « N’arrachez pas, ami, de votre main frivole, « Ces tendres oisillons à leur nid de duvet, « Car leur mère, au retour, de désespoir mourrait. « Réfléchissez, songez à la douleur amère « Qui briserait le cœur de votre bonne mère,

« Si vous ne deviez plus au logis revenir. » La leçon était sage. Alors, au souvenir De nos mères que nous avions si loin , Nous sentîmes tous deux dans nos âmes blessées S’enfoncer lentement comme un fer douloureux, Nous sentîmes germer des larmes dans nos yeux ; Et, laissant là le nid, — avec regret, — sans doute, Tout rêveurs, de nouveau nous nous mîmes en route.

Depuis que nous étions sous les arbres ombreux, Nous avions bien souvent questionné le vieux. — Sommes-nous encor loin du grand lac, demandais-je, Étouffant un soupçon, redoutant presque un . — Arrivons-nous, disait mon jeune compagnon ! Et toujours le pêcheur, riant, : Non !

Et nous marchions encor, tirant un peu de l’aile, Le vieux manquant de force, et nous manquant de zèle.

Tout à coup, — comme nous allions faire un arrêt, — Une immense lueur glissa dans la forêt, Puis, ouvrant brusquement l’orbe de son rivage, Le lac nous apparut dans sa grandeur sauvage.

Nous poussâmes ensemble un grand cri que l’écho Répéta mille fois dans un long tremolo.

Nous sentîmes alors renaître notre force.

Quelques instants après, dans son canot d’écorce, Le pêcheur nous guidait sur le lac enchanté Que depuis si longtemps il nous avait vanté.

De ses derniers rayons, noyant le front des mornes, Le soleil se mourait à l’horizon sans bornes, Et, versant ses lueurs sur le flot qui s’endort, La lune à l’orient montrait sa corne d’or. Pas un seul souffle d’air ne ridait la surface Du lac, à ce moment, uni comme une glace. Et les bouleaux, penchés en verdoyants arceaux, Miraient leurs cônes verts dans le miroir des eaux. Et des troupes d’oiseaux voltigeaient sur les ondes, Et, par dessus les monts et les gorges profondes

Où l’ombre déroulait déjà son manteau noir, Montaient les sons lointains de l’angelus du soir. Et la barque volait sur le flot bleu qui fume, Découpant derrière elle un long ruban d’écume.

Et le pêcheur chantait de vieux refrains d’amour.

La nuit avait ouvert ses ailes de vautour, Quand notre esquif toucha le sable du rivage Où venait s’achever notre . Débarquant nos paquets, nous prîmes un sentier Serpentant sous les bois, mais au vieux familier. Bientôt nous atteignions une hutte grossière Qui s’élève au milieu d’une vaste clairière. Nous entrâmes. Le vieux, tourmentant son briquet, Alluma sur la cendre un petit feu coquet Dont la flamme dora le toit de la cabane. D’où monta la fumée, ouate diaphane, Puis, souriant, ouvrant nos sacs et nos paquets, À nos yeux éblouis étala tous nos mets.

Le repas fut joyeux et l’appétit vorace.

Sur un lit de rameaux, bientôt nous prîmes place. Et, l’œil sur les charbons du feu qui va mourir, Nous causâmes longtemps avant que de dormir, Et, pour faire trouver notre couche moins dure, En veine le pêcheur narra mainte aventure.

Le lendemain matin, quant l’oiseau matineux Modula sous les bois ses chants mélodieux, Quand le merle perla ses roulades de flûte, Sans éveiller le vieux, nous quittâmes la hutte, Et, comme des marins se moquant du rescif, Sur les vagues du lac nous lançâmes l’esquif.

Le soleil se levait, et sur l’onde irisée Déversait par torrents sa lumière rosée. Des nuages dorés erraient à l’horizon. Cent bruits harmonieux chantaient à l’unisson ; La brise en gazouillant caressait le feuillage. Enivrés des senteurs qui montent de la plage, Nous ramions en chantant, et, rasant les flots bleus,

Le canot bondissait comme un coursier fougueux. Nous allions retourner et regagner la grève… Soudain dans l’air un vent impétueux s’élève, Et, soulevant ses flots, comme une onde qui bout, Le lac couche l’esquif comme un bambou. Alfred, mort de frayeur, sur lui-même s’affaisse ; Au même instant, je pousse un long cri de détresse. En un clin-d’œil le vieux sur la plage apparaît. Par moments le canot à ses yeux disparaît. Affolé de terreur, il court sur le rivage, Il hurle comme fait une bête sauvage, S’arrête, jette l’œil sur le lac en courroux… Tout à coup sur le sable il se jette à genoux.

Sans doute que son auge, à cet instant de fièvre, Comme un parfum divin, recueillit sur sa lèvre Son ardente prière et la porta vers Dieu, Car, un moment après, sur le flot calme et bleu, Éperdus de plaisir, nous abordions la plage.

Ainsi tragiquement finit notre voyage.

À la du jour, les pieds endoloris, Les habits en lambeaux, nous étions au logis, Nous nous jetions au cou de nos mères émues, Pour nous tendre les bras, sur le seuil accourues.

Ô mon lac, bien des jours depuis ce jour éteint, Se sont évanouis dans le passé lointain. Le vieux est mort, Alfred a quitté la patrie. Moi j’ai continué de marcher dans la vie, En cherchant le bonheur, sans le trouver jamais. Souvent j’ai caressé les plus riants projets, De mille illusions j’ai bercé ma pauvre âme, Je me suis enivré de l’amour d’une femme, Mais toujours, quand j’allais atteindre le bonheur, L’inexorable sort, dans sa sombre fureur, Brisait en un instant mes illusions roses, Et changeait mes plaisirs en désespoirs moroses. Ô mon lac ! le jour où, le cœur plein d’innocence, Je déroulais ma voile au vent de l’espérance, Pourquoi ne pas m’avoir englouti dans tes eaux ? Tu m’aurais épargné bien des pleurs, bien des maux ;

Mais, puisque tu n’as pas voulu m’ôter la vie, Accorde-moi, du moins, la faveur que j’envie : Lorsque je serai mort, quand des amis en deuil Auront sous le gazon descendu mon cercueil, Toi, déchaîne tes flots, hurle comme l’orage, Mêle ton glas aux glas des cloches du village, Chante, durant la nuit, un requiem géant, Alors dans mon tombeau moi je serai content !

Le premier de l’an 1872

I.

D’où vient cette clameur qui me glace d’effroi ? Est-ce le tintement du lugubre beffroi ? Est-ce un sanglot dans les nuages ? C’est la voix de Minuit, qui va vibrant dans l’air : Un an vient de s’enfuir, aussi prompt que l’éclair, Dans la nuit obscure des âges.

Un an vient de s’enfuir : ne le regrettons pas ; Il a semé partout tant de maux sous ses pas, Que le regretter est folie ; Hélas ! durant son cours, qui de nous n’a pleuré ? Que n’a senti son cœur un instant ulcéré ? Qui n’a parfois maudit la vie ?

Oui, combien ont vu fuir leurs rêves les plus beaux, Oui, combien ont gémi sur le bord des tombeaux, Ont fait leur dernier sacrifice ! Combien ont vu soudain assombrir leur beau ciel, Combien de nous ont bu leur éponge de fiel, vidé d’un trait le calice !

Ne le regrettons pas : il fut si désastreux ; Il a fait essuyer tant de malheurs affreux Aux palais d’or comme aux chaumines. Ne le regrettons pas ; car a tout l’univers Sa main n’a prodigué qu’infortunes, revers, Que catastrophes et ruines.

II.

Irlande ! Irlande ! hélas ! pauvre île de malheurs, Tu vis encor tes fils les yeux voilés de pleurs, Déserter ton morne rivage. Dans le terme sanglant de l’an qui vient de fuir, Oui, tu continuas de te plaindre et souffrir Sous la verge de l’esclavage !

Et toi, Pologne, et toi, tes maîtres, tes bourreaux Ont encore rivé les lourds et froids anneaux De cette chaîne qui te lie, Ont encore souri de tes cris de douleurs, Ont encore, en secret, savouré dans leurs cœurs Le râle de ton agonie !

Toi, France, le destin a trahi tes enfants, Il a courbé devant les tigres triomphants Ton front altier dans la poussière ;

La révolution, cette hydre de l’enfer, Ainsi qu’un chacal, a, de ses ongles de fer, Meurtri tes entrailles de mère !

Et toi, que tu souffris, ô Catholicité ! Ton chef est dans les fers ; il est persécuté Jusque dans ses saintes doctrines ; Partout l’impiété t’a vomi ses crachats, Comme le front du Christ mis à prix par Judas, A couronné ton front d’épines !

III.

Mais jetons maintenant un voile ténébreux Sur les jours envolés, sur ces jours si nombreux De calamités, de détresses… Tâchons donc d’oublier le douloureux passé ; Que dans nos cœurs il soit à jamais effacé : Le présent a tant de promesses !…

IV.

Salut, beau jour doré ! Salut, Premier de l’An ! Toujours, quand tu parais, dans un joyeux élan Nous saluons ta bienvenue ; Car alors notre ciel, sombre naguère encor, Sous ton souffle si pur, devient de pourpre et d’or ; Car la splendeur est dans la nue !

Comme le naufragé, longtemps perdu sur mer, À la merci des vents, des flots, du gouffre amer, Oublie, en abordant la plage, Tout ce qu’il endura des rigueurs du destin, Ainsi nous oublions, à ton premier matin, Que bien des fois gronda l’orage.

Toujours, quand tu parais, jour serein, gracieux, Un long cri d’allégresse éclate sous les cieux, De la bouche de l’espérance ;

Car tu fais taire alors toutes plaintes du cœur ; Car tout vase rempli de l’amère liqueur, Tu l’arraches à la souffrance !

C’est toi qui viens donner une extase au vieillard ! C’est toi qui viens jeter un souriant regard À la candide jeune fille ! Qui viens éblouir le jeune ambitieux, Lui montrant dans la brume un but tout radieux, Lui montrant l’avenir qui brille !

C’est toi qui viens sourire aux enfants si joyeux, Qui viens mettre, en secret, dans leurs berceaux soyeux Mille jouets de toute sorte ! C’est toi qui fais glisser, à la voix du Seigneur, Dans le taudis du pauvre un rayon de bonheur Qui le réchauffe et le transporte !

V.

Oui, nouvel an, splendide est ton premier soleil !… Mais, dans les vastes pans de ton manteau vermeil, Qu’apportes-tu donc à la terre ? Viens-tu réaliser nos rêves caressés ? Viens-tu consoler ceux que la vie a froissés ? Donner du pain au prolétaire ?

Vas-tu remplir souvent nos cœurs d’émotions ? Vas-tu bercer encor l’homme d’illusions Qui lui feront aimer la vie ? Viens-tu dompter enfin ce servilisme affreux Qui va toujours fouettant les peuples malheureux ? Rendre à l’exilé sa patrie ?

Vas-tu faire cesser ces combats applaudis De partis acharnés, de systèmes hardis, Qui vont bouleversant le monde ?

Vas-tu mettre une fin au mal qui toujours croit, Et faire triompher du parjure le droit, Le soleil de la nuit immonde ?

Viens-tu donner la paix à l’univers entier ? Au peuple dévoyé montrer le vrai sentier Qu’une épaisse brume enveloppe ? Faire taire ces bruits par delà l’Océan ? Éteindre sous ton souffle, éteindre ce volcan Qui gronde toujours sous l’Europe ?

Viens-tu briser enfin, ange vengeur du ciel, Le traître couronné Victor-Emmanuel, Faire l’Église triomphante ? Ou bien viens-tu courber le front des nations Sous le souffle brûlant des révolutions Que si souvent ce siècle enfante ?

Nous apporteras-tu ces guerres, ces fléaux

Qui remplissent de deuil les villes, les hameaux, Et sèment partout le ravage ? Seras-tu, nouvel an, l’ouragan vagabond, Le simoun étouffant dont le vol furibond Détruit tout sur son noir passage ?

Vas-tu les cœurs de tristesse et d’effroi ? Vas-tu faire pâlir le flambeau de la Foi, Sous le vent impur qui s’élève ? Prouver que sous le ciel la vérité n’est pas Prouver que l’homme doit toujours souffrir, hélas ! Que le bonheur n’est qu’un vain rêve ?

VI.

Frères, nul ne connaît le brumeux avenir ; Ainsi donc, quels que soient nos destins à venir, D’avance inclinons notre tête, Et, sans vouloir scruter ce qui vient de là-bas, Disons ensemble à Dieu : Là-haut comme ici-bas, « Que votre volonté soit faite ! »

Le Saint-Laurent

À M. J. M. LEMOINE.

Salut, ô fier géant, ô fleuve romantique, Qui, courant t’abîmer au sein de l’Atlantique, Reflète dans tes eaux le ciel du Canada, Le ciel de mon pays enivré d’espérance, Et qu’aux noms tout-puissants du Christ et de la France, L’immortel Cartier aborda !

Je t’aime, mon beau fleuve, avec tes grands rivages, Tes montagnes d’azur et tes forêts sauvages Dont les dômes hardis semblent percer les cieux, Avec tes frais vallons, tes riantes presqu’îles, Tes anses, tes rochers, tes pittoresques îles, Avec tes spacieux.

Je t’aime, avec tes prés, tes campagnes fleuries, Tes villes, tes bosquets et tes blondes prairies Déroulant à tes pieds leurs manteaux d’apparat ; Avec tous les joyaux de ta grande nature Englobant ton miroir dans sa riche ceinture, De ton golfe au Niagara.

Je t’aime, lorsque Mai vient éployer son aile, Étaler à mes yeux sa robe solennelle, Ramener les oiseaux sous les bois enchantés ; Quand le souffle attiédi des brises odorantes Dentelle le cristal de tes vagues errantes Dont la voix dit mille andantes.

Ton nom, mon Saint-Laurent, c’est une mélodie Comme celle du vent chantant sa rapsodie Dans les mouvants arceaux de tes grandes forêts, Comme celle du luth qu’un souffle d’air caresse, Des maestros ailés dont le chant plein d’ivresse Flotte la puit sur les !

Ton nom à mon oreille est plus doux et plus tendre Que les soupirs qu’on croit parfois le soir entendre Parmi les , les joncs et les roseaux, Que le doux gazouillis de l’enfant qui bégaie, Que le clapotement de la pagaie Qui fend en cadence tes eaux !

Souvent, lorsque la nuit déroule son écharpe, Quand ton flot qui s’endort en caressant sa harpe Fait entendre à tes bords un chant plein de saveur, Quand la brise du soir chante son épopée, Sur quelque étrange roc de ta plage estompée, Je viens m’asseoir seul et rêveur.

Là, le front dans ma main, la paupière baissée, Je laisse errer sans frein le vol de ma pensée… Alors je crois ouïr une voix dans tes flots Chanter comme un luth d’or à mon âme attendrie La gloire et les malheurs de ma douce patrie, Chanter les noms de nos héros !

Parfois mon œil trompé croit voir dans la pénombre De Wolfe défiler les bataillons sans nombre Qui déroulent au vent leurs glorieux drapeaux ; Tantôt je vois Montcalm, dirigeant la bataille, Tomber au champ d’honneur, criblé par la mitraille, Comme Roland à Roncevaux.

Parfois j’entends là-bas, au plateau Ste. Foye, Les clameurs du canon qui laboure et qui broie Les rangs des régiments, d’une grêle d’obus ; Tantôt je vois Lévis, au sein de la mêlée, Sur son coursier de feu, la face échevelée, Poursuivre les Anglais vaincus.

Tantôt ce sont Raymond, de Beaujeu, d’Iberville, Bourlamarque, Daulac, de Léry, Jumonville, Qui passent sous mes yeux, en ébranlant les airs ; Puis ce sont Lorimier, Chénier, les patriotes, Que je vois s’avancer au devant des despotes, Le front ceint d’un bandeau d’éclairs.

Qui, mon fleuve, ton flot est bouillant d’éloquence : À mon âme sans cesse il parle de la France Et des hauts-faits qui font son immortalité !… Roule donc libre et fier, en fécondant ta plage, Et réfléchis toujours la grandiose image Du drapeau de la liberté !

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