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Les Fruits de l’instruction

Léon Tolstoï · 1913 · Free in the US

25,975 words · about 1 h 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Léon Tolstoï
Language
French
Published
1913
Length
25,975 words · about 1 h 49 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. 01 about 35 min
  2. 02 about 29 min
  3. 03 about 27 min
  4. 04 about 18 min

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01

LES

FRUITS DE L’INSTRUCTION

(1889)

PERSONNAGES

L’action se passe dans la capitale, dans la maison des Zviezdintzev.

GRIGORI, un jeune et agréable valet, se mire dans la glace et s’arrange les cheveux.

Ah ! je regrette mes moustaches ! Elle dit qu’un laquais ne doit pas porter de moustaches ! Et pourquoi ? Il faut qu’on voie que tu es un valet. Autrement, tu serais mieux que son gracieux fils ! Ah ! celui-là ! J’ai beau n’avoir pas de moustaches, il est loin d’être aussi bien que moi ! (Il se regarde dans la glace et sourit.) Ce qu’il y en a des femmes qui me font la cour ! Mais voilà, personne ne me plaît comme cette Tania !… Une simple femme de chambre !… Oui. Et cependant, elle est mieux que la demoiselle (Il sourit.) Charmante ! (Il écoute.) La voici ! (Il sourit) Comme elle tape ses petits talons ! Va…

GRIGORI et TANIA ; elle porte une pelisse et des bottines.

Tatiana Markovna, mes respects !

Pourquoi vous regardez-vous ? Vous vous croyez donc très beau !…

Eh quoi ! suis-je désagréable ?

Comme ça, ni agréable ni désagréable, entre les deux. Pourquoi avez-vous toujours des pelisses ici ?

Je vais les enlever, mademoiselle (Il enlève une pelisse et en couvre Tania en l’embrassant.) Tania, laisse-moi te dire…

Oh ! laissez-moi ! Voyons ! (Elle se dégage, très fâchée.) Laissez-moi, je vous dis !

Embrassez-moi !

Qu’est-ce qui vous prend ? Voilà comment je vous embrasserai… (Elle lève la main. On entend un coup de sonnette, puis l’appel de Vassili

Grigori ! Nouveau coup de sonnette.) Allez, Vassili Léoniditch vous appelle…

Il attendra. Il vient seulement d’ouvrir l’œil… Écoute, pourquoi donc ne m’aimes-tu pas ?

Et quel amour avez-vous inventé ? Je n’aime personne…

Ce n’est pas vrai ; tu aimes Siomka. Tu as bien choisi ! Un paysan de l’office, un lourdaud !

N’empêche que vous en êtes jaloux… (À la cantonade Vassili Léoniditch appelle : Grigori !)

T’as bien le temps, va !… Bah ! il n’y a pas de quoi être jaloux ! Mais toi, à peine dégrossie, avec qui vas-tu te lier ?… Ce serait bien autre chose si tu m’aimais, moi, Tania !…

Je vous dis que vous n’aurez rien de moi. (Vassili Léoniditch à la cantonade : Grigori !!!)

Vous êtes bien sévère ! (Vassili Léoniditch à la cantonade crie d’une voix égale, de toutes ses forces : Grigori ! Grigori ! Grigori ! — Tania et Grigori rient.)

Et pourtant, quelles femmes m’ont aimé ! (Coup de sonnette.)

Eh bien ! allez les trouver et fichez-moi la paix !

T’es bête, tiens. C’est que je ne suis pas Sémion, moi !

Sémion cherche à m’épouser et non à faire des bêtises.

GRIGORI, TANIA, UN GARÇON LIVREUR, portant un grand carton à costumes.

Bonjour !

Bonjour !… De la part de qui ?

De chez Bourdier, avec une robe. Et voici une lettre pour madame.

Asseyez-vous ici. Je la remettrai. (Elle sort.)

GRIGORI, LE GARÇON LIVREUR et VASSILI LÉONIDITCH entr’ouvrant la porte, en chemise et en pantoufles.

Grigori !

Voilà.

Grigori !… Es-tu sourd ?

Monsieur, je viens de rentrer.

De l’eau chaude et du thé.

Sémion va l’apporter.

Et ça qu’est-ce que c’est ? De chez Bourdier ?

Oui, monsieur. (Vassili Léoniditch et Grigori sortent. Coup de sonnette.)

LE GARÇON LIVREUR, TANIA.

Attendez.

C’est ce que je fais.

LE GARÇON LIVREUR, TANIA et SAKHATOV, qui entre.

Excusez, le valet vient de sortir, mais s’il vous plaît, entrez. Permettez. (Elle prend la pelisse.)

Léonid Féodorovitch est-il chez lui ? Est-il levé ? (Coup de sonnette.)

Oh ! oui ; il y a déjà longtemps !

LE GARÇON LIVREUR, TANIA, SAKHATOV ; entre LE DOCTEUR.

Ah ! mes respects !

Le docteur, il me semble.

Et moi, qui vous croyais à l’étranger. Vous venez voir Léonid Féodorovitch ?

Oui, oui ; et vous ? Y a-t-il quelqu’un de malade ?

Pas précisément ; mais vous savez ce que c’est avec ces dames ! On reste toutes les nuits à jouer au whist jusqu’à trois heures, la taille serrée, aussi mince qu’un petit verre à pied… Avec cela, la dame est grasse et compte pas mal de printemps…

Est-ce dans ces termes que vous présentez votre diagnostic à Anna Pavlovna ? Cela ne doit pas lui plaire, j’imagine.

Mais c’est la vérité. On fait toutes ces machines là ; puis viennent les troubles digestifs, la fatigue du foie, des nerfs, et alors on m’appelle, et il faut tout réparer. Enfin que voulez-vous ? (Il sourit.) Et vous quoi ? Vous êtes spirite aussi, je crois ?

Moi ? Non, je ne suis pas spirite. Eh bien, adieu ! (Il veut s’en aller, mais le docteur l’arrête.)

Moi non plus, mais tout de même, voyez-vous, lorsqu’un homme comme Krougosvetlov s’en mêle. Un professeur de l’Université ! Une célébrité européenne ! Il doit bien y avoir quelque chose ! Je voulais assister à une séance, mais je n’ai jamais le temps, j’ai autre chose à faire…

Oui, oui. Bonjour. (Il sort en faisant un léger salut de tête.)

Est-ce que madame est levée ?

Madame est dans sa chambre. Veuillez vous donner la peine d’entrer. (Sakhatov et le docteur sortent chacun de son côté.)

LE GARÇON LIVREUR, TANIA et FÉODOR IVANOVITCH qui entre en tenant un journal.

Que faites-vous là ?

On m’envoie de chez Bourdier avec une robe et une lettre. On m’a dit d’attendre.

Ah ! de chez Bourdier ? (À Tania.) Qui vient d’entrer ?

M. Sakhatov, Sergueï Ivanovitch, et puis le docteur. Ils sont restés un instant ici, et ils ont parlé de l’espiritisme.

De spiritisme.

C’est ce que j’ai dit, l’espiritisme. Avez-vous su Féodor Ivanovitch comme ça a bien marché la dernière fois ? (Elle rit.) Ça frappait et les objets changeaient de place.

Et comment le sais-tu ?

Elisaveta Léonidovna me l’a raconté.

TANIA, FÉODOR IVANOVITCH, LE GARÇON LIVREUR, IAKOV court en portant un verre de thé.

Bonjour.

Bonjour. (Iakov frappe à la porte de Vassili Léoniditch.)

Les Mêmes et GRIGORI

Donne.

Et les verres, ceux d’hier, vous ne les avez pas encore rapportés, ni le plateau. C’est moi qui en suis responsable.

Le plateau ? Vassili Léoniditch l’a pris pour ses cigarettes.

Eh bien, mettez les cigarettes ailleurs ! C’est qu’on me le réclame.

C’est bien, je l’apporterai.

Vous dites toujours ça, et en attendant je ne l’ai pas. L’autre jour on l’a cherché, pas un plateau pour le thé !

Mais je le rapporterai… Quelle affaire !…

C’est facile à dire ! mais moi, c’est la troisième fois que je sers le thé et il faut que je prépare le déjeuner. Je ne fais que trotter toute la journée. Y a-t-il quelqu’un dans la maison de plus occupé que moi ? Et après on trouve que ce n’est jamais bien !…

Si, c’est parfait ! Oh ! comme il est bon !…

Pour vous, personne n’est bon à rien ! excepté vous.

On ne te parle pas. (Il sort.)

TANIA, IAKOV, FÉODOR IVANOVITCH, LE GARÇON LIVREUR

Après tout, ça m’est égal… Tatiana Markovna, est-ce que madame ne vous a rien dit au sujet de ce qui s’est passé hier ?

Au sujet de la lampe ?

Comment a-t-elle pu m’échapper des mains ? Dieu le sait ! À peine avais-je commencé à , voilà qu’elle m’échappe, et crac, en mille morceaux ! J’ai vraiment pas de veine ! Grigori Mikhaïlovitch a beau dire, il n’a que lui à soigner, mais quand on a une famille ! C’est qu’il faut y penser et la nourrir. Je ne boude pas à l’ouvrage… Alors, elle n’a rien dit ? Eh bien Dieu soit loué ! Et combien avez-vous de cuillers, Féodor Ivanovitch, une ou deux ?

Une, une. (Iakov sort.)

TANIA, FÉODOR IVANOVITCH, LE GARÇON. On entend la sonnette. Entrent GRIGORI, chargé d’un plateau, et LE SUISSE.

Annoncez au maître que des paysans du village sont là.

Dis-le au majordome, moi je n’ai pas le temps. (Il sort.)

TANIA, FÉODOR IVANOVITCH, LE SUISSE, LE GARÇON LIVREUR

D’où viennent-ils ces paysans ?

De la province de Koursk, je crois.

Ce sont eux ! C’est le père de Sémion qui vient au sujet de la terre, je vais à leur rencontre. (Elle sort en courant.)

FÉODOR IVANOVITCH, LE SUISSE, LE GARÇON LIVREUR

Alors qu’en dites-vous : faut-il les laisser entrer ici, hein ? Ils disent que c’est au sujet de la terre, et que monsieur le sait.

Oui, c’est pour l’achat de terres. Bon, bon, il est occupé pour l’instant. Alors, voila, dis-leur qu’ils attendent…

Mais où faut-il les faire attendre ?

Dans la cour. Je les enverrai chercher quand il le faudra. (Le suisse sort.)

FÉODOR IVANOVITCH, TANIA, suivie de trois paysans. GRIGORI et le GARÇON LIVREUR

À droite ! par ici, par ici !

Je n’ai pas permis qu’on les laisse entrer ici…

Attrape, tête de linotte !…

Ça ne fait rien, Féodor Ivanovitch, ils attendront ici dans un coin.

Ils vont salir le parquet.

Ils ont essuyé leurs pieds. Et puis je frotterai encore. (Aux paysans.) Eh bien, mettez-vous ici. (Les paysans entrent, ils portent, dans leurs mouchoirs noués, des cadeaux : un gâteau, des œufs, des essuie-mains brodés. Ils cherchent la sainte image pour se signer. Ils se signent dans la direction de l’escalier. Ils saluent Féodor Ivanovitch, et se tiennent debout, d’un air décidé.)

Féodor Ivanovitch ! On dit que les bottines de chez Peronnet ont beaucoup de chic, mais il y a mieux. (Il montre le troisième paysan.)

Vous n’aimez qu’à vous moquer des autres. (Grigori sort.)

TANIA, FÉODOR IVANOVITCH, LES TROIS PAYSANS, LE GARÇON LIVREUR

Alors vous êtes de la province de Koursk… vous venez à propos de l’achat des terres ?

Oui, c’est ça ; pour passer l’acte de vente de la terre, par exemple ; si vous annonciez…

Oui, oui, je sais, je sais. Attendez ici, j’annoncerai tout à l’heure. (Il sort.)

TANIA, LE GARÇON LIVREUR, LES TROIS PAYSANS, VASSILI LÉONIDITCH à la cantonade. Les trois paysans se retournent et ne savent où poser leurs cadeaux.

Nous voudrions bien avoir… comment dire… quelque chose pour mettre tout cela… Comment, c’est-à-dire… j’sais pas comment qu’on appelle le machin où qu’on pourrait déposer ; une soucoupe, quoi ?…

Tout de suite, tout de suite. En attendant passez-moi ça, comme ça. (Elle place les cadeaux sur la banquette.)

Qui peut-il bien être, ce monsieur respectable qui vient de nous parler ?

C’est le majordome.

Ah ! oui ! majordome ; il est donc à la disposition aussi… (À Tania.) Et vous, êtes-vous aussi en service par hasard ?

Je suis servante, ici. Je suis aussi de Démiansk ; je vous connais et vous aussi ; il n’y a que ce bon vieux que je ne connais pas. (Elle montre le troisième paysan.)

Tu reconnais les autres et moi tu me reconnais pas ?

Vous êtes Ephim Antonitch ?

Ben sûr.

Et vous, vous êtes le père de Sémion, Zacharie Triphonitch ?

C’est vrai !

Et moi, Dmitri Tchilikine. Alors, me reconnais-tu maintenant ?

Maintenant je vous connais aussi.

Et toi, qui es-tu !

Ma mère est Anicia, la femme du soldat ; je suis orpheline.

Pas possible !

C’est pas à tort qu’on dit : achète un goret pour un liard, lâche-le dans les seigles et il deviendra beau.

Ben sûr, c’est vrai, elle est tout à fait comme une demoiselle par exemple.

C’est tout à fait ça ; c’est ça… Oh mon Dieu !

Grigori, Grigori !

Qui est-ce qui se donne tant de peine ?

C’est le jeune maître.

Ah ! oui ! Je vous disais ben, qu’en attendant valait mieux rester dehors ! (Un temps )

C’est toi que Sémion épouse ?

Est-ce qu’il vous l’a écrit ? (Elle se cache la figure avec son tablier.)

Ben sûr qu’il l’a écrit. Seulement c’est une mauvaise idée qu’il a eue là ; il s’est gâté à la ville, j’vois ben.

Oh ! non, pas du tout. Voulez vous que je vous l’envoie ?

Ça ne presse pas, j’attendrons.

Grigori ! Que le diable t’emporte !

Les Mêmes, et dans la porte VASSILI LÉONIDITCH, en bras de chemise, mettant son pince-nez.

Êtes-vous tous morts ?

Il n’est pas là, Vassili Léoniditch ; je vais vous l’envoyer de suite. (Elle se dirige vers la porte.)

J’entendais bien qu’on causait ici. D’où sortent ces épouvantails ? Eh quoi ?…

Ce sont des payans de la province de Koursk, Vassili Léoniditch.

Et ça, qu’est-ce que c’est ? Ah ! oui, de chez Bourdier ? (Les paysans saluent. Vassili Léoniditch ne fait aucune attention à eux. Grigori rencontre Tania à la porte, Tania reste.)

Les Mêmes et GRIGORI

Je te dis qu’il me faut les autres bottines, je ne puis pas porter celles-là.

Mais les autres sont aussi là-bas.

Où ça, là-bas ?

Mais là-bas.

Tu mens.

Vous allez voir. (Vassili Léoniditch et Grigori sortent.)

TANIA, LES TROIS PAYSANS, LE GARÇON LIVREUR

Peut-être que ce n’est pas le bon moment pour nous. On ferait mieux d’aller à l’auberge pour attendre.

Mais non, attendez ici. Je vais vous apporter des assiettes pour mettre vos cadeaux. (Elle sort.)

Les Mêmes ; SAKHATOV, LÉONID FÉODOROVITCH suivis de FÉODOR IVANOVITCH. Les paysans prennent leurs cadeaux et se mettent en rang.

Tout de suite, tout de suite, attendez. (Montrant le livreur.) Et ça, qu’est-ce que c’est ?

De chez Bourdier.

Ah ! de chez Bourdier !

Je ne nie pas, mais avouez que lorsqu’on n’a pas vu tout ce que vous racontez, pour nous autres, profanes, il est difficile de croire…

Vous dites tous que vous ne pouvez pas croire ; mais nous ne demandons pas la foi, nous demandons des expériences. Mais comment voulez-vous que je ne croie pas à cet anneau ? Et cet anneau m’est bien venu de là-bas.

Où ça ?… de là-bas ?

De l’autre monde…

Très intéressant, très intéressant !…

Vous pensez peut-être que j’exagère et que j’imagine des choses qui n’existent pas. Mais voilà Alexeï Vladimirovitch Krougosvetlov, il n’est pas le premier venu je crois, un professeur de l’Université, et cependant il reconnaît ces phénomènes. Même il n’y a pas que lui… Et Crookes ? et Wallace ?

Oui, je ne nie pas ; je dis seulement qu’il est très intéressant, très intéressant de savoir comment Krougosvetlov explique cela.

Il a une théorie à lui ! Mais venez donc ce soir, il y sera sans faute, et au commencement Grossmann, vous savez, ce célèbre divinateur de pensées ?…

Oui, j’ai entendu parler de lui, mais je n’ai jamais eu l’occasion de le voir.

Eh bien, alors, venez. C’est Grossmann qui commence, puis nous aurons Kaptchitch pour notre séance de médiumnisme. (S’adressant à Féodor Ivanovitch.) Est-on revenu de chez Kaptchitch ?

Pas encore.

Alors, comment pourrai-je savoir ?…

Mais venez, venez quand même ; si Kaptchitch n’y est pas, nous trouverons un autre médium. Maria Ignatievna en est un ; — pas de la force de Kaptchitch, mais cependant…

Les Mêmes ; TANIA, entrant avec des assiettes pour y poser les cadeaux. Elle écoute la conversation.

Oui, oui, seulement voilà : pourquoi les médiums appartiennent-ils toujours à notre monde, Kaptchitch, Maria Ignatievna ? Si c’est une force particulière, on devrait la rencontrer partout, dans le peuple, chez les paysans.

Ça arrive. Ça arrive si souvent que même chez nous, à la maison, il y a un paysan qui s’est révélé médium. Ces jours derniers, nous l’avions appelé au cours de notre séance : il fallait déplacer le canapé, et nous l’avons oublié. Lui, probablement, s’est endormi. Alors, imaginez-vous, notre séance était déjà terminée, Kaptchitch était réveillé, quand, tout à coup, nous remarquons qu’à l’autre extrémité de la chambre, près du paysan, commencent des phénomènes médiumniques : la table se déplaçait.

Tiens ! c’était au moment où je sortais de dessous la table !

Il est évident que lui aussi est un médium. D’autant plus que de figure il ressemble beaucoup à Hume… Vous vous rappelez Hume, un blond, naïf…

Voilà ! C’est très intéressant, alors il faudrait essayer.

Nous l’essayerons… Il n’est pas le seul. Il y a une énorme quantité de médiums. On ne les connaît pas, voilà tout. Ainsi, ces jours là, une petite vieille, malade, a fait reculer un mur de pierre.

A fait reculer un mur de pierre ! ?

Oui, oui… Elle était au lit, et ne se savait pas du tout médium. Elle appuie la main contre le mur, et le mur recule.

Et il ne s’est pas écroulé ?

Il ne s’est pas écroulé.

C’est étrange. Alors je viendrai ce soir.

Venez, venez ; la séance aura lieu certainement. (Sakhatov sort. Léonid Féodorovitch l’accompagne.)

Les Mêmes, moins SAKHATOV

Annoncez-moi donc à Madame ; est-ce que je vais coucher là ?

Attendez. Elle sort avec mademoiselle ; ainsi elle va passer bientôt. (Tania sort.)

Les Mêmes, moins TANIA

C’est inutile…

Mais c’est notre premier devoir. Comme notre assemblée l’a décidé…

Ça se fait toujours comme ça…

Ne parle pas de ça ! Parce que nous sommes très contents. Comme nos pères, disons-le, ont servi les vôtres, ainsi nous désirons le servir de tout cœur, disons-le, et non pas n’importe comment. (Il salue.)

Enfin, que voulez-vous au juste ?

Chez vot’ grâce, Léonid Féodorovitch…

Les Mêmes, PÉTRISTCHEV

Vassili Léoniditch, est-il éveillé ? (En voyant Léonid Féodorovitch il le salue d’un signe de tête.)

Yous venez voir mon fils ?

Moi ? Oui. Je viens chez Vovo pour un instant…

Passez, passez. (Pétristchev retire son manteau et passe vivement.)

Les Mêmes, moins PÉTRISTCHEV

Eh bien, que désirez-vous ?

Accepte d’abord nos présents.

Des présents du village, vois-tu.

Ne fais pas de façons. Nous désirons comme notre propre père…

Eh bien ! Féodor, emporte ça.

Eh bien, donnez. (Il prend les cadeaux.)

Alors, de quoi s’agit-il ?

C’est chez vot’ grâce que nous venons…

Je vois bien que c’est chez moi ; mais que désirez-vous ?

C’est au sujet d’un contrat de vente de terrains ; pousser un peu, c’est-à-dire…

Alors vous voulez acheter la terre, hein ?

Bien sûr, parfaitement. Comme l’été dernier, vous nous avez fait une proposition pour que nous achetions des terrains, l’assemblée nous a donné plein pouvoir, vois-tu, pour nous concerter avec toi… comme ça se fait, par l’intermédiaire de la Banque d’État, avec les timbres d’usage…

C’est-à-dire que vous voulez m’acheter des terres par l’intermédiaire de la Banque ? C’est ça, hein ?

C’est ça. Comme pendant l’été vous avez fait la proposition. La somme que nous donne la banque est de 32.864 roubles pour l’achat de la terre en notre propriété…

C’est ça ; mais comment paierez-vous le reste ?

Comme on a dit l’année dernière, tu fixeras les échéances, suivant la loi ; c’est-à-dire quatre mille que tu vas toucher tout de suite…

C’est-à-dire quatre mille que tu touches tout de suite, et pour le reste tu attendras…

Tu peux être tranquille, nous prendrons plutôt hypothèque sur nous-mêmes, mais nous ne ferons rien pour te nuire… disons-le. Mais quoi qu’il advienne, que ça soit disons-le…, comme il faut. Quant à ça, tiens…

Mais je vous ai écrit que je consentais dans le cas seulement où vous réuniriez toute la somme…

Ça ben sûr, ça serait plus agréable, mais ce n’est pas possible, c’est-à-dire…

Alors, que faire ?

L’assemblée avait l’espoir, puisque l’été dernier vous avez fait la proposition d’attendre pour les paiements…

C’était l’été passé… Alors ça m’allait. Maintenant, je ne peux plus…

Alors, comment donc ? Tu nous as dit cela, nous avons fait ce papier… nous avons réuni l’argent…

Aie pitié père ; notre terre est petite : non seulement il n’y pas de place pour y lâcher le bétail mais même pour une poule, disons-le… (Il salue.) Ne commets pas de péché, père. (Il s’incline encore.)

Admettons ; c’est vrai que l’an passé, j’ai consenti à surseoir. Mais certaine circonstance… Enfin cela ne me convient plus.

Mais sans cette terre, nous perdrons la vie.

Bien sûr qu’ sans la terre notre vie s’affaiblira, et ce sera notre perte.

Père ! notre terre est trop petite ; non seulement il n’y a pas de place pour y lâcher le bétail, mais, disons-le, pas même pour une petite poule. Père, aie pitié, accepte l’argent, père.

Je comprends bien ; je voudrais bien vous être agréable. Attendez, dans une demi-heure, je vous donnerai une réponse. Féodor, dis qu’on ne reçoive personne…

Oui, monsieur. (Léonid Féodorovitch sort.)

Les Mêmes, moins LÉONID FÉODOROVITCH. Les paysans sont tristes.

En v’la une affaire ! Maintenant qu’il dit, donne tout ; et où le prendre ?

Si seulement il ne nous avait pas donné cet espoir l’été passé… nous l’espérions tant… Ben sûr, puisque ça été dit l’été passé !…

Oh Dieu ! et moi qui avais déjà défait tout le paquet de l’argent. (Il renveloppe l’argent dans un chiffon.) Que ferons-nous maintenant ?

Et de quoi s’agit-il ?

Bien honoré monsieur, voilà de quoi il s’agit : l’été passé, il nous a proposé de nous vendre de la terre. L’assemblée en conséquence a émis son opinion et nous a donné plein pouvoir ; et maintenant Léonid Féodorovitch prétend toucher toute la somme d’un coup, et pour nous, c’est absolument impossible…

Avez-vous beaucoup d’argent ?

Nous apportons 4.000 roubles…

Eh bien, faites un effort, réunissez le reste…

Nous avons eu assez de mal à réussir ; et nous manquons de poudre pour cette chasse, monsieur…

Ce qu’on n’a pas, on ne peut le tendre avec les dents…

Nous l’aurions fait de bon cœur, mais, disons-le, même pour réunir ça, il a fallu chercher dans tous les coins…

Les Mêmes ; VASSILI LÉONIDITCH et PÉTRISTCHEV. Tous deux dans la porte avec la cigarette à la bouche.

Oui, j’ai déjà dit, je ferai tout ce qui est possible. Eh quoi ?

Comprends bien, si tu n’y arrives pas, Dieu sait ce qui m’attend.

Je te l’ai déjà dit, je ferai tout mon possible. Hein !

Oh ! ce n’est rien, je te dis seulement : Tâche de réussir. J’attendrai ! (Il sort en fermant la porte.)

Les Mêmes, moins PÉTRISTCHEV

Le diable sait ce que c’est. (Les paysans s’inclinent. Vassili Léoniditch regarde le livreur. — S’adressant à Féodor Ivanovitch.) Pourquoi ne laissez-vous pas partir l’homme de chez Bourdier ? S’est-il installé chez nous ? Regardez un peu, il s’est endormi. Eh quoi !

Mais nous avons remis sa lettre… On a dit d’attendre jusqu’à ce qu’Anna Pavlovna passe.

Ah ! qu’est-ce que cela ? De l’argent ! Pour qui ? Il est pour nous, cet argent ? (À Féodor Ivanovitch.) Qui sont ces gens ?

Ce sont des paysans de Koursk ; ils veulent acheter des terres…

Eh bien ! les leur a-t-on vendues ?

Mais non, on ne s’est pas encore mis d’accord. Ils sont trop exigeants.

Ah ! alors, il faut les convaincre. (Aux paysans.) Alors, vous achetez ?

Bien sûr, nous faisons des offres pour acquérir comme propriété, la terre…

Mais ne soyez pas si avares. Vous savez, je vais vous dire combien la terre est nécessaire au paysan ! Eh quoi ? très nécessaire !

Bien sûr, pour le paysan, la terre c’est la première chose ; c’est comme ça…

Eh bien, alors, ne soyez pas exigeants ! que c’est que la terre ? On peut y semer du blé, sillon par sillon, je vous dirai vous récolterez, mettons 300 pouds, un rouble par poud ça fait 300 roubles. Eh quoi ? Ou bien planter de la menthe, et alors c’est mille roubles, je vous le dis, qu’on peut tirer d’une déciatine.

Ben sûr, tous les produits de la terre peuvent donner des rendements à celui qui sait s’occuper.

Alors, plantez de la menthe. J’ai fait des études là dessus ; c’est imprimé dans des livres, je vous le montrerai. Eh quoi ?

Ben sûr, tout ce qu’est dans les livres, vous savez mieux. Ce sont des choses du cerveau.

Alors, concluez l’achat, ne soyez pas regardants, donnez l’argent. (À Féodor Ivanovitch.) Où est papa ?

Chez lui. Monsieur a demandé de ne pas le déranger maintenant.

Ah ! Il demande sans doute aux esprits s’il faut vendre ou non cette terre. Eh quoi ?

Ça, je ne saurais le dire. Je sais seulement que monsieur est sorti d’ici, indécis.

Qu’en penses-tu, Féodor Ivanovitch ? A-t-il de l’argent maintenant ? Eh, quoi ?

Je n’en sais rien ; ce n’est pas probable. Et pourquoi le demandez-vous ? Encore la semaine dernière, vous avez pris une somme assez ronde.

Moi j’ai acheté des chiens avec cet argent. Eh quoi ? Et maintenant, tu sais, notre nouvelle Société ? Pétristchev est élu, moi je lui avais emprunté de l’argent, et maintenant je dois payer pour lui et pour moi. Eh quoi ?

Quelle est cette nouvelle Société ? Des vélocipédistes ?

Non, je m’en vais te dire, cette nouvelle Société est une Société très sérieuse. Et sais-tu quel en est le président ? Eh quoi ?

Mais qu’est-ce que c’est que cette nouvelle Société ?

Une Société d’encouragement, pour favoriser le développement des anciens dogues russes. Eh quoi ? Et je te dirai qu’aujourd’hui a lieu la première séance suivie d’un déjeuner. Mais je n’ai pas d’argent. Je vais chez lui, j’essayerai. (Il sort.)

LES TROIS PAYSANS, FÉODOR, LE GARÇON LIVREUR

Qui est-ce donc, ben honoré monsieur ?

C’est le jeune maître.

L’héritier, disons. Oh ! Dieu ! (Il cache l’argent.) Vaut mieux le cacher à ce que je vois en attendant.

Pourtant, on nous avait dit qu’il était militaire ; un bon, dans la cavalerie par exemple.

Non ; comme fils unique, il est exempt du service militaire…

On l’a laissé, disons-le, pour nourrir ses parents ; c’est juste.

Ben sûr, il saura les nourrir, celui-là…

Ah ! Dieu !

Les Mêmes, VASSILI LÉONIDITCH ; derrière lui, sur le seuil, LÉONID FÉODOROVITCH

C’est toujours la même chose : vrai, c’est étonnant ! tantôt on me demande pourquoi je ne m’occupe de rien ; et voilà, quand j’ai trouvé un emploi et que je suis occupé — une société sérieuse se fonde avec de nobles buts — on me chicane pour une misérable somme de trois cents roubles ?

Je te dis que je ne peux pas. Alors je ne peux pas ! Je n’ai pas d’argent !

Mais vous venez de vendre des terres ?

D’abord, je n’ai rien vendu. Et surtout, laisse-moi tranquille ; on t’a dit déjà que je n’ai pas le temps ! (Il ferme la porte avec violence.)

Les Mêmes, moins LÉONID FÉODOROVITCH

Je vous avais bien dit que ce n’était pas le moment.

En voilà une situation, hein ? J’irai chez , c’est mon seul salut. Lui, il fait des folies avec son spiritisme, il en oublie tout ! (Il monte l’escalier. Féodor Ivanovitch s’assoit pour lire le journal.)

Les Mêmes. De l’escalier descendent BETSY et MARIA CONSTANTINOVNA, suivies de GRIGORI

La voiture est-elle prête ?

Elle est avancée.

Allons, allons ! j’ai bien vu que c’était lui.

Qui, lui ?

Vous le savez très bien, Pétristchev.

Alors, où est-il ?

Chez Vovo, vous verrez tout de suite.

Et si ce n’est pas lui ? (Les paysans et le livreur saluent.)

Ah ! vous venez de chez Bourdier avec la robe ?

Oui, mademoiselle. Veuillez donner l’ordre de me laisser partir

Mais je ne sais pas… Ça dépend de maman…

Je ne sais pas de qui. Nous avons reçu l’ordre d’apporter un carton et de toucher l’argent.

Eh bien, alors, attendez.

C’est toujours le costume pour la charade ?

Oui, un costume ravissant, et maman ne le prend pas et ne veut pas le payer.

Pourquoi donc ?

Allez le demander à maman. Donner trois cents roubles à Vovo, pour ses chiens, ce n’est pas cher, mais payer ma robe cent roubles, c’est cher ! Cependant il me faut un costume pour jouer. (Montrant les paysans.) Et ça, qui est-ce ?

Ce sont des paysans ; ils viennent acheter je ne sais plus quelle terre.

Je crois plutôt que ce sont des chasseurs… Vous n’êtes pas des chasseurs ?

Non point, madame. Nous venons chez Léonid Féodorovitch, pour une vente… de terre.

Comment cela ? Pourtant des chasseurs devaient venir chez Vovo. Vraiment vous n’êtes pas des chasseurs ? (Les paysans se taisent.) Qu’ils sont bêtes ! (Elle va vers la porte.) Vovo ! (Elle rit aux éclats.)

Mais nous venons de le rencontrer.

Vous êtes bien bonne de vous le rappeler. Vovo es-tu là ?

Les Mêmes et PÉTRISTCHEV

Vovo n’est pas ici ; mais je suis prêt à faire à sa place tout ce qu’on me demandera. Bonjour, bonjour. (Il secoue longuement la main de Betsy, puis celle de Maria Constantinovna.)

Vois-tu, on dirait qu’il pompe de l’eau.

Vous ne pouvez pas le remplacer ; mais ça vaut mieux que rien. (Elle rit aux éclats.) Quelle affaire avez-vous donc avec Vovo ?

Des affaires ?… Des affaires de fi…nance, c’est-à-dire que ce sont des affaires fi… et aussi , et par dessus le marché, des affaires financières.

Qu’est-ce que veut dire nancières ?

Voilà la question. Précisément ça ne signifie rien.

Oh ! ça n’est pas fort, pas du tout fort. (Ils rient aux éclats.)

Ça ne peut pas être toujours fort, c’est comme une loterie : il n’y a pas beaucoup de gros lots. (Féodor Ivanovitch entre chez Léonid Féodorovitch.)

Les Mêmes, moins FÉODOR IVANOVITCH

Oh ! ça n’a pas réussi ! Dites, étiez-vous hier chez les Mergassov ?

Non seulement j’ai été chez la mère Gassov, mais plutôt chez le père Gassov ou le fils Gassov.

Vous ne pouvez rien dire sans jeux de mots. C’est une maladie ? Y avait-il des Tziganes ? (Elle rit.)

« Son tablier est tout brodé encor « De petits coqs à crête d’or ! »

Comme vous êtes heureux ! Et nous, nous nous sommes ennuyés chez Fofo.

« Elle avait donné sa foi « Et jurait de venir chez moi…»

Et la suite, Maria Constantinovna, comment ?

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