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L’auteur a fait dans cette nouvelle édition d’heureuses corrections qui la rendent préférable à la première.
LES VOYAGES
DE KANG-HI
Lettre 01
LETTRE PREMIÈRE.
KANG-HI À SON AMI WAM-PO, À NAN-KIN.
e vous ai écrit, mon cher Wam-po, avant de quitter Suez, et j’espere que le capitaine qui nous a amenés, et qui doit être actuellement en route pour Kang-tong, vous fera passer exactement ma lettre. On va en deux jours de Suez à Alexandrie par le canal. Cet ouvrage de l’antiquité a été rétabli depuis que les Européens sont de
nouveau maîtres de l’Égypte ; et une barque très commode, assez semblable à nos jonkes, fait journellement le service de ces deux grands entrepôts du commerce de l’Europe et de l’Asie. Alexandrie revoit enfin les beaux jours du régné des Ptolémées. Cependant la route du cap de Bonne-Espérance n’a pas cessé d’étre fréquentée, surtout par les nations du nord de l’Europe : en général les négociants préfèrent pour les marchandises d’un gros volume l’ancienne route, quoiqu’elle soit plus longue d’un tiers, à cause de l’embarras du déchargement des denrées, qu’il faut tirer des vaisseaux à Alexandrie pour les mettre sur les barques du canal, d’où il faut les recharger encore sur les vaisseaux de la mer Rouge. Pour remédier à cet inconvénient, on avoit proposé de donner au canal assez de largeur et de profondeur pour recevoir les navires marchands. Mais ce projet, qui demanderoit la magnificence de nos empereurs, et l’immense population de notre chere patrie, ne semble pas devoir être exécuté de long-temps.
Je ne suis resté que deux jours à Alexandrie, voulant profiter du paquebot qui partoit pour Marseille. Ce temps m’a suffi pour voir la fameuse colonne, les ruines égyptiennes, et tout ce qu’il y a de remarquable dans la ville. Il faut des années pour observer les hommes, mais des heures suffisent pour voir les choses. Il est donc aussi inutile qu’ennuyeux de dépenser, comme font la plupart des voyageurs, plusieurs journées dans les grandes villes de peur d’être taxés de voir légèrement, ou dans l’espoir chimérique de connoître le caractère des peuples.
Les vaisseaux de France, d’Angleterre, d’Italie, d’Amérique, et du nouveau royaume du Bosphore, remplissent tellement le port, que notre paquebot a été plus de deux heures avant d’entrer en rade. Notre traversée a été assez heureuse, et nous sommes arrivés à Marseille le huitième jour. Depuis que la voilure est perfectionnée, et que l’on a substitué aux rames des moyens mécaniques bien plus puissants, il n’est pas rare de faire ce trajet en quatre jours ; mais lorsque les vents contraires soufflent avec violence, ils défient toute l’industrie humaine. C’est ce qui nous est arrivé, et nous avons été jetés à près de cent lieues de notre route, à l’ouest de la Sardaigne. Il semble que la providence, qui sourit aux efforts de l’intelligence humaine, veuille quelquefois nous en montrer les
mais ses leçons ne produisent
qu’une impression passagere ; car de tous les ressorts, l’amour-propre est le plus élastique. On est cependant parvenu à obtenir un résultat bien important : la vie des hommes n’est plus, comme autrefois, dans un danger imminent sur la mer ; les naufrages y sont infiniment rares, et même presque impossibles depuis que l’on a inventé ou plutôt renouvelé l’usage des vaisseaux insubmersibles, en les divisant en cases imperméables, ainsi que le faisoient les anciens peuples de l’occident, et que nous l’avons toujours pratiqué. Vous ne sauriez croire, mon ami, combien il a fallu de soins et même de sévérité pour rendre cet usage général. Le commerce avoit malheureusement calculé qu’il y avoit six et un quart pour cent à gagner en se servant des vaisseaux ordinaires ; et pendant longtemps il a éludé les prohibitions et les menaces : enfin les gouvernements ont pris le bon parti ; ils ont fait dépecer les vieux navires, et ont défendu, sous peine de la vie, d’en construire de semblables. Voilà donc dos hommes qu’il a fallu menacer de la potence pour les empêcher de se noyer.
Marseille est une place très commerçante. Tant de costumes différents s’y mêlent, tant de peuples y abondent, qu’elle ne semble appartenir en propre à aucun ; cependant, si je ne découvre pas encore la nation française, tout est déjà changé pour moi ; je ne tiens plus à ma patrie que par le souvenir ; les maisons, les jardins, les voitures, les meubles, les usages, rien ne ressemble à la Chine, tout est différent. Est-ce mieux ? plus mal ?… Je ne suis pas venu de si loin pour juger si vîte ; et d’ailleurs, comment le pourrois-je ? je n’ai pas encore entendu les raisons de ces peuples.
Persuadé que l’on ne peut voyager avec fruit si l’on ne connoît bien le langage des pays que l’on visite, j’ai commencé à apprendre le français pendant les trois mois que j’ai passés à Kang-tong ; et, toute la traversée, je l’ai étudié avec linterprete du comptoir qui revenoit sur notre vaisseau. Depuis mon arrivée, je continue ce travail avec une nouvelle ardeur. Ma chere Tai-na, qui veut aussi apprendre cette langue, fait tous les jours porter dans ma chambre son palanquin ; elle s’y enferme, et c’est de là qu’elle prend ses leçons. Ce qu’il y a de singulier, c’est que ce français, si dur, et si baroque, prend dans sa un charme inexprimable ; mais peut-être est-ce mon amour qui jouit de l’entendre former de nouveaux sons. Elle prononce bien mieux que moi, et commence même à faire entendre cette terrible lettre R qui nous est inconnue ; cela ne m’étonne pas, puisque sa voix flexible imite parfaitement le chant des oiseaux. Au reste, je suis en état d’entendre tout ce que l’on dit, et je parlerois même assez correctement, sans une difficulté qui me semble presque insurmontable. Imaginez-vous, mon ami, que sans aucune raison, sans aucun prétexte, les Français se sont avisés de donner aux êtres inanimés les dénominations des sexes masculin et féminin. J’avois cru, en remarquant que l’on disoit le soleil et la lune, le cœur et le cerveau, qu’on vouloit assimiler les choses les plus importantes au sexe supérieur, et je prétendois en tirer une réglé ; mais il m’a fallu bien vite renoncer à ce système, en songeant que l’on dit le crime et la vertu, le dos et la face. J’appris l’autre jour que chez les Anglais tous les êtres inanimés étoient. du même genre. Comme je regrettois devant mon maître de langue, qui hait cette nation, que les Français n’eussent pas adopté une coutume si raisonnable, il me répondit avec gravité : Monsieur, les Romains et les Grecs, qui apparemment en savoient plus que nous, avoient non seulement deux genres, mais même trois, et les Allemands, dont la langue quoiqu’un peu dure est très belle, les ont imités. Il prononça ces paroles d’un air si satisfait, que je jugeai inutile de répondre. Depuis que je vis avec des Français, j’ai cru m’apercevoir qu’ils ne restent jamais courts, mais qu’ils se contentent de bien mauvaises raisons.
Adieu, mon cher Wam-po ; le grand Tien t’a accordé trois de ses plus précieuses faveurs, santé, aisance, modération. Puisse-t-il te les conserver long-temps !
Lettre 02
LETTRE II.
TAI-NA À FO-HI-LO SA SŒUR, À PÉ-KIN.
nfin, ma chere Fo-hi-lo, nous voici en France, et dans peu nous serons à Paris, terme de notre long voyage, nous comptons séjourner deux ou trois jours ici, plutôt pour voir la ville et ses manufactures qui excitent l’intérêt de mon cher Kang-hi, que pour nous reposer, ayant fait très commodément la route, et n’étant nullement fatigués. Nous sommes venus ici par le nouveau canal. Cette maniere de voyager est très agréable en elle-même ; elle a d’ailleurs pour moi le mérite de me rappeler les usages de ma patrie, de ce pays où sont restés tous les objets de mon affection, dont je suis maintenant si éloignée. On a tracé, ou plutôt élevé le canal le long d’un grand fleuve que l’on nomme le Rhône. Comme le bateau qui nous portoit, tiré par des chevaux au trot, alloit assez vite, les nombreuses barques qui descendoient ce fleuve rapide, sembloient voler avec la légèreté de la fléché tartare, et disparoissoient dans un instant. C’est un spectacle fort amusant. Kang-hi m’a appris que l’objet de ce grand travail étoit de faciliter le transport des marchandises qui ne remontoient qu’avec la plus grande difficulté cette riviere, dont la navigation est d’ailleurs interrompue pendant plusieurs mois, soit par la sécheresse, soit par les débordements. Aujourd’hui, au moyen d’un certain nombre d’écluses , on a en tous temps une navigation assurée et facile, et le Rhône ne sert plus que pour conduire de Lyon à la Méditerranée. J’avoue que je ne concevois pas l’utilité d’un canal si près d’une belle rivière ; mais pourquoi serois-je humiliée de mon peu de pénétration, puisque les hommes ont été si long-temps avant d’y penser ? Le temps étoit superbe, et j’ai pu rester pendant la plus grande partie du voyage sur le pont, dans mon palanquin fermé de jalousies, qui me permettoient de voir le pays sans être vue. Il m’a semblé presque désert, et ce qui est réellement étonnant, c’est que l’on assure que depuis un siecle la destruction de la petite vérole et les progrès de l’agriculture ont fait augmenter la population de plus d’un tiers. La ligne des montagnes du Vivarais termine à l’ouest l’horizon d’une maniere assez pittoresque ; mais les ouvrages de l’art n’embellissent point ici la nature, et ne répandent pas, comme à la Chine, une agréable variété dans le paysage. Au lieu de ces élégantes pagodes à nombreux étages, brillantes de porcelaine et d’émail, dont les toits dorés contrastent si bien avec l’azur des cicux qu’elles paroissent toucher, on voit de loin en loin quelques tristes clochers semblables à des pins dépouillés de leurs branches, ou plutôt à de grands cyprès desséchés. Près de moi tous les objets d’une teinte sombre ou indéterminée constrastoient pareillement avec les couleurs éclatantes de ma patrie. Où sont ces barques vernissées, ces jonkes si jolies, ces maisons flottantes qui ornent nos canaux ? La nature elle-même est ici moins parée. Je n’ai vu nulle part le lis des eaux, le superbe lyen-hoa, et ceux de nos arbres dont le port est si majestueux, et le feuillage si agréablement varié. Ah ! ma sœur, te souviens-tu de cette retraite charmante, de ce petit pavillon posé sur le haut d’un rocher qui domine le lac à l’extrémité du jardin de mon pere ? Combien de fois ne nous sommes-nous pas amusées, dans notre enfance, avoir les dociles oiseaux-pêcheurs nous apporter le produit de leurs vols, tandis que les paysans du voisinage, la tête affublée d’une citrouille, attrapoient des oiseaux aquatiques, dupes de cette grossière supercherie ? Ces scenes à la fois romantiques et animées ne se retrouvent point ici : on n’y voit que des champs monotones et quelques arbres épars, parmi lesquels j’ai cru cependant reconnoître le mûrier.
Je te dirai peu de choses des . Les femmes ont la peau très basanée, les yeux noirs et vifs, mais beaucoup trop rapprochés, ce qui leur donne une physionomie tout-à-fait singulière, et même un peu méchante. Leur démarche est d’une vivacité révoltante, et me paroît bien contraire à la modestie. Quant aux hommes, tu penses bien que je n’arrête pas sur eux mes regards. Tout notre corps ne doit-il pas être pur ? Et les yeux n’en sont-ils pas une partie ?
Adieu, ma chere sœur, embrasse ma La-oa, ma fille chérie, que je t’ai confiée ; donne-lui de ma part ce qu’elle aime le mieux, afin que son jeune cœur s’accoutume à confondre dans son affection pour moi la tendresse et la reconnoissance.
Lettre 03
LETTRE III.
KANG-HI À WAM-PO.
e me suis arrêté à Lvon, mon cher Wam-po, pour acquérir quelques connoissances sur l’état des manufactures de cette ville célébré, dont les étoffes sont recherchées dans les deux mondes. La Chine et l’Inde sont les seuls pays que son industrie n’ait pas rendus tributaires. Ses ouvriers sont excellents, mais la tête fait ici encore plus que les mains : on est frappé d’étonnement en voyant que le simple jeu d’une navette lancée par un ressort, produit, en passant entre des fils qui s’élèvent et se baissent , un tissu brillant et varié, semé de fleurs et d’ornements de tout genre. La vapeur de l’eau bouillante, le courant des deux fleuves qui traversent la ville, des chevaux que l’on place indifféremment dans tous les étages des maisons les plus élevées, mettent en mouvement un nombre immense de ces métiers. Dans ces grands ateliers le devidage des soies, le tissage des étoffes s’exécute par des moyens mécaniques, avec autant de régularité que de promptitude ; toutes ces machines agissent sans moteur apparent, et semblent obéir à un pouvoir surnaturel : des surveillants, plutôt que des ouvriers, se promènent dans les salles, rattachent les fils cassés, placent de nouvelles bobines, retirent l’ouvrage fait, et paroissent le recevoir de mains invisibles qui travaillent pour eux. On se croit aux pays des merveilles décrits par les Arabes et les autres occidentaux. Je ne vous cacherai pas, mon cher Wam-po, que si ma vanité a été flattée de ce prodigieux effort de l’industrie humaine, dont je n’avois nulle idée, mon orgueil national a été singulièrement humilié. En effet, à quelle distance nos métiers si simples, je dirois presque grossiers, ne sont-ils pas des mécaniques européennes ? Un des principaux négociants de la ville, auquel j’étois recommandé, m’a accompagné dans toutes les fabriques avec cette politesse obligeante que les Français ont généralement pour les étrangers, mais qu’ils ne retrouvent hors de chez eux que parmi les hautes classes. Toujours empressé de répondre à mes questions, il m’auroit expliqué ce que ces machines diverses offrent de combinaisons ingénieuses ; mais mon esprit se refuse à comprendre un mécanisme compliqué, et mon attention se perd dans ce dédale de rouages et de ressorts, de leviers et d’engrenages. Je laisse donc ce genre d’étude à ceux qui en ont le talent et le goût, et je ne m’occupe de la mécanique appliquée aux arts, que relativement à ses résultats et à l’influence qu’elle peut exercer sur la société.
Il me semble que dans les pays où la population n’est pas aussi considérable que le comportent l’étendue du territoire et la fertilité du sol, l’économie du temps dans les arts est la chose du monde la plus précieuse : Aussi, lorsque dans de telles circonstances on peut, au moyen des machines, obtenir d’un homme le de plusieurs, on rend un véritable service à l’état ; car les objets manufacturés, baissant nécessairement de prix, se trouvent à la portée d’un plus grand nombre de consommateurs, tandis que l’agriculture, disposant de plus de bras, peut fournir avec plus d’abondance les denrées de première nécessité. Chacun a donc plus de facilité à se nourrir, à s’habiller, à se meubler ; et voilà ce qui constitue l’aisance générale. Mais lorsque l’agriculture, portée, comme à la Chine, à son plus haut point de perfection, ne fournit que la nourriture nécessaire à une immense population, que la terre manque, pour ainsi dire, à l’homme, et que d’ailleurs les manufactures sont assez florissantes pour empêcher la concurrence de l’étranger, les inventions qui économisent la main-d’œuvre n’offrent pas le même avantage. En effet, il est évident que si un ouvrier faisoit le travail de dix, il faudroit que les neuf autres quittassent leurs métiers. Mais que deviendroient-ils ? ils n’auroient chez nous d’autres ressources que d’aller former une colonie au Thibet, ou défricher les déserts de la Tartarie : ils seroient donc perdus pour la nation.
Au reste, ces considérations ne sauroient s’appliquer à l’Europe, où l’agriculture a encore besoin de tant d’encouragement, et où la population bien loin d’être complette, augmente si lentement. Ce n’est pas que le nombre des naissances ne surpasse habituellement celui des morts ; mais les Européens s’opposent à cet accroissement naturel par des guerres presque continuelles. Les progrès de la civilisation dont ils sont si fiers, ne les ont pas guéris de cette funeste manie : seulement ils font la guerre avec plus d’art qu’autrefois, mais elle est tout aussi meurtrière ; et sans doute que les malheureux estropiés dans les combats, ou les veuves de ceux qui y périssent sont peu sensibles au perfectionnement de la tactique, ou aux inventions des ingénieurs.
Rendons grâces, mon cher Wam-po, au grand Tien qui nous a fait naître dans cet heureux empire où l’on connoît trop le prix de la paix pour vouloir la troubler sans la plus indispensable nécessité, et où la population est si heureusement distribuée entre l’agriculture et les manufactures, qu’elles prospèrent également. C’est sans doute à cette sage répartition qu’il faut attribuer cet ordre admirable que toutes les classes de la société observent entre elles depuis des milliers d’années, et qui paroît aussi immuable que celui des corps célestes qui roulent majestueusement sur nos têtes.
Lettre 04
LETTRE IV.
KANG-HI À WAM-PO.
ous apprendrez sans doute avec plaisir, mon cher ami, que nous sommes enfin heureusement arrivés dans la capitale de la France, terme de notre long voyage. Je la parcours en tous sens depuis trois jours, et j’essaierai de vous en donner quelque idée ; car le plan fait jadis par les missionnaires, et que nous avons souvent examiné ensemble à la bibliothèque impériale de Pékin, ne ressemble plus à ce qu’est aujourd’hui cette ville célébré, et ne peut guère servir que d’objet de comparaison. Paris est presque entièrement rebâti depuis le désastre qu’il a éprouvé vers la fin du siècle dernier. L’histoire a consigné dans ses fastes la cause de cette terrible catastrophe. La fameuse comete de 1680, revenue à l’époque prévue par les calculs des astronomes, a passé assez loin de notre globe pour ne pas influer sur sa marche ; mais elle a causé une légère perturbation de la lune, dont l’effet s’est fait sentir d’une maniere funeste dans les contrées occidentales de l’Europe. Une marée d’une hauteur prodigieuse a ravagé une immense étendue de côtes ; c’est à cette époque que les digues de la Hollande ont été renversées, et que ce malheureux pays, qui devoit une existence précaire aux efforts d’une audacieuse industrie, a été englouti pour jamais par les flots courroucés. L’intérieur des terres n’a pas été épargné, la violence du mouvement des eaux de l’Atlantique a produit un ouragan tel qu’on en éprouve assez souvent aux Antilles ; mais jusqu’alors l’Europe n’avoit rien ressenti de pareil. La France s’est trouvée par sa situation exposée à ce fléau, dont les Alpes, le Jura, et les Vosges ont préservé l’Allemagne et l’Italie. Paris, situé dans une plaine exposée aux vents d’ouest, a prodigieusement souffert : on remarqua alors, avec étonnement, que les édifices, bâtis depuis le seizième siècle, résisteront bien moins que les autres ; tandis que les constructions gothiques, et même quelques restes d’ouvrages romains demeurèrent intacts ; ainsi la des bâtiments s’est trouvée, contre l’ordre naturel, en raison inverse de leur ancienneté. On vit donc tomber avec fracas ces monuments de la magnificence de . L’arc triomphal de la porte S.-Denis, l’hôtel des Invalides, la colonade du Louvre s’écroulèrent, et l’antique château de S. Louis resta debout, semblable à un grand rocher que l’art auroit façonné pour servir à l’habitation des hommes.
Il paroît que ce fut vers le régné de , que l’on commença à négliger en France le choix des matériaux, la bonté des ciments, la force des constructions, pour ne s’occuper que de la forme et de la décoration. En rapportant d’Italie la belle architecture des Grecs et des Romains, on auroit dù les imiter également dans les précautions qu’ils prenoient pour assurer la durée de leurs ouvrages sous un climat bien moins délétere ; mais la fureur de briller avoit tourné toutes les têtes, et le luxe et ses folles dépenses absorbant tous les moyens, la vanité chercha à mettre de l’industrie dans la magnificence. Bientôt les mœurs se relâchant davantage, l’égoïsme fut réduit en systême et décoré du nom de philosophie. On jouissoit des ouvrages des morts, mais on ne vouloit rien faire pour les races futures : et comment s’en seroit-on occupé, lorsqu’on pensoit à peine à assurer la fortune de ses enfants ? Chercher à éblouir les yeux de ses contemporains, et à se procurer des éphémères, tel fut le goût général et le but où tendoient tous les efforts. Aussi ce ne fut pas seulement l’architecture qui se ressentit de cette manie d’en imposer par des dehors trompeurs, elle s’étendit à tout : les étoffes furent moins solides, les papiers succédèrent aux tentures, la vaisselle plaquée orna à peu de frais les tables plus délicates mais moins abondantes, le stuc tint lieu de marbre, et presque par-tout la peinture en bas-relief remplaça la sculpture.
Le désastre causé par l’ouragan fut bien augmenté par l’imprévoyance des hommes : un affreux incendie détruisit un nombre immense de maisons, qui étant situées à l’est avoient été épargnées. Le feu prit en plusieurs endroits à la fois sous les décombres ; la consternation générale diminua les secours ; la force du vent les rendit inutiles, et preque tout ce qui restoit de la ville fut consumé. Il ne fallut pas moins qu’une perte aussi immense pour faire reconnoitre qu’il étoit souverainement déraisonnable d’employer dans les bâtiments le bois, cette substance si destructible, sujette à l’embrasement et à la pourriture, et cependant sans cesse exposée au feu et à l’humidité, imprudence encore plus inexcusable dans un pays où la pierre et l’argile sont par-tout sous les pieds, et où le fer, qui au moyen d’un enduit est indestructible, se trouve dans la plus grande abondance.
Le prince qui régnoit alors rendit donc un décret pour défendre expressément à tout architecte d’employer la charpente dans les édifices publics et particuliers ; un résultat heureux et imprévu de cette sage ordonnance, fut que le bois de chauffage, qui étoit à un prix excessif, baissa tout-à-coup. Alors cette mesure que l’on trouvoit tyrannique devint populaire, et les frondeurs se turent pour cette fois.
La ville étant presque détruite, on put faire des améliorations, qui auroient été inexécutables sans une semblable catastrophe. La plupart des rues furent élargies et redressées, les pentes furent adoucies, et les quais élevés au niveau des ponts ; on multiplia les fontaines, elles furent placées au haut des rues, de maniere qu’en un instant on peut les arroser et même les laver entièrement : les façades furent régulieres ; au-dessus de portiques larges et élevés, on bâtit deux étages et un attique, et la découverte d’un ciment imperméable permit de faire les toits en terrasse : les églises renversées furent reconstruites, niais sur un plan différent. Je compte vous en parler dans ma prochaine lettre. Aujourd’hui je ne vous entretiendrai que du palais des souverains.
Les Tuileries et le Louvre, dont le rez-de-chaussée étoit resté intact, ont été restaurés. On a pensé, avec raison, que cette position joignoit à l’agrément de la vue et de la proximité de la riviere, l’avantage d’avoir avec la campagne une communication libre et non interrompue par les maisons, considération de la plus grande importance dans des temps de trouble. Les Champs-Elysées ont été replantés, les fossés ridicules et même dangereux de la place de la Concorde ont été comblés et places par des tapis de gazon, au milieu desquels jaillissent des fontaines expiatoires. Le terrain occupé jadis par le jardin des Tuileries, forme aujourd’hui l’avant-cour et la cour du palais. Cependant la terrasse du côté de la riviere subsiste ; ornée de fleurs et d’arbustes elle sert de promenade particulière au château, auquel elle communique pur une arcade sous laquelle passent les voitures qui veulent gagner les quais et l’autre côté de la ville ; au-dessous, et dans toute la longueur de cette terrasse, exhaussée de quelques pieds, on a pratiqué un immense manege destiné aux princes, qui peuvent ainsi prendre commodément en hiver l’exercice du cheval, dont ceux qui commandent aux peuples ne doivent jamais perdre l’habitude. L’espace compris autrefois entre la terrasse, dite des Feuillants, et la rue S.-Honoré, est occupé actuellement par deux grands bâtiments d’une architecture simple et noble. Celui qui est le plus près du château sert au logement de la garde, celui qui est près de la place de la Concorde renferme les écuries : ils sont séparés par la rue qui conduit à la place Vendôme, rebâtie sur l’ancien plan ; on n’a changé que les difformes lucarnes remplacées aujourd’hui par un attique simple et élégant.
Ce n’est qu’à regret que la belle composition du jardinier Le Nôtre a été sacrifiée, mais on en est dédommagé par le nouveau jardin placé entre les Tuileries et le Louvre. On s’est bien gardé de reconstruire cette maussade galerie percée d’une foule de guichets, et dont les frontons alternativement ronds et pointus, surmontés d’une énorme toiture, choquoient la raison et le goût. Une belle terrasse élevée à sa place borde la riviere et joint les deux palais. L’autre côté du jardin est fermé par une galerie dont le rez-de-chaussée forme une orangerie et une promenade d’hiver parfaitement exposée. Le Musée, ou le dépôt des chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture, est au-dessus, et sert en même temps de communication aux grands appartements du Louvre et des Tuileries. Ce bâtiment est couronné par un attique qui contient une multitude de logements pour les officiers de la cour. On n’a point voulu permettre de bâtir entre la galerie et la rue S.-Honoré, et cet espace forme une longue esplanade où s’assemble la garde. Ce n’est qu’en adoptant l’espece de jardin que les Européens ont emprunté de nous, que l’on est parvenu à déguiser le défaut de parallélisme entre le Louvre et les Tuileries, qui dans toute autre ordonnance eût été excessivement choquant. Un beau groupe de cedres, de pins, et d’autres arbres verds occupe le milieu du terrain, et dans toutes les saisons empêche de faire le rapprochement de la situation oblique des deux palais. Le reste de l’espace contient un tapis de verdure soigneusement roulé et tondu, aussi doux pour la promenede qu’agréable à la vue, bordé par une allée tournante, qui, se prolongeant le long de la galerie, joint les deux extrémités de la terrasse. En face du Louvre on a reconstruit, mais sur un meilleur modelé, un pont destiné à la communication de la résidence du souverain avec les palais de ses , élevés sur la rive opposée. Ils sont tous réunis par des portiques, et le public, qui souvent a affaire à plusieurs départements à-la-fois, ne perd plus un temps précieux à aller les chercher dans des quartiers éloide pied, ce pont est surmonté d’une colonnade recouverte d’une terrasse, qui garantit des intempéries de l’air sans interrompre la vue du bassin de la riviere. Ce tableau est bien plus beau qu’autrefois, depuis que l’on a construit des thermes magnifiques qui se prolongent au milieu de la Seine, depuis la pointe de l’isle Notre-Dame jusqu’au pont du Louvre, auquel ils s’appuient. Des bains fluviatiles occupent la partie basse de cet édifice unique dans le monde : au-dessus sont les bains chauds. Un côté, disposé à la maniere des Orientaux, est destiné aux riches, et la rétribution qu’on en tire sert à défrayer les bains gratuits. Le toit est plat et contient un réservoir où l’eau est d’abord échauffée par les rayons du soleil, ainsi que le pratiquoient les Romains : il est de niveau avec celui du portique qui couvre le pont. Ornées de fleurs et d’arbustes, ces immenses terrasses, qui partent du grand balcon du Louvre, forment des jardins suspendus comme ceux de Sémiramis, mais qui ont au-dessus de ceux de Babylone, l’avantage d’être situés au milieu des eaux. Du côté de l’isle, une haute tour à sept étages, ornée de colonnes de marbre, couronne de la maniere la plus noble cette superbe fabrique : elle sert de base au télégraphe ; son horloge regle pour toute la capitale la mesure du temps, et l’on y a placé un thermometre et un hygrometre, instruments d’une grande perfection, et dont les dimensions sont telles qu’elles font connoître au loin les variations de la température : dans les réjouissances publiques la tour est illuminée ; et lorsque de son sommet on tire une énorme girandole de fusées volantes qui embrasent tout l’horizon, et retombent en pluie de feu, mais sans danger, sur une ville incombustible, ce spectacle n’est guere au-dessous de celui qu’une éruption du Vésuve présente aux Napolitains effrayés.
La reconnoissance nationale grave sur la base de ce monument le nom de tous les grands hommes qui illustrent la France. Empereurs, rois, guerriers, magistrats, savants, tout est confondu dans cette honorable liste comme dans l’égalité du tombeau ; mais l’équitable postérité départit à chacun la portion de gloire qu’il a méritée.
La colonnade du Louvre, rebâtie sur le même plan, mais plus solidement, n’a éprouvé que de légers changements ; on a évidé l’avant corps du milieu : les deux galeries sont donc réunies, et cette masse de pierres au centre du bâtiment, dont la sculpture avoit fait un si mauvais usage, n’existe plus ; les petites fenêtres entre les colonnes ne font plus de peine aux gens de goût ; le ceintre de la porte d’entrée a été également supprimé, et cette ligne courbe, la seule qui se trouvât dans cette belle fabrique, ne choque plus les yeux.
Au-devant de la façade on a construit une place régulière qui s’étend jusqu’au Pont-Neuf. Une grande rue s’ouvre au milieu, et traversant toute la capitale, conduit suivant un ancien projet à la barrière de l’est.
Du côté du nord, une rue semblable part de la porte latérale du Louvre, et se prolonge jusqu’à S.-Denis, ville autrefois séparée, aujourd’hui réunie à la capitale. L’antique église, qui pendant si long-temps servit de sépulture aux rois, et dont la destination n’est point changée, se trouve dans la direction du palais, et ses clochers s’aperçoivent dans l’éloignement. Ainsi du haut de son trône, par-dessus les têtes de ses courtisans inclinés, le souverain peut voir ce monument funebre où sont entassées tant de générations couronnées.
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