Front matter
Quand le rude Équinoxe, avec son froid cortège, Quitte nos horizons moins inhospitaliers, Sur nos champs de frimas s’abattent par milliers Ces visiteurs ailés qu’on nomme oiseaux de neige.
De graines nulle part, nul feuillage aux halliers. Contre la giboulée et nos vents de Norvège, Seul le regard d’en haut les abrite, et protège Ces courriers du soleil en butte aux oiseliers.
Chers petits voyageurs, sous le givre et la grêle, Vous voltigez gaîment, et l’on voit sur votre aile Luire un premier rayon du printemps attardé.
Les Mille-Iles
Massifs harmonieux, édens des flots tranquilles, D’oasis aux fleurs d’or innombrables réseaux, Que la vague caresse et que les Encadrent du fouillis de leurs tiges mobiles.
Bosquets que l’onde berce au doux chant des oiseaux, Des zéphirs et des nids pittoresques asiles, Mystérieux et frais labyrinthe, Mille-Iles, Chapelet d’émeraude égrené sur les eaux.
Quand la première fois je vis, sous vos ombrages, Les magiques reflets de vos brillants mirages, Un chaud soleil de juin dorait vos verts abris ;
D’enivrantes senteurs allaient des bois aux grèves ; Et je crus entrevoir ce beau pays des rêves Où la sylphide jongle avec les colibris. (1870)</
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Le Niagara
L’onde majestueuse avec lenteur s’écoule ; Puis, sortant tout à coup de ce calme trompeur, Furieux, et frappant les échos de stupeur, Dans l’abîme sans fond le fleuve immense croule.
C’est la Chute ! son bruit de tonnerre fait peur Même aux oiseaux errants, qui s’éloignent en foule Du gouffre formidable où l’arc-en-ciel déroule Son écharpe de feu sur un lit de vapeur.
Tout tremble ; en un instant cette énorme avalanche D’eau verte se transforme en monts d’écume blanche, Farouches, éperdus, bondissant, mugissant…
Et pourtant, ô mon Dieu, ce flot que tu déchaînes, Qui brise les rochers, pulvérise les chênes, Respecte le fétu qu’il emporte en passant. (1868)
Les « marches naturelles »
Encaissé dans un lit aux arêtes rugueuses, Entre deux pans abrupts rongés par le courant, Tout au fond d’un ravin sinueux, le torrent, Avec un bruit confus, roule ses eaux fougueuses.
Du rivage escarpé jusqu’au bois odorant, Dont l’ombre couvre au loin ces grèves rocailleuses, Des gradins encadrés de sapins et d’yeuses, Taillés dans le granit, s’élèvent rang par rang.
Mystérieux degrés, colossales assises, Vastes couches de roc bizarrement assises, Dites, n’êtes-vous pas les restes effondrés
D’une étrange Babel aux spirales dantesques, Ou bien quelque escalier aux marches gigantesques Bâti pour une race aux pas démesurés ? (1871)
C’est un bloc écrasant dont la crête surplombe Au-dessus des flots noirs, et dont le front puissant Domine le brouillard, et défie en passant L’aile de la tempête et le choc de la trombe.
Énorme pan de roc, colosse menaçant Dont le flanc narguerait le boulet et la bombe, Qui monte d’un seul jet dans la nue, et retombe Dans le gouffre insondable où sa base descend.
Quel caprice a dressé cette sombre muraille ? Caprice ! qui le sait ? Hardi celui qui raille Ces aveugles efforts de la fécondité !
Cette masse nourrit mille plantes vivaces ; L’hirondelle des monts niche dans ses crevasses ; Et le monstre farouche a sa paternité. (1873)
l’Ile
Le Montmorency
Au détour du courant où le flot qui la ronge Embrasse les contours de L'Ile d’Orléans, Comme une tombe énorme, entre deux géants, La blanche cataracte au fond du gouffre plonge.
Indicibles attraits des abîmes béants ! Imposantes rumeurs que la brise prolonge ! Lourds flocons écumeux qui passez comme un songe, Et que le fleuve emporte aux mornes océans !
Spectacle saisissant, grandiose nature, À vous interroger quand l’esprit s’aventure, On retombe sans fin dans un trouble nouveau ;
Le bruit, le mouvement, le vide, le vertige, Tout cela va, revient, tourbillonne, voltige, Ivre et battant de l’aile aux voûtes du cerveau. (1865)
Le lac de Belœil. À Mlle C. D.
Qui n’aime à visiter ta montagne rustique, Ô lac qui, suspendu sur vingt sommets hardis, Dans ton lit de joncs verts, au soleil resplendis, Comme un joyau tombé d’un écrin fantastique ?
Quel mystère se cache en tes flots engourdis ? Ta vague a-t-elle éteint quelque cratère antique ? Ou bien Dieu mit-il là ton urne poétique Pour servir de miroir aux saints du paradis ?
Caché comme un ermite en ces monts solitaires, Tu ressembles, ô lac, à ces âmes austères Qui vers tout idéal se tournent avec foi.
Comme elles aux regards des hommes tu te voiles ; Calme le jour, le soir tu souris aux étoiles… Et puis il faut monter pour aller jusqu’à toi. (
1871)
Le Saguenay
Cela forme deux rangs de massifs promontoires, Gigantesque crevasse ouverte, aux premiers jours, Par quelque cataclysme, et qu’on croirait toujours Prête à se refermer ainsi que des mâchoires.
Au pied de caps à pic dressés comme des tours, Le Saguenay profond roule ses ondes noires ; Parages désolés pleins de mornes histoires, Fleuve mystérieux plein de sombres détours.
Rocs foudroyés, sommets aux pentes infécondes, Sinistres profondeurs qui défiez les sondes, Vaste mur de granit qu’on nomme Éternité,
Comme on se sent vraiment chétif, quand on compare À vos siècles les ans dont notre orgueil se pare, Et notre petitesse à votre immensité ! (1875)
Le cap Tourmente
Robuste, et largement appuyé sur sa base, Le colosse trapu s’avance au sein des flots ; Sur son flanc tout couvert de pins et de bouleaux Un nuage s’étend comme un voile de gaze.
Sur son vaste sommet, de merveilleux tableaux Se déroulent devant le regard en extase ; Et vous suivez des yeux chaque voile qui rase, Dix-huit cents pieds sous vous, le fleuve aux verts îlots.
Autrefois c’était là presque un pèlerinage. Un jour, il m’en souvient, collégiens en nage, Nous gravîmes gaîment ses agrestes sentiers.
Je crois revoir encor notre dîner sur l’herbe Qui tapisse ta croupe immense, ô mont superbe ; Et je rêve à l’aspect de tes plateaux altiers. (1877)
L’eau qui se précipite en énorme volume, Heurtant l’angle des rocs sur leur base tremblants, Avec de longs cris sourds roule en tourbillons blancs : C’est le fleuve qui prend sa course dans la brume.
Comme un cheval fougueux dont on saigne les flancs, Il se cabre d’abord, puis court, bondit, écume, Et va dans le lointain cacher son flot qui fume, Sous le rocher sonore ou les grands bois ronflants.
De partout l’on entend monter des clameurs vagues ; On voit de gros oiseaux pêcheurs suivre les vagues De remous en remous, plongeant et tournoyant ;
Par un dernier effort cramponnés au rivage, De vieux troncs rabougris penchent leur front sauvage, Noirs fantômes, au bord de l’abîme aboyant. (1870)
Le Lac de Beauport
O frais miroir ! Sa nappe humide se découpe Dans les sables un lit paisible au creux d’un val ; Des montagnes lui font un cadre sans rival, Et dans son flot dormant doublent leur ronde croupe.
Sur la rive, un balcon d’aspect oriental Emerge d’un massif d’érables qui se groupe Au fond de l’anse où dort une svelte chaloupe Dont le flanc touche à peine au limpide cristal.
C’est le lac de Beauport, ce joyau solitaire, Ce petit coin béni, ce paradis sur terre, Ce croquis merveilleux, ce délicat pastel,
Où la blonde légende, en repliant ses voiles, Laissa tomber, avant de monter aux étoiles, De sa robe d’azur un reflet immortel. (1864)
Caughnawaga
C’est le dernier soupir d’un monde agonisant. Venez voir ces débris des antiques peuplades, Anciens rois du désert, terribles ancelades Ecrasés sous le poids des choses d’à présent.
Arrêtons-nous ici, non loin de ces cascades. Regardez ce hameau qui n’a rien d’imposant. C’est là… Dire qu’on peut visiter en causant Ces lieux témoins de tant de fauves embuscades…
Est-ce notre regard ou l’histoire qui ment ? Qu’êtes-vous devenus, guerriers roux des prairies, Farouches Iroquois ? ― O désappointement !
Sans même recourir aux moindres jongleries, Le chef de la tribu, marchand d’épiceries, Avec l’accent anglais nous parle bas-normand. (1881)
Spencer Wood. À Mlles Letellier de Saint-Just.
En amont de Québec, on fait la découverte D’un pavillon tout blanc coquettement posé Sur l’angle à pic d’un roc au long flanc ardoisé, Et donc la large épaule est de grands pins couverte.
Plus loin, s’il plonge un peu sur le sommet boisé, L’œil aperçoit, au fond d’une clairière verte, Une altière villa dont la porte entr’ouverte Dresse droit devant vous son tympan pavoisé.
Vaste piazza, sentiers fleuris, fraîches ramures, Bosquets pleins de parfums, d’oiseaux et de murmures, Site revu souvent, et toujours contemplé !
C’est Spencer Wood, joli tableau, riant poème, Foyer que la Patrie offre à son chef suprême, Et qui jamais ne fut plus noblement peuplé. (1876)
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Le Bois de la Roche. À mon ami, M. le sénateur Forget.
Voici le flot jaseur ; le castel est tout proche, Encadré de jardins, de bosquets, de maquis ; Un grand peintre en ferait un ravissant croquis : Cet asile enchanté, c’est le Bois de la Roche.
Au seuil où nous attend l’accueil le plus exquis, Un groupe radieux sourit à notre approche ; On sent comme un fumet de faisans à la broche : Sommes-nous au manoir d’un duc ou d’un marquis ?
Nenni ! c’est mieux : ici, vous êtes chez un homme Que vénère le pauvre et que le riche nomme D’un nom fier que jamais nul souffle n’a terni.
Un sage ! sous son toit tout charme et tout repose ; C’est la simple amitié qui vous reçoit sans pose Près d’un heureux foyer que le ciel a béni. (1902)
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Montebello
Pittoresque manoir, retraite hospitalière Où Papineau vaincu coula ses derniers jours, J’aime à revoir tes murs, ta terrasse, tes tours Secouant
au soleil leur panache de lierre.
Qui suit de tes sentiers la courbe irrégulière, En s’égarant sous bois, s’imagine toujours Voir, dans le calme ombreux de leurs secrets détours, Glisser du grand tribun l’image familière.
Car il vit tout entier ici ― dans chaque objet ; Il aimait ce fauteuil, cet arbre l’ombrageait ; Tout nous parle de lui, tout garde sa mémoire ;
Et, pour suprême attrait, sur ce seuil enchanté, Le cœur tout grand ouvert, la Grâce et la Beauté Ajoutent leur prestige aux souvenirs de gloire. (1885)
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Longefont. Château de Prosper Blanchemain.
Ce fut, dit-on, jadis un paisible couvent Coquettement caché sur les bords où la Creuse Avec un bruit d’écluse, en serpentant se creuse Un lit sonore et frais sous le saule mouvant.
Des grands arbres perçant la voûte ténébreuse, Sa tour jumelle luit sous le soleil levant… Je ne l’ai jamais vu, mais en rêve souvent J’ai suivi les détours de son allée ombreuse.
Près du parterre en fleurs, un homme au front serein, Où le génie a mis son cachet souverain, Contemple avec amour l’ange de sa famille ;
Son fils est là, tout près, qui se penche à demi Sur trois gais chérubins jouant sous la charmille…
Je n’en connais aucun, mais je suis leur ami. (1878)
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Gill’mont. À Mme R. Forget.
Cette villa qui brille au soleil, et dessine Sur le fond vert des bois ses paradis rêvés, Cette villa qui tient les regards captivés Vous fait bien des jaloux, ma charmante cousine.
Pour orner ce palais féerique, vous avez, Nous a-t-on dit, au fond de la forêt voisine, Précieux talismans par hasard retrouvés, Dérobé les secrets de quelque Mélusine.
On prétend, à l’appui, qu’autour du gai manoir, Une baguette en main, sitôt que vient le soir, Une femme apparaît de longs voiles coiffée ;
Mais, moi qui vous connais, je sais, même de loin, Que pour charmer ainsi vous n’avez eu besoin Du secours de personne, et que c’est vous, la fée ! (1902)
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Castel-Biray. Villa de M. Paul Blanchemain.
C’est un frais manoir aux formes exquises Dont le toit domine un flot de bosquets, Un joli castel aux abords coquets Qui feraient envie à bien des marquises.
Le bonheur, ami des abris discrets Si précieux toujours aux âmes éprises, Sait ménager là de douces surprises, Qui disent au cœur de charmants secrets.
Voyageur, ici reposez votre aile. En apercevant la blanche tourelle, Lorsque le soir tombe ou que le jour point,
Le passant, charmé, s’arrête à mi-côte, Et se dit tout bas qu’on la fit si haute Pour que l’amitié la vît de plus loin. (1880)
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Le Platon
Sa double vérandah couronne un monticule, Que la montagne porte à son flanc adossé ; On l’aperçoit du large, à mi-côte exhaussé, Au pied du rocher sombre où sa masse s’accule.
C’est un château qui n’a ni herse ni fossé ; Une simple charmille autour de lui circule ; Mais quand le tout se dore aux feux du crépuscule, C’est un tableau superbe et largement brossé.
De grands arbres touffus pleins de lumière et d’ombre, Rejoignant les arceaux de leurs rameaux sans nombre, Font à la villa blanche un dais aérien.
La porte ouverte anime encor le paysage : Entrons ! c’est le foyer hospitalier d’un sage, D’un aimable convive, et d’un grand citoyen. (1876)
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AMITIÉS
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À Pamphile Le May
Ami, sur le flot noir ou la vague opaline, Naïfs fervents du Rêve ou jouets du Destin, Bien longtemps nous avons vers un port incertain Ouvert la même voile à la brise féline.
Comme il est loin déjà notre premier matin ! Voici qu’à l’horizon notre soleil décline ; Et, voyageurs lassés, du haut de la colline, Nous tournons nos regards vers le passé lointain.
Là, calme radieux, ailleurs bourrasque sombre ! Chimère qui sourit, espoir trompeur qui sombre, Joie ou peine, chacun réclamait sa moitié.
Et, que le vent fût doux, ou battît notre toile, Jamais ne s’obscurcit pour nous la double étoile Du saint amour de l’Art et de notre amitié. (1904)
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Amitié. À Mlle N***
Je connais un petit ange Lequel n’a jamais mouillé Sa blanche robe à la fange Dont notre monde est souillé.
C’est lui qui donne le change Au pauvre cœur dépouillé Que l’amour, vautour étrange, D’un bec cruel a fouillé.
Cet ange, qui vous ressemble, Sous son aile nous rassemble : C’est la divine Amitié.
Son regard est doux et calme ; Il m’offre sa chaste palme… En voulez-vous la moitié ? (1876)
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À M. Louis Herbette
C’est Paris, saluons la grande capitale Où tout ce qu’on rêva se trouve réuni ; Où merveille partout sur merveille s’étale, Antique Eden par l’art sans cesse rajeuni.
Éloignons-nous un peu de la ville centrale ; Et sur ce seuil discret, élégant et béni, Laissons nos cœurs émus battre la générale : Nous sommes au dix sept, boulevard Fortuny.
Ici le froment pur ne connaît pas l’ivraie : Sous ce toit, c’est la France, et c’est la France vraie ! C’est la vertu civique à trente-six carats !
On y retrouve à fond nos fraternels usages, Des cœurs tout grands ouverts et de charmants visages… Canadiens, entrez tous : l’Oncle vous tend les bras. (1902)
Fréchette - Poésies choisies, II, 1908.djvu/285
À Lisette. Enfant d’Alphonse Lusignan.
Lisette, tu n’es plus le bébé d’autrefois, Le bébé frétillant, beau lutin frais et rose, Agaçant diablotin dont le rire et la voix Ont souvent déridé mon front grave ou morose.
Tout est plus sérieux dans ton air, dans ta pose ; Avant de t’embrasser, lorsque je te revois, Il faut qu’en mon esprit je groupe et recompose Mes souvenirs lointains qui s’égarent parfois.
Avouons-le tout court, tu deviens grande fille. Cela te fait sourire, et ton œil pétille, Moqueur, semble répondre : « Un beau malheur vraiment ! »
C’est vrai, pardonne-moi ; nous autres, pauvres hommes, Nous oublions toujours, grands enfants que nous sommes, Que ce qui vieillit l’un fait l’autre plus charmant. (1885)
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The end
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