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Sept heures et demie. — Des messieurs arpentent, de long en large, les trottoirs de la rue du Quatre-Septembre. Ils vérifient l’heure au cadran de la Bourse, et longuement ils font le pied de grue devant une grande porte au-dessus de laquelle flambe en lettres d’or cette inscription : « Robes et manteaux » ; les uns regardent indifféremment en l’air, les autres se plongent le nez dans un journal.
Leur chassé-croisé s’accentue à mesure que l’heure s’écoule ; l’examen des toits est terminé, la lecture du journal est accomplie ; le nez collé contre les vitres d’une montre, interminablement, ils examinent, chez un papetier, des registres verts à coins de cuivre, des menus ou des amours en marmiton, désignent du doigt la série des mets pas encore écrite ; ou bien ils stationnent devant des boutiques de marchands de cheveux et de postiches, pleines de têtes immobiles de femmes, roses des joues, bleues des yeux, rouges des lèvres, ornées de tignaces de toute nuance, canelle, soufre, poivre-et-sel, marron, piquées de fleurs en taffetas, d’épis d’argent ou d’or, coupées au bas du buste, sortant d’une glace comme d’une nappe d’eau, arborant, pour indiquer le prix de leurs chignons, des étiquettes plantées dans la cire du crâne.
Huit heures sonnent ; tous les messieurs se retournent comme un seul homme et, postés près de la grande porte, échangent entre eux des regards inquiets. Rien ne paraît ; puis les ouvrières descendent, deux jeunes filles apparaissent qui filent à droite, deux autres qui filent, à grands pas, à gauche ; enfin tout un tourbillon qui se jette, en piaillant, sur le trottoir, se baisant sur les joues, se dispersant, en tous sens, par couples.
Robes et Manteaux
Sept heures et demie. — Des messieurs arpentent, de long en large, les trottoirs de la rue du Quatre-Septembre. Ils vérifient l’heure au cadran de la Bourse, et longuement ils font le pied de grue devant une grande porte au-dessus de laquelle flambe en lettres d’or cette inscription : « Robes et manteaux » ; les uns regardent indifféremment en l’air, les autres se plongent le nez dans un journal.
Leur chassé-croisé s’accentue à mesure que l’heure s’écoule ; l’examen des toits est terminé, la lecture du journal est accomplie ; le nez collé contre les vitres d’une montre, interminablement, ils examinent, chez un papetier, des registres verts à coins de cuivre, des menus ou des amours en marmiton, désignent du doigt la série des mets pas encore écrite ; ou bien ils stationnent devant des boutiques de marchands de cheveux et de postiches, pleines de têtes immobiles de femmes, roses des joues, bleues des yeux, rouges des lèvres, ornées de tignaces de toute nuance, canelle, soufre, poivre-et-sel, marron, piquées de fleurs en taffetas, d’épis d’argent ou d’or, coupées au bas du buste, sortant d’une glace comme d’une nappe d’eau, arborant, pour indiquer le prix de leurs chignons, des étiquettes plantées dans la cire du crâne.
Huit heures sonnent ; tous les messieurs se retournent comme un seul homme et, postés près de la grande porte, échangent entre eux des regards inquiets. Rien ne paraît ; puis les ouvrières descendent, deux jeunes filles apparaissent qui filent à droite, deux autres qui filent, à grands pas, à gauche ; enfin tout un tourbillon qui se jette, en piaillant, sur le trottoir, se baisant sur les joues, se dispersant, en tous sens, par couples.
Et chacun retrouve sa chacune. Ces gens, que les boutiquières à l’affût derrière leurs vitres désignent de l’ironique sobriquet de « poireaux », s’en vont, accueillis ou rebiffés, jusqu’au lendemain soir où la même attente aura lieu, la même sortie.
L’accablante journée des couturières est enfin achevée. Depuis huit heures du matin, elles ont été enfermées là-haut, dans ces mansardes au-dessus desquelles passent des fils de télégraphe, barrant le ciel de leurs lignes noires. On a gravi six étages ; subi, si l’on a oublié de souhaiter, en entrant, le bonjour, l’éternel : « Tiens, v’là Madeleine qui oublie quelque chose derrière la porte ! » encouru les reproches de la mercière, la terrible moucharde qui marque les heures d’arrivée et de sortie, l’odieuse pionne qui possède, dans de grandes boîtes, toute les nuances des soies, et crie, lorsqu’on va lui demander des fournitures : « Comment ! vous avez déjà tout usé ! Montrez-moi votre bobine ! » puis, chacune à la queue-leu-leu, va s’installer à sa place, devant une grand table à rebord, dans une mansarde tapissée de papier à six sous le rouleau, des fleurs roses grimpant dans des treilles grises, éclairées par des tabatières, réunies par des portes dont les battants manquent, et alors, jusqu’à l’heure du déjeuner, le nez sur l’aiguille, chacune coupe, coud, galonne des portions de manteau et de robe.
Trois catégories d’ouvrières, s’exécrant, comme il convient, les jupières, les corsagières, les confectionneuses ; en bas, au premier, dans les salons, les filles-mannequins qui se promènent sur du parquet luisant dans des robes prêtées. Inutile de décrire le dégoût des trois catégories pour les mannequins ; il n’a d’égal que celui ressenti par les mannequins pour elles.
Alors, les conversations commencent, dans l’atelier ; les hommes sont sur le tapis — les apostrophes se croisent. Malheur à celles dont le ventre pousse ! ou celles qui ont découché ! « Tiens, une telle, tu as un col sale et c’est jeudi ; tu n’es donc pas rentrée hier chez toi ? Du reste, vrai, tu peux te regarder, tu en as, des yeux ! » Mais plus encore que les hommes, plus encore que les accidents dont ils sont cause, ce sont les rêves qui entretiennent régulièrement la conversation de ces dames.
Tous les matins, à la même heure, ces mots s’échangent :
— Bonjour, ma chérie. Tu as bien dormi ?
— Oh oui, ma chère, j’ai rêvé de toute sorte de choses ; je te raconterai cela pendant le déjeuner. Oh ! tu verras, ma chère. »
Et quand l’heure est venue, à onze heures pour les unes, à midi pour les autres, tout en croquant les radis que l’on se cotise pour acheter, les rêves défilent, expliqués par certaines ouvrières qui possèdent comme pas une la clef des songes, tandis que toutes se repaissent de crudités, d’artichauts à la poivrade, de fromage blanc à la ciboulette, de pommes vertes et, en fait de nourritures plus substantielles, de clovisses, de moules, de côtelettes, le tout apporté du dehors dans de grands paniers et chauffé, dans une pièce spéciale, commune à toutes les séries d’ouvrières, au sixième, sur des à gaz dont on se dispute les trous, retenus à l’avance pourtant, par de pâles mioches, savantes comme chaussons, les apprenties de chaque atelier.
Et puis l’on redescend. Les unes s’échappent pour aller fumer, comme des collégiens, des cigarettes dans les cabinets ; les autres se caressent ou se pincent ; le tabac à priser, dont toutes les ouvrières de ces maisons, jeunes ou vieilles, font usage, est tiré, en un cornet d’un sou, des poches ; on le pose pour le faire sécher sous un fer chaud, et les prises se succèdent, tandis que les bras et les langues marchent sans arrêter jusqu’au soir. « V’là l’heure ! » et d’atelier en atelier ce cri retentit, se répercute ! — Chacune des fillettes se lisse les cheveux avec un peu de salive, se regarde dans le petit miroir acheté à la boutique à treize, épluche les bouts de fil nichés sur sa robe, se pomponne les joues avec une houpette enfermée dans un bout de journal, se fait les cils avec une épingle à cheveux passée à la flamme d’une allumette, et les plus délurées prennent un petit air modeste, remuant doucement les hanches, jouant à la tata, baissant pudiquement les yeux sur leur bout de nez rose, et la descente s’accomplit dans la rue, où les messieurs attendent.
Et c’est là ! dans cette rue du Quatre-Septembre sans histoire, toute neuve, l’un des côtés animés et joyeux, mettant un adorable coin du féminin populacier dans la lourde opulence d’un faubourg tout remué par les coups de Bourse. Cette rue a un aspect bien à elle, une senteur particulière. Partout s’étalent, à perte de vue, d’énormes lettres d’or, de gigantesques réclames luisantes dans le ciel : « Confection pour dames. — Jupons et tournures. — Dresses et mantles ». Partout ce ne sont que des annonces, courant, s’enroulant le long des façades, rampant au-dessus des portes, s’accrochant aux balustres des terrasses, grimpant jusqu’aux sixièmes étages, jusqu’aux faîtes des toits — et tout cela sent pourtant un luxe indécis, une richesse douteuse ; la faillite est dans l’air — c’est la rue vivant au jour le jour, subordonnée aux engouements de la clientèle spéciale qu’elle possède, la clientèle de toute l’armée des actrices et de filles.
Une Goguette
L’ancienne société chantante, celle qu’on appelait autrefois, à Paris, la goguette, a disparu. Une ou deux existent cependant encore, où des ouvriers s’époumonent à beugler, le soir, pour leur plaisir. C’est dans l’un de ces endroits, devenus, aujourd’hui, de véritables bouges, que je mènerai le lecteur, s’il n’a point l’odorat trop sensible et le tympan trop faible.
Dans le quartier de Montrouge-Plaisance, une triste rue s’étend qui naît près d’un passage à niveau de chemin de fer, à côté des ateliers à machines de la gare de l’Ouest, prend en écharpe la chaussée du Maine, et s’arrête enfin non loin de l’extraordinaire bal Grados, rue de la Gaîté.
Dans cette rue, un marchand de vins ouvre sur un trottoir une boutique barbouillée de chocolat et réchampie de filets jaune-serin. Ce n’est pas le marchand de vins moderne avec ses dorures, ses glaces, son immense comptoir d’étain luisant, surmonté, à chaque bout, de mousquetaires ou de mignons en simili-bronze, qui surveillent, l’épée ou le drapeau en main, le filet d’eau en train de gargouiller, sous leurs pieds, dans une piscine où trempent des verres ; ce n’est même pas le marchand de vins des quartiers populeux, avec ses barreaux rouges et ses raisins en tôle bleue au-dessus de la porte ; c’est le vulgaire mastroquet des anciens temps, c’est la boutique sans cabinets séparés par des cloisons découpées, à hauteur d’homme, à l’emporte-pièce. Une salle humide comme une cave, sans papier collé au mur, sans sable jaune qui boive au moins le liquide répandu ou rejeté par les buveurs, six tabourets, deux tables de bois blanc, c’est tout. Ajoutons-y pourtant encore, dans un coin, un petit comptoir au milieu duquel trône, coupé au ventre, un buste d’homme versant, les manches retroussées jusqu’aux coudes sur des bras poilus, de pleins brocs de vin dans des verres qui semblent considérables et qui ne tiennent rien.
Huit heures du soir sonnent à peine ; la salle est presque vide. Un chat, roulé en boule sur une table, se lève, fait le dos de chameau, s’étire et va flairer une vieille femme qui dévore, silencieuse, de la charcuterie dans du papier. Traversons la salle ; poussons une porte et descendons cinq marches : la goguette est là, en plein vent, dans une cour.
Quatre murailles se dressent, quatre derrières de maisons, troués de lucarnes carrées. Une lumière paraît, de temps à autre, au travers des grilles qui les garnissent, puis s’éteint ou s’en va ; l’on ne semble pas séjourner longtemps dans chacune de ces pièces.
En bas, dans la cour, l’obscurité est presque complète ; une lampe à schiste éclaire seule, en fumant, les murs ; peu à peu cependant, les yeux s’habituent à l’ombre et alors, confusément, on distingue des arbres plantés dans des barriques, des pins et des lauriers-roses, des tables, du gravier qui crie sous les pas, et, tout au fond, une sorte de berceau, une tonnelle qui abrite un grouillement de foule. La cour fourmille d’ailleurs de gens, les tables sont encombrées ; c’est à peine si, près d’un enfant qui me tambourine aussitôt les jambes avec ses pieds, j’ai pu parvenir à trouver place. Les garçons arrivent et demandent ce que l’on veut boire. Les consommations sont peu variées : tout le monde réclame un saladier, et bientôt l’on entend, au-dessus des voix, le bruit du sucre que l’on écrase à coups de cuiller dans un peu d’eau, puis le dégoulinage des qui tombent en cascade dans la faïence.
Un second quinquet s’allume, à l’autre bout de la cour, et alors apparaît une petite estrade et le profil de l’homme-orchestre, assis sur une chaise sans dossier, une grosse caisse dans le dos, des cymbales par-dessus, un immense biniou dégonflé entre les bras. Deux autres figures, coiffées de chapeaux pointus, des modèles italiens, avec des dents de loup qui luisent dans leurs faces bronzées, s’installent, eux aussi, sur des tabourets, et ils lèchent, pour l’essayer, l’embouchure de leurs flageolets.
« Un peu de silence ! » crie une voix enrouée. Et l’homme-orchestre se lève, souffle dans son instrument qui s’emplit comme un ventre et piaule, tandis que la mailloche tape, à coups redoublés, sur la caisse et que les cymbales crépitent, sans mesure. Il joue la Mandolinata, je pense, avec calme d’abord ; puis, sans qu’on sache pourquoi, il presse le mouvement, accélère les borborygmes du son biniou, suivi, dans cette hâte fébrile, par les hommes aux chapeaux pointus, qui sucent plus avidement les becs des flageolets, hurlant dans la nuit, d’une voix suraiguë qui vous entre dans l’oreille, douloureuse comme une pointe.
Satisfait, l’homme-orchestre secoue ses boucles d’oreilles qui luisent et se rassied. Un ouvrier se lève d’une table.
— C’est Jules, dit une voix.
— Tu crois ?
— Oh ! j’en suis sûr.
Des pleurs de marmailles, accompagnés par l’aboiement d’un chien, retentissent, réprimés par la subite menace de coups de botte et de gifles.
— Eh ! garçon, de la flotte ! hurle, en traînant, une voix canaille, tandis que le garçon apporte une carafe d’eau, destinée non à être bue, mais à aider la fonte du sucre.
Le silence est rétabli.
— Vas-y, négociant ! crie une femme au chanteur, qui boit.
— À la commode ! glapit une autre.
Le patron a paru, au haut de l’escalier, tenant tout le cadre de la porte avec ses épaules et son ventre, croisant, la mine belliqueuse, de formidables bras. Personne ne dit plus mot, et le chanteur se dandine, un peu renversé en arrière, les mains dans les poches, la casquette écrasée sur la nuque, et il commence, sans accompagnement et sans musique, d’une voix profonde lavée par le trois-six :
Salut au héros de Vincennes, À Daumesnil, au bon Français !
Ces accents héroïques, religieusement écoutés, enthousiasment les buveurs. Quelques-uns déjà très allumés, frappent le bois du poing, et un autre, complètement ivre, se lève, se retenant d’une main à la table, dressant l’autre en l’air, et il braille à tue-tête, avec le chanteur :
De lui que tout Français l’apprenne : Le drapeau ne se rend jamais !
Sa femme se pend après lui et le fait asseoir.
— Bien, j’ai payé ma tournée : j’ai le droit de chanter ! crie-t-il.
— Voyons, mon vieux, voyons !
— Eh bien, quoi ! il n’y a pas de « mon vieux » qui tienne ! J’ai-t-y payé, oui, pas vrai ? eh bien, alors, je suis le maître. Ah ! et puis tu sais…
L’homme-orchestre se relève et ressouffle dans son biniou la Mandolinata, que vinaigrent furieusement les flageolets des hommes aux chapeaux pointus.
Il se rassied et, cette fois, deux ouvriers grimpent sur l’estrade. Comme ils ne peuvent, faute de la place nécessaire pour exécuter les gestes, se tenir en face du public, ils se présentent de profil, bec contre bec, haleinant droit l’un sur l’autre, penchés en avant chacun, prêts à se cogner le front comme les marionnettes de chez Guignol. Ils entament, sans musique toujours, un duo polisson que la foule goûte fort.
Des salves d’applaudissements partent redoublées. Toute la cour vocifère des bis. Ils dégoisent alors un nouveau couplet où, par une facile divination de la bêtise humaine, le chansonnier a ajouté aux malheurs d’une belle-mère les infortunes d’une jeune fille qui raconte naïvement sa faute. Le triomphe est retentissant, immense, et ils descendent de l’estrade, accostés pars les uns qui leur offrent des verres, appelés par les autres qui leur montrent la cuiller pleine de vin de leurs saladiers, agrippés par ceux-là qui ne leur montrent rien du tout, et ils disparaissent du côté des saladiers.
Depuis dix minutes déjà, d’étranges bruits me parviennent : dans l’obscurité, j’entrevois de vagues enlacements, je perçois des rires énervés de personnes que l’on pince, des éclats secs de baisers qui s’échangent !
Je tourne la tête, et, à la lueur d’une allumette qui brûle une pipe, j’entrevois, au fond de la tonnelle, en un rapide éclair, des couples qui fermentent près de vides, dominés, comme dans une apothéose, par une grosse mère en cheveux, debout, le corsage entr’ouvert, sur lequel un mécanicien plaque, en ricanant, une énorme patte noire.
L’allumette s’est éteinte et le bosquet est retombé dans l’ombre. La bière à laquelle je goûte m’épouvante ; c’est du chicotin, sur lequel flottent, en guise de mousse, des bulles savonneuses ; l’enfant continue à me marteler les tibias, sans trêve ; une âcre odeur plane au-dessus de la cour ; les éviers du voisinage soufflent, et des fumets plus terribles encore s’échappent de la foule tassée.
Une hurlée de Marseillaise s’élève maintenant. À propos de bottes, ces gens, qui dormaient le nez dans leur verre, éprouvent le besoin de déclarer que la patrie les appelle ! Ah ! je ne sais si le jour de gloire est arrivé, mais, à coup sûr, la Saint-Lundi, le jour des grandes cuites, est venu ! Tout le monde parle, crie à la fois, jabotte, braille, renverse les bouteilles et cogne les verres. Allons, il est temps de partir. Des coups de poing s’échangent à deux tables déjà ; le vacarme des bosquets s’est encore accentué. Tordue par le vent, la lanterne a jeté des lueurs inattendues dans la tonnelle, et j’aperçois, au fond, au-dessus des têtes couchées sur la table, la grosse mère, toujours debout et encore lutinée par l’énorme main noire.
Aussi bien, les Alphonses rappliquent de toutes parts. Par un dandysme cher au quartier de Montrouge, tous portent des cols-bouquet et aucun n’a de cravate ; décidément, toute la haute gomme des barrières est là, et, une fois sorti, je les rencontre encore qui rôdent, en bande, les cheveux effilés en corne de bœuf sur les tempes, obscurcies par le trois-ponts. En une mystérieuse ribambelle, des filles aux tignasses enfermées dans des résilles filent, rejoignent les guerriers et disparaissent avec eux, dans des hôtels dont les portes à claire-voie sonnent, lugubres, dans la rue noire.
Tabatières et riz-pain-sel
Les militaires et les dames ne payent pas, — la blouse et la casquette sont interdites, — les messieurs en chapeau déposent, sur la planchette d’un guichet, cinquante centimes.
Nous sommes à Grenelle, dans un bal, presque au coin de la rue Croix-Nivert, une rue pleine de cafés borgnes, de cabarets où on loge à la nuit, une rue où, vers les onze heures du soir, des filles en tablier bleu et des artilleurs roulent, bras dessus, bras dessous, en bandes.
Le lieu est convenable ; ce n’est ni le sinistre bastringue de l’Ardoise, ni les terribles guinguettes dites « la Victoire » ou « le Salon de Mars » ; c’est le bal où l’aristocratie populaire du Gros-Caillou s’assemble, le dimanche et le lundi, dès que la nuit tombe.
Au fond d’une immense brasserie encombrée de billards, une porte s’ouvre, pavoisée de drapeaux tricolores et agrémentée de cartouches contenant, peintes sur carton, des lyres. L’endroit est spécial, unique dans Paris, d’une allure tout à la fois soldatesque et bonhomme. Les infirmiers de l’hôpital militaire voisin, des blanchisseuses, quelques couturières, des cuirassiers, quelques artilleurs et quelques tringlots et, en nombre infini, des ouvrières de la manufacture des tabacs, des tabatières, et les commis de l’intendance, les riz-pain-sel, se secouent, furieusement, en cadence, dans une longue salle.
Les types sont variés. Ici, les blanchisseuses, les poules d’eau, dit l’argot de Grenelle : des filles généralement un peu grosses, aux chignons ensevelis dans des résilles, aux robes bleu cru, vert rude, violet vif, rouge dur, aux gorges légèrement décolletées, aux mains crevassées, couleur de brique, aux doigts gonflés, sans ongles ; là, les confectionneuses, en robes noires très pincées à la taille, avec des plissés en bas, en cheveux, avec une fleur qui penche du corsage fermé, des menottes plus blanches, piquées comme de poivre, au pouce et à l’index de la main gauche ; partout des tapissières, moins comme il faut, plus débraillées, têtes nues, en filet, bruyantes et mastoques ; partout des tabatières, le chignon retenu par des rubans clairs, le cou, les oreilles, le haut du ventre, criblés de bijoux qui étonnent, car ils sont, pour la plupart, sérieux, en or ! Le grand chic de ces braves tabatières a malheureusement pris fin. Jadis, pour étonner la population de Grenelle, elles achetaient, chez le dégraisseur, quinze sous, des gants à huit boutons, vingt fois nettoyés et reteints, et faisaient ainsi de triomphantes entrées, au milieu du bal.
Des tracas pécuniaires ont sans doute arrêté ces élégances ; le salaire de ces femmes, qui sont à leurs pièces, ne dépassant guère quatre francs par jour, a probablement interdit l’achat répété de ces gants mûrs.
En sus des militaires que j’ai énumérés à la suite, par corps, et dont il faut retrancher les officiers de toutes armes, déguisés en bourgeois, et les cuirassiers, qui abondent et boivent amplement, mais qui ne dansent pas, les valseurs se composent, pour l’élément civil, de quelques calicots de Grenelle coiffés de tuyaux de poêle qu’ils portent renversés sur la nuque ; d’ouvriers de précision, habillés de complets comme eux, mais reconnaissables à leurs ongles usés, à leurs bouts de doigts noirs ; de quelques employés du ministère, appartenant aux services de la guerre, surtout.
Le quadrille commence ; dans la longue salle, semblable à une grange, toiturée de vitres où se réfléchissent les globes orangés des gaz, brûlant jadis dans des verres patriotiques, aux trois couleurs, un orchestre composé d’une contre-basse, d’une grosse caisse, de nombreux pistons et de trombones, verse une assourdissante soûlerie de cuivres.
Ici, chacun danse avec sa chacune qui est souvent sage ; — chacune saute, en famille ou en pays de connaissance, avec un parent, avec un prétendu, avec un voisin. Un étranger qui inviterait, au hasard, une fillette, courrait grand risque d’être rembarré. Il faut être connu des parents, dont la pudeur m’a pourtant paru large, pour être admis à serrer dans son bras leurs filles.
Les vis-à-vis s’allongent d’un bout de la salle à l’autre, et aux sons enragés de l’orchestre, dont les joues, en soufflant, se ballonnent, le quadrille commence, moins dégingandé, moins pimenté que celui des grands bals connus ; les ouvrières vont, viennent, passent, tenant leurs robes avec deux doigts, remuant un petit peu les hanches, renversant un tantinet leurs cous, battant de modestes entrechats, l’air tout à la fois polisson et pudique, ne levant aucunement la jambe, mais s’abandonnant à leurs danseurs, tournant follement comme sur des pivots, avec de grands cris.
Du haut d’une estrade où l’on consomme, c’est une houle aveuglante, un tourbillon de jupes et de robes sur lequel roule le pantalon rouge qui se trémousse, et qui, moins discret que la blanche culotte de madapolam, se lève au ciel avec des grâces toutes françaises, tandis que les quatre boutons de cuivre cousus sur les basques de la tunique luisent comme des pièces d’or sur le drap bleu que la lumière a rendu noir.
Nini ! vl’à Nini ! Une immense clameur a retenti, couvrant les mugissements de l’orchestre. L’étoile du bal, une tapissière, ni jeune ni vieille, musculeuse et grasse, ficelée dans une robe de cachemire noir, ornée d’un gilet en satin bouillonné, avec de rares cheveux gras empaquetés dans un filet à rubans roses, saute , jetant ses jupes à droite, à gauche ; balayant le plancher, s’élançant en nage dans le flot de poussière que le vent de sa robe lève.
Tous les danseurs font cercle autour d’elle et d’un infirmier qui se tortille, en sueur, les jambes en ciseaux, le ventre en avant et les poings aux hanches ; près de la table où je me trouve, des réflexions s’échangent entre femmes, et, si je crois les premiers potins qui se débitent, l’excentrique Nini m’apparaît comme une bonne fille, âpre à l’ouvrage, quittant le bal aussitôt que la demie de dix heures sonne, pour se lever le matin dès l’aube.
Puis l’étonnement que j’ai d’abord ressenti en entendant des femmes dire du bien de leur semblable s’apaise ; le vinaigre coule dans la douceur des paroles, et Nini m’apparaît comme se livrant, avec des riz-pain-sel, à des noces de bâtons de chaise. Quoi qu’il en soit, déshonnête ou sage, elle est, dans ce bal, une autorité devant laquelle on s’incline, une gloire de province, de clocher, une danseuse célèbre dans le pays du Gros-Caillou.
Le quadrille a maintenant cessé ; les cymbales jaunes et marbrées de noir comme des crêpes, reposent sur le dos de la caisse, et les coulisses des trombones se vident. Un homme se promène, arrosant le plancher avec de l’eau sur laquelle flotte une sorte d’huile qui, graissant le bois, permet aux semelles de glisser, mais tache irrémédiablement les robes.
On étouffe dans le bal ; un maigre jardin longe la salle, près d’une fausse grotte où trois statues de plâtre rose se dressent, le dos appuyé à un mur sur lequel un paysage de la Suisse est peint ; des tables boitent sur le gravier, emplies de cuirassiers qui s’ingurgitent, coup sur coup, des bocks. La foule s’épaissit dans l’étroit boyau, puis coule lourdement dans l’immense salle la brasserie. Toutes les tabatières sont maintenant là, et tous les soldats de l’intendance sont assis près d’elles. Dirai-je toute la vérité ? Au moment où le garçon réclame le prix des verres bus, quelques militaires s’éclipsent sous de plausibles prétextes, ou ferment, debout, attentivement, la boucle de leurs ceinturons, pendant que la femme, tirant sa bourse, règle la dépense.
Mais ce sont là des mœurs chères à Grenelle et autres lieux ; passons et revenons à la salle, qui est un camp : toute l’armée française est là. Comme des trophées pendent aux patères des casques à plumets et à crins, et des lattes dont les fourreaux d’acier éclairent. On ne voit, à gauche, à droite, en haut, en bas, partout, que des schakos et des épées, des sabres-baïonnettes et des képis rouges. Une grande rumeur, un bruit d’armes choquées, montent dans la vapeur des soupes à l’oignon et des choucroutes garnies ; la salle semble vaciller, et soudain la porte s’ouvre et des femmes aux toilettes voyantes, aux chapeaux extravagants, empanachés de plumes blanches, font irruption, maquillées, plâtrées, décolletées, riant à pleine bouche pour montrer leurs dents poncées ou remises à neuf dans des gencives teintes ; le roulement de bottes de la grosse cavalerie, qui court au devant d’elles, appuie comme d’une basse leurs jacasseries stridentes.
Ce sont les servantes de l’amour retenues dans les quartiers riches. Libres, elles sont venues retrouver les troupes préférées, et la danse recommence plus hardie dans la salle, sous l’œil du municipal, qui dort, hypnotisé par le tournoiement continuel des couples.
Le bal devient moins particulier et plus vulgaire. Laissons-le, et, puisque nous avons vu l’aspect, le dessus de la salle, tâchons de pénétrer, si faire se peut, dans les dessous. Je l’ai déjà dit, la plupart des jeunes ouvrières qui se trémoussent avec tant d’entrain, aux sons des cuivres, sont sages ; toutes ont une connaissance, un amoureux, toléré par la famille : mais cela se borne souvent, pendant longtemps, à des échanges platoniques de bocks et de fleurs.
La plupart, je dirais presque toutes, choisissent leur soupirant dans l’armée ; quelques-unes acceptent les hommages des officiers, mais rarement ; elles les trouvent poseurs, préfèrent le simple soldat et surtout le sous-off ; l’infanterie de ligne est aussi peu prisée, et elles réservent leurs tendresses pour les ouvriers de la manutention, les infirmiers et surtout pour les riz-pain-sel, qui, par suite de motifs que je n’ai pu parvenir à démêler encore, sont, de tous, les plus chéris et les plus choyés.
Quant à la grosse cavalerie, si elle n’est pas recherchée par les fillettes, elle possède, en revanche, à cause de sa haute stature, sans doute, toute l’affection des filles que j’ai montrées, venant de l’autre côté de l’eau, retrouver les joies populacières du quartier natal.
Ces deux courants amoureux traversent non seulement le bal, mais tout Grenelle et le Gros-Caillou, puis se fondent ensemble, car la morale ordinairement usitée dans les classes bourgeoises n’existe pas ici, dans le peuple. Tabatières restées honnêtes et filles des boulevards sont bonnes amies, et les mamans, qui regardent leurs sages progénitures danser, les laissent causer et boire ensemble. C’est que toutes ont été élevées, porte à porte, sur les mêmes paliers, dans ces maisons, dans ces rues où tout le monde se connaît et voisine.
De même que certaines manies de collectionneurs ou certains vices rassemblent des gens d’éducation disparate et de vie différente, une commune passion, celle du pantalon garance, réunit les filles de Grenelle, effaçant toutes les distinctions et d’argent et de caste. On pourrait presque émettre cet axiome : l’amour, dans cet arrondissement, commence, pour les très jeunes filles, avec le riz-pain-sel, et finit, pour les femmes mûres dont la vie a été trouble, avec les puissants cuirassiers, les gros lolos, comme on les nomme.
Terre promise de l’armée, Grenelle, il faut l’avouer, donne le jour à de bien adorables filles, à de petites polissonnes exquises, au nez retroussé et aux lèvres fraîches — presque toutes, dans ce bal, étaient d’une beauté parisienne spéciale, un peu populacière, qui ne fera peut-être pas long feu, mais qui donnerait, ma foi, en attendant que l’âge vienne l’éteindre, la folle-envie de s’engager pour quelque temps dans le régiment des séducteurs, des irrésistibles riz-pain-sel !
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