Front matter
PAUL ÉRIC
les romans de l’histoire
1815
ch01
Depuis quelques jours, Napoléon avait abdiqué. Escorté par les Commissaires de l’Europe victorieuse, il avait quitté Fontainebleau pour se rendre à l’île d’Elbe.
Mai 1814 commençait.
Or, le de ce mois, comme la journée finissait, un cavalier venant de la direction de Fontainebleau, s’enfonça dans les fourrés de cette partie de la forêt qui avoisine la ville, et est connue sous le nom de Gorges d’Apremont.
À cette époque, Dennecourt n’avait pas encore doté la forêt des sentiers faciles, que le touriste parcourt aujourd’hui sans peine, et quiconque quittait les routes tracées à travers bois se trouvait aux prises avec une végétation touffue, se développant sans entraves.
Cependant cavalier et cheval avançaient comme en se jouant. Évidemment le premier était un écuyer consommé, car il guidait sa monture avec une dextérité remarquable.
Âgé de quarante-cinq ans environ, la tournure élégante agrémentée d’un je ne sais quoi de militaire, le personnage monologuait, tout en forçant son cheval à contourner les arbres, à franchir les souches ou les buissons :
— Quels peuvent être ceux qui m’écrivent ? Ma femme avait raison, il faut être fou pour accepter un rendez-vous semblable émanant d’inconnus. Ce sous-bois est un véritable coupe-gorge.
Sa main libre se porta vers les fontes et caressa la crosse de deux pistolets.
— Il est vrai, ajouta-t-il, que j’ai de quoi répondre à toute question. Et puis un ancien volontaire de l’armée des Alpes, ancien aide de camp de Napoléon, ne saurait s’arrêtera des craintes vulgaires. On a beau être devenu Conseiller d’État et comte de l’Empire, on a toujours dans les veines du sang de soldat.
Soudain il se tut, retint son cheval et sonda d’un regard perçant les jeunes feuillages autour de lui.
Un sifflement léger venait de retentir à quelque distance.
— Ouais, murmura encore le cavalier, voudrait-on me jouer quelque mauvaise plaisanterie ?
En un tour de main, il eut tiré les pistolets des fontes et attendit :
Un éclat de rire résonna à sa droite ; une voix railleuse jeta cette phrase :
— Monsieur de La Valette a la main prompte. Avant de se mettre à sa portée, il est prudent d’inspirer confiance à son oreille.
— La Valette ! Vous me connaissez, répliqua le cavalier, cherchant vainement à apercevoir son invisible interlocuteur ?
— Jugez-en, reprit l’organe railleur. Je salue en vous Antoine-Marie Chamans, comte de La Valette, né en 1769, à Paris, d’une famille de commerçants, aujourd’hui époux d’une ex-demoiselle Beauharnais, nièce de S. M. l’Impératrice Joséphine, une épouse dévouée qui s’opposait à ce que son mari vînt, en pleine forêt de Fontainebleau, à un rendez-vous qu’elle jugeait dangereux.
Et comme le comte demeurait muet, stupéfait de ces dernières paroles, qui semblaient répondre à sa pensée de tout à l’heure, le causeur invisible ajouta :
— Ne tirez pas. Vous n’avez rien à craindre ; je suis seul. Si vous repoussez ma proposition, vous retournerez librement chez vous.
Presque aussitôt, d’un buisson voisin, jaillit un jeune garçon aux cheveux châtains, à la figure ouverte, aux yeux d’un bleu profond. Il portait une carabine en bandoulière.
Aux dernières lueurs du jour, le comte le considéra et soudain :
— Espérat Milhuitcent, s’écria-t-il !
Le nouveau venu salua :
— Lui-même, Monsieur le comte.
Le cavalier remit ses pistolets dans les fontes. Son interlocuteur vit le geste et s’inclinant derechef :
— Merci de cette marque de confiance…
Mais le comte ne le laissa pas achever :
— Du diable si vous me remerciez. Je vous ai vu, à Paris, avec Caulaincourt, alors que vous négociiez l’abdication ; j’ai questionné et j’ai appris votre dévouement à l’empereur, l’estime dans laquelle il vous tenait… Ce serait offenser son souvenir que ne pas vous marquer la confiance la plus entière.
Le jeune garçon sourit ; il eut un geste tendre, comme un salut à l’exilé lointain, puis, se rapprochant du cavalier :
— La présentation est faite, M. le comte, causons, voulez-vous ?
— Ma présence ici est une affirmation.
— C’est juste. Sur convocation signée : Des amis de l’Empereur qui veulent un chef, vous n’avez pas craint de quitter Paris et d’accourir. C’est par une expression de gratitude et non de doute que j’aurais dû commencer.
— Passons, fit le comte avec impatience. Au fait, je vous prie.
— M’y voici. Quelques amis et moi ne pouvons nous habituer à l’absence de l’Empereur.
— Ah !
— Et nous voulons travailler à son retour.
M. de La Valette sursauta :
— À son retour ? Mais c’est impossible.
— Monsieur le comte, murmura doucement Espérat, depuis Napoléon surtout, impossible n’est plus français.
— Oh ! oh, mon jeune ami, vous donnez des leçons…
— J’en sollicite au contraire, Monsieur le comte, puisque je me suis chargé de vous supplier d’être notre chef.
— Le chef de qui ?
— De braves gens qui ont versé dans les Vosges, dans l’Argonne, ce que le destin a voulu leur prendre de sang ; et qui désirent répandre le reste pour le service de l’Empereur.
Le ton de la réponse impressionna le comte.
— Vous les connaissez ?
— Tous.
— Et vous en répondez ?
— Comme de moi-même.
— Pourquoi m’avoir appelé de préférence à de plus dignes ?
— Parce que nul n’est plus dévoué au proscrit.
Un silence suivit. Évidemment M. de La Valette se consultait. Enfin il marqua un mouvement violent d’homme qui prend une résolution désespérée.
— Après tout, on ne meurt qu’une fois. J’accepte. Conduisez-moi vers vos amis.
Espérat mit un genou en terre et d’un accent profond, dont son interlocuteur se sentit pénétré jusqu’au fond de l’âme :
— À dater de ce jour, Monsieur le comte, vos ordres seront ma seule loi.
Puis se redressant :
— Suivez-moi ; une sente existe ici près, nous l’utiliserons, car la nuit nous gagne, et votre cheval ne trouverait plus sa route dans le taillis.
C’était vrai. Les dernières clartés du couchant mouraient à la cime des arbres, et les ténèbres semblaient monter du sol.
À cinquante mètres environ, les deux personnages rencontrèrent le sentier annoncé ; leur marche devint plus rapide.
Le comte examinait le chemin. On descendait au fond des gorges. De temps à autre, les fers du cheval sonnaient sur des pointes de grès trouant le manteau de terre végétale.
L’obscurité augmentait d’instant en instant.
— Est-ce loin encore ? demanda M. de La Valette. Je vois arriver le moment où, en dépit de ce sentier, il nous deviendra impossible de nous diriger.
— Nous sommes arrivés, Monsieur le comte. Seulement il vous faudra mettre pied à terre.
Sans observation, le gentilhomme sauta auprès de son guide.
— Laissez votre cheval, on en prendra soin.
La Valette abandonna les rênes et suivit Espérat.
Deux minutes plus tard, tous deux arrivaient devant une véritable falaise de grès.
Au ras du sol, se distinguait une ouverture sombre.
— C’est là, fit Milhuitcent d’une voix légère comme un souffle. J’avertis mes compagnons.
Puis il modula un sifflement bizarre. Après quoi, prenant la main du comte :
— Je vous conduis. Marchez hardiment ; il n’y a aucun obstacle.
Ainsi ils franchirent l’ouverture, parcoururent un couloir sinueux. Enfin ils débouchèrent dans une salle souterraine peu élevée, qu’éclairaient des lanternes accrochées aux parois.
Une cinquantaine d’hommes, groupés au hasard, occupaient la caverne.
Tous étaient armés de fusils.
Au fond, des planches juchées sur des tréteaux figuraient une estrade. Espérât y fit monter son compagnon.
Alors, debout auprès de lui, il modula de nouveau le sifflement entendu déjà par le comte.
Aussitôt la physionomie de l’assistance changea. Jusqu’alors personne n’avait paru s’apercevoir de la venue d’un étranger ; à présent tous les yeux se fixaient sur M. de La Valette.
— Amis, s’écria Milhuitcent, les cinquante braves de Stainville et de Saint-Dizier cherchaient un chef. Ils l’ont trouvé. Monsieur le comte de La Valette consent à nous commander.
Un hourrah général retentit. Des mains se tendirent vers le comte.
— Silence, ordonna le jeune homme.
Et tout se tut.
— Il sait notre but, il sait notre foi ; il faut qu’il sache aussi qui nous sommes. Que chacun passe devant lui, à l’appel de son nom, et prête entre ses mains le serment.
Un des assistants lui passa un objet long, caché sous un lambeau de toile.
Espérât rejeta l’enveloppe et présentant au comte une épée de cour à la riche poignée.
— La dernière épée de l’Empereur, prononça-t-il d’une voix sourde. Il me l’a donnée en souvenir. C’est sur elle, sur la croix de sa poignée que tous nous jurerons.
Comme, gagné par l’émotion, le comte recevait l’arme, le jeune homme étendit la main, de façon que ses doigts touchassent presque le croisillon, et d’un accent ardent dont frissonna l’auditoire :
— Moi, Espérat Milhuitcent, sur mon salut, sur mon bonheur en ce monde et dans l’autre, sur ceux que j’aime, je jure de consacrer tous mes instants, de donner tout mon sang au retour de l’exilé, au rappel de la gloire de la France.
Puis il appela successivement :
— M. l’abbé Vaneur, ancien curé du village de Stainville, dont l’invasion a fait un soldat.
— M. Tercelin, mon père adoptif, ancien maître d’école à Stainville également.
— M. Marc Vidal, capitaine, aide-de-camp de l’Empereur.
Et ceux dont le nom était prononcé passaient devant le comte, répétant l’un après l’autre la formule du serment.
La scène était imposante et terrible. Sur tous les visages se lisait une sombre résolution.
Espérat continuait :
— Antoine, fils, autrement dit , qui a prouvé qu’un pître peut être un héros.
— Ivan Platzov, pope russe.
Tous les assistants avaient défilé. Il ne restait plus qu’un jeune garçon aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à peu près de l’âge d’Espérat Milhuitcent.
— Enfin, dit lentement celui-ci, voici
Henry Pandin, mon frère d’adoption. Je l’ai gardé le dernier, car je sollicite, pour lui comme pour moi, les postes les plus dangereux, ceux où l’on aura le plus de chances de mourir en criant : Vive l’Empereur.
Une acclamation formidable secoua les échos du souterrain.
Tous avaient rugi le cri jailli des lèvres d’Espérat.
Henry, lui, s’était avancé, les yeux humides, avait prononcé le serment d’une voix ferme, puis tendant les mains à Milhuitcent :
— Oh ! merci, merci de vouloir être mon frère même dans la mort.
Alors M. de La Valette, d’un ton solennel répéta les paroles que tous avaient dites sur l’épée.
Ceci fait, il réclama le silence du geste.
— Vous vous êtes appelés les Cinquante, mes amis ; conservons ce nom en souhaitant que tous les bons citoyens de France se joignent à nous. Et maintenant, délibérons.
ch02
Plusieurs mois se sont écoulés depuis que M. de la Valette a signé le pacte de dévouement dans la caverne d’Apremont.
Le printemps, l’été, l’automne ont passé. L’hiver maussade durcit la terre et plaque ses voiles gris sur le ciel attristé.
La nature est en deuil ; le visage des hommes exprime la tristesse. Il semble qu’aux frimas de la nature, corresponde un froid des âmes. Après l’épopée éblouissante, où la France a mis tout son sang au service de l’Idée, la vie présente apparaît morne, terne, plate, ennuyeuse.
La France, prêtresse inspirée de la religion nouvelle de Liberté, souffre d’avoir été chassée du temple par l’Europe coalisée. Elle se sent jalousement surveillée, étroitement garrottée, et le sentiment de la justice de sa cause, de cette cause qu’elle est désormais impuissante à défendre, lui est une amertume de plus.
Aussi, le 24 décembre, la barrière des Gobelins était-elle à peu près déserte, bien que l’on attendît l’arrivée de la diligence de Dijon.
Vers dix heures trente-cinq du matin, la lourde voiture apparut sur la route, cahotante, sonnant la ferraille.
À l’intérieur, parmi les voyageurs, se remarquait un petit vieillard dont les cheveux grisonnants retombaient raides, cachant en partie le front.
Vêtu d’un manteau puce, lequel en s’ouvrant laissait apercevoir une blouse et un pantalon de grossier velours gris, coiffé d’un chapeau à larges bords, les mains garanties par des moufles (gants sans doigts) fourrées, se croisant sur un bâton noueux, l’homme donnait l’impression d’un paysan. Mais ses petits yeux vifs, pétillants de malice et d’intelligence, eussent embarrassé un observateur. Ce n’était pas là le regard sans profondeur des bonnes gens de la campagne.
Comme la diligence franchissait la barrière, entre les deux pavillons d’octroi, agrémentés d’une colonnade lourde et disgracieuse, un élégant , qui semblait attendre près d’un carrosse, rangé dans l’une des contre-allées gazonnées, vint se placer au milieu de la route.
Force fut au cocher d’arrêter ses chevaux, ce qu’il fit à grand renfort de jurons.
Le fâcheux se contenta de sourire.
— Un louis pour l’arrêt, garçon.
À cette phrase magique, la colère de l’automédon fit place à la plus obséquieuse politesse :
— Oh ! À vos ordres, mon gentilhomme.
— Je suis chargé de recevoir ici un voyageur.
— À votre aise.
— Et de faire occuper la place restée libre par une autre personne.
Le cocher se gratta la tête :
— Ça, Monsieur, c’est autre chose. Les règlements de police nous interdisent de prendre des clients après la barrière.
L’inconnu haussa les épaules :
— Deux louis.
— Ah ! Monseigneur, les règlements ne concernent pas les gens aussi généreux que vous. Il est certain, j’en jurerais, que l’on n’a voulu viser que les ladres, trop nombreux, hélas ! dans notre beau pays de France.
Un tintement d’or se produisit. Deux pièces à l’effigie de passèrent de la main du piéton dans celle de l’homme juché sur le siège. Celui-ci les fit disparaître dans sa poche, en ajoutant de ce ton de complicité à la fois protecteur et respectueux, que savent prendre ses pareils en semblable occurrence.
— Seulement, hâtez-vous, Monseigneur, pour ne pas créer d’ennuis à un pauvre diable qui gagne péniblement sa vie.
L’inconnu inclina la tête et courut à l’arrière de la diligence dont il ouvrit la portière :
— Monsieur Denis Latrague, appela-t-il en se penchant à l’intérieur.
— Té, Denis Latrague, c’est moi, répondit aussitôt l’homme au manteau puce avec un accent provençal des plus caractérisés.
— Veuillez descendre, je vous prie. Un carrosse envoyé par… qui vous savez, vous attend ici près.
— Vé, un carrosse pour le fils de mon père ?
— Oui, Monsieur.
Presque aussitôt il se produisit dans le véhicule un remue ménage, des exclamations se croisèrent, et le vieux paysan, plus agile qu’on n’aurait pu le soupçonner, émergea du coche en bourrasque, sauta à terre et se campa devant le gentilhomme en s’écriant :
— Un carrosse, hou dièou ! On a bien raison de dire que Paris est autre chose que la province.
C’était un vigoureux petit vieux, auquel les ans n’avaient rien enlevé de la pétulance de la jeunesse ; les traits un peu forts, l’œil vif, les dents blanches, composaient un ensemble agréable sous le large chapeau. La taille, peu élevée, ne manquait pas d’élégance. De plus, le personnage avait une sorte de majesté. On devinait que, malgré l’humilité apparente de sa condition, le voyageur avait plus l’habitude de commander que d’obéir. Sans forfanterie, mais sans bassesse, il se tenait devant son interlocuteur, attendant sans aucun doute que celui-ci prît la parole.
— Monsieur, reprit ce dernier en désignant la voiture arrêtée dans la contre allée, voici votre carrosse. Si vous voulez y prendre place.
— Eh ! de suite, mon doux Monsou, mais j’ai mon coffre à vêtements sur la diligence.
— Ne vous inquiétez pas de cela. On le fera prendre au bureau des Messageries.
M. Latrague parut hésiter. L’inconnu se pencha à son oreille et murmura de façon à être entendu de lui seul :
— M. le comte d’Artin de Rochegaule a réglé la chose ainsi.
L’argument décida le vieillard :
— Oh ! alors. Qué né lé disiez-vous de suite ?
En quelques pas, il fut auprès du carrosse, le considéra avec une satisfaction évidente :
— Eh ! c’est un vrai !… plus beau que celui de notre maire, le marquis de Baillauris. Je peux monter, Monsieur, acheva-t-il en regardant son compagnon ?
Il y avait du désir et de l’hésitation dans son accent. Évidemment, il n’avait point coutume d’être admis en si noble équipage.
— Certainement, Monsieur.
Avec un geste joyeux, il sauta dans le luxueux équipage, s’y étala béatement, tandis que l’inconnu prononçait à voix basse quelques paroles auxquelles le cocher répliqua :
— Soyez tranquille, j’irais les yeux fermés.
Moins occupé du changement de voiture, qui flattait son amour-propre méridional, Denis Latrague eût peut-être remarqué qu’au moment précis où il se présentait à l’une des portières de l’aristocratique carrosse, un vieillard, à peu près de sa taille, en sortait par la portière opposée.
Chose étrange, celui-ci portait également un manteau puce, une blouse de velours gris, un pantalon de même étoffe, un chapeau noir à larges bords. Seulement le nouveau venu, quoique sa chevelure fût striée de fils blancs comme celle de Denis, avait, anomalie bizarre, des cils d’or sous lesquels s’abritaient des yeux d’un bleu profond, et ses traits ne rappelaient en rien ceux du méridional.
En se cachant, ce sosie du voyageur, s’approcha de la diligence et se glissa à l’intérieur. Comme s’il n’eût attendu que ce moment, l’inconnu cria au cocher de la lourde machine :
— En route, mon garçon, et rattrape le temps perdu.
— Que Votre Seigneurie ne craigne rien, ce que j’ai en poche vaut dix picotins d’avoine pour mes chevaux.
Et avec un gros rire :
— On ne croirait jamais à quel point ces médailles-là leur donnent des jambes.
Puis faisant claquer son fouet avec une rare virtuosité, il rassembla les rênes et la diligence s’ébranla pesamment.
Alors le généreux inconnu prit place dans le carrosse auprès de Denis, toujours extasié par ce nouveau moyen de transport ; l’équipage partit aussitôt à grande allure.
Si absorbé était le paysan qu’il n’aperçut pas le sourire satisfait de son compagnon, qu’il n’entendit pas ces paroles murmurées :
— Tout a bien marché. Voici le jeune Espérat substitué à Denis. Il ne reste plus qu’à mettre ce brave homme dans l’impossibilité de trahir notre supercherie.
Cette confidence versée dans son propre cœur, il s’empressa auprès de son compagnon avec l’intention évidente de le distraire.
Précaution inutile. Le Méridional, brusquement transplanté de sa ferme provençale dans un carrosse, dans cette voiture enviée qui lui avait probablement paru, jusqu’à cette heure, réservée uniquement aux privilégiés de la naissance, le paysan ne voyait, n’entendait rien.
Et puis il venait à Paris pour la première fois.
Sans cela, bien certainement, ses yeux vifs auraient constaté avec surprise qu’au lieu de passer la barrière, le cocher lui avait tourné le dos.
Néanmoins, il répondit paisiblement aux interrogations de son guide :
— Ainsi, Monsieur Denis, vous êtes rebouteur ?
— Bé oui. J’ai étudié les plantes ; j’ai vu comment elles pansent leurs blessures, elles m’ont appris à réparer jambes et bras cassés. Et autremain, j’ai découvert autre chose.
Il cligna des yeux d’un air malin.
— Ceusses que l’on appelle des fous, sont simplement des gensses chez qui, farfandieou, l’équilibre, il existe plus entre le moral et le physique. Rétablir l’équilibre c’est guérir.
Le gentilhomme sourit :
— C’est ainsi que vous avez rendu la raison à une petite cousine du chevalier de Baillauris ?
— Il vous l’a dit ?
— Le chevalier, actuellement attaché à l’ambassade de France à , a fait le récit de cette cure merveilleuse à la Cour. Vous y êtes célèbre, maître Denis.
— Va bien, Monsou.
— C’est pourquoi, le comte d’Artin-Rochegaule, dont la sœur Lucile a été frappée de démence, à la suite d’émotions affreuses, vous a mandé auprès de lui.
— Un aimable seigneur, farfandieou, car il m’a promis cinq louis par jour.
— Qu’il vous paiera, maître Denis, qu’il vous paiera religieusement.
Tandis que les interlocuteurs échangeaient ces répliques, les chevaux filaient comme le vent à travers la campagne.
Bientôt ils atteignirent la côte, qui montait au village de Montrouge.
À mi-pente, l’attelage tourna court et se jeta sous la voûte d’une maison blanche, dont la porte charretière était ouverte.
On attendait les voyageurs, car les panneaux se refermèrent aussitôt que le carrosse eut passé.
Dans une cour pavée, de dimensions exiguës, fermée, du côté de la route par la maison d’habitation, du côté opposé par des écuries et remises, la voiture fit halte.
Le compagnon de Denis mit pied à terre et tendant courtoisement la main au vieillard :
— Maître rebouteur, dit-il, nous sommes arrivés ; veuillez descendre.
Le Provençal obéit prestement.
— Tiens, fit-il, c’est petit, chez monsou le comte.
Il promenait autour de lui un regard surpris.
On eût dit qu’une vague défiance s’éveillait dans son esprit.
Son guide ne laissa pas à ses doutes le temps de prendre corps :
— C’est une maison des champs du comte, expliqua-t-il. Il a voulu nous recevoir ici, afin de ne pas troubler le calme nécessaire à votre médication. Son hôtel de Paris est tellement fréquenté.
Denis parut saisir la portée de l’argument.
— Oui, oui, je comprends. C’est le mystère dont il m’a parlé dans sa missive. Eh ! c’est cela, pas vrai ?
— Vous devinez à première vue, Maître Denis.
— Et ce mystère, vous savez ce qu’il en est ?
— Du tout, mais le comte va sans doute vous en instruire.
— Alors, dépêchons-nous. La curiosité m’ébouillante, bou dieou. Un secret me cause la fièvre.
Obligeamment, l’inconnu guida le Provençal.
Sous la voûte, protégé des vents par une porte massive, s’ouvrait un escalier de bois, à la rampe curieusement fouillée. Les visiteurs le gravirent et pénétrèrent dans une chambre du premier étage, où, en dépit de l’heure matinale, des bougies allumées répandaient seules la clarté.
À cette heure même, la personne qui, à la barrière des Gobelins, avait remplacé le vieux rebouteur dans la diligence, entrait dans un hôtel situé à l’angle de la rue des Petits-Augustins et de la rue des Marais.
Dans la cour des Messageries de la rue du Bouloi, où la patache avait fait halte, un laquais, vêtu d’une livrée sombre, s’était précipité à la portière, en criant d’union obséquieux :
— Maître Denis Latrague !
Sans hésiter, l’inconnu avait répondu :
— Me voici.
En un tour de mains, le domestique avait aidé le faux rebouteur à descendre, avait chargé sur l’épaule d’un commissionnaire la caisse de vêtements du voyageur, puis avait conduit homme et bagages vers une voiture qui stationnait dans la rue.
— Montez, Maître, avait-il dit alors.
L’inconnu obéit sans observation ; mais tandis que le valet aidait à la caisse sur le siège, auprès du cocher, et qu’il payait le porteur, on eût pu entendre l’occupant du carrosse murmurer :
— Seul, le chevalier de Baillauris connaissait Denis. Actuellement, il réside à Saint-Pétersbourg, au milieu des plaines glacées de la Russie. Donc, nul ne peut me démasquer si je ne manque pas de sang-froid. Allons, Espérat, du courage, c’est pour l’Empereur.
Il interrompit soudain son monologue.
Le laquais avait sauté sur le siège, et le carrosse s’ébranlait.
ch03
L’hôtel d’Artin-Rochegaule, alors logis Villardon, était une grande propriété, close de hauts murs. Deux portiques monumentaux agrémentaient la monotonie de la muraille grise et permettaient d’entrer, soit par la rue des Petits-Augustins, soit par celle des Marais.
Quand on avait franchi les lourdes portes, on se trouvait dans une petite cour pavée, qu’encadrait un coquet hôtel avec pavillons en retour, entre lesquels s’étendait une terrasse couverte, dont l’accès était assuré par un escalier de huit marches.
Des portes-fenêtres, aux purs ornements , s’ouvraient de plain-pied sur la terrasse, dans les vestibules, salons, salle à manger, et cœtera. Les chambres à coucher, boudoirs, occupaient le premier et unique étage, auquel on montait par un large escalier à la rampe ornée de guirlandes.
La façade opposée à la rue donnait sur un parc de deux mille mètres, où serpentaient des sentiers tracés au milieu des massifs d’arbres et d’arbustes, sur lesquels se détachaient de loin en loin des blancheurs de statues.
Cette délicieuse demeure, construite par un financier, en 1784, avait été habitée successivement par celui-ci, un nommé Livard, puis par un sieur Cobequin, personnage mystérieux dont les fonctions auprès du Comité de salut public n’ont jamais été bien définies. Un certain marquis de Villardon, rallié à l’Empire, avait ensuite acquis la propriété, mais il était mort en 1812, et depuis, l’hôtel Villardon n’avait plus été habité jusqu’au mois d’octobre 1814, époque à laquelle M. d’Artin-Rochegaule l’avait acquis, et s’y était installé avec sa sœur Lucile, belle jeune fille qui, disait-on, avait perdu la raison pendant les horribles journées d’invasion dont la France avait subi la honte au début de cette même année.
La maison était agréable et noblement entourée. Contiguë à l’hôtel de Ranes, dont les jardins semblaient continuer le sien, elle avait pour vis-à-vis les futaies du parc de la Rochefoucauld. On y était bien chez soi. Une fois les portes franchies, nul œil indiscret ne pouvait épier les mouvements des habitants. Il était même aisé d’entrer ou de sortir sans être aperçu des voisins.
Espérat, puisque lui-même s’était nommé, fit toutes ces remarques lorsque les vantaux se refermèrent sur le carrosse avec un bruit sourd.
Le véhicule pénétra dans la cour, décrivit une courbe et vint stopper au bas du perron.
Déjà le laquais avait sauté à terre. Il ouvrit la portière :
— Nous sommes arrivés, questionna le voyageur ?
— Oui, Maître Denis.
— Je ne vois pas M. le comte d’Artin-Rochegaule.
Le valet eut un vague sourire. Vraiment, il trouvait amusant cet homme arrivant de Provence, qui avait la prétention d’être reçu comme un égal par un gentilhomme. Mais on lui avait recommandé de se montrer respectueux, et il répliqua gravement :
— M. le comte est sorti. Dès qu’il rentrera, je l’avertirai de votre présence.
— Oh ! bon Dieou, je voudrais pas le déranger. Mais voilà cinquante ans que je peine, sans gagner autre chose que la gêne ; je souhaite entendre de sa bouche que la fortune me sourit enfin.
— La fortune, répéta le valet ?
Avec une aimable confiance, le pseudo Denis reprit :
— Eh oui ! Il m’a écrit : « Ma pauvre sœur est bien à plaindre ; sa cervelle, elle est pavée de papillons noirs. Venez, guérissez-la. Je vous alloue cent francs par jour. » Té, cent francs, ça se trouve pas dans une olive.
— Sûrement non, appuya son interlocuteur à la fois charmé de la confidence et intéressé par la somme. Cent francs ; c’est un bon métier que d’être médecin.
— Vé, j’ai étudié cinquante ans, mon digne Monsou.
Le laquais se gratta la tête.
— Cinquante, c’est long. J’aimerais bien les cent francs sans les cinquante ans de travail.
Tous deux se mirent à rire.
Décidément le rebouteur plaisait au domestique. Il était causeur et pas fier.
Aussi le serviteur reprit-il d’un ton amical.
— Voulez-vous vous installer, en attendant M. le comte ?
— Eh oui ! Mais m’estaller, ça ne demande pas des heures. Est-ce que je pourrais pas voir la jeune malade. Je l’observerais ainsi, té, et j’aurais mon opinion faite quand M. le comte il rentrera.
— Je crois qu’il sera très satisfait de votre empressement, Maître Denis.
— Alors, faisons vite, la lenteur me fait bouillir, hé donc !
Un instant après, les deux personnages avaient gagné une petite chambre située tout au haut de la maison.
Le rebouteur avait ouvert son coffre, et disposait soigneusement ses vêtements dans une armoire.
Tout en procédant à cette opération, il interrogeait :
— Et comment la maladie a-t-elle débuté, mon fils ?
— Ça, maître Denis, personne ne le sait au juste.
— Personne ?
— Non. Lucile avait épousé un M. Enrik Bilmsen, secrétaire de M. de Metternich, le premier ministre de S. M. l’empereur d’Autriche.
On eût dit que les mains du faux Denis tremblaient ; mais sa voix ne trahit aucune émotion en demandant :
— N’était-ce pas le jour où les Alliés entrèrent dans Paris ? — Si, précisément. Eh bien, au matin, on trouva Mademoiselle errant dans la campagne en toilette de mariée. Elle était folle. Son mari fut retrouvé mort, dans une chaumière de paysan ;… mort, assassiné.
— Vraiment ?
— On suppose que Mademoiselle a fui les meurtriers, mais que la terreur…
— Et qui soupçonne-t-on du meurtre ?
— Dame, personne. À ce moment-là, vous pensez bien, la mort d’un homme, ça n’avait pas grande importance. Mon idée à moi, si vous la voulez, la voilà. Il y avait beaucoup de soldats de l’Ogre de Corse entre Fontainebleau et Villeneuve, et dame, ces gens-là, habitués à tuer…
Un frisson secoua le corps de l’interlocuteur du laquais.
La bouche d’Espérat s’ouvrit comme pour protester ; mais elle se referma sans laisser échapper aucun son.
D’un héroïque effort, le jeune garçon avait dompté sa colère.
Seulement il repoussa la porte de l’armoire.
— Vous n’achevez pas votre rangement, Maître Denis ?
— Non, j’aurai le temps plus tard. Ce que vous me racontez me donne une envie immodérée de voir de Rochegaule.
— Comme il vous plaira, venez.
Deux minutes après, le domestique confiait le faux Provençal à une camériste, avec injonction de le mener auprès de la sœur de M. le comte.
Suivant son guide féminin, maître Denis pénétra dans une ravissante pièce, meublée avec tout le luxe .
Chaises, fauteuils, rideaux, plafond peint de roses et de colombes, tout rappelait le temps, si lointain déjà, dont le souvenir avait été effacé par l’époque grandiose de la République et de l’Empire.
C’était comme la pensée légère d’un autrefois disparu, un nuage transparent de poudre à la maréchale, que ce retour aux vaines bergeries d’antan, après des luttes de titans.
L’abîme, creusé par le peuple entre les trônes de et de sautait aux yeux.
Pourtant le visiteur n’accorda pas un regard aux objets. Ses yeux s’étaient rivés sur l’habitante de ce réduit coquet, sur Lucile de Rochegaule.
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The end
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