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Les révélations du crime ou Cambray et ses complices

François-Réal_Angers · 1837 · Free in the US

65,140 words · about 4 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1837 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_révélations_du_crime_ou_Cambray_et_ses_complices&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
François-Réal_Angers
Language
French
Published
1837
Length
65,140 words · about 4 h 34 min
Sections
19 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (19)
  1. Front matter about 2 h 17 min
  2. Chapitre I about 8 min
  3. Chapitre II about 10 min
  4. Chapitre III about 7 min
  5. Chapitre IV about 7 min
  6. Chapitre V about 5 min
  7. Chapitre VI about 11 min
  8. Chapitre VII about 4 min
  9. Chapitre VIII about 8 min
  10. Chapitre IX about 9 min
  11. Chapitre X about 6 min
  12. Chapitre XI about 5 min
  13. Chapitre XII about 12 min
  14. Chapitre XIII about 7 min
  15. Chapitre XIV about 9 min
  16. Chapitre XV about 4 min
  17. Chapitre XVI about 6 min
  18. Chapitre XVII about 5 min
  19. Chapitre XVIII about 13 min

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Front matter

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Chroniques Canadiennes de 1834. —

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Chapitre I

Pendant l’été de 1834, et surtout après la cessation du Choléra, vers l’Automne de la même année, Québec fut le théâtre d’un fléau non moins alarmant que celui de l’épidémie. Des vols, des assassinats, des bris de maisons, des profanations et des sacrilèges se succédèrent avec une inconcevable rapidité, et jetèrent l’épouvante dans tous les rangs de la société. Jamais crimes et brigandages, accompagnés de circonstances plus atroces, n’avaient été commis avec plus d’audace et d’impunité au milieu d’une société comparativement peu nombreuse et proverbialement morale.

Ce n’étaient plus les espiègleries et les escamotages accoutumés des habitués de la prison, les petits larcins, les vols d’habits et de volailles, suggérés par la misère, et commis à la sourdine et dans l’obscurité. C’étaient des attaques à main armée sur les routes publiques, dans les comptoirs, les maisons habitées et les églises. En vain la Police avait mis sur pied tous ses coureurs, les auteurs de ces crimes nombreux échappaient à ses atteintes, et restaient inconnus. Elle avait arrêté tous les vieux Scélérats, que tour-à-tour elle entasse dans les prisons ou renvoie dans les champs : mais pas une preuve, pas un indice, pas une présomption ne pouvait faire espérer une conviction. Les Huissiers, les Patrouilles, les Magistrats, tous étaient en défaut. La promesse de fortes sommes n’avait pas même tenté l’avidité d’un seul complice.

La conspiration, assurée du secret et enhardie par les inutiles démarches de la Police, allait toujours son train, et tirait bon parti des ténèbres dont elle s’enveloppait, et de l’épouvante dont elle glaçait les citoyens. Presque chaque jour voyait de nouveaux attentats, dont les journaux s’emparaient avec empressement comme d’une bonne fortune, pour captiver l’attention, et exciter la sensibilité des lecteurs par des détails bien horribles, bien atroces. Il était clair que si les voleurs de profession avaient part à ces méfaits, une main cachée et plus habile dirigeait et payait leurs manœuvres. Le complot, quel qu’il fût, avait une âme, un chef, supérieur aux scélérats vulgaires par son énergie, sa prudence, et son habileté. Mais où le trouver ? C’était l’énigme, le mot du secret. Il fallait découvrir le coupable, le livrer à la justice, et Québec eût été délivré d’un fléau ?

Cet état de choses se prolongea jusqu’au printemps de 1835, sans qu’un seul coupable eût été découvert ; et malgré les précautions des citoyens toujours sur l’alerte et bien armés, des milliers de louis tombèrent en la possession de cette bande audacieuse. Heureusement que le règne du crime n’est pas de longue durée ! l’homme coupable n’a pas d’impunité à espérer ! Tôt ou tard son propre aveuglement le trahit et le livre pieds et poings liés à la justice de Dieu et des Hommes.

Un dernier attentat vient mettre le comble à tous les autres, et ranimer les recherches de la Police découragée. Pendant la nuit du neuf au dix Février, (1835,) des scélérats s’introduisent, en fesant fraction, dans la Chapelle de la Congrégation de Notre Dame de Québec, violent cet asile consacré au culte de la vierge, et en enlèvent les lampes, les chandeliers, les candélabres, les vases sacrés, le tout d’argent massif et de la valeur d’environ cent cinquante ou deux cents louis courant.

Un crime si énorme indigne et soulève tout le monde ; mais cette fois encore il s’écoule quelque temps sans qu’on puisse tomber sur la trace des coupables : de vagues soupçons viennent seuls embarrasser de leurs contradictions les recherches de la Police. Un mois, deux mois, trois mois s’écoulent, et rien ne transpire encore, nonobstant les quatre cents dollars offerts au dénonciateur.

Mais les coupables ne pouvaient rester longtemps tranquilles et impunis ! Eux-mêmes, ils prennent soin d’éventer le secret. Ils font des démarches imprudentes, se hâtent de tirer parti de leur argent, le promènent de Québec à Broughton pour le faire fondre, et ne songent plus à se cacher. Leur propre sécurité les aveugle et ils tombent dans le piège.

Une vieille servante irlandaise, du nom de Cécilia Connor, âgée d’environ quarante ans et presqu’imbécille, demeurait au Township de Broughton situé à une distance de plus de 50 milles de Québec, chez le nommé Norris, allié de l’un des conspirateurs. Cette femme s’étonne des allées et venues de gens retirés chez son Maître, se persuade qu’il se passe quelque chose d’étrange, épie, écoute, questionne, et comme éclairée d’un surnaturel, devine, et devine juste. Elle se lève pendant une froide nuit d’hiver, marche plus de trois milles dans l’obscurité, ayant de la neige jusqu’aux genoux, se dirige dans la forêt vers une petite lumière qui vacille au loin, en suivant des traces de raquettes, et arrivée à deux portées de fusil d’une petite cabane à sucre, s’arrête et se cache en espion derrière un tronc d’arbre. Ô ! curiosité, que tu es impérieuse, que tu es opiniâtre ! Contrariée, excitée, tu en héroïsme ! Un homme, d’environ six pieds, monté sur des raquettes, et armé d’un gros bâton noueux, se tient en sentinelle à quelques pas de la cabane. Il a ordre d’assommer quiconque en approchera. Cet homme, la vieille Servante le reconnaît : c’est le beau-frère de son Maître, arrivé dernièrement de Québec. La porte de la Cabane est entr’ouverte, et à la lueur d’un brasier immense qui la remplit, elle apperçoit trois hommes, qui semblent de loin comme des salamandres au milieu des flammes. L’un d’eux tient à la main la figure d’une Vierge d’argent, et la montre à ses deux compagnons, qui la regardent d’un œil avide, en tordant avec effort des branches de candelabres. À cette vue la vieille femme tressaille de joie, se penche sans respirer, et prête une oreille attentive, lorsqu’au milieu de cette obscurité silencieuse ces mots lui arrivent : —

« Par le diable ! Voici une Vierge bien chaste et bien pure : elle donnera de bons écus. Pauvre petite Vierge ! d’une Chapelle elle va passer dans bien de mauvais lieux, lorsqu’elle sera monnaie ! »

Et l’homme qui parlait ainsi en rompit les membres, et les jeta dans un creuset ardent. Cet homme était un Marchand de bois de Québec, et, s’appelait Charles Cambray. —

Les deux autres étaient Norris, Maître de la vieille servante, et Knox, son serviteur. L’homme qui fesait la sentinelle était George Waterworth, le beau-frère de Norris. vieille femme en avait assez vu et entendu ; et tout enchantée de sa découverte, elle s’en retourna promptement au logis, sans avoir été apperçue. Qui lui avait donné l’idée, la force, et le courage d’entreprendre cette marche pénible, et de braver la mort, si elle eût été découverte ? la providence sans doute qui se servait de ce faible instrument pour confondre des scélérats, qui se jouaient de la population entière de toute une Cité ! Il y a là quelque chose qui n’est pas dans l’ordre ordinaire.

Les quatre hommes revinrent de bon matin de leur excursion, et la servante, en leur ouvrant la porte, s’étant apperçue que Knox, le serviteur, était ivre, le fouilla dès qu’il fût endormi, lui enleva un petit sceptre d’argent qu’il avait volé à ses Maîtres, et le cacha dans son sein pendant plusieurs jours. Dès que Cambray et Waterworth furent partis pour Québec, elle se rendit chez le Magistrat du lieu, (M. Hall,) pour déposer de ce qu’elle avait vu, et remit entre ses mains le sceptre d’argent trouvé sur Knox.

La Police de Québec est informée de ce fait, et enfin Charles Cambray et George Waterworth, deux commerçans de bois bien connus et jouissant d’un excellent caractère parmi leurs Concitoyens, sont arrêtés et mis en prison comme soupçonnés de plusieurs crimes Capitaux, au grand étonnement de tout Québec indigné. Dans l’intervalle on fait des recherches minutieuses dans la demeure occupée par les deux prévenus, et l’on y trouve, entre autres effets, un Télescope et des Cuillères d’argent, supposés avoir été volés récemment. De ce jour le voile qui couvrait ce complot inique est déchiré, et les deux détenus et leurs complices sont accusés de plusieurs crimes énormes. C’est à une pauvre femme que la société de Québec doit d’avoir été délivrée des déprédations d’une bande de scélérats organisée, d’autant plus dangereux que leur rang et leur caractère les mettaient plus sûrement à l’abri du soupçon !

Dans le mois de Septembre, (1835,) Cambray, accusé d’un vol avec effraction commis chez M. Parke, qui croit reconnaître le Télescope trouvé chez le , et dans le mois de Mars suivant, (1836,) accusé encore du meurtre horrible commis à Lotbinière sur la personne du Capitaine Sivrac, échappe à toutes les condamnations par le défaut de preuves suffisantes, par l’habilité de son Avocat, et surtout par les témoignages officieux de quelques-uns de ses complices que la loi lui permet d’interroger, et qui viennent au besoin prouver des alibi. Le Procureur Général n’ose risquer une troisième accusation pour le vol sacrilège de la Congrégation, persuadé que le temps lui procurera indubitablement des preuves plus incontestables que celles fournies par Cécilia Connor. C’est pourquoi à la clôture du Terme Criminel de Mars, (1836,) Cambray et Waterworth sont mis en liberté, sur la foi de leurs cautions. Dans le mois d’Août suivant, de nouveaux soupçons tombent sur eux pour un vol de bois de construction, et ils sont de nouveau incarcérés. Dans le mois de Septembre, la presse des affaires n’ayant pas permis d’instruire le procès de la Congrégation, par un esprit de vertige, une faiblesse, une contradiction inexplicable dans un homme d’un caractère énergique et déterminé, si l’on ne devait l’attribuer à l’aveuglement inséparable du crime et à des circonstances qu’on expliquera ci-après, Cambray offre à l’Officier de la Couronne de se rendre témoin du Roi, et de donner, à de certaines conditions, tous les détails des crimes dont on les accuse, lui et ses complices. Le bruit en vient à Waterworth, son associé, qui, n’ayant plus à choisir qu’entre la mort et une trahison, choisit la trahison, et offre aussi lui de tout révéler sans autres conditions que celles que la loi lui accorde, l’espoir du pardon et de la liberté après la conviction des coupables. Son offre est acceptée, et les accusés demeurent en prison jusqu’au mois de Mars 1837, quand des accusations capitales, (un vol avec effraction chez Madame Montgomery et le vol sacrilège de la Congrégation,) amènent des révélations affreuses données par Waterworth, et finalement la conviction de Cambray, de Matthieu, et de Gagnon.

Jamais procès n’avait produit dans le public autant de sensation que le leur, tant à cause de la triste célébrité des prévenus, qu’à cause de la grandeur des . La Cour a été constamment remplie de monde durant tout le Terme de Mars, (1837), et les détails des procès ont rempli les Colonnes de tous les Journaux. Aux faits nombreux et intéressans éclaircis dans le cours de ces procédures viennent se joindre à présent les révélations plus extraordinaires encore du témoin-complice, et des condamnés, lesquelles ont servi de matériaux à ces mémoires.

Chapitre II

L’histoire des crimes ne pourrait être qu’une lecture propre à flétrir l’imagination et à inspirer inutilement du dégoût et de l’horreur, si elle n’était écrite dans un but philanthropique, celui d’exciter la sympathie du Législateur en faveur de la misérable condition de l’homme, que des passions violentes et le vice des lois ont conduit par degrés dans l’abîme du vice. Notre objet n’est pas simplement de satisfaire la curiosité par le récit d’aventures extraordinaires, mais bien d’appeler l’attention du Législateur aux misères et aux souffrances de l’humanité, comme de soulever des questions de morale publique.

On peut se livrer à toute son indignation à la première nouvelle d’un attentat, commis avec audace, sur les droits de la société, et loin de nous l’idée de nous faire l’apologiste des scélérats. Qu’ils soient punis, quand ils sont coupables ; mais que du moins l’effet des lois ne soit pas d’augmenter leur nombre et de leur rendre le vice nécessaire. Quand vous demandez à ce criminel, dont on ne parle qu’avec horreur, l’histoire de sa vie, il vous répond : « La misère, une faiblesse, un écart d’un moment me porta à dérober un pain, un méchant habit ; la justice s’empara de moi, elle me jeta parmi de vieux délinquans qui me corrompirent ; elle me flétrit d’un supplice public, et de ce jour, diffâmé, repoussé de tous, il m’a fallu vivre de crimes. » Et quand cet homme arrive à grand pas à la fin de sa carrière, c’est-à-dire à la potence, quand il est en présence de la mort, qu’il rentre en lui-même, qu’il reprend toute sa sensibilité d’homme, descendez dans son cachot, voyez-le se tordre, gémir, prier sur son misérable grabat, déplorer ses crimes, invoquer la miséricorde de Dieu au moment où celle des hommes lui est pour toujours retirée, et alors, si vous le pouvez, contemplez ce spectacle d’un œil sec !

Peu de sociétés, eu égard au nombre de la population, comptent autant de criminels que la nôtre. Il faut attribuer ces progrès effrayans du vice à des causes souvent indiquées, aux imperfections du code pénal, dont la sévérité est un gage certain d’impunité, à l’usage des peines afflictives et flétrissantes, au système pernicieux des prisons, au manque de maisons de réfuge pour occuper les vagabonds, et de Pénitentiaires pour réformer les condamnés.

Dans l’état actuel des choses, quand un homme a le malheur de tomber dans nos Prisons, il est perdu : il n’y a plus pour lui de barrière du premier au dernier pas ; le chemin du vice lui est aplani d’un seul coup ; les plus heureuses dispositions ne peuvent le sauver de l’influence de l’air corrompu qu’il respire.

Voilà pourquoi nous avons dit que l’histoire des crimes peut être une tâche philantropique, si elle a pour objet d’appeler l’attention du Législateur aux malheurs et aux dangers du débutant dans le sentier du vice. C’est dans cette vue que nous avons pris la peine de rédiger ces mémoires. Nous nous avouons infiniment au-dessous de notre tâche, quant à sa partie morale et politique ; mais si par l’exposition des faits nous réussissons à faire sentir le vice radical de nos lois criminelles, nous en aurons fait assez pour mériter de l’indulgence sur le reste.

« Oui, » — dit Waterworth, « je désire donner toute l’histoire de nos crimes ; car je vois à-présent où cette vie m’aurait conduit, et je veux l’abandonner. Je dois à la société que j’ai si cruellement offensée une réparation, en l’instruisant des détails de ce complot. Je ne dirai pas un mot qui ne soit la vérité, et, s’il le faut, je n’omettrai pas une circonstance. Après cela, j’entends quitter ce pays pour toujours : aussi bien mes jours n’y seraient pas en sûreté. C’est avec regret sans doute que j’ai déposé contre des hommes auxquels je tenais par les liens de l’amitié, par un funeste attachement, mais nous étions liés pour le crime, et la conscience, qui parle tôt ou tard, dégage de ces coupables sermens. Moi-même, j’ai peine à me rendre compte des événemens rapides et extraordinaires qui viennent de se passer, depuis notre première jusqu’à ce jour. C’est pour moi comme un songe, une fatalité, l’accomplissement d’une malédiction. Je ne sais quel charme m’a entrainé dans cette périlleuse carrière, ni quelle main m’y a poussé si loin. Sans doute, il y a une fatalité qui préside à nos actions, car jamais je n’avais eu auparavant l’idée des crimes auxquels j’ai pris part. Tout s’est fait en un moment, et sans que j’aie eu le temps d’y penser. À peine aujourd’hui puis-je revenir de mon étonnement, au sortir de cet aveuglement étrange. Hélas ! je ne sais quel pouvoir mon compagnon, (Cambray,) avait acquis sur moi ; mais il est certain que j’aurais fait tout ce qu’il aurait voulu. ».

« Comment ! il avait donc beaucoup d’influence sur vous ?

« De l’influence ! ah ! plus qu’il n’est possible de l’imaginer. J’avais pour lui le plus grand attachement ; je l’aimais plus qu’un père, plus qu’un frère, plus qu’il ne me sera jamais possible d’aimer personne ; j’aurais tout fait pour lui, tellement que je ne puis m’empêcher de croire que j’étais sous l’influence de quelque charme, de quelque pouvoir magique. Chaque fois qu’il a été arrêté, j’ai couru me livrer moi-même entre les mains de la Police, résolu de partager son sort. Encore aujourd’hui que ma déposition le fait condamner à mort, car sur mon serment j’étais obligé de dire la vérité, si l’on veut commuer sa sentence, je consens qu’on me déporte pour vingt ans dans la région la plus sauvage du monde. »

Le complice révélateur prononce ces dernières paroles avec l’accent de la douleur, et ses yeux se remplissent de larmes. Il demeure silencieux pendant quelques minutes, l’esprit bourrelé en apparence de hideuses réminiscenses et de violentes commotions.

George Waterworth est âgé au plus de trente ans, grand d’environ six pieds, bien fait et bien proportionné dans sa taille. Il n’a point la mine repoussante que l’on prête d’ordinaire aux gens de sa classe ; au contraire, il a presque un extérieur avantageux et une belle tête. Il a les cheveux blonds, les traits assez réguliers, les mouvemens un peu raides ; son regard est fixe et excessivement dur, son air intelligent quoique froid, sa bouche très large, et ses joues fort hautes. Pâle, rêveur, mélancolique, il annonce un homme brisé par de violentes secousses, soumis à de rudes épreuves. Sa figure n’est pas désagréable quand elle est en repos, mais quand il parle il se fait dans sa physionomie une contraction convulsive qui lui donne une expression rebutante, ce qui provient en partie d’un empêchement qu’il a dans la parole. Il s’exprime avec précision, clarté et élégance, car il est passablement instruit. Il parait surtout doué d’une mémoire prodigieuse. D’après ses propres aveux nous doutons qu’il soit courageux et déterminé ; au contraire, il nous semble qu’il soit facile de le conduire et de l’influencer. Il ne manque pas de tact et d’observation, car il trace bien le caractère de ses complices. Il se dit croyant, toujours certain qu’il est fataliste comme le sont presque tous les grands scélérats. Il ne porte point la livrée ordinaire du vice et de la misère, il est même passablement bien mis.

« Certes, l’heure avance, » observe tout-à-coup Waterworth, sortant de sa rêverie et tirant une fort jolie montre d’argent. « Cette montre, » ajoute-il, « est tout ce qui me reste de ce commerce-là ! mais à l’œuvre, si vous êtes prêt à m’écouter, je le suis à tout vous révéler. » Et il commence son récit.

« Je suis natif du Comté de • • • en Irlande, et mes parens sont originaires de Liverpool ; j’émigrai en Canada avec toute ma famille, il y a quatorze ans, et je vins demeurer avec mon père sur une ferme située sur le chemin de la Petite-Rivière à deux milles de Québec, d’où nous partîmes quelques années après pour aller nous établir dans le Township de Broughton. Je suis passablement instruit, et j’ai fréquenté constamment les écoles jusqu’à l’âge de treize ans. J’ai à présent vingt-neuf ans accomplis. Quels que soient les crimes qu’on puisse aujourd’hui me reprocher et que j’avoue moi-même, je déclare que dans ma jeunesse je n’ai jamais senti d’inclination à voler, et qu’avant l’année 1833 je ne m’étais jamais rendu coupable d’une offense de ce genre. Lorsque j’étais enfant, mes dispositions étaient telles qu’on me citait pour modèle à mes compagnons. Hélas ! j’ai bien changé depuis, grâce à un concours de circonstances, dont je ne sais trop si j’ai été le maître ! »

« Dans l’Été de 1833, il m’arriva de venir à Québec pour y conduire du bois de sciage, appartenant à un marchand de Québec. Comme j’étais dans le Port, un homme d’assez bonne apparence saute de terre sur mon Cajeu, et m’accostant brusquement, — « Garçon, » me dit-il, tu as là d’assez beau bois ; vite, un bargain ; quel est ton prix ? » —

— « Ce bois n’est pas à vendre, il ne m’appartient pas, » lui dis-je, « mon bourgeois… »

« Qu’est-ce que cela fait ? Tiens, vends le moi toujours ; personne n’en saura rien ; décide-toi, c’est du comptant, c’est du cash ; ça garnira ta bourse, et tu te sauveras. Ah ! ça, voyons, je te donnerai tant du pied. Ne fais pas l’enfant.

« Oh ! non, je ne puis me résoudre. — »

— « Je te souhaite, mon garçon, que ces scrupules se passent, car tu auras de la peine à te tirer d’affaires. Eh ! bien, puisque tu ne veux point me vendre ce bois-ci, du moins, si tu en trouves, amène-le moi, je te le paierai bien. Envoie-moi aussi les amis. Tu ne me connais pas ; mon est Charles Cambray. Mon principal commerce de bois est au Palais : tu m’y trouveras en tout temps. Mais ce n’est pas tout, viens un peu à terre, que nous fassions connaissance, en prenant le punch ensemble. »

« J’acceptai la proposition. Voilà la première entrevue que j’aie jamais eu avec cet homme. Dès ce jour je fis connaissance avec lui, et vous saurez le reste. En effet, suivant ses instructions, je me mis à la recherche de plançons égarés, j’en trouvai, et je les lui vendis. Bientôt j’eus plus d’argent que je n’en avais jamais possédé de ma vie, je jugeai le commerce avantageux, j’appris aussi la manière de faire sortir les plançons des bômes. Je ne fus pas sans connaître à fonds et sans m’accoutumer à pratiquer sans remords le lucratif métier d’écumeur : écumeur est le nom qu’on donne à ceux qui trouvent dans le Port maints articles qui ne sont pas perdus. Je ne prévoyais guères où ce premier pas me conduirait. Il faut avouer qu’on a en Canada d’étranges notions quant à la propriété des bois ; c’est un pillage que ce commerce. Tel homme, réputé honnête dans toutes les autres transactions de la vie, a une conscience de turc quand il s’agit d’un plançon. »

« Quelque temps avant la clôture de la navigation, comme je me préparais à retourner à Broughton, je rencontrai Cambray, qui me dit avec son air insinuant et persuasif : —

« Waterworth, tu es un brave garçon, et j’ai besoin de toi. Tiens, je sais où il y a de très beaux bois, seulement à neuf ou dix milles de Québec. Viens avec moi ; je t’assure qu’il y a là un bon coup à faire… Une seule bonne marée de nuit, et c’est un profit clair. »

« Nous fîmes l’expédition, et elle fut des plus heureuses. Nous emmenâmes pour dix louis de bois : j’eus dix chelins pour ma part. De retour à Québec, Cambray me dit : —

« George, je sais que tu es intelligent, et que tu peux faire quelque chose. Reviens de bonne heure de Broughton le printemps prochain, et je te ferai mon associé : tu verras quel commerce nous ferons. Mais avant ton départ, j’ai une espièglerie à te proposer. Il nous faudra, tu sais, pour notre trafic une écumeuse, une bonne chaloupe, légère comme une plume. Norris, ton beau-frère, a bien le bijou qu’il nous faut ; il vendrait, mais ce sont des prix sans conscience… Je parlais donc d’espièglerie, tu devrais la lui souffler, cette chaloupe ? —

« Comment ! Lui faire un pareil tour, lui qui m’a nourri tout l’Été : Oh ! ce ne serait pas juste. »

« Diable, ce serait du moins charitable ; ça l’empêcherait d’écumer, comme tu sais. Enfin, point de scrupules, donne-moi ta main, ce soir j’irai moi-même avec toi ; prend chez Norris la clef du cadenas qui retient la chaloupe au quai, et tu la verras s’esquiver. »

« En effet le lendemain au matin la chaloupe de Norris était en hivernement à St. Roch dans la cour de Black Jack ; mais ce n’était pas Norris qui l’y avait mise. »

« Après cette farce comme nous l’appelions, j’envisageai avec défiance la perspective d’une société avec un homme qui me fesait voler, volait avec moi et finissait par me voler ; je lui dis même que je ne croyais pas pouvoir accepter ses offres de m’associer avec lui, et je réclamai ma part dans la chaloupe. Il me donna cinq piastres par une traite, (notre prise en valait au moins quarante,) et je partis pour Broughton assez peu satisfait.

« À cette époque Cambray paraissait faire de bonnes affaires, avait beaucoup d’argent, vivait bien, mais régulièrement, si ce n’est qu’il était excessivement matinal le lendemain d’un gros vent, et avait un furieux penchant pour les batailles de coqs. Il n’était pas marié et demeurait chez un de ses amis. Je ne crois pas qu’il eût alors des rapports intimes avec les habitués des Prisons, ni qu’il à autre chose qu’à trouver ; il ne fesait pas encore le commerce en grand ; mais aussi, il faut le dire, il était un terrible écumeur, il trouvait beaucoup et souvent. Il appelait cela ses chances.

« Je n’aimais pas beaucoup la figure des gens qu’il employait sur ses cajeux : c’étaient des vagabonds qu’il ramassait sur les Plaines, tous possédés d’un terrible penchant à trouver gants, mouchoirs, habits, enfin tout ce qu’ils pouvaient éclipser dans leurs chapeaux, — ou sous leurs Pee-jackets.

Chapitre III

« Je passai l’hiver chez mon père à Broughton, et je revins de bonne heure à Québec dans le Printemps, (1834). Je revis Cambray, qui me sollicita beaucoup de devenir son associé, ce à quoi je me déterminai enfin avec quelque répugnance. Il m’annonça qu’il avait loué une maison à St. Roch, où nous irions demeurer ensemble le premier mai. Il m’apprit aussi qu’il était sur le point de se marier avec une jeune fille canadienne, dont il me dit être beaucoup épris. »

« Cambray fesait alors quelque bruit parmi les gens de sa classe par son faste, ses dépenses et ses nombreuses entreprises. On s’étonnait qu’un jeune homme, qui venait d’entrer dans le commerce, eût tant d’argent et presque nager dans l’aisance. Il avait beaucoup d’amis et était vu et estimé de personnes très respectables. »

« Cambray peut être environ de mon âge, moins grand, mais plus robuste que moi. À cette époque il était d’une beauté et d’une force peu communes. Une belle tête, des traits réguliers, un cou bien fait, de larges épaules, une démarche aisée préviennent d’abord en sa faveur. Il a des manières engageantes, l’esprit souple, la physionomie presque douce et prévenante, quand il n’a intérêt que de vous séduire et de vous tromper ; mais quand de fortes passions l’agitent, quand il rêve un complot, quand il veut, non pas éviter, mais renverser les obstacles, alors le masque d’hypocrisie qui couvre habituellement sa figure tombe, et vous montre un phantasme effrayant ; son œil étincelle et se cave, son front se couvre de longs replis, les fibres de son visage se crispent, battent avec violence et menacent de se rompre ; ses lèvres minces deviennent livides et tremblantes, et sa bouche à demi ouverte et tiraillée convulsivement et tour-à-tour d’un côté et de l’autre, laisse entrevoir un affreux grincement de dents. Sa belle et large figure, molle et dans le repos, ainsi décomposée par la passion, agitée, tiraillée par des nerfs de fer, semble un squelette décharné, sorti de la tombe, se glissant, la fureur dans l’âme, le long d’un mur glacé, cheminant à petit pas dans les ténèbres vers une alcove mystérieuse, là, où dans le plus heureux temps il buvait à la coupe du bonheur, là où repose dans les bras de la volupté le lâche qui le poignarda et qui viole sa couche, là où il vient faire sonner à l’oreille de son assassin des paroles de sang, et le mordre à la gorge jusqu’à la mort. Cette peinture paraîtra peut-être chargée à ceux qui n’ont point vu cet homme violent dans les accès de sa rage, à ceux qui ne l’ont point vu méditer un complot, à ceux qui ne l’ont point vu dans l’exécution d’un crime à la lueur vacillante d’un fanal sourd, à ceux qui n’ont point comme moi soutenu le coup d’œil poignardant dont il m’a fixé de la barre des criminels, au moment où j’ai été amené devant la Cour pour déposer contre lui. Vous le verrez dans son cachot, dans l’agonie de la rage, du désappointement et de l’incertitude, et vous jugerez si cet homme a des passions et du caractère, et si sa physionomie en est le fidèle miroir, quand il n’a pas intérêt de se déguiser. Mais la plus forte, presque la seule passion de cet homme, celle qui le maîtrise, et d’après laquelle toutes ses autres passions sont , le levier puissant qui donne l’impulsion à son organisation énergique, c’est l’amour du gain, le désir d’avoir, la convoitise, l’ambition des richesses ; et le fonds de son caractère, résultat infaillible de cette active propensité, c’est l’hypocrisie, l’art de feindre et de séduire. Quelques autres particularités qui le distinguent, sont sa dextérité dans les tours de passe-passe, son humeur joviale, son babil étourdissant, son ton impérieux, son manque absolu de sensibilité, sa forte détermination et son inébranlable courage. Il y aurait presque quelque chose de noble dans son caractère, s’il n’était hypocrite, car il préfère d’ordinaire s’essayer dans de grandes et entreprises. Mais j’avoue que je ne puis pas en parler sans préjugés, car j’ai toujours trouvé en lui un homme qui me fascinait. Il ne faut pas croire que ce soit un composé de tous les vices bas et honteux que l’on trouve dans les scélérats vulgaires : au contraire, ses mœurs sont loin d’être dissolues, et de ma vie je ne l’ai jamais vu . »

« Il avait un fort penchant pour les jeux de hasard et d’adresse, et il exerçait impitoyablement sa science d’escamotage et de magie blanche sur les dupes et les gonces de tout genre. Lors de mon arrivée de Broughton il en fit l’essai sur plusieurs de ses amis, respectables citoyens de St. Roch avec un succès si complet, qu’il éveilla presque les soupçons. Comme il se préparait à transporter ses effets dans la maison qu’il avait louée, il fit une râfle d’un grand nombre d’articles dont il disait n’avoir aucun besoin, pour environ quinze ou vingt louis. Arrivé le jour du tirage, par un hasard qui cessera de vous paraître miraculeux, quand je vous aurai dit ce que je sais du secret, seul il gagna le tout : le fait est qu’il s’était servi de dés plombés, qu’avec sa rare dextérité il avait furtivement glissés dans les gobelets. Plusieurs ne purent s’empêcher de murmurer tout bas, croyant peu à cet étrange caprice du sort ; mais pas un n’osa exprimer hautement ses soupçons : il eut été dangereux de mettre en question la probité d’un homme respecté de tout le monde. Il n’y eût que son vieux père qui, lorsque les dupes se furent retirées, lui reprocha avec aigreur d’avoir triché et de tenir une conduite qui tendait à le déshonorer, à le couvrir d’infamie. Il parla comme un homme qui connaissait de son fils d’autres espiègleries, et qui ne lui adressait pas pour la première fois la réprimande paternelle sur le chapitre de l’honnêteté. »

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