Voeu
ivin troupeau, qui sur les rives moles Du fleuve Eurote, ou sur le mont natal, Ou sur le bord du chevalin crystal, Assis, tenés vos plus saintes écoles :
Si quelque fois aus saus de vos caroles M’avés receu par un astre fatal, Plus dur qu’en fer, qu’en cuivre, ou qu’en metal, Dans vôtre temple engravés ces paroles :
RONSARD, AFIN QUE LE SIECLE A VENIR, DE PERE EN FILS SE PUISSE SOUVENIR, D’UNE BEAUTÉ, QUI SAGEMENT AFFOLE,
DE LA MAIN DESTRE APAND A NOTRE AUTEL, L’HUMBLE DISCOURS DE SON LIVRE IMMORTEL, SON CŒUR DE L’AUTRE AUS PIÉS DE CETTE IDOLE.
Divin troupeau. ) Par ce premier Sonet, le Poète dédie son livre aus Muses , les priant de le rendre immortel, & dedie aussi son cœur a la dame. Divin troupeau. Muses. Eurote. Fleuve de Thessalie dédié aus Muses. Sur le mont natal. Olympe, ou Hesiode dit les Muses avoir esté nées. Voi l’Ode a Michel de l’Hospital. Pline dit qu’elles naquirent en Helicon. Du chevalin crystal. De l’eau de la fontaine nommée Pirene, qui naquit d’une pierre frapée du pié par le cheval volant, Pegase. Crystal a la manière des Poëtes est prins pour eau. Le mot, chevalin, est fait pour exprimer le Latin. Caballinus. Paroles. Danses. Mot Francois ancien. Idole. Pourtrait de la dame.
Poème 1
Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte, Comme il m’assaut, comme il se fait veinqueur, Comme il renflame, & renglace mon cœur, Comme il reçoit un honneur de ma honte:
Qui voudra voir une jeunesse pronte A suivre en vain l’objet de son malheur, Me viene voir: il verra ma douleur, Et la rigueur de l’Archer qui me donte.
Il conoitra, combien la raison peut Contre son arc, quand une fois il veut, Que nôtre cœur son esclave demeure:
Et si verra, que je sui’ trop heureus D’avoir au flanc l’eguillon amoureus Plein du venin, dont il faut que je meure.
MURET.
Qui voudra voir.) Le Poete tache a rendre les lecteurs attentifs, disant, que qui voudra bien entendre la nature d’Amour, viene voir les effets qu’Amour produit en lui. Un Dieu) Amour. l’Archer) Amour, Cupidon. Il conoitra.) C’est a dire: Il conoitra, que quand Amour se veut emparer de l'esprit dun homme, la raison est telement captivée par les affections, qu’elle n’i peut aucunement resister. Esclave,) serf. Au flanc.) Combien que le flanc, le cœur, le foie, les poumons, les moüeles sont parties, comme chacun sait, bien differentes: si est-ce que les Poëtes usent presque indifferemment de ces mots la, pour dire l’ame, ou l’esprit.
Poème 2
Nature ornant la dame qui devoit De sa douceur forcer les plus rebelles, Lui fit present des beautés les plus belles Que des mille ans en épargne elle avoit.
Tout ce qu’Amour avarement couvoit De beau, de chaste, & d’honneur sous ses æles, Emmïélla les graces immortelles De son bel œil, qui les dieus émouvoit.
Du ciel a peine elle étoit descendue, Quand je la vi, quand mon ame éperdue En devint folle, & d’un si poignant trait
Le fier destin l’engrava dans mon ame, Que vif ne mort jamais d’une autre dame Empraint au coeur je n’aurai le portrait.
MURET.
Nature ornant.) Il faint, pour amplifier la beauté de sa dame, que Nature épargna par l’espace de mille ans un nombre infini de singulieres beautés, desquelles apres tout a un coup elle l’orna. Dit d’auantage, qu’Amour lui mist dans l’œil, tout ce qu'il avoit de beau, de chaste, d’honeste: tellement qu’elle estant encores au ciel émouvoit a son amour les dieus. Apres descendue du ciel en terre, rauist tellement l’esprit du Poëte, qu’il est impossible, que jamais il mette sa pensée en un autre. Quand je la vi) C’est une allusion a la devise du Poëte prinse de Theocrite, qui est, ὧς ἲδον, ὧς ἐμάνην: C’est a dire, que des la première fois, qu’il vit Cassandre, il devint insensé de son amour.
Poème 3
Dans le serain de sa jumelle flame Je vis Amour, qui son arc débandoit, Et sus mon cœur le brandon épandoit, Qui des plus frois les moüelles enflame.
Puis ça puis la pres les yeus de ma dame Entre cent fleurs un ret d’or me tendoit, Qui tout crespu blondement descendoit A flos ondés, pour enlasser mon ame.
Qu’eussai-je, fait? l’Archer étoit si dous, Si dous son feu, si dous l’or de ses nous, Qu’en leurs filés, encore je m’oublie:
Mais cet oubli ne me tourmente point, Tant doucement le dous Archer me point, Le feu me brûle, & l’or crespe me lie.
MURET.
Dans le serain) Il poursuit a raconter comment il fut surpris: disant qu’il vit Amour dans les yeus de Cassandre, desbendant son arc contre luy, epandant ces brandons sus son cœur, & lui tendant un ret d’or, pour enlasser son ame, sans qu’il i peust oncques resister. Un ret d'or.) Il entend les cheveus de sa dame, dorés, crespelus, & mollement descendans sur les joües.
Poème 4
Je ne suis point, ma Guerriere Cassandre Ne Myrmidon, ne Dolope soudart Ne cet Archer dont l'homicide dart Occit ton frere, & mit ta ville en cendre.
En ma faveur pour esclave te rendre Un camp armé d'Aulide ne depart, Et tu ne vois au pié de ton rempart Pour t'enlever mille barques descendre.
Mais bien je suis ce Corébe insensé, Qui pour t'amour ai le cœur offensé, Non de la main du Gregeois Penelée :
Mais de cent trais qu'un Archerot veinqueur, Par une voie en mes yeus recelée, Sans i penser me ficha dans le cœur.
MURET.
Je ne suis point.) Cassandre, autrement nommée Alexandre, fut fille a Priam Roy des Troïens. Or par ce que le Poète a nommé sa dame de ce mesfme nom, il parle a elle tout ainsi que s'il partait a cette autre qui, comme j’ai dit, fut fille a Priam. Ainsi souvent Petrarque parle a madame Laure, comme si elle estoit celle qui poursuivie par Apollon fut changée en Laurier. Ma guerriere.) Qui meines ordinairement guerre contre mon cœur. Ainsi Petrarque, Mille fiate, o mia dolce guerriera. Ne Myrmidon. Myrmidons & Dolopes, sont peuples de Thessalie, qui sous la conduite d’Achille & de Phoenix furent a la guerre contre les Troïens. Ne cet archer.) Il entend Philoctete, qui a cous de traits tua Paris, comme amplement raconte Quinte le Calabrois au disiême livre. Et mit ta vile en cendre.) Par ce qu’il i aporta les sagetes d’Hercule, sans lesquelles il étoit arresté par destin que Troie ne povoit estre prise. Voy Sophocle en la Tragedie nommée Philoctete. En ma faveur.) C’est une imitation de ce que Didon dit a Enée au quatriême de l’Eneide.
Non ego cum Danais Troianam excindere gentem Aulide iuravi, classem ve ad Pergama misi.
d’Aulide.) Aulide est un port auquel les Grecs jurerent ensemble de ne revenir jamais en leur païs, que premierement ils n’eussent saccagé Troie. Mille barques.) Avec autant de barques disent Homere & Virgile, que les Grecs vindrent se camper devant Troie. Ce Corébe.) Corebe fut un jeune homme fils d’un Phrygien nomme Mygdon , lequel Corebe feru de l’amour de Cassandre, estoit venu au secours des Troiens. Mais la nuit du sac de Troie, voulant secourir sa Cassandre, que quelques Grecs trainoient par le poil hors du Temple de Minerve, il fut tué par un Grec nommé Penelée. Voi le second de l'Enéide. Un Archerot.) Un petit archer, Cupidon. En mes yeus.) L’amour coule par les yeus dans le cœur: d’ou est que les Grecs ἔρως du verbe ἐσρεῖν, ὅτι διὰ τῶν ὀμμάτων ἐσρεῖ. Properce, Si nescis, oculi sunt in amore duces. Musæe, Ὀφθαλμὸς δ’ὁδός ἐστιν, ἀπ’ ὀφθαλμοῖο βολάων Ἒλκος ὀλισθαίνει καὶ ἐπὶ φρένας ἀνδρὸς ὁδεύει.
Poème 5
Pareil j'égale au soleil que j'adore L'autre soleil. Cestui là de ses yeus Enlustre, enflame, enlumine les cieus, Et cestui ci toute la terre honore.
L'art, la Nature, & les Astres encore, Les Elemens, les Graces, & les Dieus Ont prodigué le parfait de leur mieus,
Dans son beau jour qui le nôtre decore.
Heureus cent fois, heureus, si le destin N'eût emmuré d'un Fort diamantin, Si chaste cœur dessous si belle face :
Et plus heureus, si je n'eusse arraché Mon cœur de moi, pour l'avoir attaché De clous de feu sus le froid de sa glace.
MVRET.
Pareil j'egale.) Il compare sa dame au Soleil : & dit qu’il seroit heureus, ou si sa dame n'estoit point du tout si chaste, ou si jamais il n’eust esté espris de l’amour d’elle. L'autre soleil.) Cassandre. Prodigué.) Prodiguement respandu. D'un fort.) D'un rempart. Diamantin.) Aussi fort que diamant.
Poème 6
Ces liens d'or, cette bouche vermeille, Pleine de lis, de roses, & d’œuillets, Et ces couraus chastement vermeillets Et cette joüe à l'Aurore pareille.
Ces mains, ce col, ce front, & cette oreille, Et de ce sein les boutons verdelets, Et de ces yeus les astres jumelets, Qui font trembler les ames de merveille :
Firent nicher Amour dedans mon sein, Qui gros de germe avoit le ventre plein, D’œufs non formés & de glaires nouvelles.
Et lui couvant (qui de mon cœur joüit Neuf mois entiers) en un jour m'ecloüit Mille Amoureaus chargés de traits & d'ales.
Poème 7
Bien qu’a grand tort il te plaist d’allumer Dedans mon cœur, siege à ta seigneurie, Non d’un amour, ainçois d’une Furie Le feu cruel pour mes ôs consumer,
L’aspre tourment ne m’est point si amer, Qu’il ne me plaise et si n’ai pas envie De me douloir : car je n’aime ma vie Si non d’autant, qu’il te plaist de l’aimer.
Mais si les cieus m’ont fait naistre, Madame, Pour estre tien, ne genne plus mon ame, Mais pren en gré ma ferme loiauté.
Vaut il pas mieus en tirer du service, Que par l’horreur d’un cruel sacrifice, L’occire aux piés de ta fiere beauté ?
Poème 8
Lors que mon œil pour t’œillader s’amuse, Le tien habile à ses traits decocher, Estrangement m’empierre en un rocher, Comme au regard d’une horrible Meduse.
Moy donc rocher, si dextrement je n’use L’outil des Seurs pour ta gloire ebaucher, Qu’un seul Tuscan est digne de toucher, Non le changé, mais le changeur accuse.
Las, qu’ai-je dit ? Dans un roc emmuré, En te blâmant je ne suis asseuré, Tant j’ai grand peur des flames de ton ire,
Et que mon chef par le feu de tes yeus Soit diffamé, comme les monts d’Epire, Sont diffamés par les flammes des cieus.
Poème 9
Le plus toffu d’un solitaire bois, Le plus aigu d’une roche sauvage, Le plus desert d’un separé rivage, Et la fraieur des antres les plus cois :
Soulagent tant les soupirs de ma vois, Qu’au seul écart de leur secret ombrage, Je sens garir une amoureuse rage, Qui me rafole au plus verd de mes mois.
La, renversé dessus leur face dure, Hors de mon sein je tire une peinture, De tous mes maus le seul allegement.
Dont les beautés par Denisot encloses, Me font sentir mille metamorfoses Tout en un coup, d'un regard seulement.
Poème 10
Je pai mon cœur d'une telle ambrosie, Que je ne suis a bon droit envieus De cette là qui le Pere des dieus Chés l'Ocean, friande, ressasie.
Celle qui tient ma liberté saisie, Voire mon cœur dans le jour de ses yeus, Nourrit ma faim d'un fruit si precieus, Qu'autre apareil ne paist ma fantaisie.
De l'avaler je ne me puis lasser, Tant le plaisir d'un variant penser Mon apetit nuit & jour fait renaistre.
Et si le fiel n'amoderoit un peu Le dous du miel duquel je suis repeu, Entre les dieus, dieu je ne voudrois estre.
Poème 11
Amour, Amour, donne moi pais ou tréve, Ou bien retire, & d'un plus fort Tranche ma vie, & m'avance la mort, Me bienheurant d'une langueur plus bréve.
Soit que le jour, ou se couche, ou se léve, Je sen toujours un penser qui me mord, Et contumax au cours de son effort, De pis en pis mes angoisses rengréve.
Que doibs je faire ? Amour me fait errer Si hautement, que je n'ose esperer De mon salut que la desesperance.
Puis qu'Amour donc ne me veut secourir, Pour me defendre, il me plaist de mourir, Et par la mort trouver ma delivrance.
Poème 12
J’espere & crain, je me tais & suplie, Or’ je suis glace, & ores un feu chaut, J’admire tout, & de rien ne me chaut, Je me delace, & puis je me relie.
Rien ne me plaist sinon ce qui m’ennuie : Je suis vaillant, & le cœur me defaut, J’ai l’espoir bas, j’ai le courage haut, Je doute Amour, & si je le deffie.
Plus je me pique, & plus je suis retif, J’aime estre libre, & veus estre captif, Cent fois je meur, cent fois je pren naissance.
Un Promethée en passions je suis, Et pour aimer perdant toute puissance, Ne pouvant rien je fai ce que je puis.
Poème 13
Pour estre en vain tes beaux soleils aimant, Non pour ravir leur divine etincelle, Contre le roc de ta rigueur cruelle Amour m’atache a mille clous d’aimant.
En lieu d’un Aigle, un soin horriblement Claquant du bec, & siflant de son æle, Ronge goulu ma poitrine immortelle, Par un desir qui naist journellement.
Mais de cent maus, & de cent que j’endure, Fiché, cloüé, dessus ta rigueur dure : Le plus cruel me seroit le plus dous,
Si j’esperois apres un long espace, Venir vers moi l’Hercule de ta grace, Pour delacer le moindre de mes nous.
Poème 14
Je vi tes yeus desous telle planete, Qu’autre plaisir ne me peut contenter, Sinon le jour, sinon la nuit, chanter, Allege moi douce plaisant’ brunette.
O liberté combien je te regrette ! Combien le jour que je vi t’absenter, Pour me laisser sans espoir tourmenter En ceste genne, ou si mal on me traite !
L’an est passé, le vintuniesme jour Du mois d’Avril, que je vins au sejour De la prison, ou les Amours me pleurent :
Et si ne voi (tant les liens sont fors) Un seul moïen pour me tirer dehors, Si par la mort toutes mes mors ne meurent.
Poème 15
Hé qu’a bon droit les Charites d’Homere Un fait soudain comparent au penser, Qui parmi l’ær sauroit bien devancer Le Chevalier qui tua la Chimere.
Si tôt que lui une nef passagere De mer en mer ne pourroit s’élancer, Ni par les chams ne le sauroit lasser, Du faus & vrai la pronte messagere.
Le vent Borée ignorant le repos, Conceut le mien, qui vite & qui dispos, Et dans le ciel, & par la mer encore,
Et sur les chams, fait ælé belliqueur, Comme un Zethes, s’envole apres mon cœur, Qu’une Harpie humainement devore.
Poème 16
Je veus darder par l'univers ma peine, Plus tôt qu'un trait ne vole au descocher: Je veus de mïel mes oreilles boucher, Pour n'ouir plus la vois de ma sereine. Je veus muer mes deus yeus en fontaine, Mon cœur en feu, mateste en un rocher, Mes piés en tronc, pour jamais n'aprocher De sa beauté si fierement humaine. Je veus changer mes pensers en oiseaus, Mes dous soupirs en zéphyres nouveaus, Qui par le monde evanteront ma pleinte. Et veus encor' de ma palle couleur, Aus bors du Loir enfanter une fleur, Qui de mon nom & de mon mal soit peinte.
Poème 17
Par un destin dedans mon cœur demeure, L’œil, & la main, & le crin délié, Qui m’ont si fort, brulé, serré, lié Qu’ars, prins, lassé, par eus faut que je meure :
Le feu, la serre, & le ret à toute heure,
Ardant, pressant, noüant mon amitié, Occise aux piés de ma fière moitié Font par sa mort ma vie estre meilleure.
Œil, main, & crin, qui flamés, & gennés, Et r’enlassés mon cœur, que vous tenés Au labyrint de vostre crespe voïe.
Hé que ne suis je Ovide bien disant ! Œil tu serois un bel Astre luisant, Main un beau lis, crin un beau ret de soie.
Poème 18
Un chaste feu que les coeurs illumine, Un or frisé de meint crespe anelet, Un front de rose, un teint damoiselet, Un ris qui l'ame aus astres achemine :
Une vertu de telles traces digne, Un col de neige, une gorge de lait, Un coeur jà meur dans un sein verdelet, En dame humaine une beauté divine :
Un oeil puissant de faire jours les nuits, Une main forte à piller les ennuis, Qui tient ma vie en ses dois enfermée :
Avec un chant offensé doucement, Ores d'un ris, or d'un gemissement : De tels sorciers ma raison fut charmée.
Poème 19
Avant le tans tes temples fleuriront, De peu de jours ta fin sera bornée, Avant ton soir se clorra ta journée, Trahis d'espoir tes pensers periront. Sans me flechir tes écris flétriront, En ton desastre ira ma destinée, Ta mort sera pour m'amour terminée, De tes soupirs tes neveus se riront. Tu seras fait d'un vulgaire la fable, Tu batiras sur l'incertain du sable, Et vainement tu peindras dans les cieus: Ainsi disoit la Nymphe qui m'afolle, Lors que le ciel pour séeller sa parolle D'un dextre ésclair fut presage à mes yeus.
Poème 20
Je voudroi bien richement jaunissant En pluïe d’or goute à goute descendre Dans le beau sein de ma belle Cassandre, Lors qu’en ses yeus le somme va glissant.
Je voudroi bien en toreau blandissant Me transformer pour finement la prendre, Quand elle va par l’herbe la plus tendre Seule a l’escart mile fleurs ravissant.
Je voudroi bien affin d’aiser ma peine Estre un Narcisse, & elle une fontaine Pour m’i plonger une nuit à sejour :
Et voudroi bien que cette nuit encore Durât tousjours sans que jamais l’Aurore D’un front nouveau nous r’allumât le jour.
Poème 21
Qu’Amour mon cœur, qu’Amour mon ame sonde, Luy qui conoit ma seule intention, Il trouvera que toute passion Veuve d’espoir, par mes veines abonde.
Mon Dieu que j’aime ! est il possible au monde De voir un cœur si plein d’affection, Pour le parfait d’une perfection, Qui m’est dans l’ame en plaie si profonde ?
Le cheval noir qui ma Roine conduit Par le sentier où ma Chair la seduit, A tant erré d’une vaine traverse,
Que j’ai grand peur, (si le blanc ne contraint Sa course vague, & ses pas ne refraint Dessous le jou), que ma Roine ne verse.
Poème 22
Cent & cent fois penser un penser mesme, A deus beaus yeus montrer à nu son coeur, Se dessoiver d'une amere liqueur, S'aviander d'une amertume estréme :
Avoir la face amoureusement bléme, Plus soupirer, moins flechir la rigueur, Mourir d'ennui, receler sa langueur, Du vueil d'autrui des lois faire à soi-mesme :
Un court despit, une aimantine foi, Aimer trop mieus son ennemi que soi, Peindre en ses yeus mile vaines figures :
Vouloir parler & n'oser respirer, Esperer tout & se desesperer, Sont de ma mort les plus certains augures.
Poème 23
Ce beau coral, ce marbre qui soupire, Et cet ébéne ornement d’un sourci, Et cet albâtre en voute racourci, Et ces zaphirs, ce jaspe, & ce porphyre.
Ces diamants, ces rubis, qu’un zéphyr Tient animés d’un soupir adouci, Et ces oeillets, & ces roses aussi, Et ce fin or, ou l’or mesme se mire.
Me sont au coeur en si profond esmoi, Qu’un autre objet ne se presente à moi,
Sinon le beau de leur beau que j’adore:
Et le plaisir qui ne se peut passer De les songer, penser, & repenser, Songer, penser, & repenser encore.
Poème 24
Tes yeus divins me promettent le don Qui d’un espoir me r'enflame & renglace, Las, mais j’ai peur qu’ils tiennent de la race De ton aieul le Roi Laomedon.
Au flamboier de leur double brandon De peu à peu l’esperance m’embrasse, Ja prevoiant par le ris de leur grace Que mon service aura quelque guerdon.
Tant seulement ta bouche m’espovante, Bouche vraiment qui prophéte me chante
Tout le rebours de tes yeus amoureus.
Ainsi je vis, ainsi je meurs en doute, L’un me rapelle, & l’autre me reboute, D’un seul objet heureus et malheureus.
Poème 25
Ces deus yeus bruns, deus flambeaus de ma vie, Dessus les miens foudroians leur clarté, Ont esclavé ma jeune liberté, Pour la damner en prison asservie.
De vos dous feus ma raison fut ravie, Si qu'ébloüi de vôtre grand beauté, Opiniastre à garder loiauté Autres yeus voir depuis je n'eus envie.
D'autre éperon mon Tyran ne me point, Autres pensers en moi ne couvent point,
Ni autre idole en mon cœur je n'adore.
Ma main ne sait cultiver autre nom, Et mon papier n'est esmaillé, sinon De vos beautés que ma plume colore.
Poème 26
Plus tôt le bal de tant d’astres divers Sera lassé, plus tôt la terre & l’onde, Et du grand Tout l’ame en tout vagabonde Animera les abymes ouvers :
Plus tôt les cieus de mer seront couvers, Plus tôt sans forme ira confus le monde : Que je soi serf d’une maistresse blonde, Ou que j’adore une femme aus yeux vers.
Car cet œil brun qui vint premier eteindre Le jour des miens, les seut si bien ateindre, Qu’autre œil jamais n’en sera le vainqueur.
Et quant la mort m’aura la vie otée, Encor là bas, je veus aimer l’Idée De ces beaus yeus que j’ai fichés au cœur.
Poème 27
Bien mile fois & mile j'ai tenté De fredonner sus les nerfs de ma lyre, Et sus le blanc de cent papiers écrire Le nom, qu'Amour dans le cœur m'a planté.
Mais tout soudain je suis epovanté, Car sa grandeur qui l'esprit me martire Sans la chanter arriere me retire De cent fureurs pantoiment tourmenté.
Je suis semblable à la Prestresse folle, Qui bégue perd la vois & la parolle Dessous le dieu qu'elle fuit pour neant.
Ainsi piqué de l'amour qui me touche Si fort au cœur, la vois fraude ma bouche, Et voulant dire, en vain je suis béant.
Poème 28
Injuste Amour, fusil de toute rage, Que peut un cœur soumis a ton pouvoir, Quand il te plaist par les sens émouvoir Nôtre raison qui preside au courage ?
Je ne voi pré, fleur, antre ni rivage, Champ, roc, ni bois, ni flots dedans le Loir, Que peinte en eus, il ne me semble voir Cette beauté qui me tient en servage.
Ores en forme, ou d'un foudre enflamé, Ou d'une nef, ou d'un Tigre affamé, Amour la nuit devant mes yeus la guide:
Mais quand mon bras en songe les poursuit, Le feu, la nef, et le Tigre s'enfuit, Et pour le vrai je ne pren que le vuide.
Poème 29
Si mile oeillets, si mile lis j’embrasse, Entortillant mes bras tout alentour, Plus fort qu’un cep, qui d’un amoureus tour La branche aimée, impatient enlasse:
Si le souci ne jaunit plus ma face, Si le plaisir fonde en moi son sejour, Si j’aime mieus les ombres que le jour, Songe divin cela vient de ta grace.
Avecque toi je volerois aus cieus, Mais ce portrait qui nage dans mes yeus, Fraude toujours ma joïe entrerompue.
Et tu me fuis au milieu de mon bien, Comme l’éclair qui se finit en rien, Ou comme au vent s’evanoüit la nue.
Poème 30
Ange divin, qui mes plaïes embâme' , Le truchement & le heraut des Dieus, De quelle porte es tu coulé des cieus, Pour soulager les peines de mon ame?
Toi, quand la nuit comme un fourneau m'enflamme, Aiant pitié de mon mal soucieus: Or, dans mes bras, ore dedans mes yeus, Tu fais nouër l'idole de ma Dame.
Las, ou fuis tu? Aten encor un peu, Que vainement je me soie repeu De ce beau sein, dont l'apetit me ronge:
Et de ces flancs qui me font trépasser, Sinon d'effet, seuffre au moins que par songe Toute une nuit je les puisse embrasser.
Poème 31
Aelés Démons qui tenés de la terre, Et du haut ciel justement le millieu: Postes divins, divins postes de Dieu, Qui ses segrés nous aportés grand erre.
Dites Courriers (ainsi ne vous enserre Quelque sorcier dans un cerne de feu) Rasant nos chams, dites, avons point veu
Cette beauté qui tant me fait de guerre?
Si l'un de vous la contemple ça bas, Libre par l'aer il ne refuira pas, Tant doucement sa douce force abuse.
Ou, comme moi, esclave le fera, Ou bien en pierre el' le transformera D'un seul regard ainsi qu'une Meduse.
Poème 32
Quand au premier la Dame que j’adore, De ces beautés vint embellir les cieus, Le fils de Rhée apella tous les Dieus, Pour faire encor d’elle une autre Pandore.
Lors Apollin richement la decore, Or, de ses rais lui façonnant les yeus, Or, lui donnant son chant melodieus, Or, son oracle et ses beaus vers encore.
Mars lui donna sa fiere cruauté, Venus son ris, Dione sa beauté, Pithon sa vois, Ceres son abondance.
L’Aube ses dois & ses crins deliés, Amour son arc, Thetis donna ses piés, Clion sa gloire, et Pallas sa prudence.
Poème 33
D'un abusé je ne seroi la fable, Fable future au peuple survivant, Si ma raison alloit bien ensuivant L'arrest fatal de ta vois veritable.
Chaste prophete, & vraiment pitoiable, Pour m'avertir tu me predis souvent Que je mourrai, Cassandre, en te servant : Mais le malheur ne te rend point croiable :
Car ton destin, qui cele mon trespas, Et qui me force à ne te croire pas, D'un faus espoir tes oracles me cache.
Et si voi bien, veu l'estat où je suis, Que tu dis vrai : toutefois je ne puis D'autour du col me dénoüer l'attache.
Poème 34
Las je me plain de mile & mile & mile Soupirs, qu'en vain des flancs je vois tirant, Heureusement mon plaisir martirant Au fond d'une eau qui de mes pleurs distile.
Puis je me plain d'un portrait inutile Ombre du vrai que je suis adorant, Et de ces yeus qui me vont devorant Le cœur brulé d'une flame gentile.
Mais parsus tout je me plain d'un penser, Qui trop souvent dans mon cœur fait passer Le souvenir d'une beauté cruelle.
Et d'un regret qui me pallit si blanc, Que je n'ai plus en mes veines de sang Aux nerfs de force, en mes os de mouëlle.
Poème 35
Puisse avenir, qu’une fois je me vange De ce penser, qui devore mon coeur, Et qui toujours, comme un lion veinqueur, Sous soi l’etrangle, & sans pitié le mange.
Avec le tans, le tans mesme se change: Mais ce cruel qui suçe ma vigueur, Opiniatre au cours de sa rigueur, En autre lieu qu’en mon coeur ne se range.
Bien est il vrai, qu’il contraint un petit,
Durant le jour son segret apetit, Et dans mes flancs ses griffes il n’alonge:
Mais quand la nuit tient le jour enfermé, Il sort en queste, & lion affamé, De mile dens toute nuit il me ronge.
Poème 36
Pour la douleur, qu'Amour veut que je sente, Ainsi que moi, Phebus, tu lamentois, Quant amoureus, loing du ciel tu chantois Pres d'Ilion sus les rives de Xanthe.
Pinçant en vain ta lyre blandissante, Et fleurs, & flots, mal sain, tu enchantois, Non la beauté qu'en l'ame tu sentois Dans le plus dous d'une plaie égrissante.
Là de ton teint, se pallissoient les fleurs, Et l'eau croissant' du degout de tes pleurs,
Parloit tes cris, dont elle roulloit pleine.
Pour mesme nom, les fleuréttes du Loir, Pres de Vandôme, & daignent me douloir, Et l'eau se plaindre aux soupirs de ma peine.
Poème 37
Les petits cors, culbutans de travers, Parmi leur cheute en bïais vagabonde, Hurtés ensemble, ont composé le monde, S’entr’acrochans d’acrochemens divers.
L’ennui, le soin, & les pensers ouvers, Croisans le vain de mon amour profonde, Ont façonné d’une atache feconde, Dedans mon coeur l’amoureus univers.
Mais s’il avient, que ces tresses orines, Ces dois rosins, & ces mains ivoirines, Froissent ma vie, en quoi retournera
Ce petit tout? En eau, aer, terre, ou flame? Non, mais en vois qui toujours de ma dame Par le grand Tout les honneurs sonnera.
Poème 38
Dous fut le trait, qu'Amour hors de sa trousse, Pour me tuer, me tira doucement, Quant je fu pris au dous commencement D'une douceur si doucettement douce.
Dous est son ris, & sa vois qui me pousse
L'ame du cors, pour errer lentement Devant son chant marié gentement Avec mes vers animés de son pouce.
Telle douceur de sa vois coule à bas, Que sans l'ouir vraiment on ne sait pas Comme en ses rets Amour nous encordelle.
Sans l'ouir, di-je, Amour mesme enchanter, Doucement rire, & doucement chanter, Et moi mourir doucement aupres d'elle.
Poème 39
Pleut il a Dieu, n’avoir jamais tâté Si follement le tetin de m'amie ! Sans lui vraiment l’autre plus grande envie, Helas ! ne m’eut, ne m’eut jamais tanté,
Comme un poisson, pour s’estre trop hâté,
Par un apât, suit la fin de sa vie, Ainsi je vois, ou la mort me convie, D’un beau tetin doucement apâté.
Qui eut pensé, que le cruel destin Eut enfermé sous un si beau tetin Un si grand feu, pour m'en faire la proïe ?
Avisés donc, que seroit le coucher Entre ses bras, puis qu’un simple toucher De mile mors, innocent, me foudroïe.
Poème 40
Contre mon gré l'atrait de tes beaus yeus Donte mon cœur, mais quand je te veus dire Quell'est ma mort, tu ne t'en fais que rire, Et de mon mal tu as le cœur joïeus.
Puis qu'en t'aimant je ne puis avoir mieus, Soufre du moins que pour toi je soupire, Assés & trop, ton bel œil me martire Sans te moquer de mon mal soucieus.
Moquer mon mal, rire de ma douleur, Par un dedain redoubler mon malheur, Haïr qui t'aime, & vivre de ses pleintes,
Rompre ta foi, manquer de ton devoir, Cela, cruelle, & n'est-ce pas avoir Tes mains de sang & d'homicide teintes ?
Poème 41
Ha, Seigneur dieu, que de graces écloses Dans le jardin de ce sein verdelet Enflent le rond de deus gazons de lait, Où des Amours les fléches sont encloses !
Je me transforme en cent metamorfoses, Quant je te voi, petit mont jumelet, Ains, du printans un rosier nouvelet, Qui le matin bienveigne de ses roses.
S'Europe avoit l'estomac aussi beau, De t'estre fait, Jupiter, un toreau, Je te pardonne. Hé, que ne sui'-je puce !
La baisotant, tous les jours je mordroi Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi Que rechanger en homme je me pusse.
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The end
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