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OU
Pour servir à l’Histoire de ce Siècle.
Et se trouve à Paris, chez les Libraires qui vendent des Nouveautés.
Avant-propos
Je ne me figure point qu’un roman soit un ouvrage fort important ; mais je ne le crois pas aussi indigne des lecteurs sensés que bien des gens se l’imagine. La différence d’un roman à un poëme me semble assez légère ; si l’un offre plus de beauté de détail, l’autre présente plus de richesses d’imagination. Quant à l’utilité morale, elle est toute à l’avantage de celui-ci.
Les Mémoires que nous publions aujourd’hui sont une fiction, si l’on veut ; il n’y a cependant pas un fait dont le fonds ne soit vrai, pas un personnage qui n’existe ou n’ait existé. Tout ce que j’ai supprimé, c’est le merveilleux : ce qui se passe est beaucoup plus incroyable que ce qu’on invente ; de même que ce que l’on voit frappe moins que ce qu’on lit.
Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Diderot, Fénelon, ont fait des romans : leurs successeurs, si tant est qu’ils en aient, ne veulent seulement pas en lire. Dans quelles mains ces sortes d’ouvrages tombent-ils donc ? Dans celles d’une jeune personne qui ne connoît ni le monde, ni son cœur, ni les leçons de la morale ; dans celles peut-être d’une mère oisive, qui s’occupe des aventures, & non des réflexions qu’elles font naître ; d’un jeune militaire, ennemi de toute application. Que dire à de semblables lecteurs ? Rien. Mais si ce petit Ouvrage tombe par hasard sous les yeux d’un homme qui ait approfondi le cœur humain, nous le prions de ne pas juger du Vicomte de Barjac avant d’avoir lu sa vie entière ; & de bien examiner les événements qui l’ont conduit à cet amour du plaisir, le grand ressort de ses opérations.
Un homme d’esprit, à qui j’ai lu cette histoire, a fort improuvé le parti d’avoir renoncé à toute espèce d’occupations solides. Quel reproche, cependant, peut-on faire au Vicomte ? Il s’est mis en état de remplir les carrières les plus épineuses ; il a offert ses services, il a sollicité du travail sans récompense, & a non seulement démontré les sottises, ce qui est très-aisé, mais proposé le remède, ce qui est fort difficile. On l’a refusé ; on lui a préféré des gens médiocres ; on a rejeté ses lumières. Que lui restoit-il à faire ? Aimer une fille de quinze ans. Dès qu’il a été livré à cette douce occupation, ses rivaux ont chanté ses louanges ; on l’a cru propre à tout, dès qu’il s’est ôté la possibilité d’être quelque chose. Si à cette passion naissante il peut joindre encore le sacrifice d’un peu de philosophie, & n’écrire que des romans, ou faire de petits vers, ce sera un homme essentiel, & digne des plus grands éloges.
Applaudissez-vous, mes chers rivaux ; je quitte la carrière, je renonce à toute ambition ; ma maîtresse, mes pinceaux, ma lyre, voilà tout ce que j’emporte dans ma solitude. Le monde n’existe plus pour moi : je n’y serai pas même témoin de vos opérations de génie : & si le bruit qu’elles feront parvient jusqu’à ma retraite, elle me sera doublement agréable.
Tome I
LE VICOMTE DE BARJAC, OU MÉMOIRES, Pour servir à l’Histoire de ce Siècle.
Le nom du Vicomte de Barjac est connu dans les fastes de Cythère. Ces homme, qui ne ressembloit à personne & étoit mieux que tout le monde ; cet homme, qui a adoré & trompé tant de femmes, mais cent fois plus esclave de ses devoirs que de leurs charmes ; cet homme à qui ses rivaux même pardonnoient ses conquêtes & leurs tourmens, nous a fourni le fonds de ces Mémoires. Convive aimable, joueur désintéressé, ami solide, courtisan officieux, adroit consolateur, époux intelligent, philosophe sans faste, amant plus vrai que passionné, plus amusant que tendre, plus généreux que fidèle, telles sont ses qualités & ses défauts. Des épisodes entiers de cette histoire ont été rédigés par lui-même, chez une femme où il écrivoit souvent, parce qu’elle étoit voluptueuse, & peu spirituelle. C’est la clef de certains goûts qu’on ne peut expliquer, entre un homme d’esprit & une maîtresse qui n’est que jolie.
Cette éducation, qu’on appelle une seconde nature, qu’on dit préparer le destin de la vie, fut si négligée chez le jeune Barjac, que jamais il n’eut ni gouverneur pour le former, ni précepteur pour l’instruire, ni maîtres pour lui donner du maintien, de l’agilité, de l’adresse & des graces. Il ne fréquenta ni les Académies, ni les Universités, ni les Lycées. Il ne connut ni les spectacles, ni ce que l’on désigne par bonne compagnie, mot si insultant pour les trois quarts des hommes. Une figure distinguée, un esprit facile & pénétrant, un caractère aimable, une disposition précoce à toute espèce de jouissances, voilà tout ce qu’il porta chez Madame la Comtesse de Lanove, qui se chargea de suppléer à l’impardonnable négligence de ses parents.
Cette dame, âgée pour-lors de quarante ans, réunissoit les perfections que les faiseurs de romans accumulent sur leurs premiers personnages, pour surprendre les suffrages en leur faveur. Il est impossible de dire quelles vertus lui manquoient, & quel défaut les ternissoient ; il est impossible encore de la peindre, puisqu’on ne peut pas faire un tableau sans ombres, & qu’on ne peut y en placer sans être injuste. Non seulement ses amis ne sont pas consolés, mais ils n’ont pu, jusqu’ici, affoiblir le souvenir de sa perte.
Elle vivoit dans un château antique & commode, dans une aisance qu’elle ne craignoit pas de perdre, & qu’elle ne desiroit pas augmenter. Sa société étoit recherchée : elle avoit employé plus d’une année à la former. …, femme d’un esprit orné & d’un excellent conseil ; ses deux filles, entre dix-neuf & vingt ans ; une demoiselle, de trente, douée de ces qualités sociales, nées au sein de la pauvreté, avec lesquelles on ennoblit la servitude & on supplée à la fortune, en faisoient le plus bel ornement. On y trouvoit, en hommes, le marquis de C…, plein d’idées heureuses, quoique sujet à faire de mauvaises comédies ; un Abbé rempli d’imagination, de complaisance, de connoissances utiles, & qu’on trouvoit toujours, excepté à la toilette des dames ; le comte de L…, que le monde alors n’avoit pas corrompu, & que l’amour de l’argent n’avoit pas jeté dans des discussions dont il n’a retiré que des ridicules ; …, un de ces caractères enjoués, dont le plaisir est la grande affaire, & qui ne dérangent jamais celles des autres, parce qu’ils ne s’occupent que des leurs. Ajoutons à cette liste agréable le comte de Lanove, dont la premiere des qualités étoit cette douceur qui fait le bonheur des gens délicats. Partagé en apparence entre ses jardins allez mal ordonnés ; la musique, devenue chez lui une passion ; la lecture, le second de ses besoins ; mais dans la réalité tout entier à sa femme, au bonheur de laquelle il faisoit servir ses goûts & ses talens.
Ce tableau demeureroit trop imparfait, si nous ne revenions sur Mlles d’A…, dignes d’un autre pinceau sans doute. L’aînée, qui s’appelloit Julie, possédoit, au suprême degré, le secret précieux de parler aux ames ; le son de voix enchanteur qui est leur organe, le regard doux, modeste & expresif, qui supplée à ce que les idiomes ne savent pas faire entendre ; le sourire de l’innocence, si au-dessus de la gaîté ; cette confiance, qui honoroit si bien tous ceux avec qui elle vivoit ; cette prompte intelligence qui se trahit, même en se retenant ; enfin, une amitié tendre pour une personne de son sexe, augure fidèle d’un autre sentiment que la décence tient assoupi dans un cœur honnête, mais qui y attend sans impatience le moment d’éclorre. Sa sœur s’appelloit Auguste. Une raison plus formée, un besoin de s’instruire & d’aimer plus marqué que chez Julie, s’annonçoient assez clairement : mais, résolue de choisir, elle rejetoit ces premières impressions, qui, quoiqu’on en dise, ne sont invincibles que lorsqu’on ménage ses facultés, ou qu’on donne peu de prix à la victoire. Il ne tenoit qu’à elle d’avoir cette facilité dans la répartie, dont il est aisé d’abuser. Un simple coup-d’œil d’une mère attentive rendoit ce talent agréable, & jamais dangereux.
Des déjeûnés, coupés par des lectures frivoles, mais piquantes ; des concerts qui tenoient au courant des nouveautés ; des spectacles de société, où l’on jouoit des pièces analogues au goût des acteurs ; des promenades, dont le but étoit souvent un acte de bienfaisance ; des après-dînées, où chacun alloit dans la retraite, causer avec soi-même, ou donner un moment à ses affaires personnelles ; des soupés dont la gaîté s’emparoit, mais cette gaîté à laquelle la décence prête son charme officieux, & l’esprit de ses ressources fécondes ; des parties innocentes, qu’on n’achetoit, ni par les longs préparatifs qui fatiguent, ni par les regrets qui suivent les dépenses inutiles ; de petits voyages, pour prévenir les effets de la monotonie, partageoient les momens de ces personnes qui avoient mis en commun leurs défauts, leurs goûts, leurs moyens, quelques talens, & beaucoup d’indulgence.
Loin d’elles la prétention, pour les autres, de se suffire à soi-même. On avoit, au contraire l’obligeante attention de recourir à leur commerce, & de paroître s’amuser de leurs plaisirs.
Tel étoit le genre de vie qu’on menoit au château, lorsque le Vicomte de Barjac y fut amené en 1759, pour y passer plusieurs mois. La comtesse de Lanove, très-liée avec sa mère, protégea son embarras & sa gaucherie contre les plaisanteries de la plupart des gens du monde ; elle étudia son caractère, & sûre à-peu-près qu’il savoit se taire & écouter, elle l’entreprit. Voici sa méthode, faite pour servir de modèle.
Ce qui tient à la raison, aux de notre sexe, elle le lui faisoit dire par des hommes d’un âge supérieur : ce qui pouvoit affliger son amour-propre, elle le disoit elle-même. Ce qui sort de la bouche d’une femme, avec des ménagemens, peut déchirer le cœur, mais non humilier. Quand elle surprenoit de vrais défauts, elle envoyoit un livre qui en contenoit la satyre. Cet instituteur muet, mais éloquent, corrigeoit sans faire rougir. Adèle peut égaler, non surpasser cette adresse nécessaire, quand on s’en prend aux passions des hommes.
Aussi trois mois après le Vicomte ne fut plus reconnoissable : il avoit perdu la timidité qui gêne, & conservé la modestie qui prévient ; il parloit avec assez de facilité, & écoutoit avec beaucoup d’intérêt ; il étoit de tout, parce qu’il ne s’invitoit à rien. Enfin, il laissoit percer tout naturellement le désir d’être mieux, dont on sait tant de gré à la jeunesse.
Ces qualités naissantes n’échappèrent à personne dans le château, & laissèrent une impression trop vive au cœur de Mlle. d’Alison, cette demoiselle de trente ans dont la comtesse avoit fait son amie. Le petit ridicule que la disproportion d’âge jetoit sur cette espèce de passion, redoubla chez elle le soin de la cacher, non seulement à celui qui l’avoit fait naître, mais à de Lanove, qui, sans avoir la sévérité de la pédanterie, aimoit cependant les réserves de la prudence.
Il inspiroit assez d’intérêt pour que chacun se piquât de lui apprendre quelque chose. Le marquis de *** lui enseignoit la déclamation, Mademoiselle Jules A… le dessin, Mademoiselle d’Alison à chanter.
Il avoit fait des couplets qui devoient être chantés dans une pièce qu’on alloit jouer, & il avoit tû son nom. À la répétition ils furent trouvés détestables. Soit qu’on le soupçonnât d’être le coupable, soit qu’on le crût à même de faire mieux, on le chargea d’en faire d’autres. Il accepte ; & dès le même soir, lorsqu’on alloit se coucher, il demande à Mademoiselle d’Alison la permission d’entrer dans sa chambre pour lui entendre encore une fois chanter l’air, & le mieux saisir. Non seulement elle y consent ; mais elle ajoûte : voici une table & un crayon, mettez-vous là ; & lorsque la prosodie vous embarrassera, je viendrai à votre secours. Il se met à composer, elle à se déshabiller. Dans la chaleur du talent il n’apperçoit pas même Mademoiselle d’Alison fixant sur lui des yeux que la tendresse égaroit, triomphant sans doute, mais avec trop de peine, de ses sentimens , & n’osant, par le plus léger soupir, attenter à l’innocente candeur d’un jeune homme ignorant lui-même les feux qu’il allumoit.
Ses couplets étant achevés, il se lève ; & soit que son imagination fût exaltée, soit qu’il eût rencontré les regards éloquens de Mademoiselle d’Alison, il les chante avec l’expression du desir. Le silence perfide de la nuit, l’épuisement qui naît de la contrainte, l’influence de l’heure, la trahison des sens, tout conspira contre la force de cette fille prête à perdre la sagesse en invoquant la vertu. Son visage enflammé se penche sur celui du Vicomte. Elle pas perdu connoissance, mais la force de résister. Les reproches qu’elle se fit, apprirent son fatal secret à l’heureux jeune homme qui va devenir son amant. Il s’efforce d’appaiser d’injustes remords ; & voulant tomber à ses pieds il renverse la table qui portoit les bougies. Elles sont éteintes, le hasard nullement prévu coûte l’innocence à une fille qui arrosoit de ses larmes les mains de son vainqueur. Si les ténèbres n’avoient pas favorisé une timidité qui n’est qu’à cet âge, il est à présumer que l’inexpérience de Barjac auroit perdu les doux momens en déclarations & en baisers, au lieu que la nuit son ombre à ses amoureuses entreprises, il fut heureux plus d’une fois jusqu’à l’instant cruel où le crépuscule trop prompt menaça la pudeur de rendre la lumière à la terre ; il fallut donc se séparer.
Quelle nuit ! comment échapper à la réflexion traînant à sa suite les remords d’un crime, les craintes de l’inexpérience ; & la perspective de tout un avenir échangé contre quelques momens d’ivresse ? que faire ? à qui se confier ? nul prétexte de fuir ; se troubler à chaque instant d’amour ou de honte. Les irrésolutions, premier tourment de la vertu outragée, la conduisirent au plus violent des partis. Elle court, les yeux gonflés de larmes, chez la comtesse, & se jetant aux pieds de son lit, couvrant son visage de ses mains, elle donne cours à ses sanglots. Madame de Lanove interdite, & sur-tout émue, lui tend les bras, enhardit sa confiance, & sollicite même son secret avec le ton de l’amitié indulgente, & non de la curiosité inquiete. Elle soupçonnoit bien l’amour, cette cause ordinaire de la plupart de nos tourmens ; mais elle étoit loin de penser que c’étoit déja une victime immolée à ses fureurs.
Mademoiselle d’Alison succombant sous ses chagrins, épanche son ame toute entiere, raconte la naissance de cette passion, ses progrès si bien cachés, sa résistance si mal récompensée, enfin les suites imprévues de cette funeste soirée.
La Comtesse étonnée d’un pareil dénoûment, n’ajoute point des reproches à la douleur qui l’accabloit ; mais, après avoir préparé son esprit à la voix tranquille de la raison, elle lui parle en ces termes :
« Vous n’êtes pas sans doute la millième femme que l’amour a égarée ; mais peut-être êtes vous la première qui ayez cherché des armes contre lui dans une démarche aussi extraordinaire. On connoît trop votre situation pour ne pas suspecter tout prétexte qui hâteroit votre départ. Ce n’est pas vous qu’il faut éloigner ; c’est le Vicomte. J’en fais mon affaire : la vôtre est de supporter son absence. Je remets à des tems plus heureux le calcul des différences de ce que l’amour promet & de ce qu’il donne. Votre secret est de nature à demeurer enseveli à jamais entre vous & moi. Mon mari peut arriver à chaque moment ; il ne faut pas même une conjecture. »
Non, non, madame ; la retraite la plus austère seule expîra une faute que votre indulgence peut pardonner, mais non justifier. Trente ans de sagesse ont échoué contre un jeune homme dont je n’ai pas même interrogé le cœur. Vous, ange tutélaire, vous daignez encore me plaindre ; lui me méprise peut-être, & je m’abhorre. Si j’étois assez vile pour ne pas divulguer aujourd’hui mon crime par une rougeur involontaire, quelle idée vous resteroit-il de moi ? & si mon embarras me décèle aux yeux de tous ceux devant qui je vais paroître, que ferai-je ? que ferez-vous vous-même, femme indulgente & respectable ? pouvez-vous tendre une main secourable à qui souille l’asyle de la vertu & le temple de l’hospitalité ?
La Comtesse, touchée jusqu’aux larmes de l’expression de la douleur, n’essaie pas de la calmer, mais d’en suspendre l’excès ; elle trouva une raison plausible d’éloigner le Vicomte, & ménagea les choses de façon que rien ne transpira. C’est le besoin de médire qui ouvre les yeux sur toutes les petites aventures de société ; l’oisiveté les recueille ; le désir de briller les travestit. Mais comme les amis de madame de Lanove n’étoient ni méchans, ni désœuvrés, ni stériles, ils ignoroient tout ce qu’on vouloit leur faire ignorer.
Le jeune Barjac désolé, mais trop reconnoissant pour n’être pas aveuglément docile, ne compte que sur une absence de quelques jours. Une lettre tendre & respectueuse supplée à une entrevue que madame de Lanove sut rendre impossible. Le style de cette lettre porte quelque douceur dans l’ame de Mademoiselle d’Alison ; un autre petit évènement l’augmenta encore. Lorsque mademoiselle Julie d’A… apprit le départ précipité du Vicomte, elle cacha fort mal la peine qu’il lui causoit, & mademoiselle d’Alison trouva dans ce sentiment quelqu’ombre d’excuse à sa foiblesse ; les malheureux s’accrochent à tout. Partagée entre l’impossibilité de vivre sans le voir, & de le voir sans danger, elle combinoit le plan d’un sacrifice entier, lors qu’un événement affreux confondit tous ses chagrins particuliers, dans un deuil général. La comtesse de Lanove est attaquée d’un violent mal de gorge, la fièvre se déclare, l’esquinancie se forme ; elle est morte dans quarante-huit heures. L’un entraîne son mari ; la désolation disperse les autres ; Mademoiselle d’Alison demeure seule attachée à ce cadavre insensible ; oppressée de sa douleur, & ne pouvant même verser une larme, elle lui envie cent fois la tombe dans laquelle elle la place ; & après avoir recommandé cent fois son ame coupable à sa vertueuse amie, elle quitte ces lieux de deuil & de tristesse, & va tomber aux pieds d’un crucifix dans un couvent voisin, & fait serment à Dieu même, de ne plus quitter cet asyle affreux des larmes & du repentir ; fidèle à sa promesse sacrée, pendant trois ans qu’elle a vécu encore, elle combattit son amour, & périt, victime de ses résistances, répétant sans cesse le nom de son amant jusqu’aux pieds de celui à qui elle l’avoit immolé.
Ô religion sainte ! que de malheureux ont trouvé dans tes bras, sinon l’oubli de leurs maux, du moins la suspension de leurs douleurs ! ferme-les à l’impie qui t’outrage, & méconnoît tes bienfaits, mais ouvre-les à l’infortuné qui t’invoque, & auquel seul tu restes, lorsque l’univers l’abandonne à ses larmes & à son affliction.
Cette femme emporta avec elle le bonheur de tout ce qui l’avoit entourée ; l’être le plus cher à son cœur, & le plus aimable, vit insensiblement ses facultés s’anéantir ; il traîne encore à Paris une vieillesse précoce, & abandonne son existence, trop longue à son gré, à la première coterie qui veut l’aider à en porter le fardeau. Les demoiselles d’A… ont perdu, dans un mariage ordinaire, les avantages qui leur promettojent une si destinée, & n’ont jamais été appréciées. Le marquis de C… consomma deux sottises, que ses conseils avoient prévenues, un livre ridicule, & un mariage mal assorti. L’Abbé donna dans les aventures du jansénisme, & du refus des sacremens ; le Vicomte pleura sa protectrice, sans bien sentir l’étendue de la perte qu’il faisoit, & regretta plus encore celle que la religion enlevoit à l’amour. On lui avoit fait connoître les principes du bien, mais on n’avoit pas eu le tems de les graver dans son ame.
Ses parens le mirent au service. En vain l’on donne des aux passions : il est un âge où elles brisent tous les freins ; & rien n’arrête leur fougue impérieuse. Le premier usage de sa liberté fut en faveur de Paris, ce vaste & tumultueux asyle des vices & des plaisirs. Ses moyens bornés ne lui permettoient pas de tenter les aventures d’éclat dont la cour est le théâtre ; il fallut partager son tems entre les spectacles, les soupés qui les suivent, & les nuits qu’on y prépare. Il a lui-même sagement retranché de ses mémoires les détails si peu intéressans de ces jouissances faciles qui n’ont que le prix du moment & le mérite de l’à propos ; de ces conquêtes de garnison, qui vous associent à dix ans de ridicules acquis sous vos prédécesseurs ; de ces amours de campagne, dont le commencement est si romanesque, & le dénouement si prompt & si ordinaire. Parmi cependant les aventures de ce genre, qu’on ébauche le matin & dont on est récompensé le soir, il en est une qui peut fournir quelques réflexions utiles à la jeunesse crédule.
Il soupa chez un garçon riche & fastueux, avec une Demoiselle Elmire, jadis à l’Opéra, & vivant depuis aux dépens de son cœur. On la distinguoit cependant de ses rivales : son ton étoit moins libre, son éducation paroissoit avoir été plus soignée, & on lui savoit gré sur-tout de la violence qu’elle se faisoit pour se mettre au niveau de l’indécence qui combat l’ennui de ces sortes de parties. Le Vicomte fit ces observations, mais ce n’étoit qu’intérêt de curiosité : aussi oublia-t-il dès le lendemain, comme cela se pratique, ce qu’il avoit appris la veille.
Mais, quelques jours après, étant allé à la Comédie italienne, il se trouve à l’orchestre, placé près d’Elmire. Il s’en félicite, & commence ces propos de circonstances dont les femmes font quelque chose quand elles se trouvent dans un moment d’oisiveté, & qu’elles laissent tomber avec dédain lorsque leur cœur est occupé. Elmire répondit que le desir de voir une pièce nouvelle l’avoit amenée dans le champ clos des déclarations, des infidélités, de la coquetterie ; que, comme elle étoit toute arrangée, ce qu’on lui disoit ne pouvoit que lui être agréable, sans devenir intéressant. Le Vicomte changea de propos, & vint au souper, l’époque de leur connoissance. C’est encore, observa-t-elle, une inconséquence de l’homme auquel j’ai lié mon sort : il me mène par-tout. Il est vrai que ce jour-là, j’étois chez un de mes compatriotes. Le Périgord est donc votre patrie, reprit Barjac ? Cet empressement rendit Elmire plus discrette. Pour ne pas s’engager dans des détails, elle ajouta : La patrie d’une fille de mon état est Paphos ; nous sommes trop intéressées à oublier l’autre, à oublier sur-tout les causes malheureuses qui nous la font déserter. Elle étendit son éventail devant ses yeux, détourna un peu le visage, mais point assez pour que le Vicomte n’apperçût pas des larmes prêtes à couler.
Outre qu’il ne connoissoit point encore aux femmes l’heureuse facilité de pleurer, il ignoroit la raison qui faisoit verser celles-ci. La toile se leva. Pendant la pièce, il réfléchissoit sur la différence d’Elmire à ses compagnes, presque toujours si ridiculement empressées de se donner une origine, & de couvrir d’un voile romanesque la galante époque de leur arrivée à Paris.
Lorsque la première pièce fut finie, il demanda à Elmire s’il étoit possible de lui rendre des devoirs. Vous voulez dire des soins, répondit-elle ; non, à moins que vous ne connoissiez le Marquis de Barages. C’est le seul homme qui puisse vous amener chez moi. Je le connois beaucoup, dit le Vicomte ; je crois même être sûr qu’il ne me refusera pas le plaisir de causer quelquefois avec vous.
Le Marquis étoit bien un peu soigneux, mais il avoit la manie, ou plutôt la vanité de montrer sa maîtresse. Et comme elle affichoit toutes les apparences de la fidélité, son amour-propre l’emportoit sur sa jalousie. Il donna donc à souper au Vicomte chez Elmire ; le Marquis, pressé de la faire valoir, ne tarda pas à raconter sa naissance, les aventures, les séductions qui séparèrent sa jeunesse & son innocence. Elle étoit en effet d’une bonne maison, extrêmement pauvre, & dès-lors oubliée dans le fond de sa province. Les suites ordinaires d’un enlèvement fait par un amant sans bien, ne lui laissèrent que le choix d’une pauvreté difficile à supporter, ou d’une fortune aisée à faire. Cette confidence prématurée étoit une invitation à Barjac de vivre en société avec eux. Il en profite peu : quelques soupés de loin en loin, & voilà tout.
Peu de femmes pardonnent l’indifférence. Celles qui sont vertueuses veulent toujours être à même de refuser ; à plus forte raison celles qui n’ont qu’une sagesse de calcul. Elmire n’aimoit point précisément ; mais elle auroit vu volontiers dans ses fers un jeune homme aimable qui n’avoit ni l’innocence de la province, ni l’expérience de Paris ; dont les vices n’étoient encore que commencés. D’ailleurs une raison prématurée a quelque chose d’extrêmement piquant quand elle est jointe à beaucoup d’esprit & à beaucoup de douceur.
Le Marquis de Barages prit une amitié si tendre pour son rival, qu’il lui offrit son crédit, ses bons offices, sa maison ; il étoit Officier-général, riche, Commandant de Province, d’une de ces familles qui tiennent à tout. Les nombreuses démarches qu’il fallut faire dans un pays où rien n’est aisé à obtenir, obligèrent à se voir plus souvent. La chaleur qu’y mit Elmire n’échappa point au Vicomte : il parloit souvent de sa tendre RECONNOISSANCE ; elle, de la de son AMITIÉ ; les baisers se joignirent aux remercîmens, les caresses aux sentimens ; on s’accuse d’ingratitude envers le Marquis, & tout en disant combien il seroit affreux de le tromper, on le trompe dans le moment que son zèle s’employoit avec le plus d’ardeur.
Elmire étoit du petit nombre des femmes dont la jouissance fait d’un goût une passion. La douce fraîcheur de son haleine, l’élégance voluptueuse de sa taille, la richesse de sa gorge, la beauté de ses formes, faisoient d’un plaisir commun, un plaisir entièrement neuf. Jamais femme n’a porté plus loin la magie de la jouissance. Elle avoit le rare & délicieux secret d’inviter la pudeur où tant d’autres la croient gênante. Il sembloit qu’on avoit toujours deviné le moment de ses desirs. Pendant les calmes, le sentiment le plus vrai & le plus tendre persuadoit qu’on avoit tout accordé au cœur, & rien à la nature. Le Vicomte n’étoit pas encore assez avancé pour analyser ces gradations ; il jouissoit avec ivresse, sans connoître la cause de son bonheur. Car enfin, quelques efforts que l’on fasse pour spiritualiser l’amour, il faut avouer que le desir le fait naître, que le plaisir l’alimente, & que l’art de jouir le fixe entre deux êtres qui adorent ensemble le dieu charmant.
Le bonheur de cette liaison dura, parce qu’il falloit l’envelopper du voile utile du mystère. Les rencontres amoureuses étoient rares. La nombreuse société d’Elmire donnoit lieu à toute espèce de dissipations. À cette société étoient admis non-seulement les beaux esprits en titres, mais aussi ceux de la cour, qui commencent à faire une classe non moins prétentieuse que les autres. On y voyoit cet heureux Marquis, enfant gâté de la nature, de la fortune & des muses, mêlant les palmes de l’éloquence aux fleurs de la poésie, qui a méprisé jusqu’à la gloire, & aimé enfin les femmes. Il y mentoit avec grace, & du moins, s’il ne pouvoit pas séduire ; on y voyoit encore l’infortuné Pesay, loin de prévoir alors qu’il feroit un grand Ministre, un grand mariage, & de grandes sottises politiques. Il faisoit de petits vers que Dorat corrigeoit, de petits soupés, où il chantailloit, de petites infidélités à Madame de M… qui les ignoroit ou les pardonnoit. On y rencontroit enfin des hommes qui depuis ont joué sur la scène du monde de bons & de méchans rôles. B…, à qui l’on ne parloit pas de certain voyage en Espagne. L…, qui datoit du siecle d’Alexandre, & ne savoit pas alors que le barreau étoit l’arène où il devoit paroître, & non dans le champ de la littérature polémique. F…, qui a massacré tant de talens, & fait repentir la nature de ce qu’elle lui avoit prodigué. D…, alors chansonnier grivois, fabuliste galant, devenu depuis une manière de grand seigneur. Un être amphibie, moitié franc, moitié anglois, quelquefois honnête homme, quelquefois fripon, mystificateur, joueur, espion, parasite, &, quoi qu’en dise tout Paris, ordinairement ennuyeux ; un Chevalier, le plus aimable des égoïstes, le plus scélérat des amans, le plus inutile des amis, le plus amusant convive ; un Marquis, gonflé de prétentions, cocu dans sa petite maison, cocu dans son superbe hôtel, cocu dans sa terre, malgré sa magnificence, ses grands soupés & sa tendresse ; un Abbé charmant, qui achetoit des maisons, des bénéfices, des terres, des places, faisoit avec la même facilité des remontrances au clergé, des enfans aux filles, & des procès à ses moines, enrichissoit ses nièces & ses bâtards, jouissoit de tout & se prêtoit à tout, parce qu’il se moquoit de tout ; un Grand d’Espagne plein d’esprit, de talens, de connoissances, écrivant bien en vers, en prose, parlant toutes les langues, jouant de tous les instrumens, & le plus insupportable des mortels ; plus connu depuis par ses étourderies, ses voyages, ses malheurs ; indignement calomnié, mal-à-propos déshérité, regorgeant de ridicules, ayant beaucoup de défauts, quelques petits vices mêmes si l’on veut, mais non de ceux dont la malignité humaine a tenté de le noircir.
Une société ainsi composée doit nécessairement fournir des événemens, des distractions, & quelques plaisirs. Six mois se passèrent comme un jour. Les seules inquiétudes qui les troublèrent, naquirent de la jalousie du Marquis de Barages. Il plaça des espions sur les traces d’Elmire, & acquit trop facilement, pour son honneur, ces lumieres qu’il cherchoit. Le cœur plein de soupçons & d’amertume, il arrive un matin chez le Vicomte, se promène à grands pas, l’œil en feu, le front rembruni, le désespoir dans l’ame ; il se jette ensuite dans un fauteuil, & après un demi-quart d’heure de silence, la tête appuyée sur sa main, « je suis trahi, dit-il, mon ami, & je le suis par une femme à qui j’avois rendu, sinon l’honneur, du moins quelques droits à la société, par une femme perfide à qui j’avois livré mon cœur & mon existence entière. Ce qui met le sceau à ma douleur, c’est qu’il faut lui enlever jusqu’à l’estime. B…, le chevalier de M…, l’ont tour-à-tour. Comment n’avez-vous rien soupçonné, rien vu, rien dit ? Comment votre amitié dort-elle, quand on assassine votre ami ? »
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