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ET
DE
PAR
À retenir
Et à méditer pendant et après la lecture de cette histoire
Le sort du citadin, surtout du citadin besogneux, est intimement lié à celui du rural.
Si l’homme des champs connaît bien les secrets de son art, il produit mieux, plus abondamment et à un coût de revient moindre, les choses nécessaires à la vie.
Il est heureux…
Le citadin bénéficie de ce bon marché et de cette bonne qualité des denrées alimentaires et autres dont il a un besoin journalier.
Et il est heureux aussi…
Le citadin est donc tout aussi intéressé que le campagnard au progrès des choses de l’agriculture, et se doit à lui-même comme il le doit à la société entière, de contribuer le plus possible à la prospérité de l’homme des champs — nourricier du genre humain.
Aider le laboureur à approfondir les nombreux secrets de son noble mais difficile métier, c’est du même coup contribuer au bien-être de l’homme des villes, partant de la communauté en général.
Deuils et commentaires
Quand vers 187…, le père Baptiste Pinette, du 3 rang, ferma pour toujours les yeux à la lumière de ce monde, il laissait à son fils, Jean-Baptiste Pinette, junior, un domaine de deux cents acres, presque tout en culture, bien outillé et convenablement pourvu de bétail.
Aussi disait-on dans Le Trois et dans toute la paroisse, que le petit Batisse, comme on l’appelait, avait de la chance d’hériter ainsi d’une terre presque toute faite d’un bout à l’autre, bien arrimée, avec un gros roulant et un stock d’animaux comme il n’y en avait guère dans tous les Tonnechipes… « Pas guère même sur toute la côte nord, de Québec au Saguenay, renchérissait le vieux Tremblay, un ancien loup de mer du comté de Charlevoix, » devenu colon dans les Bois-francs, et que nous retrouverons bientôt. « Pourtant, ajoutait-il, j’en ai vu ben manque des bons habitants, puis des bonnes terres, à la Baie Saint-Paul, pi dans le Su… »
Puis, faisant l’éloge funèbre du vieux défricheur, qu’un accident couchait prématurément dans la tombe, l’ex-marin concluait : « C’est une grosse avarie pour nous autres, mes enfants, pi pour tout le Tonnechipe… J’ai ben connu moé ce pauvre Batiste, les premières années…, les années de misère… On est monté ensemble dans le Trois ; on l’a ouvert ensemble… Et c’est pas rien qu’une fois qu’on a chargé nos pipes dans la même blague, pi mis le feu dessus avec le même tison, dans les abattis, en faisant bouillir le sâle ou le sucre… Tout ce que j’ai à vous dire, les enfants, c’est que des hommes de cœur et de sarvice comme le défunt, on n’en rencontre point à toutes les portes ; des hommes durs à la misère comme il l’était, y s’en rencontre, mais pas guère non plus… »
Disons tout de suite que si le père Tremblay s’y connaissait en homme, il n’était peut-être pas une autorité des plus compétentes en fait de terres et de cultures, etc.
Il avait passé sa jeunesse à faire du cabotage, comme capitaine de goélette, et avait acquis comme chef d’équipe et meneur d’hommes une habileté incontestable. Aussi était-il à peine arrivé dans les épaisses forêts des Cantons de l’Est, que les compagnies qui en exploitaient alors les bois se hâtaient de s’assurer de ses services comme bossou foreman dans l’un ou l’autre de leurs chantiers, et surtout pour la drave.
À ces durs métiers le père Tremblay, pourtant du même âge que le père Pinette, avait vieilli et grisonné plus vite que ce dernier. Et il était devenu le type du défricheur qui s’occupe fort peu de la terre mais beaucoup des chantiers. Le père Pinette, lui, était le type du colon qui aime la terre par-dessus tout, et peu les chantiers.
Un mariage qui fait jaser
Quelques années auparavant, plus d’une jeune fille du canton avait eu peine à réprimer un gros soupir lorsque, à la surprise générale de ses ouailles, Monsieur le Curé avait annoncé, le dimanche, l’union projetée, mais absolument inattendue, de l’héritier de l’un des plus beaux biens de la paroisse, Jean-Baptiste Pinette fils, à une demoiselle Agathe , de la campagne québécoise, de la Beauce quelque part.
Aussi le dimanche suivant dans plus d’un foyer où c’était au tour des vieux à aller à la messe il y eut des compromis… habilement préparés depuis une semaine, et d’après lesquels le père, au moins, consentait à sacrifier son tour en faveur des jeunesses et à garder encore ce dimanche-là, quitte à se reprendre plus tard…
Et voilà comme quoi, sur le perron et à la porte de l’église, avant comme après, et entre la messe et les vêpres, le petit Baptiste et sa nouvelle épouse furent le point de mire de toute la jeunesse en particulier, et fournirent un thème à la conversation des paroissiens en général.
Ce dimanche-là aussi les avis publics « par les présentes données » du secrétaire municipal furent plus ou moins écoutés, et les ventes pieuses du crieur pour les bonnes âmes rapportèrent peu, tant l’attention de la foule était captée par les jeunes époux.
Le marié semblait plus fier que jamais, mais avait l’air un peu gauche et dépaysé tout de même dans son habillement de noces tout en stoffe, son grand surtout noir, son chapeau haut de forme et ses gaiteurses neuves.
La mariée, superbement parée, paraissait tout à fait à l’aise, elle, dans sa modeste mais gracieuse toilette, ses bottines en cuir à patente et sa large crinoline, la dernière qu’elle devait porter et qui avait été achetée tout exprès pour la circonstance à Québec, chez Zéphirin Paquet, le riche.
Puis dans le Trois, toute la semaine, et tout un mois durant, ce que l’on inventoria les qualités bonnes ou mauvaises, réelles ou supposées de la nouvelle venue ! Et ce que l’on conjectura sur le sort réservé au petit Baptiste, qui avait voulu tirer du grand en sortant des Tonnechipes pour prendre femme, et surtout en ne publiant qu’un ban, comme s’il avait eu peur que le monde le sache. Le premier phénomène s’était rarement vu, et le second ne s’était jamais rencontré encore dans la paroisse !
Prédictions sensées
Mais la jeune mariée, adroite et aimable, comme le sont d’ailleurs la plupart des beauceronnes, finit par conquérir l’estime de ses nouvelles concitoyennes — de tout âge — et bientôt le Trois dut proclamer à l’unanimité que le petit Baptiste s’était choisi, avait rencontré, comme on dit, une femme digne de lui et de sa famille, à savoir : rangée, travailleuse, économe, , tout comme Baptiste lui-même.
Les vieux-vieux et les vieilles-vieilles du rang en vinrent même jusqu’à dire, et sans crainte de porter ombrage à qui que ce soit : « L’Agathe — c’est une des premières créatures ; pas fière, travaillante, honnête, polie et ménagère : du bon butin fini. »
Bref, à la mort du Père Pinette, qui avait lui-même abattu et débité le premier arbre sur le sol, alors vierge, dont héritaient aujourd’hui son fils et sa bru, tout le monde entrevoyait pour ces derniers un avenir heureux et financièrement prospère, d’autant plus heureux et prospère que déjà plusieurs têtes blondes de petits et de petites Pinette égayaient le foyer des jeunes colons.
Hommage au mérite
Le Trois et toute la paroisse rendirent un hommage ému et sincère au vieux pionnier-colonisateur qui descendait dans la tombe après toute une rude vie de labeur et de sacrifices constants, mais aussi après avoir reculé les limites de la civilisation dans l’épaisse forêt des Bois-francs, enrichi sa patrie d’un prospère domaine agricole et assuré l’avenir des êtres chers qui devaient continuer son œuvre.
Pain noir, moustiques et temps durs
Puis le Trois continua à vivre de la vie que menaient généralement vers 187…, les colonies mi-agricoles mi-industrielles, des régions tout récemment ouvertes à la hache du défricheur, à savoir : peu de culture ; juste assez de foin et pas toujours assez d’avoine pour le besoin des chevaux, surmenés tout l’hiver dans la forêt, au dur travail des chantiers. En été les colons les plus progressifs, comme le Père Pinette, de son vivant, faisaient à la maison un peu de beurre, qu’ils vendaient quinze sous la livre ; semaient dans les abatis beaucoup de sarrasin, destiné à être converti en gros lard pour les chantiers, ou à alimenter la famille. La galette et les petits pains de sarrasin, plats et minces, occupaient invariablement une large place dans le menu colon. Leur saveur était bien un peu amère, mais agréable tout de même — surtout quand ils étaient servis chauds, et qu’on avait du beurre à faire fondre dessus.
En hiver on faisait du bois carré ; des plançons de merisier et de frêne, en masse. Le marché les payait le haut prix, mais le transport était onéreux, vu les longues distances à parcourir pour atteindre le Grand-Tronc.
On coupait aussi, oh ! par milliers, des billots d’épinette de 13½ pieds, dont la vente, surtout pour le colon muni d’un billet de location pour son lot, fut considérée comme rémunératrice tant que les compagnies n’exigèrent pas les 16½ pieds, et la toise exécrée de 14 pouces, et tant que les colleurs des ne furent pas remplacés par des skaileurs ou colleurs branchés.
Au printemps, écorçage de la pruche et vente du produit jusqu’à trente chelins la corde. Mais que de moustiques et de brûlots il fallait endurer pour cinq ou six piastres !
Tout l’été, fabrication du sâle (sel de potasse) tiré par l’évaporation des cendres lessivées, que l’on échangeait pour de la fleur ou de la farine, et généralement livre pour livre.
Somme toute, peu de réel travail agricole mais en revanche beaucoup de labeur forestier, beaucoup de « comptes à crédit » chez les marchands, et en plus, trop souvent hélas ! des billets promissoires chez les usuriers de l’époque, et quelquefois des jugements au greffe de la petite ou de la grand’cour.
Mauvais calculs, encans et cancans
À la louange du petit Baptiste, nous devons dire qu’ayant hérité des goûts et de l’enthousiasme de son défunt père pour la culture du sol, il ne faisait de travaux forestiers que ce qui était de nature à accroître la superficie de ses défrichements — mais sans trop s’occuper, malheureusement, des soins que ces derniers requéraient pour conserver au sol sa fertilité naturelle. Baptiste s’appliquait aussi, et avec une opiniâtreté remarquable, à accroître le nombre des têtes de bétail que sa ferme pouvait nourrir ; mais là encore son ambition l’amenait à manquer de mesure et d’équilibre dans ses opérations.
Il allait trop vite en besogne ; il forçait la note. Ainsi, sitôt son père mort, il s’était hâté de doubler son stock d’animaux.
Tout colon qui faisait encan, pour prendre bientôt le chemin de la frontière, après avoir vendu son roulant sur billets promissoires, à long terme mais à gros intérêt, était sûr d’avoir Baptiste pour client, tant Baptiste était désireux d’accroître toujours son mobilier, et surtout le nombre de ses animaux. Tout cela provoquait bien dans le rang quelques commentaires, les uns laudatifs, les autres plutôt malveillants. Parmi ces bavassements qui se faisaient l’on aurait pu croire à un commencement de jalousie ou au moins d’aigreur, surtout de la part du Toine, voisin de Baptiste, né et élevé comme lui dans le haut du Trois, et de son nom intégral Antoine Charlot, fils de feu Pierre Charlot, l’un des premiers colons de l’endroit, et compagnon de sueurs et de misère du défunt Père Pinette.
Les Charlot avaient toujours passé pour de braves gens, bien qu’un peu à pic et prompts, peut-être aussi un peu trop serre-la-poigne des fois, un petit peu grattins comme on dit. Chacun ses petits défauts !… À part ça du monde honnête et de service « à plein », puis du monde d’église !
Où un scandale éclate
N’empêche pas qu’un jour, même les plus laconiques commentateurs des événements locaux eurent à enregistrer un fait inouï dans l’histoire du Trois, et en particulier dans celle des familles Pinette et Charlot.
Le petit Baptiste avait eu quelques mots, disaient les uns, une grosse pique, affirmaient les autres, avec son voisin le Toine, et ce dernier s’était oublié jusqu’à lui montrer le poing et à lui dire, blanc de colère, et devant le Père Tremblay, de l’autre bout du rang : « Ah ! tu te laisses manigancer par les créatures à c’t’heure, hein ? Tu ferais bien mieux d’arranger ton fronteau !… Pi ta part de route !… On se tue dedans… C’est une honte pour le Toa. Tout le monde disent qu’y faut venir dans le rang le plus riche de la paroisse pour trouver des mauvais chemins !…
« Mais, attends un peu, mon gâs ! J’vas voir Lésime dimanche ! c’est lui qu’est inspecteur c’tannée, puis ça va changer ! Puis pourtant, j’sus pas hère pour les chemins !… Tout le monde peut le dire ! Mais ça va changer… Puis tes clôtures tu vas les relever, va ! On n’aura plus besoin de retenir notre respire pour les empêcher de tomber quand on passera à ras…
«… Ah ! c’est pas du temps de ton défunt père, que le Bon Dieu ait pitié de son âme, » continua Antoine, s’adoucissant un peu et portant la main à son chapeau en éclisses de frêne, « c’est pas du temps de ton défunt père qu’on a jamais vu une traînerie pareille !… T’en élève des petits gâs là ! Pi tes vaches, tes belles vaches ! a sortiront ains seulement pas de ton étable le printemps prochain ; remarque ben ce que je te dis là ! Tes cochons aussi ont fini de fouiller les pétaques des autres. Pi toé, t’as fini de te vanter à la porte de l’église que t’as récolté des 200 minots d’avoine puis des 300 minots de sarrasin ! C’est avec un siau bleu pi pas un demi-minot que tu vas mesurer ta grosse récolte c’t’automne. Eh ! fendant de couillon que t’es ! T’as fini d’ambitionner sû le monde, mon vire-capot !… »
Politique et psychologie
Baptiste, foncièrement honnête homme, n’aurait jamais volontairement causé le moindre tort à qui que ce soit. Antoine également, bien que, de son propre aveu, il fut un peu prompt, et très bête quand il se choquait, quoique toujours sans rancune, ajoutait-il.
Mais la politique, la belle politique, voyez-vous, commençait à échauffer les esprits dans le Trois en l’an de grâce 187…
Voilà d’ailleurs toute la genèse de ce malheureux incident, resté mémorable dans les annales du rang.
Commençons par un peu de psychologie.
Baptiste, dès son adolescence, avait été fortement impressionné par la prospérité et la vie heureuse de son père, surtout quand il y comparait la dure existence au jour le jour, que menaient la plupart des colons. En effet ces derniers dépendaient, du commencement à la fin de l’année, presqu’entièrement des commerçants ; et, pour vivre et faire vivre leurs familles, ils devaient continuellement compter sur le travail salarié ou vendu.
Aussi, profondément enamouré de sa profession, en laquelle il avait une foi inébranlable, Baptiste avait-il toujours rêvé de faire grand, grand, puis d’agrandir toujours son exploitation. Mais il avait oublié que vite et bien ne vont pas toujours ensemble. La longue et pénible crise financière des dernières années, qui chassait par douzaine, vers les États-Unis, les colons qui avaient négligé le travail du sol, avait de plus en plus convaincu Baptiste que le salut et l’avenir de sa famille (qui se faisait nombreuse et qu’il faudrait bientôt songer à établir) résidait seul dans l’agrandissement à outrance de ses champs en culture, et dans l’accroissement du nombre de têtes dans ses troupeaux.
Et cette ambition, légitime du reste, mais mal mesurée, l’avait portée à négliger une foule de détails qui à la ferme constituent pourtant une condition sine quâ non du succès.
C’est ainsi que ses travaux de voirie et ses clôtures étaient absolument négligés. Conséquence : les troupeaux dévoraient parfois en quelques heures le fruit de longs jours de travail. En hiver, la provision de fourrage engrangée était rarement suffisante ; de là parcimonie dans les rations, puis achats onéreux au printemps pour compléter l’hivernage.
Dans son désir effréné de faire grand, il labourait grand, mais très superficiellement, ensemençait à la hâte des champs dont il aurait dû réduire de moitié au moins les proportions, afin de labourer mieux, herser mieux, drainer mieux, fumer mieux, clôturer mieux, sarcler mieux, et, sans plus de peine, tripler ses récoltes, tout en évitant de ruiner le sol. Ce dernier, le plus clair de son capital, s’épuisait donc d’année en année, faute d’assolement et de rotation convenables. Mais les colons du sol vierge, témoins de sa fertilité et de sa générosité premières, croyaient que cela durerait toujours, et assez rarement il leur venait à l’esprit que le sol même le plus riche n’est autre chose en réalité qu’un grand magasin, que l’on finit nécessairement par épuiser et vider entièrement si l’on n’a pas le soin d’y retourner de la marchandise de temps en temps pour remplacer celle que l’on en a tirée.
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The end
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