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Avertissement du traducteur
n a toujours regardé comme un art difficile, celui de traduire les grands écrivains, et de faire passer sans altération leurs pensées et l’énergie de leur style dans une autre langue. Cependant l’homme dont le goût est formé, et qui est capable de sentir toutes les beautés et les nuances délicates de son original, trouvera dans lui-même des ressources suffisantes pour réussir dans une pareille entreprise. Il n’a plus qu’à chercher des équivalens dans le génie de sa langue ; et son travail ne sera que le fruit de la patience et du temps.
Mais s’il entreprend de traduire l’ouvrage d’un écrivain médiocre, plus le traducteur aura de finesse dans l’esprit, plus sa tâche deviendra pénible. Placé entre deux écueils, comment pourra-t-il tenir un juste milieu ? S’il veut que son travail obtienne quelques suffrages, il faut que sa traduction soit ; s’il suit scrupuleusement son original, il sera illisible.
Telle est l’alternative où je me suis trouvé, en traduisant l’ouvrage de sur la Tactique offensive et défensive de la guerre de la Torpille : ouvrage écrit sans méthode et dans lequel, à côté d’idées justes, on trouve des pensées triviales et des répétitions fastidieuses. Pour faire disparoître les fautes qui déparent cet ouvrage, il auroit fallu le refondre en entier. Mais attaché à la lettre, je n’ai cru devoir en aucune manière altérer le texte. Je me suis permis seulement de supprimer quelques redites inutiles, et de rectifier quelques erreurs de calcul, qui peuvent même n’être que des fautes d’impression de l’éditeur américain.
Au reste ce n’est pas pour enrichir la littérature françoise que j’ai entrepris la traduction de cet ouvrage ; c’est pour faire connoître aux artistes, aux savans et aux marins de ce vaste Empire, les Machines infernales maritimes, ou les Torpilles de , afin que le génie et l’expérience se réunissent pour en apprécier le mérite et l’utilité.
On ne doit donc pas attendre de moi ce style fleuri et gracieux qui donne du prix aux moindres pensées : l’exposé d’un nouveau système de destruction n’est pas susceptible de cette sorte de mérite ; le seul auquel je prétende est celui de l’exactitude.
À M. Jacques Madisson, Écuyer, Président des États-Unis
J’ai eu, dans le mois de janvier dernier, la satisfaction de faire, en présence de , de , et de plusieurs des membres du Sénat et de la Chambre des Représentans, à Kalorma, lieu de la résidence de mon ami, Barlow, quelques expériences de la tactique offen- sive et défensive de la Torpille. L’impression favorable que ces expériences ont paru produire sur l’esprit des personnes qui y ont assisté, et la conviction où je suis que cette invention, perfectionnée et mise en pratique, sera de la plus grande importance pour notre patrie, m’ont engagé à vous présenter une description imprimée de mon système, avec cinq gravures accompagnées d’explications, afin que vous puissiez l’examiner à loisir, juger de la certitude et de l’utilité de ses effets, et décider, avec connoissance de cause, s’il convient de l’ajouter aux autres moyens de défense nationale. Ayant l’intention de publier dans la suite l’histoire détaillée de l’origine et des progrès de cette invention, et des difficultés que j’ai éprouvées pour l’amener à sort état actuel d’utilité réelle, je ne parlerai maintenant que des expériences et des faits qu’il est plus important de connoître, de ceux qui prouvent que l’on peut détruire des vaisseaux de guerre par ce procédé, et qui ne laisseront aucune incertitude sur tous les avantages qui peuvent en résulter. Je crois qu’il est assez généralement connu que j’ai cherché, depuis plusieurs années, à introduire en France et en Angleterre l’usage des Torpilles ; et quoique cette tentative n’ait pas réussi, elle m’a fourni l’occasion de faire un nombre considérable d’expériences en grand, expériences qui m’ont fait découvrir des erreurs dans les combinaisons du mécanisme, et dans la méthode d’accrocher les Torpilles aux vaisseaux ; d’une part, ces erreurs ont été corrigées ; et de l’autre, j’ai trouvé le moyen que je cherchois, et qui, j’en suis sûr, manquera rarement de réussir. C’est le résultat de ces travaux que je soumets maintenant à votre examen, persuadé que vous prendrez quelque intérêt au succès de cette invention.
Ceux qui ont suivi les progrès des arts utiles, savent combien il faut d’années de travaux et d’expériences, et combien de difficultés il faut surmonter, avant de pouvoir faire sentir l’utilité et l’effet réel des découvertes ; l’on ne pouvoit donc pas s’attendre à rendre les Torpilles utiles, sans rencontrer beaucoup d’obstacles, et je pressens bien que dans les autres expériences que l’on fera, il s’en présentera encore ; mais d’après les épreuves que j’en ai faites, je ne doute nullement, qu’avec des soins et de la persévérance, l’on ne vienne à bout de vaincre toutes les difficultés : c’est ce dont vous pourrez juger, Messieurs, après avoir examiné les faits et les détails suivans.
Explication des planches, planche I
Pour convaincre et le lord Melville qu’un navire peut être détruit par l’explosion d’une Torpille placée sous son fond, le on mit à l’ancre, dans la rade de Walmer, près de Déal, à un mille du château de Walmer, qui étoit alors la résidence de , la Dorothée, brick danois, d’une forte construction, et du port de ; l’on mit à ma disposition et sous mes ordres deux chaloupes, avec huit hommes d’équipage, commandées par le lieutenant Robinson. Je préparai deux vides, n’ayant que deux ou trois livres de pesanteur spécifique de plus que l’eau salée, et je les suspendis de manière qu’elles s’enfonçoient de quinze pieds dans l’eau. Elles furent ensuite amarrées séparément aux deux bouts d’une corde mince de quatre-vingts pieds de long : le brick tiroit douze pieds d’eau. Les choses ainsi disposées, la journée se passa à faire manœuvrer. Chaque chaloupe, avec une Torpille à sa poupe, partit du rivage à un mille environ au-dessus de l’endroit où se trouvoit le brick, et gouverna dessus ; la corde, aux bouts de laquelle étoient attachées les deux Torpilles, étoit tendue dans toute sa longueur, et les deux chaloupes se trouvoient à onze toises et quatre pieds l’une de l’autre ; elles approchèrent alors de manière que l’une d’elles tenoit le tribord et l’autre le bâbord du brick. Dès que la corde des Torpilles eut passé la bouée du brick, on les jeta dans l’eau, et elles furent emportées par la marée, jusqu’à ce que la corde touchât le cable du brick ; alors le courant les poussa sous le fond. Cette expérience, répétée plusieurs fois, apprit aux hommes placés dans les chaloupes comment il falloit s’y prendre, et me prouva, de manière à n’en pouvoir douter, que lorsque les Torpilles sont placées d’une manière convenable sur le courant de la marée, elles vont sans aucune déviation sous le fond du navire. Je remplis alors une des Torpilles de cent quatre-vingts livres de poudre, et je la montai pour dix-huit minutes. Tout étoit prêt, quand on annonça que l’expérience étoit remise au , à cinq heures de l’après-midi, parce que des affaires pressantes appeloient et Lord Melville à Londres.
, l’amiral Holloway, le baron Sidney Smith, le capitaine Owen, le capitaine Kingston, le colonel Congrève, et la plus grande partie des officiers de la flotte sous le commandement du Lord Keath, étoient présens : à quatre heures quarante minutes, les chaloupes firent route vers le brick, et les Torpilles furent jetées à l’eau ; le courant de la marée les porta, ainsi que nous venons de le dire, sous la quille du brick qui, à l’expiration des dix-huit minutes, parut s’élever d’environ six pieds par l’effet de l’explosion ; il se brisa par le milieu, et les deux parties coulèrent bas. Dans l’espace de vingt secondes on n’aperçut plus rien du navire, excepté quelques débris qui flottoient çà et là ; l’explosion jeta hors du brick les pompes et le mât de misaine ; la vergue du petit hunier fut jetée dans les barres traversières des hunes ; les porte-haubans de l’avant furent arrachés des deux côtés avec leurs boucles. Soit que les chaînes, les haubans et les porte-haubans de l’arrière fussent plus forts que ceux du mât de misaine, ou que la secousse eût été plus grande de l’avant que de l’arrière, le mât de misaine fut brisé en deux endroits : ces remarques se firent à l’inspection des pièces que l’on trouva à flot.
Cette expérience fut décisive : elle a prouvé un fait sur lequel on a beaucoup discuté, et qu’on a même contesté : la possibilité de détruire un navire par une explosion de deux cents livres de poudre sous sa quille. Il ne reste maintenant plus aucun doute sur ce fait, le plus important de tous ceux qui concernent l’invention des Torpilles : il justifieroit lui seul la dépense de plusieurs mil- lions de piastres, et les travaux assidus d’un grand nombre d’années, s’il étoit encore nécessaire pour atteindre à un système pratique capable d’assurer le succès des attaques faites avec des machines aussi formidables.
Quant à l’Amérique, je considère comme une circonstance heureuse pour elle que cette expérience ait été faite en Angleterre, et en présence de plus de cent témoins respectables, et de braves officiers de la marine royale ; car si le Congrès adopte les Torpilles comme partie de nos moyens de défense, les Lords Melville, Castlereagh et Mulgrave connoissent parfaitement leur combinaison et leur effet… Le Lord Grenville, les comtes de Gray et de Saint-Vincent ont conservé une forte impression des résultats que l’on peut en attendre. Sir Home Popham, sir Sidney Smith, et le colonel Congrève, célèbre aujourd’hui par son invention ingénieuse des flèches pyrotechniques, ou fusées qui portent son nom, sont mes amis et les compagnons de mes expériences, et d’après la connoissance que j’ai de ces messieurs et de leur opinion à ce sujet, je puis prédire qu’ils seroient très-disposés à respecter les droits des nations, et à ne pas se présenter dans les eaux d’un pays qui feroit un usage bien entendu de pareilles machines.
Après cette expérience heureuse il ne me resta pas le moindre doute sur la réussite de celle que je me proposois de faire, et qui eut lieu ensuite dans le port de New-York, au mois . Un brick fut mis à l’ancre, les Torpilles furent préparées et jetées dans l’eau de la manière qu’on a décrite plus haut ; la marée les porta sous le brick près de sa quille, mais les platines se renversèrent, la poudre tomba hors du bassin, et le feu ne prit pas. Cet évènement nous fit apercevoir l’erreur que j’avois commise dans la manière de fixer les platines aux Torpilles, et le moyen de la corriger par la suite. Lors du second essai, la Torpille manqua le brick ; l’explosion eut lieu à environ cent verges du navire, et jeta une colonne d’eau de dix pieds de diamètre, à la hauteur de soixante à soixante-dix pieds. Au troisième essai, le navire sauta : l’effet et le résultat furent à peu près les mêmes que ceux que nous avions remarques lors de l’explosion de la Dorothée. Environ deux mille personnes furent témoins de cette expérience.
Ainsi, on a fait sauter deux bricks dans le cours de mes essais ; ces bricks étoient chacun de deux cents tonneaux. La possibilité de détruire des vaisseaux par ce moyen est clairement démontrée ; il est aussi prouvé, qu’au moyen de ce mécanisme, la poudre prendra feu dans l’eau, à quelque profondeur que ce soit, et dans un temps donné. Il reste maintenant à indiquer les moyens d’employer les Torpilles avec avantage, et avec le moins de risque possible pour les assaillans.
Explication des planches, planche II
B est une boîte de cuivre de deux pieds de long, de douze pouces de diamètre, capable de contenir cent livres de poudre.
A est une boîte de cuivre dans laquelle il y a une platine pareille à celle des fusils ordinaires, avec un canon de deux pouces de long, qui peut contenir la charge d’un fusil : la boîte avec la platine bandée et le canon chargé, est attachée avec des vis à la boîte de .
H est un levier qui communique avec la platine qui est dans l’intérieur de la boîte, et qui dans cet état tient la platine bandée et prête à faire feu.
C est une caisse de bois de sapin, remplie de liége, et attachée à la . Ce liége sert à rendre la Torpille d’environ quinze à vingt livres spécifiquement plus légère que l’eau, et à lui donner une tendance à s’élever à la surface. On la tient à une profondeur déterminée sous l’eau, au moyen d’un poids de cinquante à soixante livres : .
Il y a aussi une petite pour empêcher qu’un fort courant ne la dérange de sa position. Avec des Torpilles préparées, et connoissant la profondeur de l’eau dans toutes nos baies et nos ports, on n’a plus qu’à fixer le à une certaine distance de la Torpille, de manière que le la tienne à dix, douze ou quinze pieds au-dessous du niveau de l’eau dans les marées basses ; elle sera alors plus ou moins au-dessous de la surface de la haute mer, suivant les différens temps de la marée ; mais elle ne devroit jamais être à une profondeur égale au tirant d’eau d’une frégate ou d’un vaisseau de ligne. Lorsqu’elle sera à l’ancre, pendant le montant de la marée, elle se trouvera dans cette position ; pendant la morte eau elle sera perpendiculaire au , comme ; pendant le jusant, elle le sera . À dix pieds sous l’eau, les vagues n’influeroient que très-peu ou point du tout sur le déplacement de la Torpille, même quand le vent seroit violent. En effet, la colonne d’eau s’enfonçât-elle de dix pieds au-dessous du niveau ordinaire de la mer, elle agiroit dans une hauteur de vingt pieds, ce qui, je pense, n’arrive jamais ni dans nos ports ni dans nos rades.
Voici l’expérience que j’en ai faite dans le mois . J’avois une Torpille à l’ancre à neufs pieds sous l’eau, dans la Manche, près de ; il faisoit gros temps ; les vagues étoient fortes ; elle garda sa position pendant vingt-quatre heures, et lorsqu’on la retira, la poudre étoit sèche, et la platine en bon état. Il est évident que lorsque la Torpille est ainsi à l’ancre, si un navire dans son cours touchoit le , l’explosion auroit lieu sur-le-champ, et qu’il seroit détruit en un clin d’œil ; d’après cela, pour mettre nos baies et nos ports en état de défense, il suffiroit de placer cent, ou un plus grand nombre de ces machines dans les passes, par exemple, dans celle de New-York.
La figure à la droite de la planche représente la Torpille vue de face ; le levier fourchu : on l’a fait ainsi pour qu’il soit plus exposé à être frappé.
Après avoir décrit cette machine d’une manière bien intelligible, je prie mes lecteurs de me permettre la question suivante : Sachant que l’explosion de cent livres de poudre, ou plus, s’il est nécessaire, sous le fond d’un vaisseau de ligne, le détruiroit, et prévoyant qu’un vaisseau à la voile sautera, s’il a le malheur de toucher le levier d’une Torpille mouillée, auroit-on le courage, ou plutôt la témérité de naviguer dans un canal où il y auroit une ou plusieurs centaines de pareilles machines à l’ancre ? La prudence et le sentiment naturel de la conservation, répondent à ma question. Si la crainte du danger agissoit sur l’esprit de ceux qui examinent ce sujet, aussi fortement qu’elle agit sur le mien, on peut raisonnablement conclure que le même sentiment de la conservation individuelle rendroit un ennemi prudent et circonspect en approchant des eaux qui recèleroient de pareilles machines ; car, quelque braves que soient les marins, il n’y a pas de danger aussi alarmant pour l’esprit d’un homme de mer, et aussi bien calculé pour affoiblir son courage, que celui qui est invisible, et dont les effets destructifs se font avec promptitude.
L’ennemi, dira-t-on, enverra des chaloupes pour détruire les Torpilles. Il est donc à propos d’examiner la nature d’une pareille opération, et quelles chances de succès elle pourroit avoir.
Supposons qu’il y ait deux cents Torpilles placées dans un canal sur l’espace de trois milles ; les chaloupes de l’ennemi, en essayant de les détruire, seroient exposées au feu de nos batteries de terre, ou obligées de se défendre contre nos chaloupes ; car s’il quitte ses vaisseaux pour s’embarquer dans des chaloupes, nous avons le même avantage, et nous pouvons être aussi actifs et aussi bien armés que lui ; ainsi, sous le feu de nos batteries et contre les efforts de nos chaloupes armées, il auroit à balayer trois milles quarrés dans le canal ; quand bien même il y réussiroit, cela demanderoit du temps ; et supposé qu’il enlevât quelques-unes des Torpilles, il ne pourroit jamais être assuré de les avoir toutes détruites, ne sachant pas si on en a placé cinq ou six cents ou davantage ; pourroit-il d’ailleurs empêcher nos chaloupes d’en placer un nombre additionnel, soit de jour, soit de nuit ? Il est donc impossible qu’un ennemi déblaye un canal des Torpilles qui y sont mouillées, pourvu qu’il soit assez bien gardé par des batteries de terre et des chaloupes à rames. Indépen- damment de tout ce qu’on pourroit lüi opposer, il lui seroit très difficile de déblayer un canal de toutes les Torpilles, et de les draguer de manière à pouvoir y naviguer en toute confiance. Il n’y auroit que ceux qui les ont placées, et qui en connoissent le nombre, qui pourraient se procurer cette sécurité.
Depuis que cette planche a été gravée, j’ai imaginé, pour avoir la facilité de les retirer toutes du canal, un mécanisme très simple, qui, fixé par des vis à la , tiendra la Torpille sous l’eau, à une profondeur donnée, et pendant un nombre de jours quelconque. On peut en régler le mouvement pour un jour, une semaine, un mois ou un an ; et au temps dit, les Torpilles s’élèveront à la surface ; au même instant, chacune mettra au repos son levier H, de sorte qu’elle ne pourra plus faire feu, et l’on pourra dès-lors les manier en toute sûreté. N’ayant pas le temps de faire graver cette amélioration, j’en fais exécuter un modèle que je présenterai au Congrès : ce qui en facilitera l’intelligence.
Je supposerai maintenant que l’ennemi approche d’un port : il est annoncé par un signal, nos chaloupes accourent, et jettent dans le canal deux cents Torpilles réglées pour quinze jours. Si l’ennemi s’expose à ce piége caché, l’expérience le rendra plus sage à l’avenir. S’il prend le parti de croiser et de se tenir à l’ancre à une certaine distance, que pourra t-il faire ? Ignorant le nombre des Torpilles semées entre lui et nous, et le jour qui doit les voir revenir au niveau de la mer, il ne pourroit tenir ses chaloupes exposées à notre feu, en attendant un moment incertain pour lui ; au lieu que nos officiers sachant le nombre des Torpilles employées, et le jour qu’elles doivent remonter à la surface, auroient leurs chaloupes toutes prêtes pour les prendre, et les remplaceroient en même temps par d’autres machines réglées pour dix, quinze, vingt jours ou plus. En considérant ce sujet sous tous ses rapports, je demeure persuadé qu’il seroit impossible à un ennemi quelconque d’entrer dans un port qui feroit usage des Torpilles, sans s’exposer à un danger que tout le courage possible ne sauroit ni éviter ni surmonter. La prudence et la raison lui feroient abandonner une pareille entreprise ; il est même probable que nous sachant ainsi préparés, il ne la tenteroit jamais, ou que, s’il le faisoit, la catastrophe d’un vaisseau suffiroit pour nous garantir à l’avenir de nouvelles hostilités.
Explication des planches, planche III
B est une boîte de cuivre qui doit contenir cent livres de poudre ou davantage ; coussin de liége pour donner à toute la Torpille un flottage tel, qu’elle ne soit que de deux ou trois livres plus pesante que l’eau salée. Pour déterminer ce poids, on essaie celui de la Torpille, lorsqu’elle a sa poudre, que la platine est fixée, dans une grande cuve remplie d’eau de la mer.
Il faut percer quinze ou vingt trous d’un pouce dans les côtés et le sommet du , pour laisser entrer l’eau et sortir l’air avec force ; autrement l’air l’empêcheroit de s’enfoncer sur-le-champ.
A est une boîte cylindrique, en cuivre, d’environ sept pouces de diamètre, et de deux pouces de profondeur, dans laquelle il y a une platine de fusil, et un canon de deux pouces de long, dont la charge est destinée à mettre feu à la poudre de la . Dans la boîte de , il y a aussi une pièce d’horlogerie qu’un ressort fait mouvoir, lequel étant monté et réglé, ne permettra de faire feu à la platine qu’à l’expiration du nombre de minutes que l’on aura déterminé.
K est une petite ligne fixée à une goupille ; cette goupille retient le mouvement d’horlogerie dans l’inaction. Dès l’instant qu’elle est retirée, la pièce d’horlogerie commence d’aller, et l’explosion a lieu dans une, deux, trois, ou tout autre nombre de minutes, selon le temps pour lequel elle a été réglée. Le tout est fait de manière que la machine fermée hermétiquement, empêche l’eau d’y pénétrer, quoique sous la pression de vingt-cinq ou trente pieds perpendiculaires.
D est une boîte de sapin, remplie de liége, de deux pieds de long sur six ou huit pouces de largeur et d’épaisseur ; elle est ainsi de dix ou de quinze livres plus légère que l’eau, flotte à la surface, et tient la Torpille suspen- due par une ligne qui doit être d’une longueur proportionnée au tirant d’eau présumé du vaisseau qu’il faut attaquer : on observera néanmoins de lui donner de quatre à huit pieds de plus, afin qu’elle puisse s’incliner, suivant la courbe des côtés, et venir placer la Torpille près du fond.
Il y a deux lignes, l’une à la et l’autre à la Torpille, de vingt pieds de long chacune, qui se réunissent au ; de là une ligne va jusqu’au harpon ; sa longueur totale de la Torpille au harpon, est d’environ cinquante pieds, selon la grandeur du navire que l’on veut attaquer. Lorsqu’il sera harponné dans sa hanche, cette ligne amènera la Torpille sous son fond, près du point central.
Le est une pièce de fer cylindrique, d’un demi-pouce de diamètre, et longue de deux pieds ; le bout, qui a un pouce d’épaisseur, est la mesure exacte du calibre du canon ; à la tête du harpon il y a un œil, dans lequel la ligne de la Torpille est épissée ; la pointe, qui a six pouces de long, est barbue ; il y a un petit anneau de fer ou de cuivre corroyé qui coule sur le fût du harpon et auquel la ligne de la Torpille est attachée, à une distance telle, que, lorsque le harpon est dans l’espingole, elle forme une gance comme ; mais lorsqu’elle fait feu, l’anneau glisse vers le bout, tenant la corde et le harpon parallèles, afin que cellei-ci, agissant comme la baguette d’une fusée, guide le harpon en droiture : sans cette précaution, le fût du harpon tourneroit de l’avant, et feroit un coup très-incertain,
F est le fusil ou une très-forte espingole, qui se meut sur un patin fixé dans la membrure d’arrière d’une chaloupe. Le résultat de l’expérience que j’en ai faite, quinze ou vingt fois, sur un but de six pieds quarrés, à la distance de trente jusqu’à cinquante pieds, sans jamais manquer, en faisant toujours pénétrer la pointe barbue jusqu’à l’œil, à travers des planches de trois pouces d’épaisseur, m’a paru si satisfaisant, que j’ai cru inutile de faire de nouvelles épreuves.
L’on harponne un navire à tribord ou à bâbord, pour y fixer un bout de la ligne de la Torpille ; si le navire est sous voile, son mouvement entraînera la Torpille vers le fond ; s’il est à l’ancre, le courant la portera au même point, et à l’expiration du temps pour lequel la machine est réglée, l’explosion le détruira infailliblement.
Explication des planches, planche IV
Cette planche représente l’arrière d’une chaloupe à rames, avec une plate-forme d’environ quatre pieds de long sur trois de large, de niveau avec le plat-bord, et de quinze à dix-huit pouces de saillie, pour que la Torpille évite le gouvernail, en tombant dans l’eau. Il faut placer sur la plate-forme la Torpille et la ligne de la bouée de liége, ainsi que celle du harpon soigneusement lovée comme , afin quelle puisse se développer aisément, lorsque le harpon partira : on doit choisir pour cela une ligne bien flexible, bien graissée, ou une ligne blanche Le harpon et l’espingole sont si bien gravés, qu’ils n’ont pas besoin d’explication.
B est la boîte en cuivre, contenant cent ou cent cinquante livres de poudre.
C est la boîte de liége, pour en balancer la gravité, au point de la rendre spécifiquement plus pesante que l’eau de la mer, de deux ou trois livres seulement. La boîte de suspension, remplie de liége, et qui est décrite dans la , ne se trouve point dans celle-ci, afin d’éviter trop de confusion dans le dessin ; on peut la supposer à sa place.
A est la boîte de cuivre qui renferme la pièce d’horlogerie ; goupille qui en arrête le mouvement. La ligne de la goupille est attachée à un tolet de fer fixé sur la chaloupe comme . Ainsi attachée, la goupille D restera dans la chaloupe, lorsque la Torpille sera jetée à l’eau, et le mouvement d’horlogerie commencera à marcher.
L’homme qui sera posté à l’espingole, et que l’on peut appeler le harponneur, gouvernera la chaloupe, et fera feu, quand il sera assez près ; s’il plante son harpon dans l’avant du vaisseau de l’ennemi, il n’a plus qu’à se retirer : le harpon fixé dans le vaisseau avec sa ligne, tirera la Torpille hors de la chaloupe, et mettra au même instant la pièce d’horlogerie en mouvement. Ainsi la manœuvre aggressive de chaque chaloupe se trouve bornée à faire feu avec un peu de précision. Si le harponneur manque le vaisseau, il peut sauver sa Torpille et recommencer l’attaque.
Lorsque j’étois avec la flotte anglaise qui faisoit le blocus de Boulogne , j’acquis quelque expérience sur le genre de bateaux à rames qui sont les plus propres pour manœuvrer avec facilité et vitesse, et que je crois maintenant les plus convenables pour cette nouvelle espèce d’attaque. Je propose donc d’employer des chaloupes bordées à clin, de vingt sept pieds de long, de six pieds dans leur plus grande largeur, avec six longs avirons et les bancs de rameurs nécessaires, armées de quatre espingoles montées en pierriers, et placées à tribord et à bâbord de l’avant et de l’arrière, pourvues de cartouches, contenant chacune douze balles d'une demi-once. Pour servir les espingoles en cas de besoin, on posteroit deux soldats de marine sur l’avant et deux sur l’arrière ; chacun de ces hommes seroit muni d’un pistolet d’arçon et d’un coutelas, et chaque rameur d’un coutelas seulement, pour s’en servir au cas qu’on en vînt à l’abordage avec une chaloupe ennemie.
|1 | Harponneur,
|1 | Quartier-maître,
|4 | Soldats de marine,
|6 | Rameurs,
|Total… | |12 | |hommes.
De pareilles chaloupes seroient bien armées et agiroient rapidement ; et si leur équipage est bien choisi, elles seront toujours en mesure pour effectuer une retraite, ou se mettre sur la défensive, selon le besoin des circonstances.
A est un navire à l’ancre, à vue d’oiseau ; cable ; Torpilles ; CD, leur ligne d’accouplement, d’environ cent vingt pieds de long, représentée ici touchant le cable et enveloppant le navire, tandis que les Torpilles sont poussées dessous par le courant. C’est de cette manière qu’on fit sauter la Dorothée dans la rade de Walmer, et le brick dans le port de .
Explication des planches, planche V
A présente une Torpille avec sa ligne de harpon, fixée au centre de son extrémité. Lorsque la ligne est ainsi fixée, le courant de la marée ne peut pousser la Torpille sous le navire, parce que la pression du courant étant égale de l’un et l’autre côté, la tiendra perpendiculairement suspendue à sa boîte de , ; et la machine restera comme , ou, si l’explosion a lieu, elle fera sauter l’eau verticalement , et le mouvement latéral de l’eau, , jettera subitement le vaisseau sur l’autre côté, mais sans lui faire aucun mal : c’est ce qui est démontré par l’expérience suivante.
Le 1805, le capitaine Siccombe, dans une galère, avec huit hommes et son contre-maître, plaça deux Torpilles de la manière décrite à la , , entre la bouée et le cable d’une canonnière française, dans la rade de Boulogne. La marée les poussa jusqu’à ce que l’une et l’autre fussent perpendiculaires à ses côtés. Lorsque les François virent que le capitaine Siccombe s’avançoit sans répondre au mot d’ordre, ils s’écrièrent que les machines infernales arrivoient, et tirèrent sur lui une volée de mousqueterie, sans blesser personne. Dès que les François eurent fait feu, craignant l’effet des explosions, ils coururent tous de l’arrière dans la plus grande confusion. Le courant fit dériver le capitaine Siccombe si loin, qu’il fut obligé de traverser sous la poupe de la canonnière, où voyant tout l’équipage rassemblé, il s’attendoit à recevoir une autre volée. Il fit feu sur l’ennemi avec deux espingoles, contenant chacune quinze balles d’une demi-once, et il se retiroit, lorsque les deux Torpilles firent leur explosion ; mais il fut fort étonné de voir que la canonnière n’étoit pas détruite.
La même nuit, , lieutenant du vaisseau l’Immortalité, commandé par le capitaine Owen, plaça deux Torpilles en travers de l’avant d’une autre canonnière françoise ; il reçut son feu, eut un homme blessé, se retira à quelque distance, et attendit l’explosion, qui ne parut faire aucun dégât sur le navire. Le capitaine Siccombe vint me voir dans la matinée, et me rapporta ces circonstances ; je ne pus d’abord comprendre pourquoi le brick n’avoit pas sauté. Je n’avois pas encore réfléchi que, si la boîte de cuivre, avec la pièce d’horlogerie et la poudre, avoient une pesanteur spécifique de vingt livres de plus que l’eau, le tout devoit demeurer suspendu, comme un pendule lourd, à la boîte de , et que, si la ligne d’accouplement étoit fixée au centre de l’extrémité, , , l’action du courant étant égale des deux côtés, ne la détourneroit pas de sa position perpendiculaire. Après environ une demie heure de réflexion, je n’hésitai pas d’attribuer à cette fausse disposition de la ligne, le défaut de succès dans la tentative faite par le capitaine Siccombe et le lieutenant Payne.
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