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Le rêve de Petit Pierre

Cécile Bastien · 1923 · Free in the US

34,504 words · about 2 h 25 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Cécile Bastien
Language
French
Published
1923
Length
34,504 words · about 2 h 25 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

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« La douce terre a fait nos cœurs à son image » A. FERLAND.

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« La douce terre a fait nos cœurs à son image » A. FERLAND.

On était au milieu d’août, il faisait une chaleur torride, et dans le rang de la plaine on se trouvait au plus fort de la moisson. Les terres de ce coin de pays se déroulaient immenses, à l’horizon, les vastes champs aux blés d’or onduleux, les grappes hautes et flexibles de l’avoine, puis les grandes espaces couverts de rose et parfumé, faisaient de cette campagne un paysage d’un attrait si fort que le passant s’y attardait, ravi, comme s’il eût voulu y vivre toujours. Dans des pâturages couverts de trèfle mauve et touffu paissaient des vaches et des brebis. Le jour, des groupes d’hirondelles traversaient l’air, dessinant une courbe noire dans le ciel bleu ; des grives se becquetaient, en turlutant dans les frondaisons et, le soir, des rossignols éternisaient leur chant.

Au détour du chemin qui mène au « Trait-carré » la petite église de se dresse brillante, sous le soleil qui la dore. Sa couverture de tôle jette mille feux sur les alentours. Au loin on entend le bruit strident d’une moissonneuse et la voix forte et jeune qui conduit l’attelage : Hue ! Dia ! Avance donc ! Et un jeune « habitant » à la peau basanée, aux traits hardiment dessinés, s’avance dans l’ensoleillement du grand champ. Sa tête brune, embroussaillée par les sueurs se couvre d’un large chapeau de paille un peu ébréché, une ample chemise à rayures enveloppe son torse splendide, et ses jambes sont étroitement serrés dans de souples souliers de peau de bœuf.

Tout en chantant de sa voix inculte et pleine un refrain du pays, le jeune homme façonne de beaux « javelons » qui iront bientôt remplir la grange ; il songe que le soleil perd de sa force, et que bientôt il pourra s’allonger et se rafraîchir un peu à l’ombre du vieux noyer.

Cachée derrière une rangée d’érables, un peu loin de la route, la grande maison grise à lucarnes se dresse, proprette et gaie, malgré son air vieillot. À sa gauche, la laiterie fraîchement blanchie à la chaux, à demi cachée sous les sapins verts, jette une clarté sur la paisible demeure. Près de la porte d’un rouge clair, le gros chien noir Pitou sommeille paresseusement, sa grosse tête frisée allongée entre ses pattes, et, tout auprès, assis dans l’herbe courte, petit Pierre joue au couteau entre ses jambes écartées. Ses cheveux blonds cendrés ondulent sur sa nuque brune, et deux grands yeux clairs, regardent tour à tour la « batterie » dont la grande porte est ouverte, le chien qui dort, la sucrerie qui se dessine au loin derrière le grand jardin. Et respirant avec délices, en ouvrant les lèvres, le petiot secoue ses boucles soyeuses, et reprend son jeu, faisant pirouetter le couteau lancé en l’air, de manière qu’il s’enfonce bien avant, jusqu’au manche.

C’est le petit Pierre Leblanc. Son père, fermier à l’aise et de race, a infusé dans les veines de son fils, l’amour du sol natal.

Dans la maison règne une grande animation. La fermière jeune et alerte, la figure toute enluminée par la chaleur du fourneau, est en train de retirer une fournée de tartes aux framboises dorées, appétissantes. Au fond de la pièce, dans le berceau couvert d’une mousseline blanche qui le protège contre les mouches, dort le petit Jacques, le dernier né. Près de la fenêtre qui découvre toute la plaine, la bonne vieille mère Leblanc plume avec ses doigts vaillants, bien que raidis, deux belles poules grasses à souhait.

— J’ai bien fait de prendre de l’avance hier soir, dit la jeune femme, en faisant mes beignes et mes ragoûts ; j’aurais eu trop à faire, aujourd’hui !

— Oui, te voilà bien avancée, maintenant, ma fille, répondit la vieille mère, mon pauvre Toine peut venir, tout est bien préparé.

— Dire que c’est mon beau-frère et que je ne l’ai jamais vu, reprit la jeune femme. Ça fera bientôt quinze ans qu’il est parti, n’est-ce pas ?

— Oui, fit la mère, avec un soupir. Quinze longues années où j’ai pleuré et veillé en pensant à lui. Tout petit, il n’était pas comme les autres ; il cherchait ses aises, le changement, les beaux habits ; et je crois bien qu’il n’a jamais aimé la terre comme nous ! Un soir, je m’en souviens toujours avec chagrin, il nous dit qu’il était résolu d’aller tenter fortune aux États. Le garçon du vieux Toussaint Lajeunesse y avait gagné une belle aisance ; le petit Villeneuve, parti depuis deux ans, était venu se promener chez son père, faraud, et il l’avait si bien entortillé de belles promesses, que mon pauvre Toine en était tout chaviré. Michel lui parla du dommage qu’il ferait à la terre en la privant de ses bras ; il lui dit notre isolement, lui, une fois parti. Vous savez que je n’ai réchappé que Joseph et lui, sur mes sept enfants. À bout d’arguments, je lui nommai la petite Louise Guénette, qu’il préférait à toute autre. Et son père lui promit de l’installer maître chez lui, quand il se serait marié. Rien n’y fit ! Il voulait partir… aller dans ce pays où, disait-on, l’argent se gagnait presque à rien faire… Et le lendemain, triste comme si la mort eut passé, on le reconduisait à la gare. Toute en larmes, je lui dis en l’embrassant : « mon garçon, n’oublie pas les tiens, songe que nous nous faisons vieux et que tu ne nous reverras peut-être jamais ! » Il promit d’écrire et de revenir à l’été suivant… Tu vois, ma fille, je ne l’ai pas revu depuis ce jour-là, et mon cœur tremble rien qu’à penser que je vais le retrouver vieilli et changé.

— Ah ! dame ! depuis des années comme ça que vous ne l’avez pas vu, pour sûr qu’il aura vieilli et changé ! Mais il ne faudra pas vous tourmenter, vous comprenez. Nous autres aussi nous vieillissons sans beaucoup nous en apercevoir.

Il emmène son petit garçon , n’est-ce pas ? Je crois qu’il est du même âge que Pierre ? Joseph dit que là-bas Antoine s’appelle Monsieur White…

— Mon doux ! fit la vieille, j’espère qu’il n’a pas changé son nom ! Depuis si longtemps qu’il parle anglais, si on n’allait plus se comprendre ? Seigneur Jésus ! Que les enfants nous causent donc du tourment !

Dans l’embrasure de la porte, une ombre se dessine. C’est le maître de la ferme : Joseph Leblanc. Il tend à sa femme un petit cochon de lait blanc et rose, en disant : Tiens, Mélanie, c’est le plus beau que j’ai pu trouver. C’est pas tous les jours fête pareille ; on peut bien faire la noce, n’est-ce pas la mère ? ajoute-t-il attendri, en se tournant vers l’aïeule, dont le bonnet blanc oscille un peu, je gage que votre cœur en est tout agité !

— Que veux-tu, mon Joseph ? C’est mon petit, comme toi ! Je vous ai bercés ensemble dans mes bras, vous avez dormi tous les deux dans le berceau où sommeille ton petit Jacques. Quand je pense à tout ce temps où il a vécu et peut-être souffert sans moi !… Dire que mon pauvre Michel est mort sans le revoir…

— Oui, le père est parti trop vite, dit le fermier. Antoine doit en avoir eu des remords. Il me semble qu’il aurait pu venir au moins cette fois-là ! Mais ça s’est fait si vite, ajouta-t-il. Quand on pense que le père revenait des champs, ayant travaillé plus que nous, les jeunes, et que soudain il est tombé de tout son long dans la cuisine, en disant… « Ah ! mon Sauveur ! mes petits, je suis fini ! »

— Il ne faut pas parler de choses aussi tristes, un jour comme aujourd’hui, dit la fermière. Notre père est parti, les yeux fixés sur les champs qu’il avait tant aimés. On doit remercier le Ciel de lui avoir fait la mort si douce. Maintenant, fit-elle, après un silence, je vais serrer mes pâtisseries et farcir le petit goret. Joseph, fais-toi la barbe, et vous, mère, songez que vous allez revoir votre Toine.

Docile, la mère Leblanc prit dans ses bras le petit Jacques, que les voix avaient réveillé. Le fermier après avoir placé son miroir bien en lumière, dans le cadre de la porte, sortit le rasoir de son étui et, le coude en l’air, se mit en frais de se raser.

— C’est à soir, papa, que mon oncle Toine arrive ? fit du dehors une voix claire.

— Oui, viens vite ! et appareille-toi tout de suite, mon bonhomme, si tu veux que j’t’emmène !

D’un bond, petit. Pierre fut dans la porte. En un tour de main, sa mère débarbouilla sa frimousse brunie, démêla sa chevelure et roula les boucles sur son index : fière de le voir si beau, si plein de vie, elle lui donna un baiser retentissant, mais hâtif, car la fermière était toujours pressée. Elle retira ensuite de la vieille armoire de chêne le bel habit bleu, garni d’une rangée de boutons blancs, dans lequel petit Pierre était si faraud. Le bambin chaussa lui-même ses belles bottes à clous, et il se planta debout, avec l’air de souhaiter qu’on lui dise qu’il était beau et que le cousin ne pouvait pas l’être plus que lui-même.

— Hé ! Bernard, attelle la « Blanche » sur le phaéton, cria le fermier au jeune moissonneur qui revenait du champ.

— Faut-il graisser la voiture, mon oncle ? dit le jeune homme ? Il y a si longtemps qu’on s’en est servi, vous savez.

— Fais pour le mieux, répondit celui-ci, en fixant par un dernier geste des bras son collet de .

Vingt minutes après, la jument blanche, aux naseaux frémissants, frappait à la porte de la cuisine : le fermier, à côté de Pierre tout réjoui, fit de la langue un claquement significatif et dit : Marche Blanchette. Et la belle bête partit bon train, nerveuse et fière, dans la lumière colorée du soleil couchant.

Les deux femmes, les mains sur les hanches, un coude appuyé sur la porte, les suivirent du regard jusqu’au tournant de la route, puis, chacune à ses pensées, elles se remirent à leurs besognes.

— Tiens, dit Joseph Leblanc à petit

Pierre, v’là le père Moisan qui bat déjà son grain ! Il a de grands garçons : ça donne un bon coup de main.

— T’en a pas, toi, des grands garçons ? dit l’enfant.

— Mais non, petiot, c’est toi qui est mon plus vieux ! mais tu vas grandir, j’espère, et tu m’aideras à ton tour.

— Ah ! oui, fit petit Pierre, j’suis bien assez grand ! l’été passé, tu sais bien, j’ai mené le lait à la beurrerie, tout seul !

— C’est vrai, tu es un vaillant petit homme, et quand nous serons vieux, continua-t-il en suivant sa pensée, je t’achèterai la terre du Père Neveu qui est à côté de la mienne, et nous vivrons heureux en- semble.

— C’est ça, fit Pierre, en homme qui a bien compris, mais l’enfant songea bientôt à autre chose !

Pensez donc ! Encore quelques minutes et l’on serait à la gare. Là, il verrait pour de bon le terrible engin auquel il rêvait si souvent : Une grosse machine noire qui crache la fumée partout et qui a dans le front un gros œil rouge tout en feu et sur le dos une cloche énorme qui sonne bien fort !

Il verrait descendre des messieurs bien habillés et des dames toutes en soie ! et son oncle Antoine, qu’il ne connaissait pas et dont la grand’mère parle toujours avec des yeux rougis… puis le petit Freddy, qui jouerait avec lui.

La vue de l’église changea le cours de ses réflexions. Il avait comme tous les petits Canadiens une foi vive, enthousiaste, ravissante ! En saluant comme son père, le petit homme songea : Tu sais, Jésus, je m’en vais voir arriver l’train, mais j’t’aime bien pareil, tu sais ! j’viendrai t’voir certain, avec Freddy !

Enfin, on vit apparaître la petite gare peinte en rouge. Tout à coup un sifflet strident coupa l’air, et Pierre serra le bras de son père en disant : le v’là l’train ! Et le petit fit le geste de prendre le grand fouet pour accélérer le pas de Blanchette.

— Crains pas ! mon , on a le temps, dit le fermier. Il n’est rien qu’à Sainte-Anne : ça va prendre encore cinq minutes.

On attacha la jument à quelque distance de la gare, car le bruit des chars la rendait nerveuse.

Le père et le fils, se tenant bien serrés par la main, virent venir enfin la puissante locomotive qui arrivait, s’avançait, rougeoyante, trépidante et terrible, crachant la fumée, la vapeur, avec un bruit étourdissant.

D’habitude, la petite gare de la Plaine est bien paisible. Seuls, quelques rares promeneurs y descendent, la semaine, car les marchands juifs qui, chaque saison, parcourent les rangs en étalant leurs marchandises, et les divers entremetteurs qui viennent acheter en bloc les produits de la ferme, font toujours le trajet en voiture. Mais, on y voit par exemple de longues rangées de bidons de lait, que les habitants du rang portent matin et soir au train qui les amène à Montréal où des laitiers le distribueront ensuite de porte en porte. Le samedi, quand la température est favorable, nombre de citadins, avides d’air pur et de liberté, descendent à la Plaine pour y passer vingt-quatre heures dans un heureux farniente, étendus sous les grands arbres, derrière lesquels coule un petit ruisseau à la chanson cristalline.

Ce jour là particulièrement, il y eut quantité de touristes. Une vingtaine d’amis de la grande Ville se payaient une excursion champêtre. Et petit Pierre, émerveillé, regardait étonné les grands chapeaux à plumes et les joues fardées des belles dames, les souliers vernis et pointus de ces messieurs, quand soudain son père le tira vers un homme qui, la main en visière sur les yeux, semblait chercher quelqu’un dans la foule.

En voyant le fermier, l’étranger s’avance et lui demande avec un fort accent anglais : Êtes-vous Monsieur Joseph Leblanc ?

— Et vous, Antoine ? dit le fermier, tendant ses deux mains dans un élan spontané.

Les deux frères, tout émus, se regardèrent un instant en silence, puis le fermier reprit : On se retrouve enfin ! Ce que notre vieille mère va être heureuse ! Et prenant la valise des mains du voyageur, il l’attira vivement hors de cette foule qui paralysait leurs épanchements.

— Je suis heureux, moi aussi, Joseph, dit Antoine. Il y a bien longtemps que je voulais faire ce voyage.

— Est-ce , ce grand garçon ? demanda son frère, en désignant un garçonnet qui s’avançait vers lui.

— Oui, fit Antoine, c’est l’aîné de la famille ; il a onze ans.

— Un an de plus que Pierre, alors, reprit Joseph en montrant l’enfant qui devint rouge jusqu’aux cheveux.

— Un bien joli boy, fit son oncle en lui tapant amicalement la joue, il rayonne de santé.

— Je les croyais du même âge, mais j’aurais bien donné douze ans à ton garçon, dit Joseph, en regardant le joli visage, pâle et tranquille de Freddy, et sa taille maigre aux longs membres, comme ceux des en- fants qui ont grandi trop vite.

Le petit Freddy, ayant dans toutes ses manières une assurance de petit homme, tendit gentiment la main à son oncle et à petit Pierre.

Antoine Leblanc était de la même taille que son frère Joseph ; mais il était loin d’avoir son apparence de force et de santé. Les épaules carrées de celui-ci, sa figure pleine et rougeaude, son thorax puissant et ses membres rugueux, d’une vigueur peu commune, lui donnaient l’allure de ces premiers colons, véritables conquérants de la forêt.

Antoine avait des membres grêles et allongés, ses épaules pointaient sous l’étoffe, sa poitrine, comme comprimée, faisait paraître plus courbée sa maigre échine. Il avait les joues blêmes et les tempes grisonnantes, et son regard à l’expression honnête et douce, était comme encavé sous d’épais sourcils. Par contre, il portait un vêtement brun d’une coupe impeccable, et son melon de la même nuance, ainsi que ces chaussures fines, dénotaient un véritable souci de l’élégance. Il offrait le type parfait de l’ouvrier Américain qui, trop longtemps privé d’air pur, au travail assidu de l’usine et obligé de vivre dans les logements étroits et sombres, paraît déjà voué à la dyspepsie. Il portait au petit doigt un serpent d’or bruni orné d’un énorme chaton vert. Pierre, qui l’observait, n’en revenait pas ! C’était son oncle, ce beau monsieur-là ! Et comme Freddy était bien habillé ! Lui qui était si fier de ses beaux boutons jaunes et de ses bottes neuves, il sentait qu’il était bien vilain à côté de son cousin, qui portait avec la grâce d’un jeune dandy un complet de plaid écossais, des chaussures fines et des gants de chevreau.

Le petit cœur de Pierre était bien mal à l’aise : il aurait préféré que son beau cousin eût comme lui des habits d’étoffe et qu’il fût moins gênant. Malgré le désir qu’il avait de l’embrasser, Freddy ne s’avançait pas, se contenant de sourire quand leurs regards se rencontraient. Lorsque petit Pierre allait à Saint-Lin, chez son oncle Charles, les cousins Roland et Hercule avaient vite fait de lui sauter au cou et de l’amener dans la cour, où l’on jouait au cheval à tour de rôle.

« Ils vont venir demain », pensa soudain le petit homme, et la perspective d’une longue journée de plaisir dissipa à demi le chagrin de l’enfant déçu.

En s’approchant de la voiture, le fermier dit à son frère : « Je t’aurais jamais reconnu, tu sais, j’ai beau te regarder, tu ne te ressembles plus ! »

— Oui, dit Antoine, je dois avoir terriblement vieilli. Mais toi, mon aîné, tu parais avoir dix ans de moins que moi. En te voyant, je t’ai reconnu tout de suite, va. Comment peut-on vieillir avec ce bon air qui vous réjouit le cœur, dit-il en humant avec force et en promenant son regard au loin. Et, tout en parlant, il montra, d’un geste large, l’étendue de la vaste plaine.

Le fermier garda le silence : il songeait avec bonheur que l’amour de la terre n’était pas encore éteint dans le cœur de son frère, et, sans rien approfondir, il ajouta en indiquant la voiture : montons.

On détacha Blanchette, qui piaffait depuis le départ du train. Installés tous les quatre dans le phaéton, et la valise bien assujettie à l’arrière, on partit bon train pour la maison natale.

À la ferme, on n’avait pas perdu de temps. Bernard s’était fait valoir. Bernard, le neveu de la fermière, était resté orphelin de père et de mère, dès l’âge de dix ans, et il avait été recueilli par les Leblanc, qui le considéraient comme l’enfant de la maison et le traitaient comme tel. Aussi le jeune avait-il une grande affection pour toute la famille, et s’intéressait-il beaucoup à la grande prospérité de la ferme.

Après qu’il eût perdu de vue le fermier et son fils, il songea à mettre un peu d’ordre dans les dépendances. Il promena la tondeuse sur le gazon de la grande cour, et il arrosa copieusement les murs de la maison grise, rafraîchissant les contre-vents, le feuillage vert des plantes grimpantes et les poutres de la galerie ; puis il remplit, de l’eau claire et froide du puits, les deux seaux rouges en forme de baril, où s’abreuvait la famille. Songeant que l’heure avançait, il monta au grenier où il avait sa chambre près d’une lucarne, et, joyeux du bonheur des siens, il se fit, tout en chantant, une toilette soignée, afin de faire honneur à l’hôte si attendu.

En bas, dans la grande salle, le couvert était déjà mis. On avait allongé avec des panneaux la table de famille, puis on y avait étendu une nappe de lin d’une blancheur éclatante, fleurant bon le trèfle et le foin d’odeur. Devant chaque assiette de faïence à gros dessins bleus, Mélanie avait rangé ses beaux verres à large bord dorés, un cadeau de noce. Au milieu la table, parmi les gâteaux crémeux et les jarres de confiture, un énorme bouquet de fleurs champêtres mettait une note réjouissante à l’aspect un peu sévère de la grande salle au plafond bas. À droite, faisant face au poêle, la porte grande ouverte laissait voir le jardin aux plates-bandes fleuries avec des touffes hautes et souples d’asperges, des pommes, des pruniers et des cerisiers chargés de fruits savoureux.

Par deux fenêtres, sur le côté de la pièce où se dressait la table, on apercevait, plus haut que la cour, l’érablière toute parsemée de grosses roches grises !

Bâtie sur un tertre, la vieille demeure avait vue de tous les côtés, sur des paysages attachants. On ne pouvait se lasser d’admirer ses horizons. Il n’était pas étonnant que les habitants de l’Érablière aient acquis dans toutes leurs manières le charme de paix et de douceur qui se dégageait de cette nature de prédilection.

Du poêle à fourneau, une appétissante odeur de volaille rôtie embaumait toute la pièce, et sur le réchaud se dressaient des piles de tartes et de beignes dorés. Dans de larges pots de cristal ancien brillait une liqueur transparente, aux reflets d’or. C’était le sirop d’érable, légitime sujet d’orgueil de nos campagnes. Assise dans la grande berceuse, les mains jointes sur son châle à courtes pointes la mère Leblanc regardait avec satisfaction tous ces apprêts de bienvenue. Elle avait mis sa coiffe de mousseline blanche qui adoucissait sa figure aux traits accentués et in- telligents. Ses yeux gris, d’une extrême douceur, s’effaçaient un peu sous les rides, et toute sa personne menue était empreinte d’une telle bonté que son entourage éprouvait pour l’aïeule, autant de vénération que d’amour.

Elle portait sa robe de laine noire des grands jours, et avait tiré de l’armoire un tablier de toile bordé d’une large dentelle à festons, tricotée autrefois, près du berceau. Une porte s’entrebâilla dans le fond, et Mélanie, portant le bébé, parut dans la salle.

— Tu t’es faite bien belle, ma fille, dit la mère, accueillante.

— « Bien, dit celle-ci en rougissant, il ne faut toujours pas qu’il me trouve trop vilaine, comme , à première vue ». Elle avait mis sa blouse d’indienne blanche à pois rouges et sa jupe à carreaux noirs et blancs, que serrait à la taille une ceinture noire, en cuir verni. À l’ un peu

dégagée de sa blouse, elle avait attaché une rose du jardin. Avec ses yeux, ses cheveux et son teint de brune, elle avait vraiment bonne mine, avec cela elle était de santé et de vaillance.

Petit Jacques, dans sa robe marine, était tout rose et potelé comme le bébé du calendrier accroché au mur. En voyant l’éclat des cristaux, la blancheur de la nappe, la transparence des sirops, il poussait des cris joyeux tendant ses menottes, en faisant des heu ! heu ! pleins d’éloquence.

Le bruit d’un galop se fit bientôt en- tendre. Mélanie pâlit un peu, grand’mère, chancelante, s’avança vers la porte, et là, le cœur palpitant, elle attendit, les bras anxieux de s’ouvrir, son Toine, son petit, son enfant prodigue !

Blanchette volait, portant haut sa tête fine. Sans ralentir son train, elle hennit, se cabra, et d’un brusque effort s’arrêta juste aux marches du perron.

Antoine, d’un saut, fut dans les bras de sa mère. Longtemps elle le pressa sur son cœur ; et quand il releva la tête, il n’essaya pas de cacher les larmes qui roulaient sur ses joues.

— Je remercie le bon Dieu, dit-elle, qui m’a permis de te revoir avant de mourir.

Mélanie s’approcha ensuite et fit connaissance d’Antoine en lui donnant un franc baiser sur la joue.

Les premières émotions passées, on se mit à table, la faim de chacun était fort animée. Tant il est vrai de dire qu’au milieu des plus grandes joies comme sous l’accablement d’une douleur immense, la nature prend toujours le dessus, et nécessite en tout temps la nourriture qui doit soutenir nos forces.

Joseph prit, au bout de la table, sa place de chef de famille. La mère Leblanc s’assit à sa droite, Antoine lui faisant vis-à-vis. Bernard se mit ensuite en face de Mélanie, qui ne restait guère en place, tenue qu’elle était de veiller aux besoins de chacun.

Freddy et petit Pierre, à l’autre bout de la table, commençaient à faire connaissance pour de bon. L’estomac du jeune Américain fondait pour ainsi devant la cuisse de poulet dorée que la fermière avait déposée son assiette avec une tranche de tomate rosée sur un lit de laitue.

En voyage depuis deux jours, le pauvre n’avait pas mangé à son goût ni à sa faim, toujours à la hâte, entre deux trains, et dans des restaurants d’occasion qui profitent souvent du passage des voyageurs pour écouler leur jambon dur, entre deux tranches de pain trop rassis. La vue d’une table si attrayante, et l’air embaumé qui entrait par les fenêtres grandes ouvertes, réjouissaient l’âme de cet enfant des villes, en donnant à sa figure trop sage un petit air espiègle qui lui allait à ravir. Il faisait en mangeant des mines drôles, et, Pierre se disait que Freddy était vraiment un cousin amusant et qu’ils feraient tous les deux une bonne paire d’amis.

Antoine dit en s’asseyant devant sa mère : si le père était avec nous, rien ne manquerait à notre bonheur.

— Pauvre Michel ! dit la mère Leblanc, les yeux remplis de larmes, il a tant souffert de ton départ ! Et il espérait ton retour avec tant de confiance… D’un printemps à l’autre il disait : Tiens, ça me dit que Toine va venir cet été ! Mais c’est la mort qui est venue pour lui, ajouta-t-elle avec un accent de reproche mal déguisé. Après un silence, Antoine reprit : sait-on jamais ce que la vie nous réserve ? Tous les ans j’espérais, comme ce pauvre père, de revenir ; mais il y eut toujours des obstacles qui m’en ont empêché.

— Oui, dit Joseph, tu dois avoir eu des tracas, toi aussi. C’est ce qu’on se disait, quand on te trouvait trop oublieux. Mais il faut avouer que tu n’ pas bavard dans tes lettres, tu ne nous racontais jamais rien !

— À quoi bon, reprit Antoine. Quand j’arrivai aux États, je m’embauchai dans une manufacture de coton, à huit piastres par semaine. Au bout d’un mois on m’en donnait dix. Mais il fallait payer la pension, le blanchissage, le raccommodage ! Et quand je m’étais égayé d’un peu de tabac, ou que je m’étais acheté un morceau de linge, il ne me restait plus rien. Puis, il y a le chômage. Il ne se passe pas de mois sans que vous ayez un congé forcé de trois ou quatre jours. J’étais parti je ne voulais pas me plaindre ! Au bout d’un an, j’avais quelques économies, mais j’avais rencontré à l’usine une jeune ouvriè- re. Sa figure m’attira, et je n’eus plus d’autre ambition que de retirer d’un travail épuisant cette jeune fille frêle et courageuse, que la pauvreté conduisait là ! Nous nous sommes mariés ; cela se passait deux ans après mon arrivée aux États.

— Je me souviens bien de la date, fit sa mère, on vous avait tant attendus !

Nous voulions refaire nos économies avant d’entreprendre une si grosse dé-

pense mais la malchance nous poursuivit. La manufacture ferma ses portes durant les deux mois d’hiver, et toutes nos épargnes y passèrent. À l’automne le petit Michel vint au monde. Il mourut peu de temps après ; sa mère resta faible et dût prendre des toniques qui coûtaient les yeux de la tête ! Après, Freddy arrivait, puis à deux ans de distance les deux petites jumelles. Enfin Robert, le dernier né, qui a presque tout emporté ce qui res- tait de force à ma pauvre Angèle.

— Ça épuise tant, dit la fermière, surtout quand on est faible d’avance. Moi aussi, j’ai deux petits anges ciel ; j’ai Pierre et Aline qui n’a pas six ans, mais qui est presque toujours chez ma mère. Il y a aussi mon Jacques qui court sur son année. Mais je suis assez vigoureuse, toujours bon appétit. C’est ça qui me sauve.

— C’est l’air de la campagne Mélanie, qui vous sauve ! Si Angèle avait cet elle reviendrait à vue d’œil. Elle le dit souvent : Il me semble que j’étouffe ici ! C’est sombre ! c’est humide ! si j’avais du soleil et du grand air.

— Mais c’est impossible, pour nous, ajouta-t-il d’un air chagrin.

Mon Dieu ! fit la mère, en joignant les mains. Venez vous-en par ici. Il ne manque pas de bonnes terres à vendre, et nous serions si heureux ensemble. Antoine la regarda un instant avec surprise. Il n’avait jamais songé à cela ; il était trop pauvre pour s’acheter une terre : mais ce désir que sa mère venait d’exprimer répondait tellement au rêve secret de son cœur qu’il en demeurait tout saisi. Il sourit en disant : on ne connaît jamais l’avenir. Si le ciel le veut, ça n’est pas impossible ; ma femme en serait trop heureuse, et moi, je n’ai jamais compris comme ce soir, Joseph, en te voyant ton seul maître sur ta terre, combien j’ai été fou de renoncer à mon indépendance pour des mirages de luxe et de plaisir.

Joseph et sa mère gardèrent le silence. Dans l’amertume même des paroles d’Antoine, ils voyaient tout un monde d’espoirs. Le fermier aurait près de lui un frère, un compagnon qui l’aiderait dans les rudes journées du travailleur de la terre. La vieille mère songeait comme il serait doux, avant de mourir, de voir réunis au foyer et pour toujours, tous les êtres chéris qu’elle ignorait, et qu’elle avait tant regretté de ne pas connaître.

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