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(1879-1881)
INTRODUCTION À LA CRITIQUE DE LA THÉOLOGIE DOGMATIQUE ET À L’EXAMEN DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE
J’ai été baptisé et élevé dans la religion chrétienne orthodoxe. On me l’enseigna dès l’enfance, pendant mon adolescence et ma jeunesse. Mais à dix-huit ans, quand je terminai ma seconde année de l’université, je ne croyais déjà plus à rien de ce qu’on m’avait appris.
Et même certains souvenirs me donnent à penser que je n’avais jamais cru sérieusement. J’avais confiance en ce que l’on m’enseignait, en ce que confessaient devant moi les plus grands. C’était tout. Cette confiance était d’ailleurs très chancelante.
J’avais à peu près onze ans, lorsqu’un garçon mort depuis longtemps, VolodienkaM…, élève du lycée, vint chez nous un dimanche et nous annonça, comme une nouvelle toute fraîche, la découverte faite au lycée : Dieu n’existait pas, et tout ce qu’on nous enseignait n’était que balivernes. (Cela se passait en 1838.) Je me rappelle que mes frères aînés, excités par cette nouveauté, m’appelèrent, et que tous, très animés, nous acceptâmes cette découverte comme quelque chose de très intéressant et de très possible.
Je me rappelle encore que mon frère aîné Dmitri, alors étudiant à l’Université, s’adonna tout d’un coup, avec la passion propre à sa nature, aux pratiques religieuses. Il se mit à suivre tous les sermons, à jeûner, à mener une vie chaste, pure et morale, et alors nous tous, même les plus âgés, nous nous moquâmes de lui, l’affublant, je ne sais pourquoi, du sobriquet de Noé. Je me rappelle aussi que Moussine-Pouchkine, recteur de l’Université de Kazan, nous invitait à danser, et raillant notre frère qui déclinait ces invitations, lui disait que David lui-même avait dansé devant l’Arche.
J’appréciais alors ces plaisanteries des grandes personnes, et j’en tirais la conclusion qu’il fallait apprendre le catéchisme, aller à l’église, mais qu’il ne fallait pas prendre tout cela trop au sérieux.
Je me souviens encore qu’étant très jeune, je lisais Voltaire, et que ses saillies, loin de me révolter, m’égayaient fort.
Mon détachement de la religion se fit comme il arrivait jadis et comme il arrive maintenant aux personnes de notre monde. Il me semble que, dans la plupart des cas, cela se passe de la façon suivante : les hommes vivent comme tout le monde vit, et tout le monde vit en se fondant sur des principes qui non seulement n’ont rien de commun avec la religion mais qui, le plus souvent, lui sont contraires. La religion n’a pas de place dans notre vie. Dans nos rapports avec le prochain, il ne nous arrive jamais de la rencontrer, et dans notre propre existence, nous ne la consultons jamais. La religion trouve son application quelque part, là-bas, loin de la vie et indépendamment d’elle. Si l’on se trouve en contact avec elle, c’est comme avec un phénomène extérieur, nullement lié à la vie.
D’après la vie d’un homme, d’après ses actes, maintenant comme alors, on ne peut jamais savoir s’il croit ou non. S’il y a une différence entre celui qui confesse ouvertement l’orthodoxie et celui qui la nie, elle n’est jamais à l’avantage du premier. Aujourd’hui comme alors, l’aveu et la pratique de l’orthodoxie se rencontrent le plus souvent chez des hommes stupides, cruels, et qui se jugent très importants ; tandis que l’intelligence, l’humilité, la droiture, la simplicité, le sens moral se rencontrent de préférence chez des gens qui se disent incrédules.
Dans les écoles, on enseigne le catéchisme et l’on envoie les élèves à l’église. On exige des des certificats de communion, mais un homme de notre monde, qui n’est plus écolier et n’est pas fonctionnaire d’État, à présent, et jadis davantage encore, peut vivre des dizaines d’années sans se rappeler une seule fois qu’il vit parmi des chrétiens et que lui-même passe pour pratiquer la religion chrétienne orthodoxe.
De sorte que, maintenant comme autrefois, la doctrine religieuse acceptée de confiance et soutenue par quelque pression extérieure, disparaît peu à peu sous l’influence de la connaissance et de l’expérience de la vie, qui sont contraires à la religion. Et cependant, très souvent, un homme vit en s’imaginant avoir gardé intacte cette religion enseignée dès l’enfance, tandis que depuis longtemps il n’en reste plus trace.
S…, un homme intelligent et sincère, m’a raconté comment il cessa de croire. Il avait vingt-six ans, lorsqu’un jour, à la chasse, avant d’aller se reposer, par une vieille habitude d’enfance, il se mit à prier. Son frère aîné, qui chassait avec lui, était étendu sur le foin et le regardait. Comme S…, ayant terminé sa prière, allait se coucher aussi, son frère lui dit : « Ah ! tu le fais toujours ? » Rien de plus ne fut dit, et, à dater de ce jour, S… cessa de prier et d’aller à l’église ; ce n’était point qu’il connût les convictions de son frère et les partageât, ni qu’en son âme, il eût pris une décision quelconque, mais uniquement parce que la parole prononcée par son frère avait été la légère poussée imprimée au mur prêt à s’effondrer, entraîné par son propre poids. Cette remarque lui indiqua seulement qu’à l’endroit où il croyait que la foi résidait il n’y avait plus qu’une place vide, de sorte que les paroles qu’il prononçait, les signes de croix et les génuflexions qu’il faisait en priant n’étaient que des actes parfaitement stupides. Leur insanité une fois reconnue, il ne pouvait plus les répéter.
C’est ce qui doit arriver, je pense, pour l’immense majorité. Je parle des hommes de notre culture, des gens sincères vis-à-vis d’eux-mêmes et non de ceux qui ne voient dans la religion que le moyen d’atteindre quelque but éphémère. Ceux-ci sont le plus foncièrement athées. En effet, si pour eux la religion n’est qu’un moyen d’arriver à n’importe quel but, alors ce n’est plus la religion. Pour les hommes de notre culture, la lumière de la science et de la vie fait s’écrouler ce fragile édifice, qu’ils aient remarqué la place vide en eux-mêmes, ou qu’ils ne l’aient pas encore aperçue.
La croyance qui me fut inculquée dès l’enfance s’en est allée de moi comme des autres, avec cette différence qu’ayant lu dès l’âge de quinze ans des ouvrages philosophiques, mon détachement de la religion fut conscient de très bonne heure.
À l’âge de seize ans j’avais cessé de prier, par ma propre impulsion ; j’avais cessé d’aller à l’église, de faire mes dévotions ; je ne croyais plus en ce qu’on m’avait enseigné dès l’enfance, mais je croyais à quelque chose. À quoi ? Je ne pourrais nullement le dire. Je croyais en Dieu, ou plutôt je ne niais pas Dieu ; mais quel Dieu ? Je ne savais. Je ne niais pas le Christ et sa doctrine, mais en quoi consistait cette doctrine, je ne l’aurais pu dire.
Aujourd’hui, en me rappelant ce temps, je vois clairement que ma religion, — ce qui, en dehors des instincts bestiaux, guidait ma vie — ma vraie croyance d’alors, était ma foi dans le perfectionnement. Mais en quoi consistait ce perfectionnement, quel était son but, je ne le savais point. Je tâchais de me perfectionner intellectuellement ; j’apprenais tout ce que je pouvais, tout ce vers quoi me poussait la vie. Je m’efforçais de perfectionner ma volonté ; je m’étais composé des règles que j’essayais d’observer. Je me perfectionnais physiquement par toutes sortes d’exercices corporels et en m’habituant à l’endurance par des privations diverses. Tout cela me semblait être le perfectionnement. Sans doute, au-dessus de tout, il y avait le perfectionnement moral, mais, bientôt, il fut remplacé par le perfectionnement en général, c’est-à-dire par le désir de me rendre meilleur, non pas à mes propres yeux ou aux yeux de Dieu, mais aux yeux des autres hommes. Bientôt cette tendance fit place elle-même au désir d’être plus fort que les autres hommes, c’est-à-dire plus célèbre, plus important et plus riche qu’eux.
02
II
Un jour je raconterai l’histoire de ma vie, histoire touchante et instructive, pendant ces dix années de ma jeunesse. Je crois que beaucoup ont éprouvé les mêmes sentiments. De toute mon âme je désirais être bon, mais j’étais jeune, j’avais des passions, et j’étais seul, absolument seul pour chercher le bien. Chaque fois que j’essayais d’exprimer mon désir le plus intime : celui d’être moralement bon, je ne rencontrais que mépris et moqueries, mais aussitôt que je m’adonnais aux vilaines passions, on me louait, on m’encourageait.
L’ambition, l’amour du pouvoir, de l’argent, le luxe, l’orgueil, la colère, la vengeance, tout cela était respecté. En me livrant à ces passions, je devenais semblable à un homme, et je sentais qu’on était content de moi. Ma bonne tante, chez qui je vivais, et qui était l’être le plus pur au monde, me disait toujours qu’elle ne désirait rien tant pour moi qu’une liaison avec une femme mariée : « Rien ne forme un jeune homme comme une liaison avec une femme comme il faut. » Elle me souhaitait encore un autre bonheur : celui d’être aide de camp, et surtout aide de camp de l’Empereur, et, comme bonheur suprême, d’épouser une jeune fille très riche, afin d’avoir par ce mariage un très grand nombre de serfs.
Je ne puis me rappeler ces années sans horreur, sans dégoût, sans souffrance. J’ai tué des hommes à la guerre ; j’ai provoqué en duel pour tuer ; j’ai perdu de grosses sommes au jeu ; j’ai gaspillé le produit des travaux des paysans ; je les ai punis ; j’ai commis l’adultère ; j’ai trompé. Le mensonge, le vol, la cupidité sous toutes ses formes, l’ivrognerie, la violence, le meurtre… il n’est point de crimes que je n’aie commis… Et pour tout cela on me louait, on me considérait comme un homme relativement moral. Je vécus ainsi dix ans.
À cette époque je me mis à écrire, par ambition, par cupidité, par orgueil. Mes écrits étaient conformes à ma vie. Pour obtenir la gloire et l’argent, en vue desquels j’écrivais, il fallait cacher le bon et publier le mauvais. C’est ce que je faisais. Combien de fois, affectant l’indifférence et même une légère ironie, me suis-je efforcé d’écarter de mes écrits ces aspirations vers le bien, qui donnaient un sens à ma vie ! Et j’atteignais mon but, et l’on m’encourageait.
J’avais vingt-six ans, quand, au retour de la guerre, j’arrivai à Pétersbourg et me liai avec des écrivains. Ils m’accueillirent comme un des leurs. On me flatta, et, avant que j’eusse eu le temps de me ressaisir, les opinions sur la vie, particulières à ces hommes avec lesquels je m’étais lié, étaient devenues miennes et avaient complètement dissipé en moi toutes les tendances anciennes à devenir meilleur. Ces opinions constituaient une théorie qui justifiait la dépravation de mes mœurs. Mes confrères en littérature considéraient que la vie, en général, marche en progressant, et que, dans ce développement, c’est à nous, les penseurs, que revient la part principale ; parmi les penseurs, ce sont les artistes, les poètes qui ont la plus grande influence. Notre vocation est d’instruire les hommes.
Pour que cette question tout à fait naturelle : Que sais-je et que dois-je enseigner ? ne se posât pas, on expliquait dans cette théorie qu’il était inutile d’être fixé sur ce point, l’artiste et le poète enseignant inconsciemment.
J’étais considéré comme un admirable artiste et comme un grand poète ; ce fut donc très naturellement que j’adoptai cette théorie. Moi, artiste et poète, j’écrivais et j’enseignais ce que je ne savais pas moi même. On me payait pour cela ; j’avais une bonne table, un bel appartement, des femmes, de la société ; j’avais la gloire. Par conséquent ce que j’enseignais était très bon.
Cette foi dans l’importance de la poésie et du développement de la vie était une religion, dont j’étais un des pontifes. C’était très agréable, et très avantageux, d’être un de ces pontifes, et je vécus assez longtemps dans cette religion, sans douter une seule fois que ce fût la vraie.
Mais la seconde et surtout la troisième année de cette vie, je commençai à douter de l’infaillibilité de cette religion, et je me mis à l’examiner. Le premier motif de doute fut celui-ci : j’avais enfin remarqué que les prêtres de notre religion n’étaient pas tous d’accord entre eux. Les uns disaient : C’est nous qui sommes les maîtres les meilleurs et les plus utiles ; nous enseignons ce qu’il faut ; les autres n’enseignent pas la vérité. Et ceux-ci disaient : Non, c’est nous qui sommes dans le vrai, c’est vous qui enseignez l’erreur. Et ils se disputaient, se querellaient, s’injuriaient, se trompaient, s’abusaient les uns les autres. En outre, beaucoup d’entre nous ne se souciaient même pas de savoir qui avait raison, qui avait tort, et poursuivaient tout simplement leur but matériel, avec l’aide que nous leur donnions. Tout cela m’amena à douter de la vérité de notre culte.
Ayant ainsi mis en doute la religion des écrivains, je commençai à observer plus attentivement ses ministres. Je me convainquis que presque tous ces écrivains étaient des hommes sans moralité, pour la plupart mauvais, nuls, bien par le caractère à ces gens que j’avais rencontrés auparavant, dans ma vie militaire, mais en revanche très sûrs et très contents de soi, comme le peuvent être ou les saints ou ceux qui ne savent même pas ce que c’est que la sainteté.
Ces hommes m’inspirèrent du dégoût ; j’en ressentis pour moi-même, et je compris que cette religion n’était qu’une tromperie.
Mais, chose étrange, bien qu’ayant compris très vite tout le mensonge de cette religion, et l’ayant reniée, je ne renonçai pas au titre que me donnaient ces hommes, au titre d’artiste, de poète, de maître. Je m’imaginais naïvement que j’étais poète, artiste, et que je pouvais enseigner à tous, sans savoir moi-même ce que j’enseignais. Et je continuais de le faire.
Ma liaison avec ces hommes me valut un nouveau vice — un orgueil développé jusqu’à la maladie, et la folle assurance de me croire appelé à enseigner ce que je ne savais pas moi-même.
Maintenant, quand je me rappelle cette époque, mon état d’esprit d’alors et celui de ces hommes (du reste leurs pareils se comptent maintenant par milliers), je ressens à la fois de la pitié et de la honte ; j’ai envie de rire ; j’éprouve le même sentiment qui s’empare de nous dans un asile d’aliénés.
Nous étions tous convaincus, alors, qu’il nous fallait parler et écrire, imprimer, le plus vite et le plus possible ; que tout cela était nécessaire pour le bien de l’humanité. Et des milliers d’entre nous, tout en se nuisant et s’invectivant mutuellement, publiaient, écrivaient, et instruisaient les autres. Sans remarquer que nous ne savions rien, qu’à la question la plus simple de la vie : Qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais ? nous ne savions que répondre, tous, sans écouter personne, nous parlions tous ensemble, feignant parfois d’approuver et de louer autrui afin d’être également approuvés et loués, parfois nous irritant les uns contre les autres, comme dans une maison de fous.
Des milliers d’ouvriers travaillaient jour et nuit, de toutes leurs forces, pour imprimer des millions de mots que la poste répandait par toute la Russie, et nous essayions d’enseigner encore davantage, sans parvenir à enseigner tout, et nous nous fâchions toujours de ce qu’on ne nous écoutât pas assez.
Quelle chose étrange !… c’est maintenant que je le comprends. Notre vrai désir, le plus intime, était de recevoir le plus d’argent et de louanges possible. Pour atteindre ce but, nous ne pouvions qu’écrire des livres et des articles. Et nous le faisions. Mais pour faire une œuvre si inutile et en même temps posséder la certitude d’être des gens très importants, nous avions encore besoin d’un raisonnement qui justifiât notre activité. Et nous inventâmes le suivant : tout ce qui existe est . Tout ce qui existe se développe. Tout se développe par l’instruction. L’instruction se mesure au degré de propagation des livres et des journaux. Et l’on nous paie et l’on nous estime parce que nous écrivons des livres et des articles. Par conséquent nous sommes les hommes les meilleurs et les plus utiles.
Ce raisonnement aurait été parfait si nous eussions été tous d’accord ; mais comme à chaque pensée publiée par l’un s’opposait toujours une pensée diamétralement opposée publiée par l’autre, nous aurions dû réfléchir. Mais nous ne remarquions pas cela. On nous payait ; les hommes de notre parti nous louaient : alors chacun de nous se croyait dans le vrai.
Aujourd’hui je vois clairement qu’il n’y avait aucune différence entre nous et l’asile d’aliénés. Même à cette époque je le soupçonnais vaguement, mais, comme font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi-même.
03
III
Je vécus ainsi, m’adonnant à cette folie, durant six années encore, jusqu’à mon mariage. À cette époque je partis à l’étranger. La vie en Europe et mes rapports avec les hommes avancés et les savants européens, m’affermirent de plus en plus dans cette croyance au perfectionnement en général, qui avait été la mienne, et que je retrouvais chez eux aussi. Cette croyance prit en moi la forme habituelle, celle qu’elle revêt chez la majorité des gens instruits de notre temps. Elle s’exprimait par le mot « progrès ». Il me semblait alors que ce mot signifiait quelque chose. Je ne comprenais pas encore que, tourmenté comme tout homme qui pense, par cette question : Comment dois-je vivre pour vivre le mieux possible ? et y répondant : Vivre en accord avec le progrès, je répondais exactement comme un homme dont la barque est emportée par les vagues, et qui, à cette question essentielle et unique pour lui : « Où faut-il se diriger ? » répondrait indirectement : « Les vagues me portent là-bas. »
Alors je ne remarquais pas cela.
Parfois, rarement, le sentiment, non la raison, se révoltait en moi contre cette superstition générale de notre temps, grâce à laquelle les hommes se cachent à eux-mêmes leur incompréhension de la vie. Ainsi, pendant mon séjour à Paris, la vue d’une exécution capitale me montra la fragilité de ma confiance dans le progrès. Quand je vis la tête se détacher du corps et, séparément, tomber dans le panier, je compris, non par la raison, mais par tout mon être, qu’aucune théorie sur la rationalité de l’ordre existant et du progrès, ne pouvait justifier un tel acte. Si même tous les hommes de l’univers, s’appuyant sur n’importe quelle théorie, depuis la création du monde, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que c’est mal, par conséquent, que ce n’est pas là le progrès ; que ce n’est pas ce que disent et font les hommes qui décide de ce qui est bien ou mal, mais que c’est moi, avec mon cœur, qui puis en juger.
Une autre circonstance, où j’eus conscience de l’insuffisance pour la vie de la foi dans le progrès, me fut donnée par la mort de mon frère. Intelligent, bon, sérieux, il tomba malade tout jeune , souffrit plus d’une année et mourut douloureusement sans avoir compris pourquoi il avait vécu et encore moins pourquoi il mourait. Aucune théorie ne put fournir de réponse à ses questions, ni aux miennes, pendant sa lente et cruelle agonie.
Mais ces occasions de doute étaient rares, et, en réalité, je continuais à vivre n’ayant d’autre croyance que la foi dans le progrès. « Tout se développe et je me développe ; mais pourquoi cela ? on le verra. »
C’est ainsi que j’aurais dû formuler ma croyance. Revenu de l’étranger, je m’installai à la campagne et résolus de m’occuper des écoles de paysans. Cette occupation m’était particulièrement agréable ; je n’y trouvais pas ce mensonge, qui m’était devenu évident et me sautait aux yeux pendant mes années de doctorat littéraire. Ici aussi j’agissais au nom du progrès, mais déjà je l’envisageais en critique. Je me disais que certaines manifestations du progrès sont assez bizarres, et qu’il faut laisser une grande latitude aux gens primitifs, aux enfants des paysans, leur permettant de choisir la voie du progrès qu’il leur plaira. Mais en réalité je tournais toujours autour de ce même problème insoluble, qui consistait à enseigner, sans savoir quoi. Dans les hautes sphères de l’activité littéraire, je comprenais qu’on ne peut enseigner sans savoir quoi, car j’avais vu que tous enseignaient des choses différentes, et n’arrivaient à se cacher mutuellement leur ignorance que par des discussions entre eux. Ici, avec les enfants des paysans, je crus pouvoir tourner cette difficulté en laissant les enfants apprendre ce qu’ils voudraient.
Ce m’est étrange, à présent, de me rappeler comment je biaisais pour réaliser mon désir d’enseigner, sachant très bien, au fond de mon âme, que je ne pouvais enseigner rien de ce qu’il fallait, l’ignorant moi-même. Après une année passée à m’occuper de l’école, je partis pour la seconde fois à l’étranger, afin d’y apprendre le moyen d’arriver à instruire les autres, tout en ne sachant rien soi-même.
Il me sembla avoir appris cela à l’étranger, et, armé de toute cette sagesse, l’année de l’émancipation des serfs je retournai en Russie, où, ayant accepté la fonction d’arbitre territorial, je me mis à enseigner le peuple ignorant dans les écoles, et les gens instruits dans une revue que je commençai à éditer. Il me semblait que tout allait bien. Cependant je sentais que je n’étais pas tout à fait sain d’esprit et que cela ne pouvait durer longtemps. J’en serais peut-être venu alors à ce désespoir auquel j’arrivai quinze ans plus tard, si je n’avais envisagé un autre côté de la vie, que je ne connaissais pas encore et qui me promettait le salut : c’était la vie de famille.
Une année durant je m’occupai de l’arbitrage territorial, des écoles et de la revue, et j’étais très affligé, car je m’y perdais de plus en plus. La lutte perpétuelle nécessitée par mes fonctions de conciliateur me devint si pénible, mon activité dans les écoles se manifesta si vaguement, mon travail dans la revue, le désir d’enseigner, en même temps que de me cacher à moi-même ma propre incapacité, me devint si répugnant, que je tombai malade moralement plutôt que physiquement. J’abandonnai tout et m’en fus dans les steppes, chez les Bachkirs, respirer l’air, boire le koumiss et vivre de la vie animale.
À mon retour, je me mariai. Les conditions nouvelles d’une vie de famille heureuse me détournèrent complètement de toute recherche du sens général de la vie. Toute ma vie, en ce temps-là, se concentra sur ma famille, ma femme, mes enfants, et, par conséquent, sur les moyens d’augmenter mes ressources. Mon aspiration au perfectionnement, remplacée déjà auparavant par l’aspiration au perfectionnement en général, au progrès, cédait nettement la place à mon désir d’avoir, pour moi et ma famille, une vie très confortable. Ainsi passèrent quinze ans encore. Bien que je considérasse la littérature comme une bagatelle, pendant ces quinze années, je continuai cependant à écrire.
Je connaissais la séduction qu’exerce la littérature : l’appât du gain énorme et des applaudissements qui récompensent un mince travail. Et je vis dans la littérature le moyen d’améliorer ma situation matérielle, d’étouffer dans mon âme toutes les questions sur le sens de ma propre vie, et de la vie, en général.
J’écrivais, enseignant ce qui était pour moi l’unique vérité : qu’il fallait vivre de manière à se rendre soi-même et sa famille le plus heureux possible.
Ainsi je vécus. Mais il y a cinq ans, quelque chose d’étrange commença à se manifester en moi. D’abord ce furent des moments d’étonnement, d’arrêt de la vie, comme si je ne savais pas comment vivre, ni que faire ; et je devenais inquiet et triste. Ces moments passés, je continuais à vivre comme auparavant. Par la suite ces moments de perplexité devinrent de plus en plus fréquents, mais toujours sous la même forme. Ces arrêts dans la vie s’exprimaient toujours par les mêmes questions : Pourquoi ? Eh bien ? Et après ?
D’abord il me sembla que c’étaient là des questions inutiles, sans but. Il me parut que tout cela était connu et que si je voulais un jour m’occuper de les résoudre, ce ne serait guère difficile, qu’alors je n’en avais pas le temps mais que je trouverais la réponse dès que je le voudrais. Mais les questions se posèrent de plus en plus fréquemment. De plus en plus pressantes elles exigeaient une réponse ; et, comme des poings retombant toujours sur la même place, ces questions sans réponse finirent par former une tache noire. Il m’arriva ce qui arrive à quiconque tombe malade d’une maladie intérieure mortelle. D’abord paraissent les symptômes infimes du mal, auxquels le malade ne fait point attention ; ensuite ces symptômes se montrent de plus en plus souvent et se résument en une souffrance unique et continue. La souffrance augmente et le malade n’a pas le temps de se retourner qu’il reconnaît que ce qu’il prenait pour une indisposition est ce qui a pour lui le plus d’importance au monde : la Mort.
Voilà ce qui m’arriva. Je compris que ce n’était pas une indisposition accidentelle, mais quelque chose de très grave, et que si la même question se répétait toujours, alors il fallait y répondre. Et je tâchai de le faire. Les questions paraissaient si absurdes, si simples, si enfantines ! Mais aussitôt que j’y touchai et que j’essayai de les résoudre, je fus immédiatement convaincu que, premièrement, ces questions n’étaient ni enfantines ni stupides, que c’étaient les questions les plus sérieuses et les plus profondes de la vie, et, deuxièmement, que j’aurais beau y réfléchir, je ne pourrais les résoudre. Avant de m’occuper de mon domaine de Samara, de l’éducation de mon fils, de la rédaction d’un livre, je devais savoir je ferais tout cela. Tant que je ne saurais pas pourquoi, je ne pourrais rien faire, je ne pourrais pas vivre. Au milieu de mes idées sur l’organisation de mes affaires, qui me préoccupaient beaucoup à cette époque, tout d’un coup il me venait en tête cette question : « Eh bien ! tu auras six mille déciatines dans le gouvernement de Samara, trois cents chevaux. Et après ? » Et j’étais tout à fait déconcerté et ne savais plus que penser. Ou bien, dès que je commençais à réfléchir à la manière d’élever les enfants, je me disais : « Pourquoi ? » Ou quand je me demandais comment le peuple pourrait arriver au bien-être, tout à coup je me disais : « Et qu’est-ce que cela me fait ? » Ou quand je pensais à cette gloire que me valaient mes ouvrages, je me disais : « Eh bien ! tu seras plus célèbre que Gogol, Pouschkine, Shakespeare, Molière, que tous les écrivains du monde ; et après ? » Et je ne pouvais rien répondre, rien.
Les questions n’attendent pas, il faut y répondre tout de suite. Si l’on ne répond pas, on ne peut pas vivre. Et de réponse, point. Je sentis que le sol sur lequel je me tenais debout se dérobait, qu’il n’y avait plus rien où je pusse me retenir, que ce dont je vivais n’était plus, et que je n’avais rien pour le remplacer.
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IV
Ma vie s’arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir, car je ne pouvais point ne pas respirer, ne pas manger, ne pas dormir. Mais ce n’était pas la vie, car je ne sentais point de désirs dont la satisfaction me parût raisonnable. M’arrivait-il de désirer quelque chose, je savais d’avance que de mon désir, réalisé ou non, rien ne résulterait. Si une fée était venue et m’avait proposé de satisfaire chacun de mes désirs, je n’aurais su que lui demander. Si, dans un moment d’ivresse, je retrouvais non le désir mais l’habitude du désir, aussitôt redevenu calme, je savais que c’était une tromperie, qu’il n’y avait rien à désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité, puisque je devinais en quoi elle consistait. La vérité était que la vie est une insanité. J’avais eu l’air de vivre, de marcher, et j’étais arrivé à l’abîme, et je voyais nettement que devant moi il n’y avait rien, sauf la mort. Et cependant on ne peut s’arrêter, ni revenir en arrière, ni fermer les yeux pour ne pas voir qu’on n’a rien devant soi, sauf les souffrances et la mort : l’anéantissement complet.
Il arriva que moi, homme bien portant et heureux, je sentis que je ne pouvais plus vivre. Une force invincible m’entraînait à me débarrasser d’une façon quelconque de la vie. Cependant on ne peut dire que je voulais me tuer. La force qui m’entraînait hors de la vie était plus puissante, plus complète, plus générale que mon désir. C’était une force semblable à mon ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. De toutes mes forces j’aspirais à me débarrasser de la vie. L’idée du suicide me devint aussi naturelle qu’autrefois l’idée du perfectionnement de la vie. Cette idée était si séduisante que je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas la mettre à exécution trop hâtivement. Je ne voulais pas me hâter, uniquement parce que je voulais concentrer tous mes efforts à voir clair en moi. En cas d’insuccès, j’aurais toujours le temps de me tuer. Et voilà que moi, l’homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je restais seul à me déshabiller ; je n’allais plus à la chasse avec mon fusil, pour ne point me laisser tenter par le moyen trop facile de me débarrasser de la vie. Je ne savais pas moi-même ce que je désirais. J’avais peur de la vie. J’aspirais à en sortir, et cependant j’espérais d’elle encore quelque chose.
Cela se passait à un moment où sous tous les rapports, j’avais ce qui est considéré comme le bonheur complet. Je n’avais pas encore cinquante ans. J’avais une épouse aimante et aimée, de bons enfants, un grand domaine, qui, sans aucune peine de ma part, s’élargissait et prospérait ; j’étais respecté de mes proches et de mes connaissances, plus que je ne l’avais jamais été ; les étrangers me comblaient d’éloges, et je pouvais croire sans fausse vanité que mon nom était célèbre. En outre, non seulement je n’étais ni fou ni malade mentalement, au contraire, je jouissais d’une force morale et physique, que j’ai rarement rencontrée parmi mes camarades. Physiquement, je pouvais travailler au fauchage tout comme les paysans ; intellectuellement, je pouvais travailler huit, dix heures de suite sans éprouver aucune suite fâcheuse de cette assiduité.
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The end
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