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BIBLIOTHÈQUE D’HISTOIRE ET DE POLITIQUE
Directeur : Jacques Ancel
EN FACE
Préface
Lorsqu’il y a dix ans fut fondée la Bibliothèque d’Histoire et de Politique, Ernest Denis, qui en fut l’animateur, écrivait, non sans ce sourire ironique qu’il avait accoutumé de dévoiler aux ignorants, que « les neuf dixièmes des bourgeois, c’est-à-dire en somme de ceux qui sont appelés à précéder et à diriger l’opinion, n’ont que les idées les plus confuses sur la situation actuelle de l’Europe ». Je ne crois pas que dix ans plus tard il eût énoncé sur ses contemporains un réquisitoire aussi sévère. Mais il eût remarqué sans doute que, si les journaux font une large place à la politique étrangère, il n’est pas moins difficile de se constituer une opinion sûre. Au milieu des informations tendancieuses et des jugements contradictoires, le « Français moyen » (le mot bourgeois » est passé de mode) se retranche dans cette abstention commode, qui est aussi critique déguisée. Les chansonniers et les reporters se moquent agréablement de la guerre civile en Chine, comme les pamphlétaires du xviii siècle daubaient les querelles religieuses, les bastonnades et les Bastilles. Mais, sous les coups tragiques ou ridicules, nul ne voit le préambule des révolutions mondiales.
Le « Français moyen », qui veut acquérir quelques notions sur les questions dont on parle, exige d’être renseigné de manière impartiale, claire et précise. Ce sont les qualités mêmes de ceux qui font profession de le renseigner et d’enseigner. Partout les guides ou les informateurs de la politique étrangère brisent les cadres désuets des professions trop tranchées : des journalistes deviennent ambassadeurs et des professeurs journalistes. Les États et les sociétés se contentent de confier l’action à ceux qui savent agir, la plume à ceux qui savent observer et informer. Il nous a semblé que le même éclectisme convenait dans le choix des collaborateurs d’une collection telle que la nôtre. Transformée dans son aspect, visant à renseigner vite, elle cherchera dans tous les milieux ceux qui ont vécu ce dont ils parlent, et qui, pour avoir été mêlés à l’histoire, paraissent qualifiés pour la faire connaître : dominant les événements, les masses et les sites, ils dessinent plus fermement les grandes lignes, peignent les mouvements avec plus d’ampleur, aperçoivent plus clairs les horizons.
C’est dire que les petits livres, dont nous présentons aujourd’hui le premier au public, n’ont que la prétention d’esquisser les grands problèmes d’à présent. À côté de vastes ouvrages d’analyse, indispensables instruments de travail, dont la Chine de M. Georges Maspero demeure le type utile, nous avons voulu former une plus concise bibliothèque de synthèse, dans laquelle sera présentée, en une centaine de pages, l’essence historique et politique, économique parfois, de chaque passionnante énigme que l’instabilité universelle offre à la curiosité nationale. C’est ainsi que M. André Duboscq a bien voulu débrouiller en quelques courts chapitres le problème de la Chine en face des Puissances.
Tous ceux qui s’intéressent à l’Extrême-Orient connaissent les lumineux et vivants articles que dans le Temps M. André Duboscq consacre périodiquement aux avatars de la Chine belliqueuse, à la pérennité de la Chine qui laboure, usine et, toujours calme, traite avec les marchands étrangers. En journaliste éveillé, en missionnaire des Affaires étrangères, en professeur à l’Université nationale de Pékin, il a vécu dans la Chine de l’après-guerre, dans cette Chine qui subissait encore le contre-coup du réveil de 1911, des déceptions de 1919, des crises intellectuelles de sa fébrile croissance. Il a été en France, malgré les sarcasmes de voyageurs ou de théoriciens, persuadés de l’immutabilité de la civilisation chinoise, le premier à signaler l’éveil du nationalisme chinois, la naissance de la Patrie chinoise. Son livre sur l’Évolution de la Chine, pourtant raillé par des Français de là-bas, fait figure de prophétie. Alors — il y a cinq ans — il dévoilait le renouveau intérieur. Aujourd’hui, développant ses récents exposés du Monde slave, il nous lève un autre voile de la figure chinoise, qu’on s’obstine trop souvent en Europe à ne vouloir dévisager qu’avec des lampes périmées.
C’est jouer avec le feu que mépriser les nouvelles forces morales. Ainsi l’opinion française dédaignait-elle l’unité allemande, jusqu’au cruel réveil de 1870. La France est voisine de la Chine : l’effervescence indo- chinoise s’allume au foyer chinois ; en France nombre de « Jeunes Chinois » viennent puiser l’instruction occidentale, qui leur donnera des instruments d’émancipation ou des armes d’indépendance. Le mouvement national chinois peut être ou ne pas être xénophobe selon les dispositions des étrangers à son égard. C’est une attitude trop puérile que traiter les nouveaux lettrés, qui ont pris leurs grades dans les Universités européennes, comme on négociait jadis avec les vieux mandarins, insensibles aux sentiments populaires. M. André Duboscq nous apprend que, face à l’Europe, à l’Amérique des missions, des Settlements et des ambassades, il y a désormais une extrême Asie, dont les foules creusent, observent, réagissent. Le vieux système n’a plus de prises sur 400 millions d’hommes, dont l’élite pense. L’Europe maintiendra son prestige si elle comprend que l’ère de l’exploitation est close, si elle consent à n’être que le bénévole fournisseur de produits fabriqués et d’idées neuves, tout en faisant emplette de matières rares et de concepts sages, où sa philosophie trouvera encore à glaner.
Cependant ce petit livre ne se présente point comme une pédante leçon. Le lecteur la tirera lui-même du rapide récit de ces conjonctures intellectuelles et sociales. Ce n’est point la méthode française que d’alourdir les succès de gloses. Elle laisse faire au temps. Les actes ont leur éloquence et leur simple philosophie. Dans cette vive description des manifestations de l’âme chinoise, des hésitations européennes, et jusque dans la souplesse de la politique russe nouvelle, on trouvera moins les réflexions indiscrètes de l’écrivain que l’invite latente à comprendre une autre éthique, à ne pas juger la Chine en Occidental invétéré.
1
La Chine en face des Puissance.
Quand, à la lumière des faits, on a longtemps étudié un peuple si éloigné de nous qu’il soit à tous égards, son âme finit par se détacher sur le fond de son histoire quotidienne et par prendre, sous les yeux de l’esprit, un aspect spécial, exclusif, qui révèle plus ou moins les mobiles de ses actes, ses tendances et les buts qu’il poursuit.
Aussi bien, en ces jours où l’Extrême-Orient est le théâtre d’une évolution dont les conséquences politiques et sociales préoccupent à juste titre quiconque se penche sur le problème jamais résolu de la politique internationale, qui est en somme celui de l’humanité, un impé- rieux besoin de synthèse s’impose aux gouvernants de tous les pays, pour se reconnaître parmi les peuples de là-bas grâce à la connaissance des conditions particulières à chacun d’eux. Car quelle que soit l’uniformité qui, du fait de la civilisation moderne et des progrès matériels généralisés, gagne les sociétés, l’idée sur laquelle nous sommes souvent revenu et qui montre, à notre sens, la complexité du problème et sa profonde unité, n’en subsiste pas moins. Cette idée est celle de la pérennité des races, c’est-à-dire de la survivance de leur fonds moral quels que soient les morcellements qu’elles aient subis et les apports qu’elles aient reçus ; d’où la relativité des rapprochements qui s’opèrent entre elles et de la similitude qu’elles présentent.
C’est pourquoi, autant par goût que dans l’espoir d’aider dans la mesure de nos forces ceux qui assument la lourde tâche de gouverner, nous étudierons ici un des aspects actuels, et certainement le plus grave, de la pensée chinoise ; nous tenterons, devant l’attitude de la Chine en face des Puissances, le ratta- chement nécessaire des effets aux causes.
Sans doute devons-nous nous résigner à ne comprendre qu’en partie les Orientaux, à ignorer beaucoup de leurs sentiments et de leurs penchants. Le principal écueil à éviter lorsqu’on étudie l’Orient est, pensons-nous, d’en juger les hommes et les choses à l’échelle des hommes et des choses de l’Europe, de comparer les valeurs de notre civilisation occidentale à celles de la civilisation orientale. D’une certaine conception de la vie chez les peuples d’Orient découlent des croyances, des mœurs, des actes qui ne sont pas, qui ne peuvent pas être les mêmes que les croyances, les mœurs et les actes que commande la conception de la vie chez les peuples d’Occident. Mais, cela dit, nous croyons que si déconcertants que soient pour nos cerveaux précis les faits et gestes des Chinois principalement durant ce premier quart du xx siècle, si malaisé qu’il soit d’en saisir, ainsi que nous l’avons écrit dans un précédent ouvrage, les directives du moment, si ondoyants et si divers qu’ils puissent être, le contact de plus en plus étroit qui s’est établi au cours de ce laps de temps entre la Chine et l’Occident — certaines habitudes prises, certaines ambitions avouées, certaines réalisations achevées ou commencées par les Chinois — permettent à présent d’en percevoir les grandes lignes et d’en dégager la philosophie.
Le temps n’est plus en effet où les événements dont la Chine était le théâtre ne se rattachaient pas à ceux de l’Europe. Les dynasties s’y sont succédé sans que d’ailleurs il y ait eu beaucoup de changement dans les destinées du pays. La stabilité du système politique de la Chine provient de ce qu’il a eu de généreux, de satisfaisant dès le principe ; l’isolement surtout en favorisa la durée. « Ceux qui déclarent qu’une institution est assez sage quand elle est durable, écrit Étienne Pivert de Sénancour, devraient préconiser sans réserve la loi des lettrés ; aucune autre n’a été vénérée successivement par un aussi grand nombre d’hommes instruits. Elle est restée forte, parce qu’elle invoque un principe moral que nul ne peut songer à contester. Sans doute il est commun à tous les peuples ; mais l’importance si particulière qu’on lui donnait dans la Chine en faisait une doctrine, une loi, une vertu nationale, et l’ancienne perfection des mœurs a continué d’adoucir les conséquences d’une politique trop défectueuse. Les formes du gouvernement auraient dû être déterminées par d’autres principes ; mais un sentiment pur étant l’origine de cet écart même, et le pouvoir se disant institué pour l’utilité générale, l’erreur qui présente une multitude comme une famille n’est pas entièrement vicieuse. »
Sans doute, mais l’erreur de Confucius a été de croire que le régime patriarcal dans la famille et dans l’État, avec l’Empereur, père de tous et souverain autocrate, à la tête, pourrait toujours suffire à l’humanité. Ce régime eut le mérite insigne de maintenir dans la norme un grand peuple pendant des siècles, mais il finit par ne pas différer du despotisme, vu la rigueur de la tradition qui l’étayait, et il excluait tout progrès. On ne saurait donc blâmer a priori les Chinois qui l’ont rejeté hier pour l’État, le discutent aujourd’hui pour la famille et recherchent en même temps une morale nouvelle « créatrice, progressiste, éclairée », qui ne serait plus l’œuvre de tel philosophe ou de tel lettré, mais des « Jeunes », de ceux qui ont étudié à l’étranger et qui réclament, au lieu de l’ancienne culture, les formes d’enseignement les plus actuelles, les plus semblables à celles des grandes nations modernes. Déjà, sauf les modifications à venir, cette morale s’enseigne officiellement telle quelle, sous forme de morale civique jugée suffisante dans les écoles. Elle rappelle par ses fins, le moralisme matérialiste des temps passés, mais elle ne ramène pas tout pratiquement à la piété filiale comme à la vraie règle des mœurs. Elle a plus d’ampleur et de hardiesse. La sociologie, l’économie domestique, l’hygiène y tiennent beaucoup de place ; le patriotisme y est prescrit.
Cette simple nomenclature prouve à elle seule des temps nouveaux ; elle renverse les barrières d’autrefois, rapproche les continents, unit les « quatre océans frères » qu’avait entrevus Confucius, et justifie ce que les Reclus écrivaient déjà il y a vingt-trois ans dans l’Empire du Milieu : « Le monde est devenu trop étroit pour que les civilisations puissent se développer isolément, en des bassins géographiques distincts, sans se mêler en une civilisation supérieure. » Le dernier mot est peut-être impropre. Il est imprudent de mesurer, de comparer les civilisations et d’établir une hiérarchie entre elles. Telle qui brilla au cours des siècles d’un éclat merveilleux ne ressemblait point à telle autre qui à sa manière ne lui céda en rien. Ce que l’on peut prévoir c’est un monde unifié dans certaines idées et plus souvent dans certaines pratiques. Mais, cette réserve faite, la phrase des savants géographes n’était-elle pas prophétique ?
La Chine n’est déjà plus pour les étrangers cette contrée si singulière qu’ils renonçaient à la connaître dans sa vie intérieure, dans ses ressources, dans ses possibilités de toutes sortes. Elle a pris pour eux un aspect concret ; son avenir est envisagé, scruté, dans la vision très nette d’une participation certaine à la vie politique et économique de plus en plus mêlée et solidaire de tous les peuples.
Bien mieux, il apparaît que son évolution s’accompagne d’une attitude à l’égard de ces mêmes étrangers qui peut les surprendre, mais qui depuis longtemps semblait fatale à certains d’entre eux. Pour ces derniers, l’évolution de la Chine, et des pays asiatiques en général, due à l’initiative de l’Occident, activée, précipitée par lui pour des fins intéressées, devait se retourner contre lui. « Les guerres chinoises ! sont des guerres d’unification morale, écrit courageusement M. Guglielmo Ferrero. La Chine apprend de l’Europe et de l’Amérique ce qui lui est nécessaire pour se rendre indépendante d’elles : le maniement de nos armes par exemple. De plus en plus, il devient manifeste que l’Europe avait fait un beau rêve, mais un rêve enfantin, quand elle avait espéré que les Orientaux prendraient, de notre civilisation, seulement tout ce qui aurait pu servir à nous enrichir plus facilement à leurs dépens et à faire d’eux, nos dociles sujets. »
Nous qui assistons aux premières oscillations notables du bloc chinois, aux premières manifestations d’une conscience de l’univers chez un peuple replié jusqu’ici sur lui-même, à ses premiers gestes de révolte contre l’Europe, essayons de nous expliquer cette nouveauté, efforçons-nous d’en saisir la signification profonde et la portée. La philosophie de la crise est dans cette apparente contradiction d’une Chine qui se dresse contre l’Europe, à mesure qu’elle s’européanise.
2
Des géographes ont pu comparer l’Europe à un corps organisé bien pourvu de membres, à cause des presqu’îles qui se détachent nettement de la masse continentale et laissent les eaux de l’Atlantique et de la Méditerranée pénétrer très avant dans les terres. Cet ensemble péninsulaire, tel que le continent semble s’agiter et projeter des antennes hors de lui, a largement contribué à la civilisation de l’Europe.
Au contraire, du côté de l’Asie, le profil oriental de l’ancien monde se présente sous une courbe à peine dentelée, et la Chine en particulier s’arrondit du nord au sud de ses côtes, sans autre accident géographique que le golfe du Pé-Tchili formé par l’unique presqu’île coréenne.
La civilisation à laquelle le peuple chinois s’est élevé ne peut donc pas s’expliquer par les articulations extérieures de son territoire : elle est due principalement à ses fleuves. Quelques-uns des avantages que possède l’Europe pour la facilité des communications sont donnés à la Chine par la multitude de cours d’eau navigables qui l’arrosent et les canaux qui les relient entre eux, par les ramifications sans nombre d’un réseau serré de voies de communications qui a servi comme notre Méditerranée au rapprochement et à la civilisation des habitants.
En Europe, les individualités géographiques sont tellement accentuées — Grèce, Italie, Espagne, France, Grande-Bretagne — tellement limitées par la montagne et la mer, qu’elles ont dû pour ainsi dire élaborer chacune sa civilisation, avant de collaborer toutes ensemble à la formation d’une culture européenne.
Au contraire, la fécondité de la « terre jaune » ou houang tou, désignée par Richthofen sous le nom allemand de lœss, amas de poussière accumulé pendant des siècles par les vents du nord dans presque tout le bassin du Fleuve Jaune ou Houang-Ho, la fécondité de ce dépôt qui revêt les provinces de Pé-Tchili, du Chan-Si, du Kan-Sou, la moitié du Chen-Si, la partie septentrionale du Honan, de vastes étendues du Chan-Toung et qui se prolonge par lambeaux jusqu’au Fleuve Bleu — ensemble supérieur à la superficie de la France — devait créer aux populations un centre de gravité commun, en même temps qu’elle développait naturellement chez elles, les habitudes paisibles que donne le travail des champs. À la région fertile par excellence que nous venons d’indiquer, se rattachaient des territoires agricoles différents, par lesquels la vie civilisée de proche en proche prenait possession du vaste territoire qui s’étend du Gobi au Tonkin. Une même civilisation, favorisée par une unité géographique qu’aucun obstacle insurmontable ne venait rompre, devait enfin gagner peu à peu les contrées que nous appelons aujourd’hui la Mandchourie, le Japon et l’Indochine.
Mais la conséquence immédiate et fatale de cette civilisation purement autochtone et repliée sur elle-même, si achevée qu’elle fût, était l’isolement, et pendant de longs siècles en effet, les relations intellectuelles et commerciales furent rares entre la Chine et le reste du monde connu. La culture occidentale et la culture extrême orientale se développèrent sans avoir d’influence l’une sur l’autre, sans même se connaître. De temps à autre seulement, les hommes des deux extrémités de l’Ancien monde échangeaient en grande solennité quelques messages officiels par l’intermédiaire de courageux et magnifiques ambassadeurs, mais se considéraient de part et d’autre comme des êtres bizarres, bons tout au plus à exciter la curiosité.
Aussi bien, si aucun obstacle insurmontable ne rompait l’unité géographique de la Chine, les monts tibétains et yunnanais d’accès difficile faisaient pendant, à l’occident, à la mer qui l’isolait à l’est ; tandis qu’au nord, la déser- tique Mongolie la séparait plus encore peut-être de ses voisins. Et le voyage à l’intérieur, pour quiconque y pénétrait, offrait, comme en témoignent les récits des premiers voyageurs, mille difficultés ; de sorte que la nature, après avoir aidé à la formation d’une civilisation hermétiquement close, contribua à la priver longtemps et de rayonnement et d’apports étrangers.
Dans l’immense enceinte défendue par l’océan, le désert et les monts et qui constituait géographiquement un monde distinct, vivait un peuple de « lettrés positivistes et d’agriculteurs positifs, n’ayant d’autre idéal que l’amour de la glèbe, d’autre culte que le culte de la famille et des ancêtres de la famille ». Travailleurs et persévérants, les Chinois surent conquérir pied à pied et coloniser méthodiquement leur territoire actuel. De « l’Empire du Milieu » primitif, c’est-à-dire du bassin du Fleuve Jaune, de la fertile « terre jaune », ils essaimèrent dans diverses directions, non sans avoir organisé au préalable, sur des bases tellement immuables que les envahisseurs tartares s’y usèrent les dents et les ongles, la société la plus foncièrement adéquate aux simples nécessités de la vie en commun qui fût jamais.
Ainsi se créait du xii au iii siècle avant notre ère, entre l’âme et le pays chinois, une sorte d’union en vase clos, une communion imperméable aux influences du dehors qui trouva, un jour, sa forme définitive en une doctrine où philosophie et religion se réduisaient à une morale pratique : la doctrine de Confucius. Alors que d’autres peuples, visant un idéal plus élevé, participaient à l’effort universel de l’esprit humain, l’âme chinoise contribuait à laisser l’Empire du Milieu dans un état de stagnation complète, pendant des siècles. « La Chine, dit Renan au chapitre premier de la Vie de Jésus, arriva vite à une sorte de bon sens médiocre qui lui interdit les grands éga- rements. Elle ne connut ni les avantages ni les abus du génie religieux. En tout cas, elle n’eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand courant de l’humanité. »
Cependant le rempart de plateaux et de montagnes qui ferme la Chine à l’ouest, offrait plusieurs brèches, et avant que s’établissent les rapports du monde occidental avec les riverains de la mer orientale, c’est par la frontière montagneuse que les relations commencèrent. Par la fameuse « route de la soie » qui au delà du Turkestan chinois traversait l’actuelle Kachgarie, et par d’autres chemins encore, ne passèrent pas que des denrées de l’ouest, mais aussi des légendes, des rites et des idées. Le bouddhisme vint de la vallée du Gange et plut aux Chinois par la pompe de ses cérémonies, sans pour cela qu’il changeât le fond de leur religion ou de l’institution sociale qui en tenait lieu, le culte des ancêtres. Pourtant, en l’an 65 de notre ère, après une propagande de trois siècles, il recevait l’approbation officielle de l’empereur, et, ce qui pour nous est plus intéressant, les relations qui s’étaient établies entre la Chine et l’Hindoustan pendant cette période de pénétration, ne furent jamais complètement interrompues.
Au vii siècle, après une série de guerres intestines, de scissions et de réunification du pays, le calme enfin revenu, des voyageurs chinois s’aventurent vers l’ouest. Plus tard, quand après d’autres guerres, les Mongols assoient leur autorité sur l’Empire du Milieu, ils rapprochent à leur manière la Chine et l’Europe. Déjà maîtres de Moscou et de Kiev, de la Bohême et de la Hongrie, ils eussent poussé plus avant si la mort d’Ogotai, survenue en 1242, ne les avait arrêtés. C’est alors qu’Innocent IV, pour prévenir leur retour, a l’idée de leur envoyer une mission de Franciscains qui n’est guère bien reçue. Il en est de même de celles que saint Louis leur envoie quelques années plus tard. De solennels messages sont chaque fois échangés qui du côté mongol sont dépourvus d’aménité.
Attirés malgré tout par des espoirs de gains, d’aventureux marchands d’Europe partent à leur tour pour la cour des empereurs mongols. Le plus célèbre d’entre eux, le Vénitien Marco Polo, rédigea de son voyage ; en 1298, un récit qui fut pour l’Europe une révélation. De l’Extrême-Orient et de ses habitants, il fit une réalité au lieu d’une entité merveilleuse ; grâce à lui, la Chine entra dans le monde connu et les Chinois, au lieu d’exciter simplement la curiosité, devinrent des hommes avec qui l’on pouvait s’entendre et trafiquer, en dépit de leur mise et de leurs coutumes très différentes de celles de l’Occident.
Ce n’est donc qu’au xiii siècle, que l’Europe apprit à peu près tout ce qu’elle devait savoir des Chinois pendant trois cents ans. Il faut aller en effet jusqu’au xvi siècle pour trouver de nouveaux écrits sur eux.
À cette époque, les Portugais, en relation avec les Indes depuis le voyage de Vasco de Gama en 1497, poussent jusqu’à la Chine ; des compagnies anglaises, fondées pour faire le commerce avec l’Extrême-Orient, ouvrent des comptoirs à Canton. Puis, avec le xvii siècle, commence à s’exercer largement à la cour de l’empereur de Chine l’influence des jésuites, la plupart envoyés par , influence qui dure jusqu’au règlement néfaste à tous égards de la fameuse « querelle des rites ». En même temps, les Hollandais renseignent l’Europe sur la Chine qui exerce sur eux une véritable fascination. Les Anglais développent avec elle leurs relations commerciales qu’ils intensifieront, le siècle suivant.
Au xviii siècle, les Russes concluent des traités avec la Chine. En France, c’est l’engouement pour ce pays comme pour tout ce qui peut servir de comparaison désobligeante pour l’ordre social en Europe, sans qu’à vrai dire nous apprenions quoi que ce soit de plus que ce que nous savions déjà sur les Chinois. Mais voici qu’au milieu du xix siècle, s’ouvre avec « la guerre de l’opium », une ère de conflits entre la Chine et l’Europe qui contribuera, un peu à la manière de l’invasion mongole, à la connaissance réciproque de l’Occident et de l’Extrême-Orient. Connaissance superficielle de part et d’autre sans doute, mais il faut retenir qu’au cours de cette période, le prestige de l’Europe, d’une Europe prise en bloc sans distinction de nationalités, s’accroît aux yeux des Chinois. C’est l’époque des expéditions internationales, des traités de Nankin, de Tien-Tsin, des conventions de Pékin ; c’est plus tard le protectorat de la France sur le Tonkin. Indirectement, le traité de Shimonoseki qui encourage le break up of China, augmente encore ce prestige, car c’est à l’emploi des méthodes et des armes européennes que le Japon doit sa victoire.
Cependant si le prestige s’est accru, cette fois, l’esprit de révolte s’est éveillé.
Vaincus par des blancs, passe encore ! mais par des jaunes, fût-ce avec les armes des premiers — ou justement, à cause de cela — c’en est trop !
Telle est l’impression que ressent le vieux parti chinois, groupé autour de l’impératrice douairière Tseu-Hi, et resté obstinément rebelle à l’infiltration étrangère, tandis qu’au contraire, le jeune empereur Kouang-Siu se prononce pour les réformes et le progrès occidental à l’imitation du Japon. La lutte est ouverte entre les deux tendances, mais la terrible Tseu-Hi ne tarde pas à l’emporter sur son neveu qu’elle fait , et, deux ans plus tard, en 1900, elle donne son appui aux Boxers contre les étrangers.
La révolte contre la dynastie mandchoue. L’on n’a voulu voir dans le cadre étroit du soulèvement des Boxers que pure xénophobie. À présent que le cadre s’est agrandi, que le mouvement anti-étranger s’est étendu à tout le territoire chinois et a pris de ce fait un aspect qu’il n’avait pas en 1900, il est permis de se demander si déjà à cette époque, il n’y avait pas autre chose en jeu que de la xénophobie.
Quoi qu’il en soit, un autre mouvement, plus important celui-là, et qui avait éclaté en Chine en 1848 sur plusieurs points du territoire, prouve qu’une idée nationale, contrairement à ce que d’aucuns nient obstinément, peut exister dans un cerveau chinois. À cette date, le traité de Nankin pesait sur la Chine depuis six ans. La dynastie des envahisseurs mandchous avait dû s’incliner devant les étrangers. Oisive et rétrograde au milieu d’un peuple laborieux et avisé, elle n’avait jamais pu se fondre dans sa masse ; comme beaucoup de conquérants, elle en avait pris les défauts sans conserver ses propres qualités, ses vertus guerrières. Pour l’abattre, une révolte éclatait dans le sud de l’empire, gagnait la vallée du Yang-Tsé et se répandait au nord jusqu’aux portes de Tien-Tsin. Nankin, recouvrant son rang d’autrefois, devenait en 1851 capitale du royaume de la Grande Paix (T’aï-p’ing) et pendant plus d’une décade menaçait celle des Tsing.
Un sentiment très complexe guidait les Taï-
ping, mais la xénophobie était si peu leur fait qu’ils mêlaient à leur culte très particulier des cérémonies chrétiennes et comptaient des étrangers dans l’administration de leur « royaume céleste ». (On sait que leur fondateur Houng-Siouts’uan fut quelque temps au service de Mr. J. Roberts de la Baptist Mission de Canton, et découvrit dans la bible chinoise du missionnaire luthérien Gutzlaff, avant de déclarer la guerre politique à la dynastie mandchoue et la guerre sainte à tout paganisme, qu’il était frère cadet, de Jésus-Christ, et prédestiné à établir le royaume de Dieu sur la terre.)
Seulement, quand la dynastie fut à la veille de sa chute, ce furent des étrangers qui, lésés depuis trop longtemps dans leurs trafics par la guerre civile, et voyant leur intérêt dans le maintien de l’unité de l’empire, se dressèrent, en 1862, en ennemis des Taïping aux côtés des Mandchous qu’ils venaient du reste de battre, et les empêchèrent d’occuper Changhai, ce qui marqua le commencement de leur ruine.
Tout porte à croire que si les Taïping avaient réussi à renverser la dynastie, un esprit natio- nal aurait inspiré d’une façon permanente la politique chinoise et amené sans à-coups des conditions nouvelles.
L’ordre rétabli, les sociétés secrètes si développées en Chine et parmi lesquelles Houng-Siouts’uan avait trouvé tant d’adeptes, n’en subsistaient pas moins. Bon nombre d’entre elles n’avaient pas pour but que le renversement de la dynastie mandchoue, mais aussi le renouvellement politique et social de la Chine ; l’appareil des lois et des rites de l’empire leur paraissait plus suranné à mesure que leurs membres se mêlaient davantage aux colonies européennes installées sur le territoire chinois et que, de leur côté, ces colonies étendaient leur influence autour d’elles. De ces rapprochements naissait en Chine un esprit nouveau qui, d’abord docile sinon favorable aux étrangers, devait aboutir à la révolte contre eux. Mais comme on l’a vu, les premières violences, celles de 1900, ne vinrent pas des « Jeunes », de ceux qui sont pour la modernisation de la Chine ; elles ont été inspirées par le vieux parti chinois qui tenait à conserver l’ordre établi et les coutumes anciennes. Ce n’est que dix ans, et surtout vingt-cinq ans plus tard que la « Jeune Chine » se dressera non plus contre une Europe qu’elle redoutera, mais contre une Europe dont le prestige sera singulièrement affaibli.
3
Les Reclus auxquels on peut toujours utilement revenir, ont écrit : « La faiblesse de l’initiative individuelle, tel est le trait principal par lequel le Chinois semble réellement inférieur à l’Européen. » Le Père Huc qui voyagea en Chine et au Tibet de 1844 à 1846, écrit de son côté : « La crainte de se compromettre est, en Chine, un sentiment presque universel… Ils ont (les Chinois) une expression dont ils se servent à tout propos et qui caractérise très bien ce sentiment. Au milieu des difficultés et des embarras, les Chinois se disent toujours : siao sin, c’est-à-dire : rapetisse ton cœur. »
Ce n’est pas toutefois cet unique sentiment qui incite les Chinois à une prudence excessive et à l’inaction, c’est aussi leur respect pour les principes de Confucius et de Lao-Tseu. L’inutilité de l’effort, l’emploi du moyen terme, la neutralité de l’esprit, en un mot l’application de la fameuse théorie confuciiste de la Voie moyenne : « Pas de sympathie, pas d’antipathie, pas d’idée préconçue, pas de conviction ferme, pas de volonté tenace, pas de moi personnel… Ne jamais se déterminer pour un extrême, car excès et déficit sont également mauvais. Suivre toujours la voie moyenne, prendre une position moyenne. »
Mais soudain, cela change.
Une certaine classe de Chinois pensent différemment, parlent et agissent. Ce ne sont pas des « lettrés » vieux style, mais de jeunes « intellectuels », instruits par les Européens eux-mêmes. La maîtrise de soi, la méthode et la prudence, leur font supérieurement défaut ; leurs prétentions qu’alimente un antique orgueil de race, éclatent en des manifestations turbulentes, effrénées, telles qu’elles dénotent d’après les médecins une nervosité véritablement morbide. Et contre qui ? Contre l’étranger craint et secrètement dédaigné jadis, aujourd’hui ouvertement jugé et rejeté — nous verrons plus loin de quelle manière ; pour l’instant nous ne recherchons que les causes de cette attitude franchement anti-étrangère au cours dernières années.
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The end
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