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Le Troisième Sexe ; LES HOMOSEXUELS de Berlin, par le Docteur MAGNUS HIRSCHFELD. Paris1908, 1 in-18 jésus, 105pages, prix 2 fr.
Librairie JULES ROUSSET, 1, Rue Casimir-Delavigne et 12, Rue Monsieur-le-Prince, Paris(VI).
On se rappelle encore la magistrale déposition du Hirschfeld au Tribunal de Berlin, le 24Octobre1907, dans le procès intenté à par Comte de Moltke, où il a fait l’apologie énergique des homosexuels qui ont compté dans leur sein les Jules César, Michel-Ange, Shakespeare, Frédéric le Grand et tant d’autres hommes illustres.
01
LE TROISIÈME SEXE
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LES HOMOSEXUELS DE BERLIN
Lorsque pour la collection de documents qu’il édite sur la capitale, , m’invita à préparer un travail sur l’homosexualisme à Berlin, je ne crus pas devoir me soustraire à cette tâche.
Jusqu’ici, ce n’est que dans les organes spéciaux et tout particulièrement dans les Annales consacrées à l’étude des nuances si diverses de la sexualité que j’ai publié mes travaux.
Pourtant, je m’en rends parfaitement compte et je dois le déclarer ici, l’examen d’un sujet qui touche si directement aux intérêts vitaux de la famille, à tous les degrés de l’échelle sociale, ne peut pas, ne doit pas rester toujours limité au cercle restreint des spécialistes, mes confrères, et demeurer dans le domaine des discussions académiques.
Ceci admis, il est clair que l’exposition populaire, quoique scientifique, d’une question aussi délicate doit être réservée à ceux qui, de par les investigations et les expériences d’un caractère scientifique auxquelles ils se sont livrés, et de par les observations directes qu’il leur a été donné de faire, ont acquis qualité et compétence pour avoir et exprimer une opinion.
Ce qu’on trouvera dans ces pages, c’est donc un reflet fidèle et aussi complet qu’il est possible, de ce qu’est, à Berlin, le troisième sexe. J’adopte cette dénomination usuelle, bien qu’il y ait des réserves à faire sur sa rigoureuse exactitude.
J’ai voulu m’en tenir à la représentation de la réalité nue, sans l’idéaliser, mais aussi sans l’avilir ; tout en évitant, comme superflue, la désignation trop précise des localités, je n’ai jamais négligé de m’appuyer sur des faits, les uns, pour la plupart, observés directement par moi, les autres dus à l’obligeance d’hommes dignes de foi ; je remplis un devoir agréable en les remerciant ici de la confiance qu’ils ont bien voulu m’accorder.
Bien des hommes vont voir s’ouvrir ici, derrière le monde qu’ils connaissent, les horizons d’un monde nouveau, monde dont l’étendue insoupçonnée et les usages spéciaux les rempliront d’étonnement…
J’en viens à la crainte souvent exprimée, que des écrits populaires sur un pareil sujet ne contribuent qu’à propager les mœurs homosexuelles.
Ce danger n’existe pas : trop grands sont les avantages de l’amour sexuel normal, — et, pour n’en citer qu’un seul, les joies de la vie de famille qui exercent sur tout cœur d’homme un attrait si puissant. Trop grandes aussi sont les misères qui résultent des tendances homosexuelles. — S’il est vraiment possible de modifier nos penchants, ce revirement se produirait plutôt au détriment de l’homosexualité que de la normosexualité.
Mais en fait, la spéculation scientifique confirmée par l’expérience intime de personnes d’une rare valeur, nous enseigne qu’un revirement de ce genre n’est pas possible, car rien ne s’adapte si adéquatement, si fortement, si nécessairement au caractère et à l’être même d’un homme, que la direction que prend, pour la plus complète expansion de ce que son individualité a de propre et d’original, son sentiment de l’amour et son instinct sexuel.
Les pratiques des homosexuels sont elles justiciables des concepts de faute et de crime, et dans quelles limites ? Leur répression pénale est elle opportune ou nécessaire, et dans quelles limites ? Enfin, et surtout dans quelles limites est-elle possible ? Autant de questions qu’il appartiendra à chaque lecteur de résoudre pour son compte, lorsqu’il aura terminé la lecture de ce simple exposé des faits.
Charlottenbourg, 1 décembre 1904.
02
Quiconque veut saisir le spectacle géant d’une capitale comme Berlin, quiconque, méprisant l’observation superficielle, veut aller au fond des choses, ne saurait négliger la trame discrète d’homosexualité qui altère par son action spécifique chacune des nuances du tableau et qui influe si essentiellement sur la physionomie même de l’ensemble.
Il est, nous l’avons vu, assez peu vraisemblable qu’il naisse à Berlin plus d’homosexuels que dans telle petite ville ou dans telle région rurale ; mais c’est une supposition fort défendable que ceux qui se trouvent différer de la majorité sous une forme si peu enviable, se portent, consciemment ou inconsciemment en des lieux où, dans la foule ondoyante et diverse, il leur est possible de vivre plus obscurs et, par conséquent, plus tranquilles. Le côté original et singulièrement séducteur de ce désert d’hommes qu’est une grande ville, c’est précisément que l’individu y échappe au contrôle de l’entourage, mieux que dans quelque coin de pro- vince où tout, sens et esprit, se rétrécit, aux limites d’un étroit horizon… Là, on peut savoir, — et on sait consciencieusement — quand, où, avec qui le prochain a mangé ou bu, a été à la promenade ou au lit… tandis qu’ici, les gens qui habitent sur la rue ne savent pas même, bien souvent, qui loge sur la cour, et, à plus forte raison, ce que font les locataires ; il y a à Berlin des maisons qui hébergent des centaines de familles et des milliers d’individus.
Mais, ce qui, dans une capitale, échappe au profane, l’œil exercé du connaisseur le saisit d’autant plus aisément, qu’en l’absence de toute contrainte, chacun s’y étale, au naturel.
Et c’est ainsi que celui qui sait remarque bien vite dans les rues et les lieux publics de Berlin, outre les hommes et les femmes, au sens reçu du terme, des personnages parfois qui par leurs manières, souvent même par leur mise, se différencient au point, qu’entre le sexe masculin et le sexe féminin, il a fallu créer un vocable spécial pour le troisième sexe.
Cette expression, — déjà en usage dans l’antique Rome — ne me paraît pas précisément heureuse, mais, en tout cas, meilleure que le terme, d’ores et déjà si employé d’homosexuel (similisexuel), car ce dernier peut fortifier la conception fort répandue d’après laquelle, quand plusieurs homosexuels se trouvent réunis quelque part, des actes sexuels doivent se produire ou tout au moins être en projet, ce que les faits ne confirment en aucune manière.
Ainsi, lorsqu’au cours de nos esquisses, il sera question d’homosexuels, il n’y aura pas lieu de supposer des pratiques sexuelles de quelque ordre que ce soit. Quand, même, il s’en produit, elles échappent à l’observation, non seulement à cause des pénalités qu’elles entraînent, mais, avant tout, par suite d’un sentiment de pudeur, de convenance, de moralité tout aussi inné chez les homosexuels que chez les normosexuels : en aucun cas elles ne constituent l’essentiel ; bien plus, elles font souvent complètement défaut. L’essentiel, ce n’est pas tel acte, c’est la nature même de l’uranien — nous conservons ce nom, après Ulrichs, à ceux qui ont la manière homosexuelle d’éprouver des sentiments — ; l’essentiel est son attitude vis-à-vis du sexe masculin et du sexe féminin, ce sont les sympathies et antipathies qui découlent de sa constitution naturelle. Mais, pour celui-là même qui connaît de nombreuses particularités typiques spécifiquement propres aux uraniens, bien des cas restent impénétrables, soit que, ce qui n’est pas rare, les indices effectivement saisissables fassent défaut, soit parce que les homosexuels jouent, avec une rare adresse, leur comédie de la vie, qui le plus souvent pour eux n’est qu’une tragédie de la vie — en calquant toutes leurs habitudes sur celles des normaux et en apprenant l’art de dissimuler sagement leurs penchants.
Pour la plupart, ils attachent une extrême importance à « ne pas se faire remarquer ». J’en connais même à Berlin qui ne pratiquent nullement la continence, et qui des années et des années, voire même leur vie durant, ont su donner le change à leur entourage. Il n’est pas rare, en particulier, aux heures où l’on cause entre camarades d’amoureux exploits de les voir, à l’instar de maint traducteur des anciens, déguiser en femme une personnalité masculine.
Les conditions topographiques de Berlin ne sont point sans favoriser pareilles métamorphoses. Tel qui habite le quartier Est et y a ses relations d’affaires ou de famille, peut avoir rendez-vous des années dans le quartier Sud avec son ami sans qu’âme qui vive dans son voisinage puisse soupçonner quoi que ce soit. Il y a maint Berlinois de l’Ouest qui n’a jamais vu le Wedding et maint indigène de Kreuzberg qui n’a jamais poussé jusqu’à Scheunenviertel. J’ai été longtemps en rapport avec une vieille Berlinoise, veuve d’un musicien ; elle avait un fils unique qui ne voulait rien faire de bon, qui commença de bonne heure l’école buissonnière, qui s’absentait et vagabondait des jours entiers. Ses parents étaient toujours à sa recherche. Finalement, lorsqu’il eut vingt et un ans, ils perdirent patience et le laissèrent courir. Vingt-six ans durant, sa mère resta sans nouvelles ; elle avait plus de soixante-dix ans et son mari était mort depuis longtemps, lorsqu’elle vit arriver chez elle un homme d’une cinquantaine d’années, vieux avant l’âge, la barbe en broussaille ; — un vrai cheval de retour des tribunaux de basse police « pourri jusqu’aux moelles par l’alcool ». Il venait demander « si le père n’avait pas laissé par hasard, quelques vieilles frusques ». La chose extraordinaire, c’est que, sans être jamais sortis de Berlin, ni l’un ni l’autre, la mère et le fils ne s’étaient jamais rencontrés…
On aurait peine à croire, combien, dans la capitale de l’Empire, l’une, certes, des mieux organisées au point de vue de la surveillance policière, il y a des personnes qui vivent parfaitement ignorées de l’autorité compétente. C’est avec une véritable stupéfaction que j’ai constaté combien d’étrangers expulsés considèrent, avec raison, notre bonne ville comme le plus sûr et le plus discret des refuges, et, mieux encore, combien de personnes recherchées par la police, séjournent parmi nous des mois et des années sans être inquiétées ; — non seulement dans les quartiers excentriques, mais jusque dans le centre des affaires et des plaisirs où l’on a le moins l’idée de les rechercher.
Avez-vous jamais visité le bureau361, à la Préfecture de police de l’Alexanderplatz. Dans cette ville si riche en spectacles impressifs c’est un des coins les plus curieux. Dominant les toits de la capitale, au bout d’une enfilade de chambres, se trouve un local dans lequel restent entassés dix millions de feuilles classées par ordre alphabétique. Chaque feuille, c’est une vie d’homme.
Ici, les vivants dorment dans les cartons bleus, les morts reposent dans les cartons blancs.
Un nom, un lieu et un jour de naissance… Qui- conque depuis l’an de grâce 1835 loua dans la ville un appartement ou une chambre a là sa place. Toutes les déclarations d’élection de domicile et de changement de domicile y restent consignées ; telle feuille relate trente déménagements, telle autre aucun… Il y a là des gens dont la carrière commença au fond d’une cave du quartier Est et vint se terminer dans la gloire du Thiergarten ; d’autres du bel appartement du premier sont remontés au quatrième, sur la cour. C’est à ce bureau qu’on renvoie tous ceux qui cherchent quelqu’un à Berlin.
De huit heures du matin à sept heures du soir des centaines et des centaines de personnes — par an des milliers, montent ce long escalier de fer. Chaque renseignement coûte 25pfennigs. Il ne vient pas seulement des gens qui courent après leur argent, de ces êtres pour qui un homme ne prend quelque valeur qu’au prorata de ce qu’il leur doit, non, plus d’un grimpe là-haut qui, retour de l’étranger, cherche s’il a encore quelque parent, quelque camarade d’enfance… Les premières années on s’écrit, puis on laisse dormir la correspondance et maintenant voilà l’émigré, étranger dans sa propre patrie, à la recherche de son vieux chez lui. Le cœur gros il écrit le nom et le dernier domicile connu de sa mère sur l’imprimé : depuis longtemps elle est morte… Il demande ses frères, ses sœurs, ses amis : tous, tous disparus, et le malheureux, désormais, seul dans la vie, descend accablé l’étroit escalier.
Combien sont venus aux renseignements vainement ici, parents, cherchant leur fils perdu, sœurs demandant leur frère, filles à la poursuite du père de l’enfant dont l’avenir repose dans leur sein. « Pas inscrit. Parti sans laisser d’adresse. Parti pour l’étranger. — Décédé », prononce, impassible, l’employé quand, après une demi-heure, il revient, appelle ceux qui attendent qui silencieux, sérieux, anéantis, s’en vont bien rarement réconfortés pour plonger à nouveau dans cette mer de maisons, dans cette mer d’hommes qu’est le puissant Berlin.
La facilité qu’il y a à passer inaperçu dans une ville de deux millions et demi d’habitants, ne favorise pas peu ce dédoublement de la personnalité si fréquent en matière sexuelle. L’homme d’une profession et l’homme d’un sexe, l’homme de jour et l’homme de nuit sont souvent deux personnalités foncièrement différentes en un seul et même corps, l’une fière de son honorabilité, considérable et scrupuleuse, l’autre en tous points contraire. Cela n’est pas moins vrai des homosexuels que des normosexuels. J’ai connu un uranien avocat qui, le soir, en quittant son bureau ou une société de son monde dans le quartier de Postdam, allait rejoindre dans le sud de Frederichstadt un « caboulot » dans lequel il passait la moitié des nuits à jouer, à boire et à faire tapage avec Chien-Fou et autres apaches berlinois. La brutale nature de ces criminels semblait exercer sur lui un attrait invincible. Un autre, un ancien officier, d’une des meilleures familles du pays, allait encore plus loin. Deux ou trois fois par semaine, il échangeait le soir, le frac pour une vieille défroque, le tube pour une sale casquette, le haut faux-col pour un foulard aux teintes criardes et allait traîner des heures entières dans les distilleries du quartier des Granges, dont les habitués le tenaient pour un des leurs. À quatre heures du matin on le trouvait dans un cabaret de « sans travail » très achalandé tout près de la gare de Friedrichstrasse, dont il était le client assidu. Il déjeunait pour 10 avec les plus misérables vagabonds, pour se réveiller après quelques heures de sommeil dans la peau d’un irréprochable gentleman.
Il me souvient aussi d’une homosexuelle, qui, dans une double vie tout à fait analogue, visitait souvent, en cuisinière, les salles de danse fréquentées par les gens de maison, au milieu desquels elle se trouvait extraordinairement à son aise.
Ce partage, où, si l’on préfère, ce redoublement de la personnalité est particulièrement intéressant dans les cas où elle se complique d’une division du personnage en deux sexes.
Je possède la photographie d’un homme en élégante toilette de dame qui, des années, joua son rôle parmi les femmes du demi-monde parisien, jusqu’à ce qu’un hasard mit en lumière qu’elle était en réalité un homme, et, chose plus singulière, pas du tout un homme homosexuel. À Berlin même, on cite plusieurs arrestations d’hommes qui se livraient à la prostitution féminine. Je connais plus d’une femme à Berlin qui, chez elle, vit complètement comme un homme. Une des premières que j’eus l’occasion de voir attira mon attention durant une fête à la Philharmonie par sa voix profonde et ses gestes masculins. Je fis sa connaissance, et sollicitai la permission de lui rendre visite. Lorsque, l’après-midi du dimanche suivant, au crépuscule, je sonnai à sa porte, un jeune homme vint m’ouvrir. Un chien sautait autour de lui ; une cigarette fumait entre ses doigts. À ma question : « est-elle chez elle ? voudriez-vous lui passer ma carte, je vous prie. » « Avancez un peu, répondit en riant le jeune homme, c’est moi-même. » Je pus constater que, dans son intérieur, cette jeune fille vivait absolument comme un homme. C’était une brave personne, qui, ayant pris la vie courageusement, déclina maint parti avantageux, parce que, disait-elle, elle s’en serait voulu d’induire un homme en erreur.
La division de la personnalité peut s’accentuer au point que l’homme de jour s’indigne sincèrement de la manière de vivre de son alter ego nocturne, et tonne contre lui. Ce n’est point toujours par pure hypocrisie que quelqu’un qui s’est exprimé sans ménagement sur l’homosexualité se trouve un beau jour avoir maille à partir avec le paragraphe175 du Code criminel.
Si, du reste, même à Berlin, malgré la facilité et la sécurité relative des rapports sexuels, tant d’uraniens vivent dans la continence — comme c’est souvent le cas sans aucun doute — cela arrive moins par peur que par une disposition morale qui leur ordonne l’abstinence et la leur rend possible. Beaucoup de ces homosexuels vivent leurs années de jeunesse dans le plus complet isolement ; beaucoup, par un intense travail cérébral, réduisent au silence leur penchant sexuel ; quelques-uns passent pour des originaux, des lunatiques, des…, d’autres déploient au grand jour la manie de collectionner, qu’il n’est pas rare de voir se porter sur des objets en rapport plus ou moins étroit avec leur penchant ; à ma connaissance un prince résidant à Berlin et uranien, rassemblait avec une vraie passion tout ce qui représente des soldats de tous les temps et de tous les pays. D’autres aussi cherchent et trouvent un dérivatif et un apaisement de leur penchant sexuel dans la fréquentation des endroits, bains, gymnases, locaux sportifs, où ils ont l’occasion de jouir de la vue des formes qui leur sont sympathiques ou bien encore ils pénètrent pour le même motif dans des « sociétés ». En particulier, dans les Unions de Berlin réservées à un seul sexe, comme les sociétés de gymnastique et les Unions chrétiennes de jeunes gens, aussi bien que les clubs et unions de femmes. Depuis l’Union des domestiques jus- qu’à l’Union pour le droit de suffrage — les membres uraniens ne sont pas rares — quand ce n’est pas l’élément uranien qui constitue la force agissante de l’union… Souvent les intéressés, nullement ou obscurément conscients de leur nature d’uraniens, voient leur attention attirée sur ce point par un tiers qui plutôt pour plaisanter que sérieusement, fait des remarques de ce genre : « Tu te conduis en frère bien affectueux. »
Depuis quelque temps déjà, un membre d’une union spirite cherchait à me voir, pour s’assurer s’il était homosexuel ; un camarade de son union lui avait dit à la suite d’une dispute : « Tais-toi, hermaphrodite ! » Ce jeune homme fortement féminin et visiblement hyper-nerveux me raconta que dans la vie ordinaire il n’éprouvait d’impulsions sexuelles ni vers les femmes, ni vers les hommes ; c’était seulement quand il tombait en trance, ce qui lui arrivait facilement qu’il s’identifiait à une Indienne et éprouvait comme tel un violent amour pour un de ses camarades d’Union.
Quoique les uraniens sachent en général fort bien se tenir dans leurs Unions, il éclate, çà et là des scandales, surtout quand, sous l’influence d’un léger excès alcoolique, se relâchent les freins qu’habituellement ils savent mettre à leur vraie nature. J’en vais donner un exemple suggestif sous plus d’un rapport.
Il y a quelque dix ans, un missionnaire organisait, dans un but religieux ?… de grandes réunions et des fêtes, qui jouissaient d’une vogue extraordinaire. « La nature séduisante, aimable de cet homme attirait comme un aimant. » C’était un personnage d’extérieur agréable, sérieux, fort bien doué, et excellent orateur. « Il n’avait qu’à demander, et les dons pleuvaient ; partout il avait l’influence ; partout on l’aimait et on l’adorait — surtout les On ne trouvait pas de paroles pour exprimer la bonté de son cœur ; lui-même racontait souvent dans les réunions comment il allait répandre souvent et avec zèle des consolations dans les prisons, comment les jeunes gens qu’il avait dans les établissements de charité ?… sans aucune ressource, il les ramenait chez lui pour les héberger.
Il avait, en outre, un caractère des plus enjoués. En le voyant dans les excursions estivales de l’Union organiser des jeux avec ses élèves, comme un enfant joyeux à l’excès, on se réjouissait, sans arrière-pensée, de la gaieté, de ce champion du Seigneur, — gaieté qui, au fond, n’était qu’une hypocrisie. Mais, un jour, un trouble profond, une véhémente indignation agitèrent la pieuse Union. M.W… s’était fait empoigner pour manœuvres immorales sur de jeunes hommes. Au cours du procès, douze jeunes gens avouèrent queW… s’était livré sur eux à des attouchements déshonnêtes, qu’il s’était livré à ces pratiques jusque derrière la chaire, à l’orgue et dans la sacristie et chaque fois avait prié ensuite avec eux. Il fut condamné à une peine d’emprisonnement sévère.
C’est à un fort honorable monsieur, faisant partie de la même union, que je suis redevable de la communication de ces faits. « Je n’aurais jamais imaginé, m’écrit-il, que cet honoré Monsieur, pût tomber si raide de son piédestal. Les sentiments cachés que je réprimais dans de durs combats, les sentiments pour l’écrasement desquels je m’étais affilié à cette pieuse société, étaient partagés par son directeur ! Lorsque la tragédie, que je vous esquisse, arriva, je pensai avec humiliation « Seigneur, aie pitié de moi, pauvre pécheur » et, avec bien d’autres, je me suis détaché de cette Union, si profondément déconsidérée. »
Fréquemment il arrive qu’un homosexuel pla- tonique se voue non à une Union, mais plutôt à une personne unique, en laquelle il a trouvé la satisfaction de ses goûts. Combien de ces hommes ne laissent pas leur protégé achever son éducation, étudier, mais l’emmènent en voyage avec eux, lui font des rentes, l’adoptent, le couchent sur leur testament, se remuent pour lui avec un zèle intense, sans que cela aille jusqu’à un baiser, oui, sans qu’ils aient eux-mêmes, le soupçon des fondements sexuels de leur propre inclination. Et cependant ils n’attendent pas moins jalousement, ils ne lisent pas moins passionnément les lettres de l’aimé, qu’un fiancé celles de sa fiancée. Et il est encore plus rare que celui qui bénéficie de rapports de ce genre, y clair dans la vraie nature de son « paternel » ami. Lui et sa famille ils ont la bouche pleine de louanges sur « l’excellent cœur » de leur meilleur ami.
Tout cela n’empêche pas le jeune homme d’invectiver bravement les homosexuels, sans qu’il se doute combien par là il blesse celui qu’il ne devrait jamais blâmer.
Je citerai ici des vers adressés par un monsieur berlinois à son ami. Ils feront toucher du doigt, combien il est difficile de fixer pour ces senti- ments qui peuvent différer par leur forme, par leur force, mais non par leur essence, les bornes indécises et toujours mobiles qui séparent les manifestations spirituelles, morales, de celles d’un ordre matériel. Écoutez :
Dans ses yeux profonds, dans ses yeux fidèles plonger mes yeux, Tout près de lui penchés à la fenêtre, Joue contre joue Sans un mot, bien fort, longtemps longtemps En faut-il plus pour se sentir heureux.
Sa main doucement caressée par ma main Sentir errer sur moi le souffle de ses lèvres Reposer ma tête sur son cœur chaud Plier ma bouche aux courbes de sa bouche Oui c’est assez pour être heureux.
Le contempler s’il rit, s’il se meut joyeux Ou bien suivre ses gestes sérieux, profonds Et comprendre enfin qu’en tout, quoi qu’il fasse Il reste immuable en force en beauté… N’est-ce point pourtant être heureux !
Vues, goûts, soucis, tout mettre en commun, Me bercer à la musique de sa voix, User ma vie à faire sa vie plus belle. S’il souffre, lui rester fidèle C’est pourtant être heureux
Savoir lui dire qu’il est mon tout, mon bien suprême, Savoir de lui qu’il ne se sent rien de plus proche. Lui faire sentir combien, combien je l’aime, Sentir que pour toujours il me veut pour amie Oui c’est assez pour être heureux
Ô puissé-je ne jamais entrevoir S’il en est ailleurs des bonheurs plus hauts Que ceux dont fut comblé mon cœur Qu’on nous laisse en paix, mais pour toujours Cela suffit pour être heureux tous deux.
Ihm in die tiefen, treuen Augen sehen, Mit ihm vereint an meinem Fenster stehen, Zu lehnen mein Gesicht an seine Wange, Ganz still, recht fest und lange, lange Ist das nicht Glück genug —
Ihm sanft die Hânde zu berühren, Den Atem seiner Brust zu spüren. Mit meinem Haupt an seinem Herzen liegen Und meinen Mund an seine Lippen schmiegen, Das ist doch Glück genug
Zu schauen, wenn er lacht und froh sich regt, Zu merken, wenn er ernst und tief bewegt,
Zu sehen, wie in allem, was er treibt Er stets sich gleich an Kraft und Schönheit bleibt, Ist das nicht Glück genug —
Die Ansicht mit ihm auszutauschen, Dem Wohllaut seiner Stimme lauschen, Sein Leben schœner zu gestalten. Wenn Leid ihn qualt, treu zu ihm halten, Das ist doch Glück genug —
Ihm sagen können, dass er mir das Hôchste, ihm vernehmen, dass ich ihm der Nächste, Ihm schildern dürfen, wie sehr ich ihn liebe, Den zu hören, dass sein Freund ich bliebe, Das ist doch Glück genug —
O, wenn ich es doch nie erlebte, Dass ich noch mehr an Glück erstrebte, Als mir so reichlich ist beschieden, Dann hätten er und ich den Frieden Und Glück genug.
Voici encore une relation détaillée d’un uranien chaste sur le premier éveil de son amour. Elle émane d’un étudiant personnellement connu de moi, qui ne s’est encore jamais comporté sexuellement. Elle confirme l’opinion que le penchant homo-sexuel se distingue, il est vrai, en direction et signification, mais non dans son développement naturel, de l’amour normosexuel.
J’ai grandi à Berlin, dans cette « Babylone perdue » j’ai suivi avec beaucoup de camarades de mon âge une école publique, j’ai été aussi dans une pension, où certes les mœurs n’étaient pas très sévères et j’ai néanmoins, sous le rapport sexuel, conservé remarquablement longtemps l’innocence d’un enfant. Jamais je n’ai comme d’autres garçons, trouvé du plaisir à bavarder et à me creuser la tête pour savoir « d’où viennent les enfants ». J’avais même une honte tout à fait remarquable, dont les causes restent encore mystérieuses pour moi, à entendre parler de ces choses. Aussi, à quinze ans, je passais aux yeux de mes camarades, et à juste titre, pour « innocent ». Ce n’est pas précisément que je crusse encore, précisément, à la cigogne, mais je n’avais aucun soupçon de ce qui caractérise la différence des sexes et de rapports sexuels quelconques. Naturellement, je ne comprenais rien non plus aux plaisanteries classiques qui se faisaient sur ce thème, ce qui contribua à étendre ma réputation d’« innocence ».
J’avais, à cette époque dix-sept ans, et j’ai ressenti un sentiment étrange à l’égard d’un de mes compagnons d’étude qui était le premier de la classe ; je n’étais pas lié avec lui autant que je l’étais avec certains autres camarades et pourtant, j’éprouvais une joie toute particulière lorsque je pouvais lui parler, déambuler dans sa société sous le préau et surtout me trouver assis en classe à ses côtés. Cette occasion, à mon grand désespoir, ne se présentait que rarement ; presque toujours j’étais le troisième en composition et un autre que moi occupait la place que j’enviais. Je fus donc obligé de me contenter de le regarder, ce que je faisais le plus souvent possible, tout en prenant mes précautions, afin qu’il ne s’en pas.
Je m’efforçais surtout de ne laisser soupçonner par qui que ce soit mes sentiments à son égard, sentiments que l’autre ne partageait, du reste, nullement. Je ne savais pas alors et actuellement encore je ne peux pas m’expliquer pourquoi j’avais caché ce sentiment à tout le monde et même à l’objet de mon amour. J’avais probablement la juste intuition de ne pouvoir être compris et, à part cela, je sentais que l’état de mon âme était plutôt nébuleux : il m’eût été, en effet, impossible de percevoir nettement et d’exprimer par des paroles ce que j’éprouvais et pensais. Pourtant je rêvais au bonheur d’être lié avec lui par une amitié solide, de pouvoir rester constamment ensemble, de faire nos devoirs en commun et de n’être jamais contraints de nous séparer. Le soir, étendu sur mon lit, j’imaginais toutes sortes d’accidents qui auraient dû se produire pour rendre notre liaison bien solide : que sa maison brûlât, par exemple, il serait donc sans domicile et je l’inviterais à rester avec moi ; nous partagerions le même lit et je me voyais le pressant sur ma poitrine pour lui témoigner combien je l’aimais.
Ce qu’il convient surtout de remarquer ; c’est que pareilles pensées lorsqu’elles me venaient, m’emplissaient d’un bonheur suprême, et je ne possédais néanmoins aucune espèce d’idée sur les rapprochements sexuels. Mon esprit était absolument pur et nullement perverti par les histoires dégoûtantes et sales qui arrivent trop tôt aux oreilles des enfants confinés dans les villes ; ces choses-là n’agitaient point mon imagination. Pourtant, ces images immorales et luxurieuses pu s’imposer à moi ? Non, il n’y avait pas et il ne pouvait pas y avoir trace d’immoralité dans mes pensées, non plus que dans ces réalités que j’ai moi-même vécues. Aussi bien, tout ce que j’ai ressenti dans le plus profond de mon cœur, tout cela est pour moi la preuve la plus sûre et la plus incontestable que dans l’homosexualité il n’existe aucune trace de ce que l’ignorance et la sottise voudraient lui attribuer. Qu’on considère alors la sexualité, en général, comme une manifestation immorale, qu’on essaie de toucher à l’ordre naturel des choses en traînant dans la boue tout ce qu’il y a de plus sacré, alors seulement on pourra condamner aussi l’amour homosexuel. Je me rends compte maintenant que tout ce qui se passait à cette époque dans mon âme enfantine et ignorante d’elle-même et qu’envahissait pourtant une splendeur inconnue, tout cela ne fut autre chose que le premier éveil de mon cœur. Et, pour cette raison que l’objet de mon premier amour fut un être masculin, cette orientation particulière de la sentimentalité s’est définitivement emparée de moi. Lorsque d’autres hommes, normaux, rencontrent une belle fille dans la rue, involontairement ils tournent la tête, je fais de même pour de beaux adolescents, je les regarde aussi, malgré moi. Si je vais dans le monde, au bal ou ailleurs, il m’arrive d’être frappé inconsciemment par la prestance de quelque jeune inconnu : je constate ensuite que j’ai suivi avec attention tous ses gestes, observé avec quelles femmes il dansait et ainsi de suite.
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The end
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