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LEÇONS
DE
GYMNASTIQUE
Chapitre I
Achille « aux pieds légers »…
Combien souvent sa silhouette a traversé nos horizons d’écoliers et comme nous avons envié, de nos pupitres maussades, la libre envolée de sa course, la suivant du regard dans la brume ensoleillée des matins antiques, sur l’herbe primitive, le long des futaies intactes !
Or une arrivée de courses à pied ne réalise guère la vision évoquée par le vieil Homère et les plus rapides de nos champions modernes répondent mal à l’image que nous nous faisons du héros. Ils n’ont pas « les pieds légers ». C’est que leur effort, autrement puissant, est réparti dans tout le corps et s’y accuse en traits visibles. Ainsi, nous apercevons tout de suite qu’il y a deux sortes de courses : la course-allure qui est celle d’Achille et la course-concours qui est celle de nos champions. Celle-ci convient aux jeunes gens que leurs goûts incitent ou que leurs avantages physiques prédestinent aux succès de la piste ; la première est pour tout le monde.
Tout le monde ?… Eh ! pourquoi pas ? « La course, disais-je jadis dans la Gymnastique utilitaire, n’est que le trot de l’animal humain… Que vaut un animal qui ne peut se mettre au trot ? » La raison est péremptoire. L’homme qui ne sait pas courir est un homme incomplet.
Notez que, de tous les exercices, il n’en est pas de plus simple. Mais il a quelque chose de terrible contre lui ; il exige la quasi-quotidienneté. La mémoire musculaire est longue ; elle vient au secours de l’homme pour toutes les autres formes d’exercices. On s’y entretient à des intervalles qui varient selon l’âge et l’individu, mais ne demandent pas à être aussi rapprochés qu’on le croit généralement. Très vite, au contraire, s’oublie le mécanisme de la course. C’est que ce mécanisme comporte une modification totale et non partielle de l’équilibre corporel. Le fait est très intéressant. Il souligne la haute valeur gymnique de la course qui met en jeu tous les rouages. Il explique aussi la « surprise » de l’organisme désorienté par l’ensemble de conditions nouvelles qui lui sont brusquement imposées. L’habitude, dit-on, est une seconde nature. Voilà bien le cas. La course exige une seconde nature que seule l’habitude — l’entraînement — pourra créer et maintenir. Chose étrange, la surprise dont nous parlons n’existe pas à un pareil degré même chez le nageur qui se trouve pourtant, lui, transporté sans transition dans un milieu hostile ; mais sa surprise est extérieure, celle du coureur est intérieure. Pour ce motif, il n’est pas nécessaire de nager tous les jours pour en demeurer capable tandis qu’il faut courir presque tous les jours si l’on ne veut point se rouiller de façon prompte et définitive.
Vous entendez bien que la course d’entraînement dont il s’agit n’a besoin ni d’être mesurée ni d’être chronométrée et que n’importe quel terrain plat et suffisamment élastique conviendra. L’occasion de courir nous est offerte par conséquent avec une certaine abondance. Il n’y faudrait qu’un peu de résolution si… il n’y avait pas le respect humain. C’est ce Cerbère farouche qui nous interdit sottement, parce que nous avons un ventre qui grossit ou que nos cheveux commencent à grisonner, de traverser au pas de course le jardin public à moitié vide de promeneurs qui s’ouvre sur notre route. En attendant donc que cela devienne la mode pour tous, que les hommes encore jeunes s’essayent du moins à implanter un usage salutaire.
Ils ne s’en repentiront pas. Le temps de course quotidien, c’est une provision d’aisance physique et de confiance morale. C’est ainsi, de la santé sous ses deux formes fondamentales.
Que si vous avez à votre disposition un jardin abrité, non du soleil, mais des regards indiscrets, ne continuez pas, de grâce, à ignorer votre bonheur. Fortunatos nimium sua si bona norint ! Descendez-y bien vite pour la course matinale. Prendre son bain d’air en courant, quelle douce volupté !
Celui qui agit ainsi est certain de trouver le long du jour les soucis moins pesants et les labeurs moins compliqués… sans compter la satisfaction d’attraper les tramways sans essoufflement ni ridicule.
Texte entier
Achille « aux pieds légers »…
Combien souvent sa silhouette a traversé nos horizons d’écoliers et comme nous avons envié, de nos pupitres maussades, la libre envolée de sa course, la suivant du regard dans la brume ensoleillée des matins antiques, sur l’herbe primitive, le long des futaies intactes !
Or une arrivée de courses à pied ne réalise guère la vision évoquée par le vieil Homère et les plus rapides de nos champions modernes répondent mal à l’image que nous nous faisons du héros. Ils n’ont pas « les pieds légers ». C’est que leur effort, autrement puissant, est réparti dans tout le corps et s’y accuse en traits visibles. Ainsi, nous apercevons tout de suite qu’il y a deux sortes de courses : la course-allure qui est celle d’Achille et la course-concours qui est celle de nos champions. Celle-ci convient aux jeunes gens que leurs goûts incitent ou que leurs avantages physiques prédestinent aux succès de la piste ; la première est pour tout le monde.
Tout le monde ?… Eh ! pourquoi pas ? « La course, disais-je jadis dans la Gymnastique utilitaire, n’est que le trot de l’animal humain… Que vaut un animal qui ne peut se mettre au trot ? » La raison est péremptoire. L’homme qui ne sait pas courir est un homme incomplet.
Notez que, de tous les exercices, il n’en est pas de plus simple. Mais il a quelque chose de terrible contre lui ; il exige la quasi-quotidienneté. La mémoire musculaire est longue ; elle vient au secours de l’homme pour toutes les autres formes d’exercices. On s’y entretient à des intervalles qui varient selon l’âge et l’individu, mais ne demandent pas à être aussi rapprochés qu’on le croit généralement. Très vite, au contraire, s’oublie le mécanisme de la course. C’est que ce mécanisme comporte une modification totale et non partielle de l’équilibre corporel. Le fait est très intéressant. Il souligne la haute valeur gymnique de la course qui met en jeu tous les rouages. Il explique aussi la « surprise » de l’organisme désorienté par l’ensemble de conditions nouvelles qui lui sont brusquement imposées. L’habitude, dit-on, est une seconde nature. Voilà bien le cas. La course exige une seconde nature que seule l’habitude — l’entraînement — pourra créer et maintenir. Chose étrange, la surprise dont nous parlons n’existe pas à un pareil degré même chez le nageur qui se trouve pourtant, lui, transporté sans transition dans un milieu hostile ; mais sa surprise est extérieure, celle du coureur est intérieure. Pour ce motif, il n’est pas nécessaire de nager tous les jours pour en demeurer capable tandis qu’il faut courir presque tous les jours si l’on ne veut point se rouiller de façon prompte et définitive.
Vous entendez bien que la course d’entraînement dont il s’agit n’a besoin ni d’être mesurée ni d’être chronométrée et que n’importe quel terrain plat et suffisamment élastique conviendra. L’occasion de courir nous est offerte par conséquent avec une certaine abondance. Il n’y faudrait qu’un peu de résolution si… il n’y avait pas le respect humain. C’est ce Cerbère farouche qui nous interdit sottement, parce que nous avons un ventre qui grossit ou que nos cheveux commencent à grisonner, de traverser au pas de course le jardin public à moitié vide de promeneurs qui s’ouvre sur notre route. En attendant donc que cela devienne la mode pour tous, que les hommes encore jeunes s’essayent du moins à implanter un usage salutaire.
Ils ne s’en repentiront pas. Le temps de course quotidien, c’est une provision d’aisance physique et de confiance morale. C’est ainsi, de la santé sous ses deux formes fondamentales.
Que si vous avez à votre disposition un jardin abrité, non du soleil, mais des regards indiscrets, ne continuez pas, de grâce, à ignorer votre bonheur. Fortunatos nimium sua si bona norint ! Descendez-y bien vite pour la course matinale. Prendre son bain d’air en courant, quelle douce volupté !
Celui qui agit ainsi est certain de trouver le long du jour les soucis moins pesants et les labeurs moins compliqués… sans compter la satisfaction d’attraper les tramways sans essoufflement ni ridicule.
Il existe une grande quantité de modalités différentes en cette matière et les Anglais, en imposant à l’univers sous le nom d’« athletic sports » certaines preuves fondamentales au programme desquelles aucun club respectable n’oserait rien changer, ont cristallisé assez fâcheusement la routine du saut. Sauts en hauteur avec et sans élan, sauts en longueur avec et sans élan, saut à la perche… c’est tout. Cette nomenclature insuffisante appelle quelques réflexions.
Le saut est un exercice qui demande de l’expérience, du jugement et de la décision. Le pire ennemi du sauteur, c’est l’hésitation ; sa maladresse a chance d’augmenter en proportion des insuccès subis. Dans bien des sports, l’insuccès est un aiguillon salutaire. Ici, son influence est néfaste. Aussi l’instructeur doit-il régler la progression de ses élèves avec une grande prudence, de façon à leur éviter des insuccès qui, en se répétant, les handicaperaient définitivement. Ceci provient de ce que le sauteur doit, d’un coup d’œil, apprécier au préalable la totalité de l’effort qu’il a à fournir. Au cours d’une course ou d’un assaut, le coureur et l’escrimeur peuvent réviser leur appréciation à cet égard et par conséquent modifier l’allure ou la tactique. Mais le sauteur ne jouit point d’un tel privilège. Si son appréciation a été erronée, il s’en apercevra en sautant et trop tard pour corriger l’erreur commise.
De là aussi ce fait que les diverses espèces de sauts veulent être étudiées et répétées séparément parce que l’une n’entraîne pas à l’autre. Or, nous l’avons dit, il y en a beaucoup.
Le saut en profondeur est généralement négligé et le saut vertical totalement oublié. Il en est de même du saut en longueur ou en profondeur — ou même vertical — exécuté avec la perche. Inutile de faire observer combien toutes ces manières de sauter sont éducatives pour le corps et combien elles sont utilitaires aussi par les applications qu’elles comportent. Le saut en profondeur s’exécute de haut en bas ; le saut vertical, de bas en haut. L’effort initial, la détente, l’arrivée sont très différents dans l’un et l’autre cas. Beaucoup d’obstacles veulent être pris en profondeur ; d’autres verticalement. Sans doute, on peut en général les aborder autrement, mais avec perte de temps et sans aisance. Et puis cela n’est pas toujours possible.
L’emploi de la perche, limité au saut en hauteur, constitue une erreur. C’est là un très beau sport, gracieux, élégant, un sport fait de coup d’œil, de sang-froid, de courage, un sport qui exige un dosage merveilleux de force et de souplesse. Mais, pratiquement, il est sans grande utilité. Il ne sera jamais bien opportun d’aborder un obstacle de cette façon-là. La perche, au contraire, est indispensable pour accroître, en cas de besoin, l’amplitude d’un saut en longueur si le fossé ou la petite rivière à franchir réclament cet adjuvant. En hauteur, on peut encore grimper, se hisser ; mais, en longueur, le saut risque d’être l’unique ressource. Selon qu’il s’agit de sauter en hauteur, en longueur ou en profondeur, la perche se manie et se pose et l’élan est pris de façon différente.
Tous ces sauts peuvent être combinés en une variété attrayante pour l’élève. Dans un gymnase clos et couvert, on n’en étudiera en quelque sorte que le squelette ; mais dehors, le moindre espace propice sera facilement muni des installations nécessaires : murs, fossés, haies, terre-pleins… Voilà qui est bien simple, n’est-ce pas ?… Or on ne l’a jamais fait.
L’explication de cette anomalie se trouve sans doute dans la difficulté de mettre d’accord, quand il s’agit du saut, les circonstances naturelles et les circonstances artificielles. Le chef-d’œuvre de l’artificiel en cette matière, c’est le tremplin. Bizarre idée que l’emploi du tremplin. On a été jusqu’à en fabriquer qui posaient sur des ressorts métalliques !… Et le plus amusant de l’affaire est que, si cet appareil amplifie parfois le saut, il lui arrive aussi de détériorer le sauteur, en donnant à certains de ses muscles de mauvaises habitudes propres à le rendre maladroit en face d’un obstacle naturel. Même observation pour la cordelette qui « représente » l’obstacle. Elle n’est pas, ne peut pas être strictement horizontale. Quelle mauvaise éducation pour l’œil chargé d’apprécier la hauteur et de transmettre l’indication d’après laquelle se décidera l’effort !
L’artificialisme, en ce qui concerne le saut, n’est pas à combattre d’une façon absolue mais on en abuse et, si l’on veut préparer un vrai et bon sauteur, on n’y réussira qu’en recourant à la nature, au sol qu’elle fournit, aux obstacles qu’elle dresse et à la lumière dont elle les éclaire.
Je voulais encore parler des sauts avec appui des mains, d’une seule main et des deux : autre catégorie pleine d’intérêt et de diversité, celle-là aussi… Mais quoi ! C’est tout un traité qu’il faudrait rédiger sur un sujet si antique et point encore codifié. À peine ai-je pu en indiquer les principales têtes de chapitres.
La gamme du sauvetage a sept notes… comme l’autre. On les dénomme : courir, sauter, grimper, lancer, soulever, ramper, nager. Nous voici à la troisième note, l’une des plus importantes à considérer. Elle est ainsi définie dans la Gymnastique utilitaire, et je ne vois rien à modifier à cette définition. « Toute escalade se ramène à un mouvement fondamental, la traction des bras, lequel se combine avec trois autres qui sont : L’adhérence, le renversement et le rétablissement. Il y a traction simple si vous vous élevez, par exemple, d’échelon en échelon le long d’une échelle trop fortement inclinée pour que les pieds y prennent commodément appui. L’escalade par adhérence intervient lorsque vous grimpez à un arbre, à une perche, à une corde en vous aidant des mains et des jambes. L’escalade par renversement se produit si, saisissant une branche d’arbre ou une barre, vous culbutez autour pour arriver à vous y asseoir. Quant au rétablissement, on l’exécute en se hissant à la force des poignets de façon à poser les coudes sur le faîte du mur ou sur le rebord du balcon qu’il s’agit d’escalader et en se soulevant ensuite sur les coudes jusqu’à ce que la ceinture ait dépassé l’obstacle. »
Une échelle, une corde, un arbre, une barre, un mur… Que voilà donc des engins simplistes ! Aussi les trois quarts des gymnases ne les possèdent-ils pas. Ils s’encombrent, au lieu de ces objets naturels, d’une belle quantité d’appareils à contorsions qu’on croirait, d’après leurs silhouettes compliquées et désagréables, avoir été directement réquisitionnés dans une chambre de torture de la sainte Inquisition.
Par contre, ils contiennent cet objet suranné : la perche. La perche est tout au plus bonne à préparer des gagnants pour le mât de cocagne. Elle n’aide pas pour la corde et dépayse pour l’arbre. Nos enfants, sauf dans les campagnes, ne grimpent plus aux arbres et ceux-là même qui s’y risquent se bornent aux pommiers ou autres arbres à fruits, nourrissants et hospitaliers. La gymnastique nécessaire pour y accéder est vraiment par trop anodine. Ce n’est plus là de l’escalade. Il faut posséder ou « aménager » sur les terrains d’exercices des arbres propres à être escaladés sans danger mais avec vigueur. Quant à la corde, celle des gymnases est mal présentée et on s’en sert plus mal encore. L’idée de s’asseoir par terre au départ pour augmenter la distance à parcourir et de se hisser en étendant les jambes en équerre pour augmenter la difficulté est saugrenue, pour ne point dire niaise. Puis on ne réfléchit pas que les cordes utilisées dans le sauvetage ne pendent pas toujours dans le vide mais le long des murs et qu’il ne suffit pas d’y monter ou d’en descendre mais qu’il faut, en haut, enjamber la fenêtre ou la balustrade auxquelles elles sont accrochées. De tels exercices demandent à être répétés si l’on veut être en mesure, le jour venu, de les exécuter avec le sang-froid et l’à-propos nécessaires. Il convient donc de varier beaucoup la position, la direction, la grosseur, l’attache des cordes d’escalade.
Rien à dire de l’échelle inclinée, si ce n’est qu’elle devrait avoir des barreaux très rapprochés, ce qui faciliterait beaucoup la besogne du commençant et diminuerait la fatigue. Par la suite, rien n’empêcherait de le faire grimper en saisissant les barreaux de deux en deux, puis de trois en trois. La chose a de l’importance parce que l’épaule et les muscles mis en jeu donnent ici un effort déjà énergique en lui-même et que le débutant rend plus énergique encore par son inexpérience et le désarroi que l’état de suspension répand par tout le corps tant que l’accoutumance n’est pas faite.
On a médit de la barre fixe en la chargeant de tous les crimes antihygiéniques ; après quoi on l’a remplacée, au nom de la science suédoise, par une autre barre qui lui ressemble comme une sœur… La barre fixe sert à des exercices acrobatiques charmants à voir mais qui sont l’apanage de sujets exceptionnellement doués et ne doivent pas être enseignés aux jeunes gens indistinctement, surtout à des adolescents en formation. En dehors de ces exercices, il y a le simple renversement que tout garçon doit être capable d’accomplir. Je signale en passant une barre très longue, à hauteur variable et dont les grosseurs varient aussi de façon qu’à un endroit c’est presque une planche et, un peu plus loin, une grosse branche d’arbre. Cet appareil si ingénieux a été établi par les soins de M. Bertrand pour ce gymnase de Marseille où ce passionné de la culture sportive a, depuis de longues années, formé tant d’excellents élèves. Un appareil de ce genre rendrait les plus grands services dans les écoles, et il n’est pas bien difficile à confectionner.
Nous voici maintenant au rétablissement, bête noire des théoriciens dont les clameurs sont parvenues à le faire écarter des programmes. Mais on sent si bien la nécessité de cet exercice qu’il se pratique quand même en attendant qu’on lui restitue le droit de cité. Je voudrais indiquer seulement que le rétablissement au mur, de beaucoup le plus utile, est aussi de beaucoup le plus anodin car, si lisse que l’on suppose la surface du mur, les pieds, en s’y appuyant, apportent au corps une aide certaine qu’il ne trouve pas dans la planche à rétablissement sous laquelle il y a le vide. Je crois qu’on devrait toujours commencer les élèves par le mur.
La caractéristique psychologique de l’escalade est l’inverse de celle du saut. Ici, la difficulté n’est pas au départ, elle est en route. Ce n’est plus le jugement et la décision du début qui importent, mais la persévérance et le sang-froid prolongés.
Lancer est un geste élégant, amusant, utile. C’est le propre de l’homme. Les animaux courent, sautent, se battent. Beaucoup nagent. Quelques-uns grimpent. Aucun ne pratique le lancer, sauf ce vilain cousin dont nous notons avec déplaisir les indiscrètes affirmations de parenté.
Le lancer jouissait, chez les Anciens, d’une faveur marquée. Si les Grecs avaient institué le lancement du disque, exercice ne comportant guère d’application précise, c’était évidemment à cause des attitudes éducatives qu’un tel exercice imposait au corps. De quelle manière lançaient-ils le disque exactement ? Comment s’y prenaient-ils avec le javelot ?… Malgré de très savantes déductions, nous sommes réduits à conjecturer un tantinet. Mais ils s’y adonnaient avec passion, voilà le fait. De nos jours, au contraire, les exercices de lancer tiennent un rang très secondaire. Les Anglais nous ont habitués à lancer le « poids », la grosse et pesante boule de métal. Les Américains n’ont pas réussi à populariser le lancement du « marteau », sorte de fronde barbare dont le jet tournoyant exige des capacités d’hercule.
Le lancer comporte toujours trois phases : la prise, la pose, la détente. La prise est un préambule fort important car, de la façon dont l’objet se trouve placé dans la main dépend le degré de la force de propulsion qui lui sera communiquée. Cette force elle-même est en rapport direct avec l’attitude du lanceur et la figure mécanique que dessine sa machine corporelle au moment où la détente va s’effectuer. L’effet produit devra bien plutôt son intensité à la perfection de la prise et de la pose qu’à la puissance de l’effort de déclanchement ; et l’on aperçoit tout de suite que ce sport exige une dose notable d’expérience personnelle. Sans doute le lanceur obéit à des règles générales dont l’application est nécessaire mais c’est ensuite à chacun à trouver lui-même sa formule exacte, celle qui, conforme à sa structure particulière et à ses moyens, lui assurera, avec l’aide d’un entraînement persévérant, le meilleur rendement. Voilà donc un exercice où l’on procède par tâtonnements et dans lequel l’observation, la connaissance de soi jouent un rôle très considérable. J’ajouterai que c’est un de ceux où le facteur psychologique est le moins agissant. Le sauteur redoute l’hésitation au départ, le grimpeur a pour ennemi le découragement en cours de route. Le lanceur, lui, n’est pas exposé à voir le sang-froid lui manquer. Il conserve toute sa présence d’esprit et ses nerfs regardent, indifférents, des gestes auxquels ils ne participent presque point.
Trois sortes de lancer sont à recommander aux éducateurs musculaires et doivent être inscrits à leur programme. D’abord, le lancement du poids exécuté successivement de la main gauche et de la main droite, puis des deux mains et, dans ce dernier cas, avec balancement préalable entre les jambes. Il convient d’employer l’engin en usage dans les sociétés de sports athlétiques mais en graduant, bien entendu, ses dimensions d’après l’âge et les forces du lanceur. En second lieu, le lancement de la balle. La grosseur qui convient est celle de la balle de tennis ; au grand maximum, la balle de cricket. Ce lancement-là doit s’opérer en visant. Il suffit de fixer au mur une cible blanche d’un mètre carré avec le centre marqué de façon bien visible. L’élève se placera à des distances de plus en plus grandes de cette cible et s’efforcera d’atteindre, avec la main gauche, puis avec la droite, le centre de la cible. En troisième lieu, le lancement de la corde ou lasso. Tous les mouvements précédemment décrits ont des applications utilitaires, mais surtout le maniement de la corde qui peut rendre de tels services dans le sauvetage aussi bien à terre que dans l’eau. Il est bon de rappeler ici que la meilleure corde à employer est celle mesurant 2 centimètres et demi à 2 centimètres trois quarts de circonférence et qu’il faut en prendre en mains un minimum de 9 à 10 mètres : la difficulté n’est pas moindre en en prenant une petite quantité, au contraire. Il existe mille façons d’opérer : envoyer le lasso de haut en bas, de bas en haut, horizontalement, obliquement, en visant un objet, etc…
Lancer avec les mains ne suffit pas ; il faut encore savoir lancer avec les pieds. Ici, l’utilitarisme est moins évident, j’en conviens ; mais il s’exerce quand même de façon indirecte. L’habileté corporelle qui résulte pour l’homme de la façon dont il s’équilibre à l’improviste et réalise sa stabilité dans les positions les plus instables est très accrue par la facilité à lancer avec le pied. L’instrument d’apprentissage est tout indiqué : c’est le ballon de football. Le frapper à terre ou en l’air, de côté en courant, s’efforcer de le faire passer entre les deux poteaux du but, d’abord de face, puis obliquement, voilà des exercices aussi utiles qu’amusants. Courir plus ou moins vite en gardant le ballon entre les jambes et en le conduisant par une série de petits coups de pied — le « dribbling », d’un mot anglais intraduisible — constitue de même une façon excellente de se rendre adroit : tout cet alphabet du football est d’une pratique facile autant qu’efficace.
Parmi les exercices qui peuvent être utilisés en matière de sauvetage, il est bien évident que celui-là tient un rang éminent. Mais il n’est pas « classé », de sorte qu’on n’en a ait l’objet d’aucun enseignement. Le préjugé s’est établi que lorsqu’on est fort, on sait soulever, et que le poids auquel on s’attaque doit être en rapport direct avec la force générale dont on dispose.
Ceci est tout à fait faux. Sans doute, un être faible se trouvera désarmé en face d’un fardeau trop pesant. Mais un être moyennement fort décuplera son pouvoir à cet égard s’il sait bien se placer et conduire son effort — s’il emploie, en un mot, les trucs appropriés. Et l’ignorance de ces mêmes trucs handicapera, par contre, de la façon la plus fâcheuse, l’individu dont la vigueur naturelle ou même acquise n’aura pas été exercée à y faire appel en cas de besoin. Parmi les pompiers et les sauveteurs de profession, tout le monde sait cela.
Ces attitudes, cette disposition ingénieuse de la mécanique corporelle, peut-on, doit-on les enseigner aux adolescents ? Sans aucun doute. Mais cela ne s’est point fait jusqu’ici à cause d’un sport mal famé dont la réputation, d’ailleurs imméritée, est venue s’interposer. Le « travail des poids » est l’apanage des « hercules de foire ». Étonnant prestige des formules ! Que vient faire ici la foire ? Premièrement, il y a des hercules autre part qu’à la foire et, secondement, il n’est pas nécessaire d’être un hercule pour bien « travailler les poids ». Dans tous les gymnases, il y a des élèves robustes qui arrivent, aux haltères, de très jolis résultats sans se déformer ni devenir obèses ; vraiment il serait temps d’en finir avec ce cliché qui a tant servi aux inventeurs de méthodes « harmonieuses », la naïveté et l’ignorance du public aidant.
Mais le travail des poids est un sport artificiel comme le trapèze ou les anneaux. On peut même discuter jusqu’à quel degré il sert de préambule à l’art de soulever. L’arraché, le développé ou le jeté sont des façons diverses, curieuses et athlétiques d’atteindre un objectif qui est, en somme, toujours le même : élever un poids à bout de bras au-dessus de la tête. Et les applications en sont rares et quasi-négligeables. À deux mains, c’est la barre à sphères ou la « gueuse » que l’on manie ; la première partie du geste se rapproche déjà plus de la réalité : c’est le geste par lequel on enlève de terre un fardeau à porter dans les bras. Car l’homme porte le fardeau de trois façons : dans les bras, sur l’épaule, sur le dos. Il doit les soulever, les charger et se mettre en mouvement. Telles sont les modalités et les phases du « porter ».
L’inconvénient de la gueuse et de la barre, c’est que, si elles sont lourdes, elles ne sont pas volumineuses. Or, la question du volume est ici fort importante, car le volume gêne le novice plus que le poids. Que donnerons-nous donc à l’élève pour qu’en le maniant il s’exerce à porter ?… Les deux objets les plus recommandables sont l’échelle et le sac bourré d’une matière quelconque. Une échelle semble vraiment faite pour l’apprentissage du porteur : encombrante, susceptible de s’équilibrer à merveille sur l’épaule et de se déséquilibrer facilement, elle rend adroit sans blesser et son poids, ainsi que sa longueur, peuvent varier grandement. Quant au sac de grosse toile, son contenu pouvant aller des copeaux légers au sable, sa forme pouvant se modifier de façon très fantaisiste, il constitue dans les bras, sur l’épaule, sur le dos, le simulacre éducatif du fardeau véritable.
Tout ceci est bon, utile, nécessaire même. Craintivement, en écrivant naguère le manuel de la Gymnastique utilitaire, je l’avais écarté du programme. J’ai eu tort. J’ai reconnu depuis que mes hésitations avaient été causées par la notion d’un péril chimérique. Les exercices de porter ne sont pas pour les enfants frêles, d’accord, mais ils sont pour les adolescents normaux, à condition seulement d’avoir un maître compétent pour les régler et les surveiller ; faute de quoi les élèves, par gloriole, risqueraient de passer fâcheusement la limite de leurs forces. On ne répare point plus tard la négligence commise en écartant ces exercices. C’est incroyable à quel point la plupart des hommes sont des porteurs maladroits ; bien peu coulent leur vie sans avoir eu l’occasion d’éprouver leur maladresse. Il faut si peu pour la neutraliser, cette maladresse, quand on s’y prend en temps voulu !
Sport ?… Non. Les exercices de porter ne sont pas sportifs au vrai sens du mot, mais ils sont loin d’être ennuyeux… Essayez.
La guerre apporte partout des surprises. C’est ainsi que vient d’éclore sous son souffle ardent une nouvelle série d’exercices auxquels nul ne songeait et qui devront désormais figurer dans la liste de ceux concourant au sauvetage. La « reptation » (le mot lui-même est presque neuf et écorche encore un peu nos lèvres) a reçu autour des tranchées tant d’applications heureuses et imprévues qu’on ne saurait refuser droit de cité à l’effort qu’elle représente. Je l’introduis ici, à son rang, dans la gymnastique utilitaire, ne pouvant toutefois l’étudier que de façon rapide et hésitante parce que je n’ai pas eu l’occasion d’en approfondir personnellement les arcanes.
Les exercices de reptation peuvent se diviser en deux catégories distinctes selon que le corps est simplement courbé ou plié — ou bien selon qu’il est allongé horizontalement. Dans le premier cas, le rampeur n’est en contact avec le sol que par les pieds, les mains, les genoux ; dans le second, il l’est par le corps tout entier. Il n’y a pas de difficulté véritable à vaincre pour marcher, même à une allure un peu rapide, le dos courbé, et courbé à un point suffisant pour que les mains en viennent à toucher terre. Il y a simplement une accoutumance à créer, l’accoutumance d’une position incommode et peu naturelle. La difficulté naît lorsque l’allongement horizontal vient annihiler de façon absolue le mode de progression pour lequel nous sommes faits et y substituer une progression dans laquelle les coudes et le bout des pieds, ou les talons si l’on est sur le dos, vont tenir les rôles principaux.
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