Read here

Les Petites Religions de Paris

Jules Bois · 1894 · Free in the US

48,618 words · about 3 h 24 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1894 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Petites_Religions_de_Paris&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Jules Bois
Language
French
Published
1894
Length
48,618 words · about 3 h 24 min
Sections
16 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (16)

Continue:

Front matter

On a trop dédaigné jusqu’ici les petites sectes au culte étrange dont Paris fourmille, nouvelle Bysance. D’ordinaire on les exécute avec des documents fantaisistes ou une critique sommaire. Certaines restent profondément ignorées. Mais une foi a beau paraître dérisoire, quand elle est sincère il ne faut la railler qu’avec ménagement. Toutes ces sectes, même irraisonnables, touchent à ces problèmes troublants de notre destinée en l’au-delà et de nos rapports avec l’Invisible. La femme y est célébrée avec un grand respect et une charmante douceur ; le culte, rendu aux ancêtres, aux morts et à ceux que nous ne voyons pas, y est fervent jusqu’à la superstition ; et le miracle affecte une fréquence exagérée, mais consolante. La plupart sont touchantes, quelques-unes ont un ragoût de terreur, toutes sont pittoresques. Etudions-les comme des bibelots de sanctuaire, des monstres inoffensifs, vieillots ou encore trop enfantins, et réjouissons-nous de ce qu’elles apportent dans notre société vraiment trop sceptique un regain de mysticisme ou du moins un motif un peu noble de distraction.

À ces études sur les petites religions de Paris, le Figaro accorda une hospitalité qui me valut un nombre considérable de lettres ; elles m’ont décidé à pousser plus loin mon enquête, dont voici le résultat.

Texte entier

On a trop dédaigné jusqu’ici les petites sectes au culte étrange dont Paris fourmille, nouvelle Bysance. D’ordinaire on les exécute avec des documents fantaisistes ou une critique sommaire. Certaines restent profondément ignorées. Mais une foi a beau paraître dérisoire, quand elle est sincère il ne faut la railler qu’avec ménagement. Toutes ces sectes, même irraisonnables, touchent à ces problèmes troublants de notre destinée en l’au-delà et de nos rapports avec l’Invisible. La femme y est célébrée avec un grand respect et une charmante douceur ; le culte, rendu aux ancêtres, aux morts et à ceux que nous ne voyons pas, y est fervent jusqu’à la superstition ; et le miracle affecte une fréquence exagérée, mais consolante. La plupart sont touchantes, quelques-unes ont un ragoût de terreur, toutes sont pittoresques. Etudions-les comme des bibelots de sanctuaire, des monstres inoffensifs, vieillots ou encore trop enfantins, et réjouissons-nous de ce qu’elles apportent dans notre société vraiment trop sceptique un regain de mysticisme ou du moins un motif un peu noble de distraction.

À ces études sur les petites religions de Paris, le Figaro accorda une hospitalité qui me valut un nombre considérable de lettres ; elles m’ont décidé à pousser plus loin mon enquête, dont voici le résultat.

J’ai fait mon pèlerinage place de la Sorbonne, à la maison païenne, décorée par les plus beaux bas-reliefs des temples grecs ; c’est là que rêve et travaille M. , incontestablement le plus vénérable des adorateurs de Jupiter Olympien.

M. Louis Ménard me tendit une cigarette en me priant de m’asseoir, et comme je la refusais :

— Que vous avez tort ! c’est désormais le seul hommage que nous rendions aux dieux, en leur offrant un peu de fumée ; ce qui est digne de leur impalpable essence. »

Et le mystérieux savant bourre une pipe sacrificatrice qui va bientôt satisfaire les narines de quelque invisible roi de l’Éther.

Je regarde autour de moi. Malgré les livres qui s’étalent, les cahiers et les lettres entassés, l’atelier a je ne sais quelle allure sereine rappelant les clairs sanctuaires des divinités olympiennes.

— Hélas ! nous sommes bien déchus, continue M. Louis Ménard. Cette pipe seule nous fait supérieurs aux antiques. »

Sur les murs, d’anciennes toiles pâlissent ; là, intarissablement, ce solitaire déversa pour lui seul cette âme d’idylle héroïque qu’Hésiode, Théocrite et Virgile nourrirent des plus délicats souvenirs des siècles morts. Mais les dieux eux-mêmes habitent l’atelier. La Beauté virile, personnifiée en Jupiter, fait face à Apollon, la jeunesse éternelle. Vénus, regarde, en se détournant un peu, Diane ; car l’amour a toujours eu peur de la chasteté. Là, M. est assis sous le buste d’Homère, rangeant des lettres de famille, pleines de discussions sur la vie et les hauts faits d’Héraclès, de Tiphaon et de cette prudente Athéné.

Avec ses longs cheveux, gris parfois, qui encadrent son triangulaire visage, où les yeux luisent comme les torches des mystes aux initiations, le poète hiérophante m’apparaît semblable à ces sages d’Alexandrie qui expliquaient à leurs disciples sous les colonnades les légendes des forces éternelles et les miracles des daimons.

— Je ne suis point un prêtre, m’affirme ce païen moderne ; mon culte aux dieux est tout intérieur.

— On m’a assuré qu’avant de lire Sophocle vous sacrifiiez à Aphrodite des colombes. Voici l’anecdote : Vous voulûtes un jour enseigner le grec au sonore poète . Au moment d’ouvrir Sophocle, vous avez sorti tout à coup de votre poche deux tourterelles… « Nul ne saura vraiment le grec, disiez-vous, si, avant de s’y appliquer, il n’offre les entrailles de ces oiseaux à la charmante Vénus. Nous mangerons à nous deux le reste. » Mais M. de Heredia fronça les sourcils et répondit avec un impardonnable scepticisme : « Mon ami, je n’aime pas le pigeon. »

— Ce n’est point exact, répliqua en souriant mon subtil interlocuteur. Je ne tordrais pas le cou à un poulet, et seules les exigences de ma santé me défendent d’être végétarien… Au temps des premiers sacrifices, lorsqu’on amenait le bœuf vers l’autel jonché d’herbes sacrées, l’animal happait d’une langue avide cette proie. Alors la pontife indigné lançait une hache à la victime. Le peuple qu’offusquait la vue du sang, mettait en accusation le sacrificateur ; mais il répondait que seule la hache était criminelle et en dernier ressort la hache était acquittée comme irresponsable… Les sacrifices furent un compromis entre la gourmandise des hommes et leur terreur de verser le sang.

— Mais vous avez prié les Immortels ?

— J’ai prié Hermès, le dieu des trouvailles inattendues, et il ne m’a fait rencontrer que des épingles à cheveux et des crayons ; cependant je lui ai rendu le grand service de révéler aux modernes son véritable sens : le crépuscule.

— Le culte païen disparaît donc tout à fait ?

— Je suis peut-être le dernier qui, mystiquement, rende hommage aux dieux d’Homère. Pendant la Renaissance, — M. Despois l’a raconté, — il y eut un renouveau du paganisme. Les longues discussions du Concile de Trente permettaient à certains cardinaux de sourire en pensant dans leur âme qu’on ne pourrait déraciner la foi aux puissances de l’Olympe. Mais l’idée juive de l’unité a triomphé. Pour recréer un paganisme populaire, il faudrait que l’on admît la pluralité des causes et que cette idée, descendant dans les masses, fit naître de nouvelles légendes… Au fond, cependant, le polythéisme existe, c’est le culte des morts…

— Le spiritisme ?

— Non, je pense que les spirites s’abusent ; mais je puis croire que ceux qui vécurent interviennent dans nos affaires pour nous protéger.

— En effet, mais j’ai peine à comprendre qu’on puisse adorer les dieux qui eux sont sans forme, qui n’existent pas.

— Mais les dieux ont un corps. Artémis la chasseresse, c’est le croissant de la lune, semblable à un arc. Apollon, c’est le soleil. Si tous deux président à la mort, c’est que les hommes disparaissent par l’accumulation des jours et des nuits. Le dieu juif lui-même, Jéhova, c’est le simoun. Quiconque a parcouru, dans Hésiode, la lutte de Jupiter et des Titans, s’est vite aperçu que c’est une tempête qu’il a voulu décrire.

— N’avez-vous jamais été tenté de devenir chrétien ?

— On a essayé de me convertir. Voici comment. J’avais accompagné jusqu’au cimetière le cortège funèbre d’un ami. Là je rencontrai une demoiselle jeune et inconnue qui me fit l’éloge de celui qui était mort avec tous les sacrements de l’Église. Je lui répondis : « Heureux ceux qui ont la foi ! » Ce mot la frappa. Elle m’écrivit une lettre où une très lucide intelligence se révélait : « Il m’a semblé, me disait-elle, qu’il y avait quelque tristesse dans cette parole et que, près de la tombe de celui qui était sans doute votre ami, les grandes pensées de la mort et de l’éternité vous avaient troublé. » En même temps cette demoiselle me recommandait des livres pieux. Je les lui retournai en la remerciant et je lui affirmai que je croyais au Christ comme elle, puisque j’admets tous les dieux…

« Tenez, si vous en voulez la preuve, voici une lettre que j’adressais à ma mère, alors qu’elle me félicitait, me croyant revenu à des croyances orthodoxes :

… « J’aime mieux vivre en communion avec le peuple entier des esprits. Tu me diras que c’est du polythéisme. C’est vrai, mais le Christ a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde » et il avait raison, car il est le Dieu du monde intérieur. Le monde extérieur a aussi ses dieux. Le soleil, les astres, les éléments et ceux que les physiciens appellent les forces de la nature sont des puissances redoutables… Mais il doit y avoir des formules magnétiques ou magiques pour diriger ces forces. On a beau dire que les lois de la nature sont immuables : entre le tonnerre et la maison sur laquelle il tombe, on peut placer un paratonnerre. Qui sait si telle formule d’exorcisme, telle prière n’a pas une force analogue ? Je suis convaincu que la prière énergique d’une mère peut se placer entre son enfant et la mort comme un paratonnerre. Je me souviens d’une balle qui a passé dans mes cheveux, à l’heure où l’on priait pour moi, et je crois que sans cette prière la balle aurait été plus bas. Qui sait même si la prière ne peut pas effacer les faits accomplis… ? Souvent quand nous rêvons d’un malheur et que nous remercions les Dieux en nous réveillant, qui sait si plus d’une fois ces malheurs n’étaient pas très réels ? Le rêve et la réalité ne sont pas si différents que les puissances suprêmes ne changent parfois la réalité en rêve. Mais c’est là une idée tout à fait mystique, et si l’on y croyait d’une manière absolue on deviendrait fou… »

Ménard s’interrompt en souriant et il fouille d’autres paquets jaunis d’où il extrait une controverse amusante ; le tournoi du frère et de la sœur, de Louis et d’Anne pour et contre les dieux de l’art païen, pour et contre les saints de l’art chrétien.

La lettre de Louis d’abord :

» Ce matin, j’ai été admis à pénétrer dans le conseil des grands dieux de la terre, honneur qui m’est accordé de temps en temps ; je les entendis qui se disaient : « Vous ne savez pas la nouvelle, Anna Ménard nous méprise, elle trouve nos histoires drolatiques, c’est son expression ! — A-t-elle réellement tenu ce langage, dit Vénus ? je ne l’avais pas entendue, bercée que j’étais par le mélodieux bruissement d’ailes de mes colombes. Eh bien ! ma foi ! si les hommes nous méprisent tant pis pour eux. Depuis qu’ils ont brisé nos magnifiques statues, les sculpteurs d’aujourd’hui ne font plus que de la « ripopée » Parlez-moi du fameux Milo ! — Alors Jupiter qui rassemble au loin les nuages, lui répondit : « Tu as raison, fille de l’écume, toi, que les physiciens d’aujourd’hui appellent, je ne sais pourquoi, l’attraction. Les mortels ne savent plus dessiner ; que ce soit là leur punition. Les autres dieux feront ce qu’ils voudront, mais quant à moi, malgré les blasphèmes d’Anna, je veux continuer à répandre ma rosée céleste sur la terre féconde. — Tu as sagement parlé, père des Dieux et des hommes, répondit le divin Soleil, que nous importe l’encens des mortels ? Ne nous suffit-il pas d’entendre à chaque aurore l’hymne universel de la nature renaissante ? Et toi, Vénus au doux sourire, qu’importe que l’homme t’oublie ? Les chants de l’oiseau des bois répondent aux concerts des étoiles quand les perles de ta chevelure en tombant dans la prairie la couvrent d’un tapis de fleurs.

» Mais, dit alors Minerve, pourquoi Anna Ménard ne lit-elle pas les poëmes d’Homère ? Il me semble que cela lui donnerait des idées moins saugrenues sur l’Olympe et ses habitants. — On craint qu’elle ne devienne savante comme toi, ma fille, dit Jupiter ; on trouve que je t’ai fait donner une éducation trop soignée. Les parents d’Anna, en examinant ses chaussettes, ont cru remarquer qu’elles prenaient une teinte bleuâtre fort alarmante et ont déclaré que la femme devait rester plongée dans l’ignorance. Amen. »

Pendant cette lecture, je regardais les frises du Parthénon sur le mur ; puis mes yeux s’arrêtèrent plus bas sur une madone peinte enguirlandée de fleurs.

— Et la réponse ? demandai-je.

— La voici :

» Ces jours derniers j’ai été admise à pénétrer dans le séjour des âmes des peintres morts depuis longtemps et à écouter leur conversation. J’entendis Raphaël qui disait : « Vous ne savez pas la nouvelle ? Louis Ménard nous méprise, il trouve que nous ne savons pas dessiner. C’est Vénus qui lui a mis ces idées-là dans la tête. Il paraît qu’elle a eu l’aplomb de dire en plein Olympe que depuis le fameux Milo on ne fait plus que de la « ripopée » et Louis Ménard s’est empressé de répéter ces blasphèmes. — Louis a-t-il réellement parlé de la sorte ? dit alors Angelico de Fiésole. Je ne l’avais pas entendu, occupé que j’étais à écouter l’hymne harmonieuse de mes anges. Ô mes belles saintes, est-ce donc en vain que depuis tant de siècles, vous priez agenouillées avec une inaltérable ferveur ! Les hommes nous outragent et nous méprisent. Voilà maintenant qu’on vous trouve laides et mal dessinées. — Mais, dit Léonard de Vinci, pourquoi s’étonner des blasphèmes de Louis, nos vierges n’ont pas cessé d’être belles, elles n’ont même pas tressailli en entendant dire qu’elles étaient laides, car leur suave beauté est au-dessus des jugements humains. — Tu as sagement parlé, reprit Raphaël, elles ne se courroucent pas des blasphèmes des hommes, car leurs regards ne se retournent sur la terre que pour y répandre leurs bienfaits et de divines inspirations. — C’est très bien ! dit Michel-Ange, qui jusqu’alors n’avait pas ouvert la bouche, mais moi je pense que si Louis Ménard avait quelquefois étudié nos œuvres, il trouverait que nous faisons autre chose que de la « ripopée », et je lui souhaite de nourrir à notre égard des idées un peu moins saugrenues. — Amen. »

— Avez-vous recruté des disciples ? questionnai-je.

— Jamais, ou plutôt un — Lamé… Ce fut épouvantable, il mourut fou. Une nuit il vint chez moi. « Je viens de prier Brahma toute la journée, me dit-il, et il m’a révélé que vous étiez le Saint-Esprit et X… le Verbe. — Vous me faites beaucoup trop d’honneur, répondis-je, mais je pense qu’il serait mieux de vous aller coucher. » Tranquillement il reprit : « Vous vous trompez, si vous me croyez insensé. Je me conforme à votre symbolisme. N’êtes-vous pas le Saint-Esprit, vous qui m’avez fait découvrir le sens des mythes religieux, et X… n’est-il pas le Verbe, lui qui m’apprend le sanscrit ? » J’insistai pour qu’il se reposât. Le lendemain j’avertis ses amis, mais lorsque je lui rendis visite, il était déjà trop tard. Il s’était jeté par la fenêtre en s’écriant : « Maintenant je suis heureux comme les dieux. Je mets les bras en croix et je m’élance dans l’éternité ! »

« Droz ne voulait pas croire à cette mort extraordinaire : « Je savais bien qu’il était fou, me disait-il, mais je croyais que c’était comme vous. »

Soyons en paix, M. Louis Ménard ne sera jamais fou. Il a résisté à la lecture des néoplatoniciens et il aime trop ses livres pour se jeter de son quatrième étage. D’ailleurs, la prudente Athéné le conseille et le retient. Il n’irait pas aussi loin que ces jeunes hommes dont je ne révélerai pas l’anonymat et que j’ai surpris ayant sur leurs vêtements blancs une peau de panthère pour rendre aux nymphes invisibles habitant le lac du bois de Boulogne le culte qui leur était dû à Eleusis. Parmi les lettrés je sais encore M. François de Nion, qui, je l’en soupçonne, quoique bon chrétien, a réservé un coin de son jardin de Chatou au subtil Dionysos ; le néo-paganisme a sa plus noble prophétesse dans Madame Adam, récemment convertie aux idées de réincarnation que professe l’occultisme ; et, je n’en doute pas, Mademoiselle Holmès, dont le cœur appartient aux divinités olympiennes, doit-être disposée à écrire l’Ode Triomphale du paganisme, qui ne renaît que pour mieux mourir

Rue Thouin, 12, un petit temple aux allures de synagogue… Je suis, paraît-il, à la « Nouvelle Jérusalem » annoncée par l’Apocalypse.

En une sorte de baie peinte en bleu, la chaire se dresse à double rampe. Au-dessous, sur une table nue, la Bible. Par ces trois heures d’une après-midi de dimanche, j’observe, au milieu d’un silence de spectre que rythme le prêche du pasteur, ces crânes de mysticisme, des yeux ardents et tristes de jeunes filles anémiées, des toilettes effondrées de veuves et, çà et là, quelques enfants mélancoliques. Tous racontent muettement la foi têtue et la désespérance des cultes où l’on n’est que quelques-uns.

Son discours terminé, le pasteur s’est assis et a indiqué le numéro d’un cantique. Aussitôt, des mains feuillettent, tandis qu’à moi, nouveau, on glisse fantastiquement un livre à la bonne page. Et fusent autour de moi des voix timides chantant des couplets d’un idyllisme évangélique…

Ce milieu d’âmes grelottantes me pèse et me déçoit. Mon esprit troue ces froides murailles, et, selon la méthode du prophète, je l’évoque lui-même, ce Swedenborg dont les œuvres causèrent du vertige au grand Balzac lui-même.

Il m’apparut dans son habit de ratine à multiples reflets, à boutons d’acier, avec sa cravate blanche, son gilet fermé et cette décorative perruque à rouleaux poudrés sur les côtés, tel qu’on peut le voir dans l’antichambre de la Bibliothèque swedenborgienne. Bouche angélique et enfantine qui a toujours souri, ayant goûté le ciel ; mais ces narines élargies comme pour respirer l’éther planétaire, ce front puissant, ces maigres joues disent le visionnaire dont l’énergie crée autour de lui un monde jailli de sa foi. Et je me rappelai sa candide conversion, alors que, prenant un substantiel repas, une voix mystérieuse, tout à coup, s’éleva dans l’angle de la salle, disant, non sans une familiarité biblique : « Ne mange pas tant ! »

Dès lors, celui qui était auparavant le minéralogiste, le physicien, le mathématicien et l’astronome le plus extraordinaire de la Suède, jeûna et se crut voué à expliquer aux hommes, selon la loi des correspondances, le sens intérieur des Écritures. Et nul n’accomplit plus loyalement cet hypothétique devoir. Nourri à peine d’un peu de semoule bouillie avec du lait, dans sa chambre d’où il ne sortait que pour de longs voyages, il ignorait le jour et la nuit, conservant une bûche flambante dans la cheminée et travaillant tant que les anges lui dictaient.

… Et au lieu de cette bible huguenote sur laquelle la main du pasteur moderne de la Nouvelle Jérusalem s’appuyait, il me sembla apercevoir comme une colonne de lumière, enfumée un peu par l’encens, la pile infinie des ouvrages de l’Apôtre, avec leurs titres transcendants et bizarres, depuis les Délices de l’Amour conjugal et les voluptés de la folie de l’Amour scortatoire jusqu’au Traité du Chenal Blanc de l’Apocalypse.

Cependant en me souvenant que du 23 janvier au 11 novembre 1748, il explora six fois Mercure, vingt-trois fois Jupiter, six fois Mars, trois fois Saturne et une seule fois la Lune, rapportant de ces excursions un rapport détaillé des mœurs, des paysages et des populations de ces planètes, je m’étonnais devant de tels miracles dévolus à celui qui nia tous les miracles, de me trouver en si modeste compagnie dans ce temple ignoré, grand comme une chambre.

Je suis sûr que le savant M. Jules Soury, ce distillateur de cerveaux, découvrirait en ce fou divin la manie des persécutions, puisqu’il attribuait à l’influx démoniaque jusqu’à ses maux de dents. Pourtant, en ses visions de l’enfer et du ciel, Swendenborg qui, , se défendait d’être mystique, restait humain naïvement. À l’image de Dante, ne plaçait-il pas ses ennemis dans la géhenne et ses intimes au paradis ?

C’est que, pour ce rêveur, le monde spirituel ressemble au monde matériel, dont il devient la cause et la vie. La terre est la pépinière et le symbole du Ciel et de l’Enfer. De la chrysalide des hommes, sortent les Esprits et les Anges. Les Anges, âmes glorieuses, méritent tous les éloges, et Swedenborg les choisit pour ses plus fréquents entretiens. Quant aux Esprits, erratifs et erronés, ce sont les hommes morts qui n’ont point pénétré dans la sagesse et que dévorent les contradictions. Or, tout homme terrestre a autour de lui — non plus l’Ange du Bien et l’Ange du Mal de l’Église — mais deux anges et deux esprits : un ange céleste et un esprit infernal rôdant autour de son intelligence, puis un esprit infernal et un ange céleste assaillant son cœur.

… Le chant continuait… je n’étais plus en la petite Église, je me promenais dans le Ciel de Swedenborg et je revivais les délices de ce récit incomparable : « Au bout de plusieurs allées, j’aperçus un jardin occupant le milieu d’un bocage. Les portes m’en furent ouvertes par un gardien. Je lui demandai : « Quel est le nom de ce jardin ? » Il me répondit : « Adramandoni ou les délices de l’amour conjugal. » J’entrai. Parmi des oliviers des ceps couraient et pendaient et au-dessous d’eux fleurissaient des arbustes. Au milieu du jardin un cirque de gazon où étaient assis des époux et des épouses et aussi des jeunes hommes et des vierges deux par deux. Au milieu de ce cirque une petite fontaine lançait de l’eau par la seule force de sa source. Deux anges, vêtus de pourpre et d’écarlate, parlèrent aux couples de l’origine de l’amour et de ses délices… À la fin de l’entretien, sur la tête de quelques-uns des couronnes de fleurs. Ils demandèrent : « Pourquoi cela ? » Et les Anges répondirent : « Ceux qui ont été couronnés ont compris plus profondément. »

Des chaises se heurtant à mes côtés me réveillent de ma songerie… On part. Je me frotte les paupières, croyant être dupe d’une illusion, car il me semblait impossible qu’un aussi prodigieux fondateur de religion fût commémoré par si peu d’adeptes.

Alors, je me souvins du mot terrible de Kant qui, à propos de Swedenborg, s’écria un jour : « Autrefois, on brûlait les prophètes ; aujourd’hui, il suffit de les purger. » Le monde a écouté le conseil de Kant.

Je crois que M. Decembre, le docte pasteur qui donna le signal du départ en nous bénissant, les mains étendues, a été lui-même « purgé » selon le précepte du grand rationaliste. Ce swedenborgien est raisonnable tout comme s’il n’était pas swedenborgien. Au troisième étage de la maison voisine, il me confie, de sa voix calme :

« Swedenborg est un fait exceptionnel, et, pour ma part, je suis loin d’admettre toute sa doctrine de visionnaire.

— Mais, dis-je, étonné, Swedenborg a décrit le ciel avec l’exactitude d’un romancier naturaliste. Chacun a, là-haut, l’appartement qu’il mérite. (Que n’en est-il de même ici-bas !) Ses maisons sont en pierres précieuses et en or, les branches des arbres sont en argent. Tous les anges ont une bouche, des oreilles et une langue comme les hommes, mais l’idiome des peuples de l’enfer sont mauvais et produit l’horreur d’un grincement de dents. Au noir Empire, ce ne sont que cavernes de bêtes sauvages, décombres de villes après l’incendie, déserts stériles. Les démons montrant des faces épouvantables, privées de vie. Les uns ressemblent à de la poix, d’autres paraissent embrasés comme des torches, plusieurs sont hideux de pustules, de varices et d’ulcères. Quelques-uns ne se révèlent qu’en une forme poilue et osseuse. Les plus redoutables n’ont plus de visage, ils sont : une dent ! »

M. Décembre, un peu trop biblique et protestant, sourit : « Le patriarche de notre Église, M. Human, vous expliquerait tout cela d’après le sens symbolique. Je n’y vois, selon mes lumières, que les rêves ou les cauchemars d’un génie, je n’admets guère avec le prophète que « les Africains pensent d’une façon plus spirituelle que les autres peuples » et que les Anges ont un sexe. — Vous devez cependant, interrompis-je, goûter en artiste cette description qu’il nous donne des supplices de débauchés dans l’au-delà : « Ils ont leurs vêtements déchirés, dit-il, et leurs hauts-de-chausse retirés au-dessus du ventre, autour de la poitrine parce qu’ils n’ont point de lombes — les lombes étant réservées à l’amour conjugal, — mais à la région du bas-ventre commencent les talons de leurs pieds. »

Nous causâmes ensuite de l’état actuel de la « Nouvelle Jérusalem » :

— Malgré notre dédain de la propagande, elle fait de véritables progrès. Nous avons ouvert notre bibliothèque pour les enfants du quartier qui, au lieu de polissonner dans la rue, s’instruisent chez nous. Nos grandes fêtes, Noël, Pâques, la Pentecôte, sont aussi pour les enfants. Après le culte, la — cène, avec, comme unique prière, le Décalogue et le Notre Père, dont le dernier verset est : « Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ! » On y lit encore les passages que Swedenborg avait consacrés à l’agape fraternelle. Enfin, les grandes personnes satisfaites, on fait chanter aux enfants des cantiques, on distribue aux plus pauvres des habits, aux autres des pâtisseries et des jouets. À tous la bonne parole. Swedenborg les aimait tant, ces petits, dont il disait, qu’après leur mort ils vont habiter les yeux de Dieu !

» En France, les premiers disciples furent — notez cette particularité imprévue, — sous la Restauration, des officiers du 23e de ligne. Un prêtre de Notre-Dame, l’abbé Agger, se joignit à eux. des Guays, juge d’abord, puis sous-préfet, ouvrit un culte public à Saint-Amand, en 1837, après que l’abbé Ledru, curé près de Chartres, eut prêché, dans une grange érigée en temple, les doctrines de la « Jérusalem nouvelle ». De Chartres et de Saint-Amand, l’Église émigra à Paris.

» Les disciples se réunirent d’abord chez , fils du célèbre professeur à la faculté de médecine, ensuite, après quelques pérégrinations, rue du Sommerard où se trouvait une librairie circulante.

» Enfin, le premier temple édifié à Paris, c’est là même où vous êtes venu entendre le culte, dans cette petite rue que le Panthéon, par sa majesté, fait plus discrète.

» À Paris, nous ne sommes guère plus de deux cents, mais il y a un million au moins de swedenborgiens dans le monde. Au congrès de Chicago, nos représentants ont été plus nombreux que ceux des autres religions. Parmi eux, des femmes, car, dans le domaine théologique, nous leur accordons une large place.

— Ne serait-ce pas à propos d’elles, interrompis-je, que Swedenborg prononça cette parole mémorable : « J’ai vu dans le ciel des anges qui portaient des chapeaux » ? Il me semble que c’est bien là une définition mystique de la femme.

— Peut-être, répliqua en souriant l’aimable M. Decembre, mais nous répugnons aux pratiques du spiritisme, qu’elles aiment un peu trop, et nous n’avons rien de commun avec les swedenborgiens libres »

J’étais allé rue Thouin chez les orthodoxes, je me rendis rue d’Amsterdam chez les hérétiques. Ceux-ci, réunis mensuellement chez M. Allar, un sculpteur et un savant, s’adonnent surtout aux pratiques du magnétisme spirite que préconisa feu Cahagnet, leur vrai pontife.

J’ai vu là un sujet nommé Ravet qui converse avec feu Cahagnet quand le thaumaturge M. Allar l’endort. Ce M. Ravet est un vieillard rompu à ces exercices, mais ce qu’il raconte ne dépasse pas ce qu’il entend. On lui prend la main, et cette bonne face ridée vous explique votre avenir ou votre passé et vous recommande de petits remèdes homéopathiques. On l’écoute respectueusement, car, m’a-t-on expliqué, l’âme de feu Cahagnet, à ces moments sacrés habite en lui. M. Lecomte de Noisy-le-Roi, naturaliste, imprégné des plus subtiles spiritualités, l’interroge sur les plantes et M. Allar sur la métaphysique, — tous deux avec conscience et perspicacité.

Ces étudiants au nombre de quarante à peu près, forment le plus extraordinaire assemblage : chercheurs rigoureux, médiums écrivains, mystiques disgraciés et aux beaux yeux presque féroces, francs-maçons intrigants, femmes enthousiastes tombées dans la neurasthénie, diraient des détracteurs, afin de mieux pronostiquer pendant leur sommeil les destinées de la France ; petites demoiselles étonnées…

J’ai été, je dois le dire, abreuvé d’espoirs prophétiques. Si j’ai bon souvenir (il y a plus de deux mois que j’ai quitté cette docte assemblée), il m’a été annoncé des troubles dans la rue et la montée grandissante et brutale du socialisme pendant cette période législative… Après tout, oracles assez clairvoyants.

Ma foi, je suis sorti de cet étrange atelier où trône la statue d’Isis presque ivre de ce merveilleux que me servirent de complaisants grands-prêtres laïques, se recommandant d’une science un peu trop pénétrée de libre-pensée et causant avec les âmes des morts aussi aisément qu’une dévote à son confesseur et avec non moins de déférence ().

Le Bouddha compte à Paris plus de cent mille amis et au moins dix mille adeptes. D’autant qu’on peut se dire bouddhiste tout en restant chrétien et que notre tendresse pour les bêtes et l’immense compassion des modernes pour tout l’univers nous semblent venir de l’Orient comme un superflu de douceur.

Regardons autour de nous : des artistes, des littérateurs, des boulevardiers sont . M. de Esguquiza, peintre éclatant, rend un culte à Gautama ; M. , libre penseur, collectionne avec amour les merveilles religieuses qui nous arrivent du Japon ; le baron Harden-Hickey, l’ancien Saint-Patrice du Triboulet, clame en maints livres sa propagande impétueuse ; M. Kerkof, représentant du volapück à Paris, refusa, m’a-t-on dit, d’être parrain sous le prétexte péremptoire qu’il était bouddhiste ; l’Allemagne s’est coalisée en faveur du plus apitoyé des hommes, et sa philosophie la plus cruellement pessimiste, celle de Schopenhauer et de Hartmann, se sent toute mouillée de larmes pour la souffrance des créatures ; et la voilà qui s’embellit d’humanité au souvenir du messie oriental.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…