Chant I
Gloire à Celui qui meut tout, qui pénètre l’univers, et resplendit plus en une partie, et ailleurs moins.
Dans le ciel qui le plus reçoit de sa lumière, je fus, et je vis des choses que ne peut redire celui qui descend de là-haut : parce qu’en s’approchant de l’objet de son désir, tant s’y enfonce notre intelligence, que la mémoire ne peut en arrière retourner si loin. Cependant tout ce qu’en moi j’ai pu thésauriser de souvenirs du royaume saint, sera maintenant le sujet de mon chant.
O bon Apollon, fais, en ce dernier travail, que de ta vertu je sois rempli, autant que tu le demandes pour donner le laurier aimé de toi. Jusqu’ici ce me fut assez d’un sommet du Parnasse ; mais des deux j’ai besoin pour entrer dans la nouvelle carrière. Viens dans ma poitrine, souffle en elle, comme lorsque tu tiras Marsyas de la gaîne de ses membres. O divine vertu, si tant tu te donnes à moi, que je
reproduise au dehors l’ombre du bienheureux royaume empreinte en mon esprit, tu me verras alors venir à ton arbre aimé, et me couronner de ces feuilles dont le sujet et toi me rendrez digne. Si rarement, Père, on en cueille, pour le triomphe ou d’un César ou d’un poète (faute et honte des humains désirs), qu’à joie devrait être à la radieuse Déité Delphique, le feuillage de Pénée , lorsqu’il rend de soi quelqu’un avide.
Petite étincelle allume une grande flamme : peut-être qu’après moi, d’une voix meilleure, on priera Cirra de répondre.
Par des passages divers surgit pour les mortels la lampe du monde ; mais par celui qui avec trois croix joint quatre cercles , il sort, d’un cours plus bienfaisant, en conjonction avec une étoile plus propice , et de la manière qui mieux convient, amollit et empreint la cire terrestre.
Un tel lever avait fait là le matin, et ici comme le soir , et là était blanc tout cet hémisphère, et l’autre noir, lorsque je vis Béatrice, tournée vers la gauche, regarder le soleil : jamais aigle si fixement ne le regarda. Et comme un second rayon sort du premier , et rejaillit en haut, tel qu’un voyageur qui veut s’en retourner ; ainsi son acte, infus par les yeux dans mon imaginative, devint le mien, et sur le Soleil je fixai les yeux plus qu’il n’est de notre usage .
Beaucoup de choses peut là, que ne peut ici notre force, grâce au lieu fait pour être la demeure propre de l’humaine espèce.
Je ne le supportai pas longtemps, non cependant si peu que je ne le visse étinceler tout autour, comme le fer qui du feu sort bouillant. Et tout à coup un nouveau jour parut être ajouté au jour, comme si Celui qui peut, d’un autre Soleil avait orné le ciel. Béatrice, debout, tenait ses yeux fixés sur les Cercles éternels ; et moi, d’en bas éloignant les miens, je les fixai sur elle, et si avant je pénétrai, que dans son aspect je me fis tel que se fit Glaucus , qui en goûtant de l’herbe, devint dans la mer le compagnon des autres Dieux.
Cette surhumaine transformation par des paroles ne saurait se décrire : que l’exemple donc suffise à celui à qui la grâce en réserve l’expérience. Si là était de moi cela seul que tu avais nouvellement créé , Amour qui gouvernes le ciel, tu le sais, toi qui m’élevas par ta lumière.
Lorsque la roue qu’éternellement tu meus, ô désiré, à soi m’eut rendu attentif, par l’harmonie que tu règles et que tu distribues, me parut embrasée de la flamme du soleil une telle étendue du ciel, que ni pluie ni fleuve ne firent jamais un si vaste lac.
La nouveauté du son et l’éclat de la lumière allumèrent en moi un désir d’en connaître la cause, plus vif qu’aucun autre que j’eusse jamais senti. D’où elle, qui me voyait comme moi-même, afin de calmer mon âme agitée, avant que pour demander j’eusse ouvert la bouche, ouvrit la sienne, et commença : « Tu épaissis toi-même ta vue par une fausse imagination, tellement que tu ne vois pas ce que tu verrais si tu l’avais secouée. Tu n’es point sur la terre, comme tu le crois ; mais de son séjour propre la foudre descend moins vite que tu n’y montes. »
Si ces brèves paroles, enveloppées d’un sourire, me délivrèrent du premier doute, dans un autre je fus encore plus enlacé ; et je dis : — Satisfait désormais suis-je, et soulagé d’un grand étonnement ; mais à présent je m’étonne comment je m’élève au-dessus de ces corps légers. — Sur quoi, après un pieux soupir, elle tourna vers moi les yeux, telle de visage qu’une mère qui regarde son fils en délire. Et commença : « Toutes choses sont ordonnées entre elles, et cet ordre est la forme qui rend l’univers semblable à Dieu. Ici les hautes créatures contemplent la trace de l’éternelle Puissance, qui est la fin de ce qu’ainsi elle a réglé. Dans l’ordre dont je parle, toutes les natures ont leur inclination, plus ou moins, selon leurs genres divers, rapprochées de leur principe : d’où vient qu’elles voguent vers divers ports à travers la grande mer de l’Etre, emportées chacune par l’instinct qu’elle a reçu : celui-ci emporte le feu vers la lune ; celui-ci meut les cœurs mortels ; celui-ci condense et unit en une masse la terre. Et les flèches de cet arc n’atteignent pas seulement les créatures privées d’intelligence, mais celles aussi douées d’intelligence et d’amour. La Providence ordonnatrice de ce vaste tout, par l’effusion de sa lumière maintient perpétuellement en paix le ciel où tourne le Cercle le plus rapide ; et là maintenant nous porte, comme au séjour prédestiné, la puissance de cette corde, qui dirige ce qu’elle décoche vers un heureux but. Il est vrai que, comme souvent la forme ne s’accorde point avec l’intention de l’art, parce que la matière refuse de s’y prêter, ainsi de cette direction s’écarte parfois la créature, qui, poussée de la sorte, a le pouvoir de se ployer d’autre part, et (comme on peut voir le feu tomber de la nue) tombe, si vers la terre l’impulsion première est détournée par un faux plaisir. Tu ne dois donc pas, si bien je juge, plus t’étonner de monter, que de ce qu’un ruisseau descend du haut d’un mont. Même merveille serait-ce, si, dégagé de tout empêchement, tu fusses en bas demeuré, que si un feu libre restait en repos à terre. » Puis vers le ciel elle reporta ses regards.
cs:Božská komedie/Ráj/Zpěv první en:The Divine Comedy/Paradiso/Canto I es:La Divina Comedia: El Paraíso: Canto I it:Divina Commedia/Paradiso/Canto I pl:Boska Komedia (Porębowicz)/Niebo - Pieśń I pt:A Divina Comédia/Paraíso/I ro:Divina Comedie/Paradisul/Cântul I
Chant II
O vous qui, sur une frêle nacelle, désireux d’écouter, suivez mon vaisseau, qui chantant vogue, retournez vers vos rivages ; ne vous hasardez point dans l’Océan, où peut-être, me perdant, demeureriez-vous égarés.
La mer où j’entre jamais ne fut parcourue : Minerve m’inspire, Apollon me conduit, et les neuf Muses me montrent l’Ourse.
Vous, peu nombreux, qui de bonne heure avez levé la tête vers le pain des Anges, dont ici l’on se nourrit sans en être rassasié, bien pouvez-vous lancer votre navire sur la haute mer, en suivant le sillon que j’ouvre dans l’eau, qui soudain se referme.
Des héros qui passèrent à Colchos, moindre que ne sera le vôtre, fut l’étonnement, lorsqu’ils virent Jason devenu laboureur .
La soif innée et perpétuelle du royaume divin nous emportait avec une vitesse presque égale à celle du ciel. Béatrice regardait en haut, et moi je la regardais ; et peut-être en ce qu’il faut du temps pour qu’un trait soit posé, et se détache de la noix, et vole, je me vis arrivé où une chose merveilleuse attira mon regard : et lors celle à qui mon souci ne pouvait être caché, se tournant vers moi, aussi joyeuse que belle : « Élève, », me dit-elle, « ton esprit reconnaissant à Dieu, qui nous a conduits dans la première étoile . »
Il me sembla que nous couvrait une nuée épaisse, dense et polie, telle qu’un diamant que le soleil frapperait. La perle éternelle nous reçut au dedans de soi, comme l’eau, sans se diviser, reçoit un rayon de lumière.
Si là j’étais corporellement, et qu’ici point ne se comprenne comment une étendue en peut admettre une autre, ce qui doit être si un corps pénètre un autre corps ; plus devrait nous enflammer le désir de contempler cette essence, dans laquelle se voit comment s’unirent notre nature et Dieu. Ce que nous tenons par la foi, là se verra, non démontré, mais connu par soi-même, à la manière du premier vrai que l’homme croit .
Je répondis : — Madonna, aussi dévotement qu’il se peut, je rends grâces à celui qui m’a tiré du monde mortel ; mais dites-moi ce que sont les signes obscurs de ce corps , lesquels là en bas sur la terre donnent lieu à des fables sur Caïn. Elle sourit un peu ; puis : « Si l’opinion des mortels erre, » dit-elle, « lorsque la clef des sens n’ouvre pas , point, certes, ne devrais-tu désormais être frappé d’étonnement, voyant que, même à la suite des sens, court est le vol de la raison. Mais dis-moi ce que de toi-même tu en penses. » Et moi : — Ce qui là-haut nous apparaît de divers, est, je crois, l’effet des corps rares et denses . Et elle : « Profondément submergée dans le faux tu verras, certes, ta croyance, si tu écoutes bien le raisonnement que j’y opposerai. La huitième sphère contient beaucoup d’astres, qu’à leur aspect on peut reconnaître différents de grandeur et d’éclat. Si cela venait seulement de la rareté et de la densité, une seule vertu serait en tous, distribuée avec ou plus, ou moins d’abondance, ou également. Des vertus diverses doivent procéder de principes formels, et ceux-ci, hors un, seraient détruits par les conséquences de ton raisonnement. De plus, si la rareté était de cette teinte brune la cause que tu demandes, soit qu’en quelqu’une de ses parties fut privée de sa matière, cette planète , soit que, comme le gras et le maigre sont répartis dans un corps, ainsi fussent dans sa masse des couches superposées, le premier serait manifeste, pendant les éclipses de soleil, par la lumière qui la traverserait comme tout autre milieu rare. Cela n’est pas : voyons donc l’autre ; et s’il arrive que je l’annule, ta conjecture sera démontrée fausse. Si la lumière ne pénètre pas au delà de la couche rare, il doit y avoir un point où la couche contraire ne la laisse plus passer ; et de ce point le rayon venu du dehors se réfléchit, comme la couleur à travers le verre derrière lequel du plomb est caché . Tu diras que là le rayon se montre plus obscur, parce qu’il est réfléchi d’un point plus en arrière . L’expérience, d’où doivent découler les ruisseaux de vos arts , peut, si tu veux y recourir, résoudre cette instance. Prends trois miroirs ; places-en deux à une égale distance de toi, et qu’entre ceux-ci, mais plus loin, tes yeux rencontrent l’autre : tourne vers eux, fais que derrière toi soit une lumière qui éclaire les trois miroirs, et revienne à toi réfléchie par tous : bien que le miroir le plus éloigné ne te renvoie pas autant de lumière, tu le verras, comme cela doit être, resplendir également. Maintenant comme, frappée par de chauds rayons, la matière de la neige demeure privée de la couleur et du froid primitifs ; ainsi demeuré dans ton entendement, je veux t’informer d’une lumière si vive, qu’elle te paraîtra scintillante d’éclat. Au dedans du ciel et de la divine paix , tourne un corps , dans la vertu duquel gît l’être de tout ce qu’il contient. Le ciel suivant , où se voient tant d’étoiles, distribue cet être entre diverses essences distinctes de lui, et contenues en lui. Les autres cieux disposent pour leurs fins, et comme de semences, des vertus distinctes, par des différences variées qu’ils ont en soi. Ces organes du monde , comme tu le vois maintenant, vont ainsi de degré en degré, recevant d’au-dessus, et opérant au-dessous. Regarde bien comment par cette route je vais au vrai que tu désires, afin qu’ensuite tu puisses tenir seul le gué . Comme du forgeron l’œuvre du marteau, des moteurs bienheureux émane la vertu et le mouvement des saintes sphères ; et le ciel, qu’embellissent tant de lumières, de la profonde intelligence qui le meut reçoit l’image et s’en empreint. Et comme dans votre poussière, par divers membres conformés pour diverses fonctions, l’âme s’épand ; ainsi l’intelligence épand sa bonté par la multiplicité des étoiles, se mouvant elle-même dans son unité. Une vertu diverse, pénètre en chacun de ces corps précieux qu’elle anime, s’unit à lui comme à vous la vie. A cause de la nature heureuse d’où elle dérive, la vertu répandue dans le corps brille comme la joie à travers une brillante pupille. D’elle vient la différence qui apparaît entre une lumière et une autre lumière, non de la rareté ou de la densité ; elle est le principe formel qui produit, conformément à sa bonté , l’obscur et le clair. »
cs:Božská komedie/Ráj/Zpěv druhý en:The Divine Comedy/Paradiso/Canto II es:La Divina Comedia: El Paraíso: Canto II it:Divina Commedia/Paradiso/Canto II pl:Boska Komedia (Porębowicz)/Niebo - Pieśń II pt:A Divina Comédia/Paraíso/II ro:Divina Comedie/Paradisul/Cântul II
Chant III
Ce Soleil qui d’amour jadis m’embrasa la poitrine, m’avait, en prouvant et en réfutant, découvert les doux traits de la belle vérité et moi, pour me confesser, désabusé et convaincu, aussi haut qu’il convenait pour parler je levai la tête. Mais apparut un objet qui attira mes regards, et les fixa tellement que de ma confession il ne me souvint plus. Telle qu’à travers des verres transparents et polis, ou des eaux limpides et tranquilles, non si profondes que le fond ne s’aperçoive pas, de notre visage l’image revient si faible, que moins fortement ne vient pas frapper nos pupilles une perle sur un front blanc ; telles vis-je plusieurs faces se préparant à parler ; d’où je tombai dans l’erreur contraire à celle qui alluma l’amour entre l’homme et la fontaine .
Aussitôt que je les aperçus, pensant que ce fussent des figures peintes en un miroir, pour voir de qui elles étaient je tournai les yeux ; et je ne vis rien, et je les ramenai en avant dans la lumière dont brillaient les yeux saints de mon doux Guide, qui souriait. « Ne t’étonne point », me dit-elle, « que je sourie de ton penser puéril, puisque tu n’appuies pas encore le pied sur le vrai, mais te tournes vainement ici et là, selon ta coutume. Ce que tu vois, ce sont de vraies substances, ici reléguées pour rupture de vœu. Parle-leur donc, et écoute, et crois, la véridique lumière qui les satisfait ne permettant pas que leurs pieds se détournent d’elle. » Et moi, à l’ombre qui de discourir paraissait la plus désireuse, je m’adressai, et je commençai, comme un homme que trouble un trop vif désir :
O esprit élu, qui, aux rayons de l’éternelle vie, sens la douceur qu’on ne peut comprendre si on ne l’a goûtée, à grâce il me sera, si tu m’apprends ton nom et quel est votre sort. Sur quoi elle, prompte et d’un œil riant : « Notre charité, comme celle qui veut que toute sa cour lui ressemble, ne ferme point les portes à un juste désir. Je fus dans le monde une sœur vierge ; et si bien me regarde ta mémoire, ne me cachera point à toi ma beauté plus grande. Mais tu reconnaîtras que je suis Piccarda , qui, placée ici avec ces autres bienheureux, bienheureuse suis dans la sphère la plus lente . Nos désirs, enflammés seulement par ce qui plaît à l’Esprit saint, se réjouissent d’être conformes à l’ordre voulu de lui ; et ce sort, qui paraît si infime, nous est assigné pour avoir négligé et rompu en partie nos vœux. »
D’où moi à elle : — Sur vos brillants visages resplendit je ne sais quoi de divin, qui vous transfigure aux yeux de qui, en soi, a vos premières images ; par quoi n’ai-je été prompt à me souvenir : maintenant que m’aide ce que tu me dis, plus facile il m’est de te reconnaître. Mais dis-moi, vous qui êtes heureux ici, désirez-vous un lieu plus haut, pour voir plus et plus être aimés ?
Avec les autres ombres premièrement elle sourit un peu ; puis, si brillante qu’elle semblait brûler d’amour dans le premier feu , elle me répondit :
« Frère, une vertu de charité apaise notre vouloir, par laquelle, ne voulant que ce que nous avons, nous ne sommes altérés d’aucune autre chose. Si nous désirions être plus haut, nos désirs seraient en désaccord avec la volonté de Celui qui nous place ici ; ce que tu verras ne se pouvoir dans ces Cercles, s’il est nécessaire d’être ici dans la charité, et si tu en considères bien la nature, il est même essentiel à cet être heureux de se maintenir dans la volonté divine , pour que nos volontés elles-mêmes n’en fassent qu’une ; de sorte que d’être ainsi que nous le sommes, distribués de seuil en seuil dans ce royaume, à tout le royaume il plaise, comme au Roi qui absorbe notre vouloir dans le sien. Dans sa volonté est notre paix ; elle est cette mer vers laquelle se meut tout ce qu’elle créa, ou que fait la nature . »
Il me fut clair alors comment tout lieu dans le ciel est Paradis, bien qu’il n’y pleuve pas d’une même manière la grâce du souverain bien. Mais comme il arrive que, rassasié d’un mets on a encore un appétit d’un autre, qu’on demande celui-ci, et que de celui-là on rend grâces ; ainsi fis-je du geste et de la parole, pour apprendre d’elle quelle fut la toile que n’acheva point d’ourdir sa navette .
« Une vie parfaite et un mérite éminent élèvent plus haut dans le ciel une femme , selon la règle de laquelle, en bas dans votre monde, on se vêtit et se voile, pour enfin, à la mort, veiller et dormir avec cet époux, qui agrée tout vœu qu’à son plaisir la charité conforme. Du monde pour la suivre, toute jeune je me retirai, et me couvris de son habit, et promis de tenir la voie prescrite par elle. Puis des hommes, plus habitués au mal qu’au bien, m’enlevèrent du doux cloître : ce qu’ensuite fut ma vie, Dieu le sait. Et cette autre splendeur, qui à ma droite se montre à toi, brillante de tout l’éclat de notre sphère, ce que je dis de moi, l’entend de soi : sœur elle fut, et de sa tête ainsi fut ravie l’ombre des sacrés bandeaux. Mais après qu’au monde elle fut retournée contre son gré, et contre toute bonne coutume, jamais du cœur elle ne dénoua le voile . Celle-ci est la lumière de la grande Constance , qui de la seconde superbe de Souabe enfanta la troisième, et la dernière puissance. »
Ainsi elle me parla ; puis elle commença de chanter Ave, Maria, et chantant elle s’évanouit, comme un corps pesant dans une eau profonde.
Ma vue, qui la suivit tant qu’il fut possible, se tourna, lorsqu’elle l’eut perdue, vers l’objet d’un plus grand désir ; et en Béatrice s’absorba tout entière ; mais celle-ci à mon regard rayonna de tant d’éclat, que mes yeux d’abord ne le supportèrent point ; ce qui à demander me rendit plus lent.
cs:Božská komedie/Ráj/Zpěv třetí en:The Divine Comedy/Paradiso/Canto III es:La Divina Comedia: El Paraíso: Canto III it:Divina Commedia/Paradiso/Canto III pt:A Divina Comédia/Paraíso/III ro:Divina Comedie/Paradisul/Cântul III
Chant IV
Entre deux aliments à même distance et de même attrait, l’homme libre mourrait de faim, avant de porter les dents sur l’un d’eux. Ainsi resterait immobile un agneau entre deux loups affamés, qu’il craindrait également ; ainsi un chien entre deux daims. Si donc je me taisais, suspendu entre des doutes égaux , je ne m’en accuse ni ne m’en loue, puisque c’était une nécessité. Je me taisais ; mais mon désir était peint dans mes yeux, et par eux je demandais plus ardemment que par des paroles.
Béatrice fit ce que fit Daniel, lorsque de Nabuchodonosor il calma la colère qui l’avait rendu injustement cruel . « Je vois, » dit-elle, « comment t’attirent l’un et l’autre désir, de sorte que, se liant lui-même, ton souci ne peut s’exhaler au dehors. Ainsi tu argumentes : si le bon vouloir dure, par quelle raison la violence d’autrui diminuerait-elle la mesure de mon mérite ? L’apparent retour des âmes aux étoiles, selon la doctrine de Platon te donne encore sujet de douter. Ce sont là les questions qui poussent également ton vouloir : je traiterai premièrement de celle qui a le plus de fiel . Celui des Séraphins qui le plus avant pénètre en Dieu, Samuel, des deux Jean lequel tu voudras, je ne dis point Marie, n’ont pas leurs sièges dans un autre ciel que ces esprits qui t’ont tout à l’heure apparu, et leur être n’est pas de plus ou de moins d’années ; mais tous embellissent le premier Cercle, et d’une douce vie jouissent différemment, selon que plus ou moins ils sentent l’éternelle spiration. Ils se sont ici montrés, non que cette sphère leur soit assignée pour partage, mais enfin que du ciel ils soient le signe le moins élevé. Il convient de parler ainsi à votre esprit, parce que par les sens seuls il apprend ce qu’il rend ensuite digne de l’intellect . Pour cela l’Ecriture, condescendant à vos facultés, attribue des pieds et des mains à Dieu, et entend autre chose : et la sainte Église vous représente sous une forme humaine Gabriel et Michel, et l’autre qui guérit Tobie . A ce qu’on voit ici point n’est semblable le langage de Timée au sujet des âmes, car ce qu’il dit, il paraît le penser. Il dit que l’âme retourne à son étoile, croyant qu’elle en fut séparée quand la nature la donna pour forme . Mais peut-être sa sentence a-t-elle un sens autre que celui que présentent les mots, et peut-elle s’entendre de façon qu’elle ne soit pas à mépriser. S’il entend qu’à l’influence de ces sphères revient l’honneur et le blâme , peut-être en quelque point son arc frappe-t-il le vrai. Mal entendu, ce principe égara tout le monde presque, de sorte qu’en célébrant Jupiter, Mercure et Mars , il excéda toutes bornes. L’autre doute qui te trouble, a moins de venin, en ce que sa malignité ne saurait t’éloigner de moi . Qu’injuste paraisse notre justice aux yeux des mortels, point en cela d’hérétique méchanceté, mais une épreuve de foi . Mais parce que votre raison peut bien pénétrer jusqu’à cette vérité, je satisferai ton désir. S’il y a violence quand celui qui souffre ne cède rien à celui qui force , par elle ces âmes ne furent point excusées ; car, si elle le veut, la volonté ne défaille point, mais fait ce que le feu fait par sa nature, quand la violence mille fois le courberait . Que si elle se ploie peu ou beaucoup, elle coopère à la force ; et ainsi firent celles-là qui auraient pu retourner au saint lieu, si leur vouloir eût été entier : comme celui qui retint Laurent sur le gril, et rendit Mutius cruel pour sa main. Ainsi les aurait-il, dès qu’elles furent libres, ramenées dans la voie d’où on les avait tirées : mais bien rare est une volonté si ferme. Et par ces paroles, si tu les as recueillies comme tu dois, est détruit l’argument qui plus d’une fois encore t’aurait embarrassé.
« Mais devant tes yeux, maintenant, à la traverse vient un autre passage, tel que de toi-même tu n’en sortirais pas, et serais las auparavant. Je t’ai donné pour certain qu’une âme bienheureuse ne pouvait mentir, parce qu’elle est toujours près du premier Vrai ; et ensuite tu as pu entendre de Piccarda, que Constance garda son attachement au voile, de sorte qu’ici elle paraît être avec moi en contradiction. Bien des fois déjà, frère, il est advenu que, pour fuir un péril, on a fait contre son gré ce qu’il ne convenait pas de faire ; comme Alcméon , qui, à la prière de son père, tua sa propre mère et par pitié fut impitoyable. Sur ce point, je veux que tu penses que la force se mêle à la volonté, et qu’ainsi mêlées elles font que les offenses ne peuvent être excusées. La volonté absolue ne consent point au mal ; mais elle y consent en tant qu’elle craint, si elle résiste, de tomber dans un souci plus grand. En s’exprimant de la sorte, Piccarda donc entend la volonté absolue, et moi l’autre : ainsi nous disons vrai toutes deux. »
Telle fut l’ondoyer du saint ruisseau, qui sortait de la fontaine d’où dérive tout vrai ; tel apaisa-t-il l’un et l’autre désir : O amante du premier amant, dis-je ensuite, ô femme divine, dont le parler m’inonde et m’échauffe tellement, que de plus en plus je me ravive ! Si profond que soit le sentiment que j’éprouve, point ne suffit-il à vous rendre grâce pour grâce : que m’acquitte Celui qui voit et qui peut. Je vois bien que jamais ne se rassasie notre intelligence, si ne l’éclairé le Vrai, de qui découle tout vrai. Comme l’animal dans sa tanière, elle se repose en lui, dès qu’elle l’a atteint, et elle peut l’atteindre, sans quoi tout désir serait frustrà . Pour cela, ainsi qu’un rejeton, au pied du vrai naît le doute ; et c’est la nature qui, de col en col, nous pousse au sommet. Cela m’invite, cela m’enhardit, ô Dame, à vous adresser avec respect une nouvelle demande au sujet d’une autre vérité qui m’est obscure. Je voudrais savoir si l’homme peut satisfaire aux vœux rompus par d’autres bonnes œuvres, qui dans votre balance ne soient pas trop légères.
Béatrice me regarda avec des yeux étincelants d’amour, des yeux si divins, que ma force vaincue ploya, et je demeurai les yeux baissés, comme hors de moi.
cs:Božská komedie/Ráj/Zpěv čtvrtý en:The Divine Comedy/Paradiso/Canto IV es:La Divina Comedia: El Paraíso: Canto IV it:Divina Commedia/Paradiso/Canto IV pt:A Divina Comédia/Paraíso/IV ro:Divina Comedie/Paradisul/Cântul IV
Chant V
« Si je flamboie dans le feu d’amour, au delà de ce qui se voit sur la terre, tant que de tes yeux je vainque la force, ne t’en étonne point : cela procède de la parfaite vision, qui fait qu’à mesure qu’on le perçoit, on se porte vers le bien perçu. Je vois comment déjà resplendit dans ton intelligence l’éternelle lumière, dont la vue allume seul un perpétuel amour : et si autre chose séduit le vôtre, ce n’est que par quelque confuse trace d’elle qui reluit à travers. Tu veux savoir si, pour un vœu rompu, on peut par quelque autre œuvre rendre assez, pour que l’âme soit à l’abri du litige. »
Ainsi Béatrice commença ce chant ; et comme un homme qui ne brise point son parler, elle continua de la sorte son saint discours :
« De tous les dons que Dieu, en créant, fit dans sa largesse, le plus conforme à sa bonté, et celui qu’il prise le plus, fut la volonté libre, dont les créatures intelligentes, toutes et seules, furent et sont douées. Si de là tu argumentes, tu comprendras la haute valeur du vœu, s’il est fait de manière que Dieu consente, lorsque tu consens ; puisque, quand se conclut ce pacte entre Dieu et l’homme, de ce trésor dont je parle se fait une victime, et elle se fait par son propre acte . Donc, que peut-on rendre en compensation ? Si tu crois bien user de ce que tu as offert, tu veux du mal acquis faire un bon emploi . Tu es désormais certain du point principal. Mais par ce qu’en cette matière dispense la sainte Église, ce qui semble contraire au vrai que je t’ai montré, il convient qu’encore un peu tu demeures à table, le dur aliment que tu pris requérant encore quelque aide pour être digéré.
« Ouvre l’esprit à ce que je te découvre, et fixe-le dedans ; car ne donne pas la science d’entendre sans retenir. Deux choses concourent à l’essence de ce sacrifice ; l’une, ce de quoi il est fait ; l’autre, la convention. Cette dernière jamais ne s’annule, mais reste entière, et c’est d’elle qu’il vient d’être parlé si positivement : ainsi ce fut aux Hébreux une nécessité d’offrir, encore que quelquefois l’offrande pût être changée, comme tu dois le savoir. L’autre, qui t’est connue sous le nom de matière, peut être telle qu’il n’y ait point de faute à la convertir en une autre matière. Mais que nul ne change de soi-même ce qui charge son épaule, sans qu’aient tourné et la clef blanche et la clef jaune ! Et que folle il croie toute permutation, si la chose omise n’est à celle qu’on y substitue comme quatre est à six . Quoi que ce soit donc, qui, par sa valeur, pèse tant qu’il entraîne toute balance, ne peut être compensé par aucun autre don. Que les mortels ne se jouent point du vœu : soyez fidèles, mais à ce faire non imprudents, comme fut Jephté en sa première promesse ; à qui plus il convenait de dire : j’ai mal fait, qu’en la gardant faire pis . Et aussi insensé tu trouveras le grand chef des Grecs ; d’où Iphigénie pleura son beau visage, et sur soi fit pleurer et les fous et les sages, qui ouïrent parler d’un pareil culte. Soyez chrétiens, plus pesants à vous mouvoir ; ne soyez point comme une plume à tout vent ; et ne croyez pas que toute eau vous lave . Vous avez le Vieux et le Nouveau Testament, et le pasteur de l’Église pour vous guider ; cela suffit à votre salut. Si autre chose ne vous crie une cupidité mauvaise , soyez hommes et non de folles brebis, afin que le Juif, au milieu de vous, de vous point ne se rie. Ne faites point comme l’agneau qui laisse le lait de sa mère, et, simple et folâtre, s’amuse à jouer avec lui-même. »
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