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Cette « Esquisse » est respectueusement dédiée, en reconnaissance des soins qu’il a pris de mon éducation.
Les personnes qui, d’après le titre de cette « Esquisse, » penseraient y trouver un seul mot de médisance ou de calomnie, ou une seule allusion déplacée, se trompent et se trompent grandement. Si j’avais cédé à de telles inspirations, je croirais faire une œuvre mauvaise en publiant ces pages. — Or il est écrit : « Malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » (St. Mathieu, , 7.)
J’ai, au contraire, l’humble prétention d’avoir fait un petit ouvrage qui pourra être classé dans le catalogue des « bons livres. »
Texte entier
Typographie de G. E. Desbarats.
Enregistré conformément à l’Acte de la Législature provinciale, en l’année mil-huit cent soixante-cinq, par Emmanuel Blain de St. Aubin, dans le bureau du Régistrateur de la province du Canada.
Cette « Esquisse » est respectueusement dédiée, en reconnaissance des soins qu’il a pris de mon éducation.
Les personnes qui, d’après le titre de cette « Esquisse, » penseraient y trouver un seul mot de médisance ou de calomnie, ou une seule allusion déplacée, se trompent et se trompent grandement. Si j’avais cédé à de telles inspirations, je croirais faire une œuvre mauvaise en publiant ces pages. — Or il est écrit : « Malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » (St. Mathieu, , 7.)
J’ai, au contraire, l’humble prétention d’avoir fait un petit ouvrage qui pourra être classé dans le catalogue des « bons livres. »
À mon arrivée au Canada, je me trouvai en rapport avec un de ces « Anciens Canadiens » dont de Gaspé a si bien décrit les mœurs dans l’ouvrage récent qui porte ce titre. Dernier rejeton d’une des plus anciennes familles Françaises du pays, mon vieil ami avait conservé une vive antipathie pour les Anglais ; je serais peut-être plus exact en disant seulement qu’il n’aimait pas les mœurs Anglaises. En tout cas, ce sentiment était tempéré chez lui par un jugement sain, une grande aménité de caractère et un esprit agréable qui le faisaient rechercher dans la meilleure société des deux origines.
Il avait beaucoup voyagé, et connaissait les hommes.
— Je ne les méprise pas, me disait-il un jour, et cependant bien des gens qui ont « vu le monde » arrivent à mépriser profondément l’humanité.
— Je suis encore bien jeune, lui répondis-je, et parfois j’ai éprouvé ce sentiment-là.
— Il faut vous en défier… Je prétends même que, par nature, les hommes ne sont pas généralement mauvais. Vous avez pu les trouver égoïstes et méchants lorsque vous étiez malheureux, mais vous n’avez pas persisté et vous ne sauriez persister dans cette opinion.
— C’est tort possible. Vous avez été jeune aussi ; ne croyez-vous pas qu’une déception amoureuse, pour spécifier davantage, peut quelquefois porter celui qui en est la victime à la haine permanente et universelle de la plus gracieuse moitié du genre humain ?
Je venais, paraît-il, de toucher la corde sensible, car mon vieil ami fronça le sourcil, et un nuage, qu’il ne put me dissimuler, passa sur son front. Il se remit bien vite et, parlant d’un franc éclat de rire :
— J’y suis, me dit-il, vous avez été victime et vous voudriez vous poser comme l’ennemi acharné du beau sexe… ! Mais, pour bien des raisons, je vous en défie… !
— Oh ! je n’ai pas parlé pour moi… Mais cela peut arriver : par exemple, la nature aimante et délicate de certaines femmes ne peut-elle pas succomber à une de ces déceptions ?
— Oui et non. — Vous voulez dire, avec, feu :
Or vous savez, tout comme moi, que ni le Béarnais ni la belle Gabrielle ne sont morts d’amour. Toutefois, plaisanterie à part, vous n’avez pas tout-à-fait tort. J’ai là, dans mes papiers, un document assez curieux que je vais vous montrer, et qui pourra vous éclairer sur cette question ; il s’y trouve aussi quel- ques détails sur les mœurs Anglaises malheureusement trop suivies dans la société Française du Canada. Vous dire comment j’en suis devenu possesseur, c’est ce que je ne saurais me permettre. Qu’il vous suffise de savoir que j’ai intimement connu, la personne, la femme qui a rédigé ce « Journal » ; car c’est un vrai « Journal, » ajouta-t-il, en prenant, dans sa bibliothèque, un assez fort volume manuscrit que nous parcourûmes ensemble.
— C’était une personne fort aimable, me dit-il, avec un soupir, en fermant le livre. Mais elle n’a point jugé à propos de « mourir d’amour, » comme vous venez de le voir. Elle a cependant été bien maltraitée par un Anglais… ! Hélas ! il y a des gens sans cœur dans toutes les nations… !
Je m’aperçus qu’évidemment mon hôte avait joué un rôle dans l’his- toire que nous venions de feuilleter. Je dissimulai ma découverte et nous causâmes encore longtemps.
À la fin de la soirée, j’obtins du vieux gentilhomme la permission d’emporter le « Journal » de son ancienne amie, et il m’a, depuis, autorisé à en publier les extraits suivants.
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Page 1. — « Les hommes sont perfides et inconstants ! »
« Le moment est proche où le beau sexe (comme ils nous appellent, les trompeurs !) les châtiera d’une façon éclatante.
« Cette devra rester mémorable dans l’histoire de l’humanité, et former le plus beau chapitre de l’histoire des femmes !
« Moi, Pimbêche Caquet, descendante de la noble famille des Haut-de-verbe, je veux contribuer, pour ma faible part, à l’œuvre de la rétribution. C’est pourquoi j’entreprends de tenir ce « Journal intime » dans lequel je consignerai les noirceurs, les trahisons et les ruses infernales dont j’ai pu souffrir ainsi que plusieurs de mes amies, et dont quelques-unes de mes lectrices sont peut-être à la veille d’être victimes.
« Heureuse si, quelque jour, ces pages tombent sous les yeux d’un de ces anges dont les noirs tyrans qu’on appelle les hommes aiment tant à couper les ailes ! Heureuse, si je puis ainsi en arracher un seul à l’abîme ! »
— On verra, par la suite de ces extraits, à quel âge et dans quelles circonstances Miss Pimbêche dut écrire cette page furibonde qui forme, pour ainsi dire, le prospectus de son « Journal. » — Je continue à copier les passages les plus saillants de cette œuvre originale :
Page 5. — « J’avais seize ans, (je ne les ai plus !) mon excellente mère me dit un jour : « Tu es invitée au bal que notre amie Madame de Villeneuve donne jeudi prochain. L’état de ma santé ne me permettra point de t’accompagner, mais je tiens à ce que tu y sois, prépare ta toilette »… J’étais enchantée, je passai trois nuits sans dormir ; pendant trois jours je parcourus tous les magasins, et, le soir du bal j’étais armée de toutes pièces. »
Page 10. — « Je suis allée à ce bal ; j’ai beaucoup dansé, surtout avec le fils aîné de notre amie. Il a été assidu près de moi toute la soirée, je pense que je ne lui déplais pas. Hier il est venu m’apporter un superbe bouquet, et, pendant que maman causait avec une autre personne, il m’a dit à voix basse : J’espère que j’aurai le plaisir de vous voir au grand bal qui a lieu la semaine prochaine, je sais que vous serez invitée. » — J’ai été un peu surprise de cette invitation, car je connais à peine la famille qui donne ce grand bal. — Mais enfin, j’irai, car ma bonne mère me le permettra sans doute, elle a l’air si heureuse de mon bonheur ! »
Page 12. — « Le grand bal a eu lieu et j’y étais, je me suis beaucoup amusée ; le fils de Madame de Villeneuve m’a de nouveau entourée de toutes sortes de prévenances. Mais j’ai vu avec peine qu’il partageait ses attentions entre cette horrible petite Charlotte Beauvais et moi. Une idée de vengeance m’a traversé le cœur, et j’ai dansé plusieurs fois avec le beau Léopold Verner qui, après le bal, nous a accompagnés, mon frère et moi, jusqu’à notre demeure. »
Page 15. — « Le petit manège que je fis l’autre jour, dans le ferme espoir de vexer Monsieur de Villeneuve, n’a point semblé lui causer de peine. Il est venu nous faire deux visites dans l’une desquelles il a rencontré le beau Léopold. — C’est égal, en voilà deux que je tiens ! Je n’ai plus qu’à faire mon choix ! Je puis encore attendre. Monsieur de Villeneuve est très-aimable, je crois que c’est un beau jeune homme, mais il n’est pas riche. Monsieur Léopold est riche, très-beau cavalier…, sportsman achevé… ; peut-être je consulterai maman… ; certainement, je la consulterai…, mais j’ai peur d’aborder cette question. »
Page 17. — « Je suis allée à un pique-nique. Monsieur Wladislas Terrien était mon cavalier pour la journée. Qu’il est charmant ce Monsieur Wladislas ! (Je puis bien me permettre cette exclamation dans mon « Journal intime ».)… Décidément j’aime ce nom Polonais,… Wladislas ! »
Page 25. — …Les bals se sont succédé pendant tout l’hiver… ; je suis un peu fatiguée… ; mais j’ai eu bien du plaisir, et, ce qui mieux est, je suis fixée dans mon choix !… Je n’épouserai ni , ni , (il n’est pas déjà si accompli !) ni qui a, je m’en suis aperçue, bien des petits défauts. — Ce bel officier qui m’a tant recherchée cet hiver, a définitivement gagné toute mon affection. Pour surcroît de bonheur, maman le trouve tout-à-fait de son goût. Il est allé en Europe demander le consentement de sa famille, il revient dans trois mois et alors… alors… « je serai grandi dame ! » Que j’aurai de plaisir à regarder, du haut de ma voiture, cette affreuse petite Charlotte… allant à pied avec quelque vulgaire amoureux… ! Mais non,… il faut être charitable l’amour rend bon,… je suis si heureuse ! L’avenir m’apparaît si riant ! Dans mon bonheur, j’ai composé une pièce de vers où je retrace les impressions de mon jeune âge, jusqu’au moment où j’ai fait la rencontre de mon charmant officier. — Je cède au plaisir de la transcrire dans mon « journal » :
HISTOIRE DE TOUTES LES JEUNES FILLES,
RACONTÉE PAR UNE D’ELLES.
« À sept ans, par chacun fêtée, J’aimais les joujoux, les bonbons, Et j’étais même un peu gâtée Car mes parents étaient si bons ! Je les aimais d’un amour tendre, De moi, pour leurs soins bienveillants, C’est le moins qu’ils pouvaient attendre, Voilà comme on aime à sept ans !
À dix ans, j’aimai la dentelle Et je songeais à mes atours ; Avec une robe nouvelle J’aimais à sortir tous les jours. On peut bien excuser cet âge D’aimer falbalas et rubans, Mainte vieille que l’on dit sage Les aime encore à cinquante ans.
À quinze ans, deux bonnes amies Firent ma joie et mon bonheur. Oh ! comme nous étions unies… Nos trois cœurs étaient un seul cœur ! Grands secrets, douces confidences Rendaient nos entretiens charmans… ;
Et que de belles espérances ! On aime si bien à quinze ans !
« La danse n’est pas ce que j’aime, » Dit la chanson, mais j’eus tour : Dans un bal, fière de moi-même, Je dansai jusqu’au point du jour. Je dormis toute la journée, J’eus les rêves les plus rians, Et… la tête un peu fatiguée… On rêve beaucoup à seize ans !
On aura beau dire et beau faire, — Il faut aimer… c’est une loi — Riez, (ce n’est pas mon affaire) Vous la subirez comme moi. Un beau jour j’aimerai peut-être Un cavalier des plus charmans… Et, s’il veut devenir bon maître, On verra… car j’ai dix-neuf ans. »
Page 31. — …« Je suis triste aujourd’hui ; — l’officier auquel je suis irrévocablement fiancée (je me garderai bien d’écrire son nom, même dans ce cahier, car, d’après une vieille ballade que je chante souvent :
Mon officier, comme disent quelques-unes de mes amies jalouses de mon bonheur, ne m’a point écrit ; il me l’avait pourtant promis. Maman me rassure, il lui a inspiré beaucoup de confiance. C’est qu’il reviendra plus tôt qu’il ne pensait. Je suis tranquille, je suis heureuse ! »
Page 35. — … « Le jeune Auguste Dickson, notre voisin, est un jeune homme de grands talents ; à vingt-trois ans il a une fort jolie position. J’ai cru m’apercevoir que depuis un mois il venait plus souvent qu’à l’ordinaire à la maison. — Je lui en sais gré, car je m’ennuie un peu ;… il est très-aimable, nous avons été élevés ensemble… je raconterai ses visites à mon cher officier, il en rira ! »
Page 35. — … « Monsieur Auguste, qui vit avec ses livres et à son bureau, n’a rien entendu dire de mes engagements, et ce soir il m’a fait… une déclaration ! J’en ris encore ! Le pauvre garçon, est-il assez drôle ! J’allais dire assez simple… ! Je lui parlerai raison, en lui promettant de m’occuper, par la suite, de son avenir,… et lui assurant la protection de mon mari. »
Page 41. — « Depuis quelques jours je suis en butte aux sarcasmes de mes amies… « Ah ! ton officier, tu ne le reverras plus, sois en sûre ! » me disent-elles… Que le monde est méchant !… Néanmoins, je ne saurais le dissimuler, je commence à être inquiète… On m’apporte un journal Anglais… Je l’ouvre en tremblant !… On y a marqué deux paragraphes ; Je lis dans le premier :
« Le 4… régiment, actuellement au Canada, est désigné pour les Grandes-Indes. »
« Ciel ! c’est le régiment de mon ami ! Le second paragraphe est ainsi conçu :
MARIAGES.
« À l’église de K… le 29 mars… Mademoiselle Jane F… à Monsieur Arthur T… lieutenant au 4… de ligne… »
« Ciel ! je n’y survivrai pas ! C’est lui, le traître ! Il me trompait ! J’allai me jeter dans les bras de ma bonne mère,… je tombai évanouie !… »
Page 43. — … « J’ai été malade quinze jours. Pouvais-je croire à tant de perfidie ! Oh ! je le déteste aujourd’hui autant que je l’ai aimé… ! Ma mère m’a emmenée à la campagne… Elle m’entoure des plus tendres soins… Je veux vivre pour me venger de lui et pour le haïr… ! Mais non, j’ai tort… Mon Dieu, pardonnez-moi ! »
Page 45… « Nous sommes de retour en ville… Que de tristes réflexions j’ai faites pendant ce séjour à la campagne ! Ma mère est aussi malheureuse que moi…, elle se reproche d’avoir autorisé les visites du trompeur… Mais je la consolerai… j’aurai du courage : … Je m’informe des nouvelles… Le jeune de Villeneuve est marié, Monsieur Léopold est marié, Monsieur Wladislas est marié… ils sont tous mariés, même la petite Charlotte ! Cette hor- rible Charlotte ! !… Allons !… pas de faiblesse… je n’ai encore que vingt-deux ans. J’ qu’Auguste viendra me voir… il n’est pas marié, lui. C’est mon ami d’enfance, un excellent garçon, presqu’un frère pour moi… Je lui dirai combien je regrette d’avoir froissé ses sentiments,… il me pardonnera,… c’est le commencement de l’amour ! »
Page 49. — … « Monsieur Auguste a quitté le pays. Il écrit à ma mère qu’il a toujours considérée comme sa meilleure amie. Dans sa dernière lettre se trouve le passage suivant :
… « Vous apprendrez sans doute avec plaisir, Madame, que je suis bien établi et marié. D’abord commis de la maison Wilson et , je suis parvenu à gagner les sympathies de Monsieur Wilson qui me donne sa fille unique en mariage et me prend pour un de ses associés. Je n’ai pas encore entendu dire que Mademoiselle votre fille fût mariée, j’espère recevoir bientôt cette heureuse nouvelle… »
Dernier espoir qui s’envole !… oh ! j’ai été trop bonne et trop confiante… ! Désormais je veux agir avec le monde comme il a agi avec moi ! À vingt-deux ans tout n’est pas perdu !… Mais il faut que je répare l’affront sanglant dont j’ai été victime… L’occasion ne manquera pas de se présenter… On a bien ri de moi. — Je veux rire des autres… On se réjouit méchamment, dans certaines régions, de voir mon mariage manqué. — Eh bien ! et moi aussi je déferai bien des mariages. »
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— Eh bien ! que pensez-vous de Miss Pimbêche ? me demandait, à quelques jours de là, mon vieil ami.
— Je pense, lui répondis-je, que c’était une coquette achevée, peu sensible, pour ne pas dire tout-à-fait sans cœur, très-orgueilleuse et, bien que douée d’un esprit agréable, totalement dépourvue de sens commun.
— Et voilà comment, jeune homme impitoyable, vous jugez une pauvre femme que le monde, par sa méchanceté, a lancée dans une mauvaise voie, mais que le ciel avait créé, bonne, indulgente, sensible et dévouée !
— Je suis fâché de ne point partager votre opinion, mais je n’ai pas trouvé même le germe de toutes ces qualités dans les notes que vous avez bien voulu me communiquer ; j’y ai vu de l’aigreur, un désir impitoyable de vengeance, enfin, un égoïsme parfait, si je comprends bien la valeur de ce mot.
— Dites moi, si vous aviez été traité par une femme comme cette pauvre Pimbêche l’a été par l’officier du 4… de ligne, auriez-vous aujourd’hui l’âme bien disposée à la bienveillance ?
— Non, peut-être, mais je me contenterais de mépriser, d’abord, puis d’oublier la personne qui m’aurait trompé, et je ne songerais point à me venger sur des innocents d’un malheur qui n’atteint que moi.
— Fort bien, mais vous oubliez une distinction importante : vous êtes homme, mon cher ; vous êtes jeune et, partant, courageux ; si on vous inflige une insulte, vous avez mille moyens de vous en venger. Mais que reste-t-il à une femme ? La déception et les pleurs.
— Miss Pimbêche nous dit qu’elle a pleuré pendant quinze jours. L’orage passé, elle s’est levée furieuse, et elle veut s’occuper maintenant à défaire des mariages… Voilà un beau rôle pour une jeune personne de vingt-trois ans !
— Vous le pardonneriez à une jeunesse de cinquante ans, je suppose ?
— Peut-être, car une femme de cet âge n’a pas toujours d’intérêt personnel à se mêler de négociations amoureuses, et je suis porté à croire que votre ancienne amie ne voulait faire ce petit manège qu’à son profit.
— Je vous trouve indulgent pour les Colin-Tampon du sexe féminin… Il suffit, pour les excuser à vos yeux, qu’elles aient atteint un certain âge… Mais vous ne sauriez pardonner ce travers dans une jeune personne ?
— Je ne le pardonnerais pas.
— Eh bien ! mon jeune ami, permettez moi de vous présenter mes compliments ; vous parlez comme un livre, et, je suis forcé de l’avouer, l’expérience et la logique des faits vous donnent raison dans bien des cas. Lisez la suite de ce « Journal »… faites en des extraits, si cela vous sourit ; quand vous aurez terminé votre travail, Monsieur Auguste Dickson,… car c’est moi qu’elle désigne ainsi, vous racontera, en peu de mots, la fin de l’histoire malheureusement trop véridique de Miss Pimbêche Caquet, comme vous l’avez si bien baptisée.
Le ton un peu ironique dont ces dernières paroles avaient été prononcées, ne manqua pas de m’intriguer et j’étais fort impatient de connaître la fin de ce roman de la vie réelle. En rentrant chez moi, je parcourus avidement la fin du « Journal » de Miss Pimbêche. Cette partie était plus décousue… On y voyait l’auteur en proie à une sorte d’agitation fébrile, cherchant des consolations dans le tourbillon du monde, flattant ceux qu’elle avait dénigrés et oubliant, ou du moins refoulant dans un coin stérile de son cœur, toutes ses premières affections. Après cette lecture, je commençai à mettre une partie des torts sur la société. D’accord avec « l’Ancien Canadien », je blâmai, en moi-même, la facilité avec laquelle on laisse nos jeunes personnes se créer des relations qui doivent souvent leur coûter bien des larmes et compromettre leur avenir. En un mot, sans excuser Miss Pimbêche, je commençai à la plaindre un peu.
Voici ce qui me parut le plus saillant dans ce brouillon écrit à la hâte et d’une main agitée :
Page 57. — … « Les mariages sont écrits dans les cieux. » Voilà certes une belle pensée que je trouve ce matin dans un de mes auteurs favoris. Depuis la cruelle déception qui est venue empoisonner ma vie, je lis beaucoup, c’est une de mes grandes consolations. Si le ciel les mariages, il est naturel que les âmes charitables s’occupent sérieusement d’empêcher ceux qui pourraient avoir de funestes conséquences. Pour la même raison, elles doivent favoriser ceux que le monde égoïste peut trouver mal assortis, et qui sont, avant tout, l’union de deux âmes prédestinées. Une de mes bonnes amies, Mademoiselle Alice Bourdonnais, est à la veille de contracter un mariage dont je n’augure rien de bon. Je lui écris à ce sujet et je serais bien aise de voir l’affaire manquée. Les gens frivoles et mal-intentionnés pourront dire que c’est, de ma part, une tentative inspirée par l’amour-propre déçu. Il n’en est rien. Et d’abord si mon amour-propre a été froissé, ne le dois-je pas à mon inexpérience et à l’insigne perversité des hommes ? En outre, je puis encore, à mon âge, voir bientôt cet affront réparé ; je n’ai pas malheureusement la vocation religieuse et je sens que je ferais une bonne femme de ménage…, c’est peut-être une présomption de ma part… Mais enfin : « Les mariages sont écrits dans les cieux »… !
« J’ai écrit à mon amie Alice la lettre suivante :
« Ma chère amie, — Le monde qui est toujours au courant des négociations amoureuses, dit et répète que tu vas bientôt épouser Monsieur Séraphin Bonaban. Je ne doute pas que ton Monsieur Séraphin ne un ange détaché des tribus célestes et que le ciel favorable a dépêché vers toi pour t’aider à faire le voyage de la vie. C’est sans doute ainsi que tu le considères, et tu as toujours été parfaitement digne d’une telle faveur. Permets toutefois à la sincère amitié, qui nous unit depuis plusieurs années, de te soumettre quelques observations sur cette grande affaire.
Tu étais encore enfant que faisait
parler de lui. Le bruit de ses exploits parvint alors jusqu’en mon humble retraite ; de plus, j’ai souvent eu occasion de juger par moi-même celui que tu as choisi pour époux. Ce que je vais t’apprendre ne doit point t’effrayer ni changer tes sentiments. Si Dieu n’a jamais voulu la mort du pécheur, les femmes doivent aussi pardonner et oublier, surtout quand elles aiment, car, tu le sais, « l’amour est un sacrifice. »
Il y a six ans, jurait un amour éternel à cette pauvre Adelina que nous avons vue mourir il y a bientôt trois ans. était un beau jeune homme, charmant cavalier, aimant tous les plaisirs et… (te le dirai-je ?) toutes les jolies femmes.
Un jour, il interrompit les visites qu’il faisait assidûment à notre amie,… et, depuis lors, il ne l’a pas revue.
La famille d’Adelina se trouva d’abord fort offensée de ce changement. Mais, après avoir pris des informations, elle acquit la certitude que son enfant chérie était loin de perdre un trésor. était alors un joueur , partant très-égoïste, et d’une conduite peu exemplaire. Sa fortune très-ébréchée par ses folles dépenses ne lui laissait qu’un petit avoir insuffisant à ses goûts dispendieux. Tout cela fut dit à notre amie, mais la pauvre enfant avait voué, paraît-il, son existence à ce joli masque. s’est un peu réformé depuis ce temps ; il est entré
dans les affaires, a refait sa fortune et semble plus posé. Mais les spéculations commerciales ont-elles changé son cœur ? — J’en doute, ma chère amie, et cette pensée m’effraie !
Quant à notre Adelina, elle devint triste et mélancolique ; sa santé déjà faible s’altéra ; … tu sais le reste !
Je pourrais encore te faire l’histoire des relations de ton Séraphin avec deux ou trois autres jeunes personnes. Mais j’en ai dit assez ; à toi de juger avant de prendre un engagement sérieux. »
Page 65. — … « Alice est venue me voir aussitôt après réception de cette lettre. Son père, à qui je n’avais pas manqué de signaler les antécédents de , a fait, à sa fille une sérieuse admonition au sujet du mariage projeté. Il ne veut pas entendre parler de pour gendre, et refuse de donner son consentement. La pauvre enfant est désolée, car elle aime à la folie ce diable de Séraphin. Je lui ai parlé en véritable amie, tâchant de la consoler par toutes les bonnes raisons que mon expérience personnelle a pu me suggérer. Tiens, ma chère amie, lui disais-je, je vais te faire en quelques mots le portrait de ton Séraphin et de plusieurs autres qui lui ressemblent :
« Âge, 35 ans ; physique agréable ; toujours satisfait de lui-même et saisissant toutes les occasions de le faire voir. Recherchant, de temps à autre, une jeune personne de la meilleure société, non par amour, mais pour qu’on dise : « il est bien accueilli par Mademoiselle X… » Aimant, pardessus tout, sa personne, ses amis de plaisir, son club, ses chevaux et ses chiens. Incapable d’éprouver une amitié sincère et désintéressée ; ne goûtant point les plaisirs de la famille. Destiné à vivre et à mourir vieux garçon ou à faire le malheur de celle qu’il épousera, car, même marié, il ne renoncera pas à ses habitudes d’aujourd’hui. Monsieur s’amusera au club ou ailleurs, Madame « restera seule à la maison. » …
« Ensuite, je signalai individuellement à Alice plusieurs autres « Dandys » du genre Séraphin. La pauvre enfant a pris les hommes en horreur, je crois qu’elle se fera religieuse… J’envie son sort ! »
Page 71. — … « n’a point jugé à propos de faire une maladie parcequ’il est obligé de renoncer à Alice. Il ne s’en porte que mieux. Il est de tous les bals et de toutes les fêtes. On disait dernièrement qu’il avait l’intention d’entrer dans la politique. Sa fortune et ses talents lui promettent un bel avenir. »
Page 73. — … « est membre du parlement… Il paraît même qu’on lui offre un portefeuille dans le nouveau ministère. On le rencontre dans les meilleurs salons. J’ai dansé plusieurs fois avec lui. L’autre jour, dans la conversation, j’ai fait une légère allusion à Alice.
— Ne m’en parlez pas, m’a-t-il répondu, j’ai bien souffert…, c’est la faute des parents !
— Ce n’est pas ce qu’on dit.
— Alors on me calomnie, je pourrais, au besoin, vous en donner les preuves.
— Je n’ai aucun droit, monsieur, à une pareille confiance de votre part… Mais, si tel est le cas, il serait permis de vous plaindre… Votre ancienne amie, qui était aussi la mienne, a trouvé la meilleure des consolations, elle est religieuse… Mais vous ?…
Il y eut un moment de silence… Tout-à-coup il me dit à voix basse :
— Vous êtes charmante… Dansez-vous les Lanciers ?
Et nous fûmes bientôt emportés dans le tourbillon de la danse.
Cette conversation avait duré trop longtemps, il faut le croire, car les mauvaises langues me marient déjà avec . »
Page 75 — … « C’est à ne pas y croire !… Il a demandé ma main !… Lui !! Que faire ? Oh ! je vais l’éprouver au moins pendant un an !… Ce doit être agréable d’être la femme d’un ministre… ! Après tout, il est très-franc, il ses torts et je me sens presque disposée à lui pardonner. »
Page 80. — … « Deux grands mois se sont écoulés, il est toujours constant… ; l’époque du mariage est fixée. Me voilà grande dame ! Alice n’en saura rien, au fond du couvent où elle est retirée… Mais Charlotte, l’horrible Charlotte !… Elle en fera une maladie. Je ferme mon « Journal intime, et je ne tiendrai plus que le Journal des dépenses de ma riche maison. »
Voilà une singulière histoire, me dis-je, en achevant la lecture de ce « Journal »… Mais quelle en est la conclusion… ? Mon vieil ami me le dira.
Le lendemain je causais avec lui.
— Et qu’est-il advenu de ce mariage ?
— C’est une triste affaire, me répondit-il, mais puisque vous semblez y prendre intérêt, je vous la raconterai en quelques mots.
— Votre ancienne amie semble avoir conclu ce mariage avec une précipitation étrange et les yeux fermés.
— C’est vrai, et ce fut un résultat logique de la trop grande indulgence que lui témoigna toujours sa mère. J’ai très-bien connu cette pauvre Emmelina,… (c’était son nom.) Elle est morte aujourd’hui, morte après dix ans d’un ménage malheureux. À une certaine époque, je l’aurais aimée sincèrement ; nous avions été élevés ensemble, ou, plutôt, je l’avais vue grandir, car j’étais son aîné d’une douzaine d’années. Je ressentais pour elle une véritable affection,… mais, sans me dédaigner, elle appréciait fort peu mes sentiments. Elle avait pris l’habitude d’admirer la jeunesse dorée. Vous avez dû voir, par ses écrits, qu’elle jugeait bien la classe d’hommes à laquelle appartenait son mari. Mais l’orgueil l’emporta. Elle voulut primer dans la société, elle atteignit ce but au prix de son bonheur. Pendant les premières années de son mariage, elle s’étourdit par le bruit des plaisirs. Sa maison était le rendez-vous de tous les dandys des deux sexes… Elle donnait les fêtes les plus magnifiques ; son mari y trouvait son compte, car il fut toujours et il est encore ambitieux. Or on se fatigue de ce genre de vie : elle tomba malade au bout de trois ans de joies vides et turbulentes. Le cercle de ses relations une fois restreint, retourna à ses anciens amis. Il redevint vieux garçon, et vécut en conséquence. Emmelina pleurait en silence. Elle n’avait point d’enfants pour se consoler… Elle s’éteignit lentement. —
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