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ANDRÉ DUBOSCQ
ET
LA RENCONTRE DES RACES
Avant-propos
Ce petit livre a été écrit, comme ceux qui l’ont précédé : L’Évolution de la Chine, La Chine en face des Puissances, Le Problème du Pacifique, avec le souci de saisir un des aspects les plus complexes des relations internationales de notre temps ; mais, cette fois, l’auteur a voulu quitter le domaine exclusif de la synthèse politique pour celui de l’étude des causes. Il voudrait que sa tentative projetât une clarté neuve sur des événements assez connus déjà pour qu’il soit permis ici de penser en profondeur.
N’eût-il qu’incité les esprits à vouloir connaître la genèse et à dégager la portée véritable de faits contemporains, qu’il s’en féliciterait comme d’une réussite.
S’il laissait, en outre, au lecteur l’impression d’avoir entrepris et de poursuivre une étude utile à ceux qui ont part à la sauvegarde et à l’orientation des intérêts nationaux, il s’estimerait grandement récompensé.
1
Lorsque le Doge, à bord du Bucentaure tendu de pourpre et d’or, s’avançait jusqu’à l’entrée de la lagune et jetait son anneau dans les flots en prononçant ces paroles : « Nous t’épousons, ô mer, en signe de véritable et perpétuelle domination », il n’exprimait pas seulement l’orgueil immense de la République, mais ce sentiment juste et profondément ressenti par elle que sa puissance sur mer était la suprême garantie de la conservation de ses richesses et de la durée de sa prospérité.
Dominer la mer, se garder la mer libre, Venise avait su comprendre l’avantage incomparable de cette politique qui devait plus tard peser sur le destin de peuples engagés dans la plus grande guerre de tous les temps, puis, la paix revenue, poser devant eux un problème très grave. L’humanité s’est aperçue, depuis la guerre de 1914, qu’elle avait besoin de la mer autant que de la terre ; toutes les nations sans exception ont compris que, sans une liberté complète de leurs mouvements sur mer, leur sécurité n’était pas assurée, qu’un maître de la mer était autant sinon plus à redouter que des voisins belliqueux, qu’en un mot la liberté des mers était la condition de celle des continents.
On ne s’étonnera donc pas que ce que l’on appelle le problème du Pacifique préoccupe actuellement beaucoup de bons esprits. Ce problème, ou plus exactement ces problèmes, car il y en a de plusieurs ordres, intéressent le monde entier, mais l’Asie en premier lieu, parce que celle-ci apparaît pour la première fois, dans l’activité de la politique universelle, sur le même plan que les autres continents et qu’en fait c’est à cause d’elle que les problèmes se posent. Quiconque aura la maîtrise du Pacifique aura en principe, et sous réserve d’une évolution locale commencée, une situation exceptionnelle dans l’Asie riveraine.
Le goût des rapprochements historiques n’est pas nouveau. On s’est toujours plu à expliquer les événements contemporains par des événements antérieurs. Sans doute, des lois permanentes président aux destinées des peuples. Leur caractère propre, leur situation géographique déterminent ces lois. De cette manière l’Histoire est un perpétuel recommencement. Pourtant, dans la réalité des intérêts humains, les cas d’espèce comptent seuls, et il en faut chercher l’explication ou la genèse ailleurs que dans un vain rapprochement.
On a dit que l’Amérique prenait contact à l’ouest avec l’Asie comme, au quinzième siècle, elle avait pris contact à l’est avec l’Europe ; ou encore que l’Asie entrait en relations avec l’Amérique et l’Europe comme, au quinzième siècle, l’Amérique avec l’Europe. Des remous, ajoute-t-on, se produisent maintenant comme il s’en produisit alors ; c’est dans l’ordre : l’Histoire recommence.
Certes, un tel rapprochement n’est pas sans grandeur ; malheureusement, non seulement il n’explique rien, mais il ne traduit pas même un semblant de réalité. Cela serait sans importance s’il ne fallait redouter les déductions et les fausses prévisions que cette rhétorique peut entraîner dans la pratique des affaires publiques.
Lorsque, au quinzième siècle, les Européens mirent pied sur le nouveau continent, celui-ci était peuplé de primitifs qui ne les avaient pas sollicités et ne savaient rien d’eux, pas même leur existence. Au contraire, dans l’opération qui s’ébauche sous nos yeux, les Asiatiques qui viennent en Amérique et en Europe sont aussi nombreux que les Améri- cains et les Européens qu’ils reçoivent chez eux, et en outre ces Asiatiques savent où ils vont, connaissent théoriquement, avant d’y débarquer, l’Europe et l’Amérique, leurs sciences et leur civilisation. Alors que jadis l’Europe alla au-devant de l’Amérique, aujourd’hui l’Asie vient au-devant de nous avec son génie particulier et armée de notre savoir et de nos idées. Les remous ne peuvent être comparés à ceux qui ont pu se produire il y a cinq siècles, et l’on voit par conséquent ce que vaut le rapprochement dont nous parlons.
En réalité, les échanges intellectuels entre l’Asie et les autres continents, plus encore que le déplacement des individus dans les deux sens, posent des problèmes ethniques, sociaux, politiques, que la découverte de l’Amérique n’avait pas posés. Quand l’Espagne organisa ses conquêtes d’au-delà de l’Océan, elle n’eut qu’à leur imposer un régime qui lui réservait les profits sans souci des indigènes. Ceux-ci ne reçurent aucun droit. Quant aux colons, interdiction leur fut faite de rien vendre et rien acheter ailleurs qu’en Espagne. L’unique but des conquistadores était d’assurer à la métropole le monopole du commerce d’outremer ; problème économique — si tant est qu’il y eut là un véritable problème — dont la solution ne nécessitait que des mesures de surveillance.
Il est loin d’en être de même dans la grande affaire de l’Asie qui commence. Ce n’est pas un simple problème économique qui a surgi, mais encore une fois toute une série de problèmes dont l’enchevêtrement et la complexité dépassent ce qu’il a été donné aux hommes de voir jusqu’ici. À la rigueur l’on peut admettre que tant que l’Asie n’évoluait pas et demeurait passive, elle ne posait, elle aussi, aux puissances avides, qu’un problème économique, d’ailleurs facile à résoudre par une entente entre elles, où chacune trouvait son compte. Mais, depuis que les Japonais, hier, les Chinois, aujourd’hui, adoptent notre civilisation matérielle, « s’européanisent » ou « s’américanisent » dans la mesure où ils y trouvent intérêt, le problème économique est commandé par le problème politique, chaque puissance devant chercher avant tout à nouer avec ces peuples des relations diplomatiques qui lui ménagent des possibilités d’affaires.
Ces efforts et leur réussite sont liés aux efforts moraux ou d’enseignement que fait chaque puissance pour inculquer aux Asiatiques, en même temps qu’un certain savoir, les principes sur lesquels elle vit, certaines idées qui lui sont propres, en un mot pour leur donner autant que possible une tournure d’esprit qui les attache à elle.
De sorte que toutes ces questions, qui se su- perposent et, comme on le voit, se tiennent, constituent un ensemble sans précédent. Et, ce qui rend véritablement angoissante la vision de tant de difficultés accumulées, c’est la fatale menace qui pèse sur elles, au cas où elles ne seraient pas résolues.
Nombreux sont ceux qui découvrent, non sans raison, une ironie tragique dans le nom que Magellan donna à l’Océan qu’il traversa sans essuyer de tempête, du sud du Nouveau Monde aux îles Mariannes et Philippines. Toutefois, il ne faut pas considérer « l’ère du Pacifique » — pour employer l’expression de Roosevelt — qui s’ouvre à notre époque après celles de la Méditerranée et de l’Atlantique, exclusivement sous l’angle d’un conflit possible. Il faut en étudier avec sérénité les aspects divers, autrement dit les questions qu’elle porte en elle mais dont, il est vrai, la solution semble être la condition de la paix du monde.
Or, si l’Asie est au premier rang de l’intérêt qu’offrira l’ère du Pacifique, l’Amérique la suit de près. Leur rencontre par-dessus les flots de l’Océan ne s’est pas faite sans heurts et il en est résulté un grand trouble de part et d’autre. Certains problèmes ethniques leur sont communs ; d’autres, propres aux États-Unis ne sont cependant pas sans rapport avec le réveil asiatique. L’esprit voudrait percer l’avenir des relations nippo-américaines, avenir lourd d’inconnu, et le rôle futur des Russes, ces demi-Asiatiques… Aussitôt, les problèmes politiques se greffent dans la pensée aux problèmes ethniques, moraux, économiques, sous une forme inquiétante. Et, lorsqu’on en est arrivé à ce point, les autres riverains du Pacifique, les Sud-Américains, les Australiens, les Canadiens et les Européens eux-mêmes, par leurs possessions dans ces eaux mystérieuses, viennent s’ajouter comme autant de données nouvelles aux problèmes infiniment compliqués sur lesquels s’ouvre l’ère du Pacifique.
2
Il peut paraître singulier qu’à une époque où le principe des nationalités tend, malgré sa fragilité, à guider les groupements politiques du monde, nous venions parler d’un autre principe même s’il n’exclut pas le premier, mais s’y juxtapose ou l’englobe et se traduit par une politique spéciale.
Pourtant, ce principe que nous appellerons le principe des races, perce déjà dans la politique de certains États d’une façon assez claire pour mériter, exiger même qu’on s’y arrête et qu’on y pense. Aussi bien ne s’agit-il nullement ici de spéculation académique, mais d’un effort de compréhension, première condition pour atteindre pratiquement le but auquel tout homme digne de ce nom doit tendre : le maintien de la paix dans le monde. Il n’est malheureusement que trop certain que la situation créée par les intérêts qui s’opposent entre peuples riverains de l’Océan Pacifique peut dégénérer en conflit armé. Tout ce qui peut écarter ou seulement retarder pareille éventualité : l’adoption ou l’étude d’un principe nouveau, une notion nouvelle répandue parmi les peuples, — tout cela doit être retenu.
Or, en dépit de la propagation du nationalisme, nous verrons qu’une idée nouvelle tend à s’affirmer de plus en plus dans de vastes régions devant les progrès matériels réalisés par les hommes de couleur, en l’espèce les jaunes.
Ces progrès sont à la fois la cause d’une pénétration réciproque des civilisations de l’Asie, de l’Europe et de l’Amérique et d’une crise inévitable entre elles. Tant que les groupements des peuples ont vécu isolés et que leurs civilisations sont restées distinctes, des crises partielles seulement étaient à craindre ; dès l’instant où le développement des moyens de communication, la vulgarisation des sciences et des arts, l’adoption des mêmes doctrines philosophiques et sociales se généralisent, une crise plus étendue est à redouter. Un sort fatal veut que plus les hommes se mêlent, moins ils s’entendent et se supportent.
L’éloignement et l’ignorance, écrit Ferrero, les différents groupes humains comme des zones d’indifférence imperméables à la haine et à l’amour. Il n’en fut plus ainsi quand les branches dispersées de la famille humaine pénétrèrent les unes dans les autres. Elles s’aperçurent alors qu’elles étaient différentes, et ces différences les attirèrent mutuellement en même temps qu’elles leur inspirèrent une répugnance réciproque.
Le prestige de la civilisation qui inventa l’ensemble de connaissances dont nous venons de parler, qui fut seule pendant un temps à le posséder et à en user, s’émousse à mesure que d’autres civilisations s’y adaptent ; toute tutelle de l’une sur les autres, tout privilège deviennent insupportables. Or cette civilisation est celle des blancs : Européens et Américains. Aux yeux des jaunes, les caractéristiques européennes et américaines n’existent pas ; un seul et même type, le type blanc, ressort, et c’est contre lui, en tant que représentant d’une même civilisation, que les jaunes se comptent.
Nous ne ferons pas le procès des méthodes d’enseignement ou d’importation des idées et des inventions des blancs chez les jaunes ; nous ne dresserons pas de réquisitoire contre ce que l’on appelle, non sans dépit quelquefois, l’émancipation des peuples asiatiques. Le re- gret ou l’indignation même que d’aucuns manifestent à propos de l’instruction libéralement donnée à ceux-ci, nous a toujours paru pour le moins quelque chose d’extrêmement facile et par conséquent de peu de valeur. Sans doute, un choix judicieux des méthodes à employer serait à recommander, mais, au bout du compte, le résultat, un jour ou l’autre, doit être le même, quel que soit le choix auquel on s’arrête. Si l’on admet que la pénétration des civilisations est devenue dorénavant inévitable et qu’elle a commencé, il faut admettre en même temps que les heurts le sont également et se placer, comme nous le faisons ici, devant la réalité nouvelle, décidé à l’étudier sans vaines récriminations. N’est-il pas plus humain au sens le plus large et aussi le plus noble du mot, d’accepter les conséquences quelques qu’elles puissent être d’une instruction que l’on croit utile aux hommes, que d’en calculer le pour et le contre, en vue d’intérêts égoïstes et immédiats. C’est dans le recul du temps que les nations comme les individus se jugent à leur juste valeur ; et des premières comme des seconds, les actes généreux brillent d’un pur éclat dans la mémoire des hommes.
Pour comprendre l’éclosion du principe qui tend à commander la politique future du Pacifique, il faut essayer de déterminer les caractères de la crise qui s’est ouverte entre les civilisations en présence.
La puissance de diffusion de la civilisation européenne demeura longtemps sans conteste prépondérante ; cette civilisation qui accompagnait l’hégémonie de l’Europe se répandait de peuple à peuple sans rencontrer de concurrence. Mais, tout à coup, une civilisation américaine, pauvre en spiritualité, mais riche en productions mécaniques, montra une faculté de diffusion peut-être supérieure et en tout cas au moins égale à la première. Civilisation des masses, alors que l’autre était surtout celle des élites, elle attirait les masses de tous les pays. D’autre part, la civilisation néo-asiatique du Japon, faite d’un compromis de traditions ancestrales et des civilisations d’Europe et d’Amérique, montra elle aussi, principalement en Asie, une grande force d’expansion.
Des influences diverses et réciproques s’en suivaient ; mais rien n’est moins aisé que la pénétration harmonieuse des civilisations.
Au début du xx, une crise s’ouvrit dans le Pacifique qui portait sur la civilisation matérielle et sur la civilisation morale.
Nous commencerons par la civilisation matérielle.
La crise qu’elle traversait, résultait d’abord de la répartition inégale des hommes entre les pays intéressés : trop de monde au Japon, insuffisamment en Amérique et en Australie, du moins pour l’exploitation de tout le territoire. Un mouvement d’émigration commence alors à se dessiner du Japon vers les États-Unis qui, dès 1898, manifestent une certaine méfiance. Après la victoire du Japon sur la Russie, cette méfiance s’accentue et des mesures rigoureuses sont prises par les États de l’Ouest pour atténuer le mouvement en le décourageant. Ces mesures se succèdent de plus en plus restrictives, puis vexatoires, pour aboutir en peu d’années à l’Immigration Act de 1924 qui refuse pratiquement aux Japonais le droit à la résidence aux États-Unis, en le refusant à tout étranger incapable d’avoir accès à la naturalisation, comme par exemple les Asiatiques.
Toutefois l’émigration japonaise ne créait pas seule la crise de la civilisation matérielle dans le bassin du Pacifique. Des Chinois, des Indiens, qui étaient passés autrefois dans les deux Amériques, y suscitaient de plus en plus de conflits agricoles et ouvriers, les premiers plus nombreux et plus graves que les seconds, la population rurale dépassant de beaucoup la population urbaine. (Les noirs importés jadis comme esclaves constituent un problème à part dont nous parlerons plus loin.) Ces con- flits provenaient de l’inégale distribution de la richesse entre les États qui recevaient les émigrés. Pareille inégalité — autre cause de la crise que nous étudions — entraînant des différences de prix et de salaires d’un État à l’autre. Dans chaque État les ouvriers réclamaient la protection du travail national et cherchaient à faire restreindre l’immigration par des lois. Faut-il tant s’étonner qu’en présence de ce qui se passait dans l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, les États-Unis, les derniers éprouvés, en soient arrivés aux mesures antijaponaises de 1924 ?
Quoi qu’il en soit, du fait de l’immigration facilitée par la multiplicité des moyens de communication, du fait également de l’usage de plus en plus répandu des machines, de la disparition des anciens métiers et de la création d’industries nouvelles, des civilisations séparées par les océans s’étaient brusquement rapprochées, ce qui avait précipité leurs progrès, mais fait d’elles en même temps des concurrentes sur le terrain de l’économie et du bien-être.
Une fois née, une fois éprouvée et récompensée par ses applications matérielles, notre science, écrit , devenue moyen de puissance, moyen de domination concrète, excitant de la richesse, appareil d’exploitation du capital planétaire, — cesse d’être une « fin en soi » et une activité artistique. Le savoir, qui était une valeur de consommation, devient une valeur d’échange. L’utilité du savoir fait du savoir une denrée, qui est désirable non plus par quelques amateurs très distingués, mais par Tout le Monde… Résultat : l’inégalité qui existait entre les régions du monde au point de vue des arts mécaniques, des sciences appliquées, des moyens scientifiques de la guerre ou de la paix, laquelle se fondait la prédominance européenne, tend à disparaître graduellement.
De l’émulation ou, plus exactement, de l’animosité créée par la concurrence des civilisations, à l’hostilité née du préjugé de race, il n’y avait pas loin ; des hommes de civilisations différentes, qui recherchaient les mêmes avantages matériels, un confort égal, se dressaient vite les uns contre les autres comme représentants de deux races : celle de couleur faisant effort pour atteindre au bien-être de la blanche ; celle-ci l’en empêchant en restreignant ses possibilités d’infiltration et de permanence.
Dans le domaine moral, l’opposition était pire encore et la crise y atteignait toute son acuité. Les civilisations en présence s’opposaient dans leurs principes mêmes autant que dans les conditions de leur développement.
De même que les progrès matériels tendent à se propager uniformément par le monde, une sorte de civilisation universelle se forme avec des institutions internationales comme les postes, le système métrique, la protection de la propriété industrielle, la répression de la traite, la Cour d’arbitrage de La Haye, etc. L’étude des langues vivantes se répand dans tous les pays. Les mêmes mouvements philosophiques se produisent en Europe et en Amérique, se font sentir jusqu’en Extrême-Orient. Cependant les principes fondamentaux des civilisations intéressées dans le Pacifique s’opposaient à ce point les uns aux autres, que la poursuite d’un même but : le relèvement de la condition morale des masses dans une sorte d’unification morale, aggravait la crise au lieu de l’atténuer, chaque pays tenant pour la plus humaine, la civilisation dont les principes pour lui étaient le plus favorables, sans tenir compte des conditions du voisin. Au reste, certaines institutions conviennent mieux à certains stades de civilisation qu’à d’autres, parce qu’elles traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée. Il est toujours risqué pour un peuple d’adopter sans transition les institutions ou les idées d’un autre peuple plus avancé que lui. Le moins qu’il puisse lui en coûter est un déséquilibre intérieur plus ou moins profond et plus ou moins long.
Bref, plus les rapports s’établissaient entre Américains et Asiatiques, plus les premiers prenaient ombrage des aspirations des seconds, considérés comme de race inférieure.
Pourtant la crise des civilisations était moins le résultat de leur inaptitude à s’influencer, à se concilier, que justement le résultat d’un contact trop rapide. La diffusion d’une culture supérieure exerce à la longue sur les masses une action salutaire, éclaire les esprits comme les progrès matériels développent la richesse générale et répandent le bien-être dans les classes déshéritées. Mais l’individualisme s’imposait tout à coup à des sociétés communautaires, patriarcales ; la démocratie à des peuples qui n’avaient jamais connu que l’impérialisme et le pouvoir absolu ; la science exacte à la routine et aux superstitions séculaires.
Au lieu de ces brusques changements que ne suivait pas, que ne pouvait pas suivre une aussi prompte adaptation, c’est lentement, méthodiquement, que, de toute évidence, les vieilles traditions auraient dû être modifiées, si l’on eût voulu éviter la crise. On ne sut pas s’en garer. À vrai dire, le pouvait-on ?…
Toujours est-il que la crise de la civilisation matérielle et de la civilisation morale est ouverte dans le Pacifique, qui semble, à certains, devoir fatalement dégénérer en crise politique par le processus que nous allons indiquer.
Les événements politiques ne sont pas toujours le simple résultat des circonstances, de la rivalité ou de l’entente des gouvernements, ils peuvent être la conséquence de l’évolution même de la civilisation.
La guerre du Japon contre la Chine et sa victoire, à la fin du siècle dernier, furent la conséquence de l’évolution de sa civilisation matérielle dans le sens européen ; sa victoire sur la Russie n’est pas autre chose. Les révolutions de la Perse, de la Turquie, de la Chine, les mouvements nationalistes de l’Inde et de l’Égypte sont également le résultat de l’évolution de la civilisation matérielle et morale de ces pays. On peut dire que la guerre mondiale elle-même compte parmi ses causes l’évolution de certains peuples exotiques, qui arrête l’expansion des États européens et ruine en même temps leurs ambitions. L’Histoire, si l’on y pense, n’est que l’aspect politique de la crise des civilisations.
Or cette crise a posé dans le Pacifique un problème redoutable.
Au contact de plus en plus fréquent des peuples européens, les masses asiatiques ne veulent plus des conditions misérables dans lesquelles elles vivent et qui les exposent à des fléaux que l’Europe ne connaît plus. Avides soudain de jouir du bien-être matériel qu’elles voient chez nous et dont nous sommes du reste les propagateurs et les courtiers, elles inclinent également à adopter nos doctrines, du moins dans la mesure où cela sert leur cause, à les utiliser à leur avantage, fût-ce contre nous. Mais alors qu’il faudrait un siècle peut-être pour l’évolution normale et sans à-coups de ces masses, c’est sans délai que leurs exigences demandent à être satisfaites. On comprend que dans ces conditions, les troubles politiques, l’anarchie deviennent inévitables.
Le problème se pose donc pour les puissances intéressées à combattre un tel état de choses, de savoir avant tout quels moyens employer. Et à ce problème déjà si grave s’ajoute une menace non moins inquiétante : celle de voir surgir, sous l’aiguillon de ce besoin de plus en plus généralisé d’amélioration matérielle et d’émancipation totale, — besoin particulariste qui trouve son expression politique dans l’application du principe des nationalités, — non seulement des oppositions, des heurts entre Asiatiques, Européens et Américains, mais une véritable hostilité entre les races.
C’est ainsi qu’apparaît un autre principe que nous avons appelé en commençant : le principe des races. Nous l’aurons vu naître de la crise des civilisations qui fleurissent au bord du Pacifique, plus exactement de l’évolution de ces civilisations. Comme le principe des nationalités qu’il n’exclut d’ailleurs pas, il se traduit dans la pratique par une politique appropriée ; mais alors que celui-ci aboutit à une sorte de concentration, de repliement de la nation sur elle-même et à des revendications farouchement particularistes, celui-là tend à une expansion limitée seulement par l’intérêt commun des peuples associés. Autrement dit, le principe des nationalités correspond à l’égoïsme national dont les hommes d’État ne sauraient s’affranchir sans trahir leur mandat et qu’ils doivent par conséquent défendre en toutes occasions ; tandis que le principe des races correspondrait à la conscience de plus en plus éveillée des masses à l’endroit de leurs intérêts communs, abstraction faite des frontières d’États.
On voit alors les Asiatiques tenir des conférences et songer à se grouper, des puissances blanches agir sinon d’une même manière, du moins dans un même esprit à leur égard : l’une interdit aux jaunes l’entrée de son territoire, telle autre renonce à lier ses destins aux leurs ou se refuse à entamer avec eux des pourparlers économiques, de peur d’être entraînée sur le terrain politique. Mais ces rapprochements ethniques en engendrent de politiques, et même suscitent une politique dangereuse d’où peut effectivement sortir un conflit de races.
3
Nous savons que scientifiquement parlant, le terme de race ne doit être pris qu’au sens physique. Toutefois la terminologie anthropologique n’en a pas assez nettement fixé l’usage, pour que nous nous l’interdisions dans un sens moins absolu. La réalité nous montre des similitudes d’ordres divers chez des individus, des concordances, une inexplicable analogie entre eux qui nous frappent et décèlent à notre esprit et à nos sens une espèce d’hommes dont nous ne faisons pas partie, une autre « race » que la nôtre.
La concurrence entre les races n’est pas chose nouvelle en Amérique. Elle devint farouche aux États-Unis où tant de nationalités d’importation se mêlaient, lors de la crise que provoqua dans le monde entier la Révolution française. Après des querelles qui ne durèrent pas moins de onze années (1789- 1800), la suprématie sociale et financière ainsi que l’autorité politique restèrent aux Anglo-Saxons.
Jusqu’à la guerre de Sécession (1860), l’afflux des immigrés n’amena point de difficultés, tant il y avait d’espace dans l’Union qui s’étendait vers l’Ouest sans que les Anglo-Saxons perdissent leur hégémonie. Les noirs eux-mêmes, à cause de l’esclavage dans lequel ils étaient tenus, ne troublaient pas la paix entre les races.
Mais quand, la guerre de Sécession ayant accentué et précisé le sentiment patriotique, la race dominante chercha à faire l’unité de la nation à son profit, elle se trouva sinon débordée, du moins tenue en échec par l’immigration soudainement accrue des masses d’origine méditerranéenne. Alors entre celles-ci et le groupe des « nordiques », un conflit aigu éclata qui dure encore et affecte dans le Pacifique des formes imprévues à son début.
La guerre de 1914 qu’on aurait cru devoir amener une réconciliation nationale a, au contraire, au bout de peu de temps, révélé toute l’étendue du problème ethnique. D’abord de 1914 à 1917 se déroula une lutte âpre entre les éléments d’origine purement germanique et les Anglo-Saxons. Puis les noirs qui avaient été enrôlés en 1917-18 comme les blancs et qui en avaient conçu un grand orgueil, ayant voulu, à leur retour, conserver dans les rues de New-York la liberté d’allure dont ils avaient joui en Europe, la réaction contre eux ne se fit pas attendre. Elle fut brutale.
Dans les États du Sud, l’hostilité des blancs contre les noirs s’est toujours expliquée par une crainte insurmontable. Il faut lire sur ce point cette page saisissante du livre de : Les États-Unis d’aujourd’hui (p. 93) (Armand Colin) :
Toute discussion relative aux nègres révèle une sorte de hantise sexuelle, pénétrant, implacable, jusqu’aux moindres replis de la pensée et de la sensibilité. C’est une terreur vague, demi-physique, de la population de couleur environnante, surtout dans les villages où elle est le nombre et donne l’impression de vous submerger ; c’est la peur hallucinante d’une hérédité barbare, bestiale, qui se manifesterait tout à coup par une tentative de viol : si l’on sort le soir, laissant une femme seule à la maison, jamais on ne se sent tout à fait rassuré. À la longue, cela devient une idée fixe qu’on ne raisonne plus, une sorte d’hystérie, de fureur, qui peut conduire aux pires horreurs. On comprend que, si un viol vient alors à se produire effectivement, si même il n’en existe que le simple soupçon, la répression sort du domaine de la légalité pour entrer dans celui de la vengeance passionnelle. Il faut un exemple, à tout prix, tout de suite, et la foule qui s’est ameutée ne retrouve de détente que quand le sang a coulé, avec d’affreux raffinements de cruauté. Les meilleurs éléments sont là parfois, des gens de bonne société, des fonctionnaires, des juges même : ils approuvent, ils ne s’en cachent pas, ils me l’ont dit ! Voilà pourquoi, dans l’atmosphère de ce pays de romance, flotte je ne sais quoi d’inquiétant, de trouble, de barbare. Ces gens cordiaux, ces gentilshommes aux manières parfaites qui vous parlent, ce sont peut-être des assassins : la nuit, dans les bois, ils se sont mis à cent pour tuer un homme ; et des milliers d’autres que vous pouvez connaître, que vous avez sans doute rencontrés, ont été leurs complices ! Le Texas, la Géorgie, la Caroline du Sud, ce sont des États du XX, extérieurement civilisés. Ils s’apparentent pourtant aux pays de pogroms.
Le Sud prétend depuis longtemps défendre la race blanche et empêcher les États-Unis de devenir « un second Brésil ». L’interdiction du mariage entre les deux races y est rigoureuse, la loi prohibe cette misgeneration et il suffit d’un arrière-grand parent noir pour qu’elle s’applique. Mais depuis la guerre, les noirs qui ont combattu en Europe quittent les campagnes du Sud où l’on a voulu les ramener au rang de parias et continuer à les cantonner dans les besognes pénibles. Ils fuient vers le Nord des États-Unis et le plus grave inconvénient de cet exode a été de créer un sentiment hostile à la race noire dans des contrées où jusqu’alors il ne régnait pas. Des émeutes sanglantes eurent lieu en 1919, 1920, 1921 à Washington, East-Saint-Louis, Chicago, Omaha.
Il faut aussi remarquer que, dès 1915, se produisit aux États-Unis, un événement économique qui provoqua déjà un mouvement de migration chez les noirs. Cette année-là commencèrent à arriver aux usines de la Nouvelle Angleterre, de la Pennsylvanie et du Middle-West des commandes anglaises et françaises. La main-d’œuvre ne pouvait venir d’Europe et l’on accepta celle des provinces agricoles des États du Sud peuplés de noirs. Bref de 45.000 avant la guerre, le nombre des nègres à Chicago est passé aujourd’hui à 110.000, à New-York de 91.000 à 200.000. Ils comptent dans cette dernière ville, depuis 1927, deux fonctionnaires municipaux.
Pour enrayer l’émigration, les planteurs blancs du Sud augmentèrent les salaires de leurs ouvriers nègres. Mais ceux qui étaient partis ne revinrent pas ; employés dans le Nord, ils y restèrent et cependant ils y sont jalousés par l’ouvrier blanc de New-York, Chicago, Cleveland, Détroit, qui craint qu’ils ne fassent baisser les salaires.
On peut donc dire que la question noire, qui jusqu’à la guerre ne passionnait que le Sud, est devenue un problème national. Il ne peut guère, il est vrai, en résulter de catastrophe à proprement parler, vu d’abord le nombre relativement faible de nègres aux États-Unis (environ sur près de d’habitants), et ensuite que leur organisation est toute récente, mais ce n’en est pas moins une cause de graves préoccupations.
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The end
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