Chapitre I
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- Non loin du rivage de la mer Baltique, se trouve le château héréditaire de la famille de R…, nommé R…bourg. La contrée est sauvage et déserte. Çà et là, quelques brins de gazon percent avec peine le sol formé de sable mouvant. Au lieu du parc qui embellit d’ordinaire les alentours d’une habitation seigneuriale, s’élève, au-dessous des murailles nues, un misérable bois de pins dont l’éternelle couleur sombre semble mépriser la parure du printemps, et dans lequel les joyeux gazouillemens des oiseaux sont remplacés par l’affreux croassement des corbeaux et les sifflemens des mouettes dont le vol annonce l’orage.
À un demi-mille de ce lieu, la nature change tout à coup d’aspect. On se trouve transporté, comme par un coup de baguette magique, au milieu de plaines fleuries, de champs et de prairies émaillés. À l’extrémité d’un gracieux bouquet d’aulnes, on aperçoit les fondations d’un grand château qu’un des anciens propriétaires de R… bourg avait dessein d’élever. Ses successeurs, retirés dans leurs domaines de Courlande, le laissèrent inachevé ; et le baron Roderich de R…, qui revint établir sa résidence dans le château de ses pères, préféra, dans son humeur triste et sombre, cette demeure gothique et isolée à une habitation plus élégante.
Il fit réparer le vieux château ruiné aussi bien qu’on le put, et s’y renferma avec un intendant grondeur et un petit nombre de domestiques. On le voyait rarement dans le village ; en revanche, il allait souvent se promener à pied ou à cheval sur le rivage de la mer, et l’on prétendait avoir remarqué de loin qu’il parlait aux vagues et qu’il écoutait le mugissement des flots comme s’il eût entendu la voix de l’esprit des mers.
Il avait fait arranger un cabinet au haut de la tour la plus élevée, et pourvu de lunettes et de l’appareil astronomique le plus complet. Là, il observait tous les jours, les yeux tournés vers la mer, les navires qui glissaient à l’horizon comme des oiseaux aquatiques aux ailes blanches éployées. Les nuits étoilées, il les passait dans ce lieu, occupé de travaux astronomiques ou astrologiques, comme on le disait, en quoi le vieil intendant lui prétait son asistance. Généralement, on pensait alors qu’il s’était adonné aux sciences occultes, à ce qu’on nommait la magie noire, et qu’une opération manquée, dont la non-réussite avait irrité contre lui une maison souveraine, l’avait forcé de quitter la Courlande. Le plus léger ressouvenir de son ancien séjour le remplissait d’horreur, et il attribuait tous les malheurs qui avaient troublé sa vie à la faute de ses aïeux, qui avaient quitté R…bourg.
Pour attacher dans l’avenir le chef de sa maison à ce domaine, il résolut d’en faire un majorât. Le souverain y consentit d’autant plus volontiers, qu’il retenait par là dans le royaume une noble et riche famille, dont les membres s’étaient déjà répandus dans les pays étrangers.
Cependant, ni le fils du baron, nommé Hubert, ni le seigneur du majorât, qui portait le nom de Roderich comme son père et son grand-père, ne demeurèrent habituellement au château. Ils passaient leur vie en Courlande. Il semblait qu’ils redoutassent plus que leur ancêtre, la solitude effrayante de R…bourg. Le baron Roderich avait deux tantes, deux vieilles filles, sœurs de son père, à qui, dans leur pauvreté, il avait accordé un asile. Elles habitaient, avec une servante âgée, un petit appartement bien chaud. dans une aile latérale ; et outre ces personnes et un cuisinier qui vivait dans les caves où se préparaient les mets, on ne rencontrait dans les vastes salles et dans les longs corridors du bâtiment principal, qu’un vieux garde-chasse exténué, qui remplissait l’office d’intendant ; les autres domestiques demeuraient dans le village, chez l’inspecteur du domaine.
Mais dans l’arrière-saison, lorsque les premières neiges commençaient à tomber, et que le temps de la chasse aux loups et aux sangliers était arrivé, le vieux château, mort et abandonné, prenait une vie nouvelle. Alors arrivait de Courlande le baron Roderich avec sa femme, accompagné de parens, d’amis, et de nombreux équipages de chasse. La noblesse voisine et tous les chasseurs de la ville prochaine arrivaient à leur tour, et le pouvait à peine contenir tous les hôtes qui y affluaient. Dans tous les foyers brillaient des feux pétillans, et dès que le ciel commençait à grisonner, jusqu’à la nuit noire, les cuisines étaient animées, les degrés étaient couverts de seigneurs, de dames, de laquais qui descendaient et montaient avec fracas ; d’un côté retentissaient le bruit des verres que l’on choquait, et les joyeux refrains de chasse, de l’autre, les sons de l’orchestre qui animaient les danseurs ; partout des rires bruyans et des cris de plaisir. C’est ainsi que durant plus de six semaines le château ressemblait plus à une magnifique auberge bien achalandée, qu’à l’habitation d’un noble seigneur.
Le baron Roderich employait ce temps, autant qu’il le pouvait, à des affaires sérieuses, et retiré loin du tumulte de ses hôtes, il remplissait les devoirs du seigneur d’un majorat. Il ne se faisait pas seulement rendre un compte détaillé de tous les revenus, il écoutait encore chaque projet d’amélioration, et jusqu’aux moindres plaintes de ses vassaux, cherchant à rétablir partout l’ordre et à rendre justice à chacun. Le vieil avocat V…, chargé de père en fils des affaires de la maison des barons de Roderich, et justicier des biens qu’ils possédaient à P…, l’assistait activement dans ce travail ; il avait coutume de partir régulièrement pour le château huit jours avant l’époque où le baron venait annuellement dans son majorat.
Chapitre II
En 179…, le temps était arrivé où le vieil avocat V… devait partir pour le château. Quelque énergie que se sentit encore le vieillard à soixante-dix ans, il pensait toutefois qu’une main auxiliaire lui serait d’un grand secours. Un jour il me dit en riant : Neveu (j’étais son petit-neveu, et je porte encore son nom), neveu ! — Je pense que tu ferais bien de te faire un peu souffler le vent de la mer aux oreilles, et de venir avec moi à R…bourg. Outre que tu peux m’assister vaillamment dans plus d’une méchante affaire, tu te trouveras bien de tâter un peu de la rude vie des chasseurs, et quand tu auras passé une matinée à écrire un protocole, de t’essayer le lendemain à regarder en face un terrible animal courroucé, comme l’est un loup affamé, aux longs poils gris, ou même à lui tirer un bon coup de fusil.
J’avais entendu trop de récits des joyeuses chasses de R… bourg, et j’étais trop attaché à mon digne et vieux grand-oncle, pour ne pas me trouver fort satisfait qu’il voulût bien cette fois m’emmener avec lui. Déjà initié au genre d’affaires qu’ avait à conduire, je lui promis de lui épargner une grande partie de ses travaux.
Le jour suivant, nous étions assis dans une bonne voiture, bien enveloppés dans une immense pelisse, et nous roulions vers R…bourg à travers d’épais flocons de neige, avant-coureurs d’un hiver rigoureux.
En chemin, mon vieil oncle me raconta mille choses bizarres du défunt baron Roderich qui avait fondé le majorât, et qui l’avait nommé, malgré sa jeunesse, son justicier et son exécuteur testamentaire. Il me parla des façons rudes et sauvages du seigneur, dont toute sa famille semblait avoir hérité, et que le baron actuel, qu’il avait connu dans sa jeunesse doux et presque faible, semblait prendre chaque jour davantage. Il me prescrivit de me sans façon et avec hardiesse, pour avoir quelque valeur aux yeux du baron, et finit par m’entretenir du logement qu’il avait choisi une fois pour toutes, au château, parce qu’il était chaud, commode et assez éloigné des autres, pour qu’on pût s’y soustraire au bruit des chasseurs et des convives. Dans deux petites chambres garnies de bonnes tapisseries, tout auprès de la grande salle d’audience, et vis-à-vis de l’appartement des deux vieilles demoiselles, c’est là que mon oncle établissait chaque fois sa résidence.
Enfin, après un voyage aussi rapide que pénible, nous arrivâmes par une nuit obscure à R…bourg. Nous passâmes à travers le village. C’était un dimanche ; la maison de l’inspecteur du domaine était éclairée du haut en bas ; on voyait sauter les danseurs, et on entendait le son des violons. Le château où nous nous rendîmes, ne nous parut que plus sombre et plus désert. Le vent de la mer arrivait jusqu’à nous comme de longs gémissemens, et les pins courbés rendaient des sons lugubres. Les hautes murailles noircies s’élevaient devant nous du fond d’un abîme de neige. Nous nous arrêtâmes devant la porte principale qui était fermée. Mais les cris, les claquemens du fouet, les coups de marteau redoublés, tout fut inutile ; un silence profond régnait dans l’édifice, et on n’y apercevait aucune lumière. Mon vieil oncle fit entendre sa voix forte et retentissante : François ! François ! — Où restez-vous donc ? — Au diable, remuez-vous ! — Nous gelons à cette porte ! La neige nous coupe le visage. — Que diable, remuez-vous !
Un chien se mit à gronder, une vacillante parut dans une salle basse, elle traversa plusieurs fenêtres ; un bruit de clefs se fit entendre, et les lourdes portes crièrent sur leurs gonds.
— Eh ! soyez le bien-venu, mille fois le bien-venu, M. le Justicier. Voilà un bien triste temps !
Ainsi parla le vieux François, en élevant sa lanterne de manière à ce que toute la lumière tombât sur son visage éraillé, auquel il s’efforçait de donner une expression joviale. La voiture entra dans la cour, nous descendîmes, et j’aperçus alors distinctement l’ensemble du vieux domestique, enseveli dans une large livrée à la vieille mode, singulièrement garnie de galons. Deux boucles grises descendaient sur un front blanc et large ; le bas de son visage avait la couleur robuste du chasseur, et en dépit de ses muscles saillans et de la dureté de ses traits, une expression de bonhomie un peu niaise paraissait dans ses yeux et surtout dans sa bouche.
— Allons, mon vieux François, dit mon oncle en secouant sur le pavé de la grande salle la neige qui couvrait sa pelisse, allons, tout est-il prêt ? Les tapisseries de ma chambre ont-elles été battues, les lits sont-ils dressés ; a-t-on bien balayé, bien nettoyé hier et aujourd’hui ?
— Non, répondit François fort tranquillement, non, M. le justicier, tout cela n’a pas été fait.
— Mon Dieu ! s’écria mon oncle. J’ai cependant écrit à temps, j’arrive juste à la date que j’ai indiquée, et je suis sûr que ces chambres sont glacées.
— Oui, M. le justicier, reprit François en retranchant soigneusement, à l’aide de ciseaux, un énorme lumignon qui s’était formé à l’extrémité de la mèche de la chandelle, et en l’écrasant son pied. Voyez-vous, nous aurions eu beau chauffer, à quoi cela nous eût-il servi, puisque le vent et la neige entrent très-bien par les vitres cassées que…
— Quoi ! s’écria mon grand-oncle en l’interrompant et en entr’ouvrant sa pelisse pour mieux croiser les bras, quoi ! les fenêtres sont brisées, et vous, l’intendant de la maison, vous ne les avez pas fait réparer !
— Non, M. le justicier, continua le vieillard avec le même calme, parce qu’on ne peut pas bien entrer à cause des décombres et des pierres qui sont dans les chambres.
— Et comment ! mille millions de diables, comment se trouve-t-il des pierres et des décombres dans ma chambre ! s’écria mon oncle.
— À l’accomplissement de tous vos souhaits, mon jeune maître ! s’écria François en s’inclinant poliment au moment où j’eternuais ; et il ajouta aussitôt : Ce sont les pierres et le plâtre du gros mur qui sont tombés pendant le grand ébranlement.
— Vous avez donc eu un tremblement de terre ! s’écria mon oncle hors de lui.
— Non, M. le justicier, répondit le vieux domestique avec une espèce de sourire ; mais il y a trois jours, la voûte de la salle d’audience est tombée avec un bruit épouvantable.
— Que le diable emporte… Le grand-oncle, violent et irritable qu’il était, se disposait à lâcher un gros juron ; mais levant le bras droit et relevant son bonnet de renard, il se retint et se retourna vers moi en éclatant de rire. — Vraiment, me dit-il, il ne faut plus que nous fassions de questions, car nous ne tarderions pas à apprendre que le château tout entier s’est écroulé. — Mais, continua-t-il en se tournant vers le vieux domestique, mais, François, ne pouviez-vous pas être assez avisé pour me faire préparer et chauffer un autre appartement ? Ne pouviez-vous pas arranger promptement une salle pour les audiences ?
— Tout cela a été fait, dit le vieux François en montrant l’escalier d’un air satisfait, et en commençant à monter les degrés.
— Mais voyez donc cet original ! s’écria mon oncle en le suivant. Il se mit à marcher le long de quelques grands corridors voûtés, sa lumière vacillante jetait une singulière clarté dans les épaisses ténèbres qui y régnaient. Des colonnes, des chapiteaux, de sombres arcades se montraient dans les airs sous des formes fugitives, nos ombres gigantesques marchaient auprès de nous, et ces figures qui se glissaient sur les murailles, semblaient fuir en tremblant, et leurs voix retentir sous les voûtes avec le bruit de nos pas. Enfin, après nous avoir fait traverser une suite de chambres froides et démeublées, François ouvrit une salle où la flamme qui s’élevait dans la cheminée nous salua d’un pétillement hospitalier. Je me trouvai à mon aise dès que j’entrai dans cette chambre ; pour mon oncle, il s’arrêta au milieu de la salle, regarda tout autour de lui, et dit d’un ton grave et presque solennel : — C’est donc ici qu’on rendra la justice ?
François élevant son flambeau de manière à éclairer un blanc carré de mur où s’était sans doute trouvée une porte, dit d’une voix sombre et douloureuse : — On a déjà rendu justice ici !
— Quelle idée vous revient là, mon vieux camarade ! s’écria mon oncle en se débarrassant de sa pelisse et en s’approchant du feu.
— Cela m’est venu sans y penser, dit François. Il alluma des bougies, ouvrit la chambre voisine qui avait été préparée pour nous recevoir. En peu d’instans une table servie se trouva devant la cheminée ; le vieux domestique apporta des mets bien apprêtés, auxquels nous fîmes honneur, et une écuelle de punch brûlé à la véritable manière du nord.
Mon oncle, fatigué du voyage, gagna son lit dès qu’il eut soupe ; la nouveauté, la singularité de ce lieu, le punch même, avaient trop animé mes esprits pour que je pusse songer à dormir. François débarrassa la table, ranima le feu, et me laissa en me saluant amicalement.
Chapitre III
Je me trouvai donc seul dans la haute et vaste salle. La neige avait cessé de tomber, la tempête de mugir, et le disque de la lune brillait à travers les larges fenêtres cintrées, et éclairait d’une manière magique tous les sombres de cette singulière construction, où ne pouvait pas pénétrer la clarté de ma bougie et celle du foyer. Comme on le voit souvent dans les vieux châteaux, les murailles et le plafond de la salle étaient décorés, à l’ancienne manière, de peintures fantastiques et d’arabesques dorés. Au milieu de grands tableaux, représentant des chasses aux loups et aux ours, s’avançaient en relief des figures d’hommes et d’animaux, découpées en bois, et peintes de diverses couleurs, auxquelles le reflet du feu et celui de la lune donnait une singulière vérité. Entre les tableaux, on avait placé les portraits de grandeur naturelle des anciens barons en costume de chasse. Tous ces ornemens portaient la teinte sombre que donne le temps, et faisaient mieux ressortir la place blanche et nue qui se trouvait entre les deux portes. C’était évidemment aussi la place d’une porte qui avait été murée, et qu’on avait négligé de recouvrir de peintures et d’ornemens.
Qui ne sait combien le séjour d’un lieu pittoresque éveille d’émotions, et saisit même l’âme la plus froide ? Qui n’a éprouvé un sentiment inconnu au milieu d’une vallée entourée de rochers, dans les sombres murs d’une église ? Qu’on songe maintenant que j’avais vingt ans, que les fumées du punch animaient ma pensée, et l’on comprendra facilement la disposition d’esprit où je me trouvais dans cette salle. Qu’on se peigne aussi le silence de la nuit, au milieu duquel le sourd murmure de la mer et les singuliers sifflemens des vents retentissaient comme les sons d’un orgue immense, touché par des esprits ; les nuages qui passaient rapidement et qui souvent, dans leur blancheur et leur éclat, semblaient des géans qui venaient me contempler par les immenses fenêtres : tout cela était bien fait pour me causer le léger frisson que j’éprouvais. Mais ce malaise était comme le saisissement qu’on éprouve au récit d’une histoire de revenans vivement contée, et qu’on ressent avec plaisir. Je pensais alors que je ne pouvais me trouver en meilleure disposition pour lire le livre que j’avais apporté dans ma poche. C était le Visionnaire de Schiller. Je lus et je relus, et j’échauffai de plus en plus mon imagination. J’en vins à l’histoire de la noce chez le comte de V…, racontée avec un charme si puissant. Juste au moment où le spectre de Jéronimo entre dans la salle, la porte qui conduisait à l’antichambre s’ouvrit avec un grand bruit. Je me levai épouvanté ; le livre tomba de mes mains. Mais, au même instant, tout redevint tranquille, et j’eus honte de ma frayeur enfantine. Il se pouvait que le vent eût poussé cette porte ; ce n’était rien, moins que rien : je repris mon livre.
Tout à coup on s’avança doucement, lentement, et à pas comptés, à travers la salle ; on soupirait, on gémissait, et dans ces soupirs, dans ces gémissemens, se trouvait l’expression d’une douleur profonde. — Mais j’étais en garde contre moi-même. C’était sans doute quelque béte malade, laissée dans l’étage inférieur, et dont un effet d’acoustique me renvoyait la voix. — Je me rassurai ainsi, mais on se mit à gratter, et des soupirs plus distincts, plus profonds, exhalés comme dans les angoisses de la mort, se firent entendre du côté de la porte murée. — La pauvre béte était enfermée, j’allais frapper du pied, l’appeler, et sans doute elle allait garder le silence ou se taire entendre d’une façon plus distincte. — Je pensais ainsi, mais mon sang se figea dans mes veines, je restai pâle et tremblant sur mon siège, ne pouvant me lever, encore moins appeler à mon aide. Le sinistre grattement avait cessé, les pas s’étaient de nouveau fait entendre ; tout à coup la vie se réveilla en moi, je me levai et j’avançai deux pas. La lune jeta subitement une vive clarté, et me montra un homme pâle et grave, presque horrible à voir, et sa voix, qui semblait sortir du fond de la mer avec le bruit des vagues, fit entendre ces mots : — N’avance pas, n’avance pas, ou tu tombes dans l’enfer !
La porte se referma avec le même bruit qu’auparavant, j’entendis distinctement des pas dans l’antichambre. On descendait les degrés ; la grande porte du château roula sur ses gonds et se referma bientôt ; puis il se fit un bruit comme si on tirait un cheval de l’écurie, et qu’on l’y fit aussitôt rentrer, puis tout redevint calme. J’entendis alors mon oncle s’agiter et se plaindre dans la chambre voisine. Cette circonstance me rendit toute ma raison, je pris le flambeau, et j’accourus auprès de lui. Le vieillard semblait se débattre avec un rêve funeste.
— Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! m’écriai-je en le tirant doucement et en laissant tomber sur son visage la clarté du flambeau. Mon oncle poussa un cri sourd, ouvrit les yeux, et me regarda d’un air amical. — Tu as bien fait de m’éveiller, neveu, dit-il : j’avais un mauvais rêve ; c’est la salle voisine et cette chambre qui en sont causes, car elles m’ont rappelé des choses singulières qui s’y sont passées ; mais, maintenant nous allons dormir bien tranquillement.
À ces mots, le vieillard se renfonça sous sa couverture, et parut se . Lorsque j’eus éteint les bougies, et que je fus dans mon lit, je l’entendis qui priait à voix basse.
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Chapitre IV
Le lendemain, le travail commença. L’inspecteur du domaine vint avec ses comptes, et tous les gens qui avaient des démêlés à faire vider, ou des affaires à régler, arrivèrent au château. Dans l’après-midi, le grand-oncle m’emmena chez les deux vieilles baronnes, pour leur présenter nos hommages dans toutes les règles. François nous annonça : nous attendîmes quelque temps, et une petite maman courbée et vêtue de soie, qui se donnait le titre de femme de chambre de leurs Grâces, nous introduisit dans le sanctuaire. Nous y fûmes reçus avec un cérémonial comique par deux vieilles dames, costumées à la mode la plus gothique. J’excitai tout particulièrement leur surprise, lorsque mon oncle m’eut présenté comme un avocat qui venait l’assister ; et je lus fort distinctement dans leurs traits qu’elles regardaient les affaires des vassaux de R… bourg comme fort hasardées en mes jeunes mains.
En général, toute cette visite chez les deux vieilles dames eut quelque chose de ridicule, mais l’effroi de la nuit passée régnait encore dans mon âme, et je ne sais comment il advint que les deux vieilles baronnesses, avec leurs hautes et bizarres frisures, les rubans et les fleurs dont elles étaient attifées, me parurent effrayantes et presque surnaturelles. Je m’efforçai de lire sur leurs visages jaunes et flétris, dans leurs yeux creux et étincelans, sur leurs lèvres bleues et pincées, qu’elles vivaient en bonne intelligence avec les spectres du château, et qu’elles se livraient peut-être aussi à des pratiques mystérieuses. Le grand-oncle, toujours jovial, engagea ironiquement les deux dames dans une conversation si embrouillée, que, dans une toute autre disposition que celle où je me trouvais, j’eusse été fort embarrassé de réprimer un sourire.
Quand nous nous retrouvâmes seuls dans notre appartement, mon oncle me dit : — Mais, neveu, au nom du ciel, qu’as-tu donc ? Tu ne parles pas, tu ne manges pas, tu ne bois pas. Es-tu malade, ou te manque-t-il quelque chose ?
Je n’hésitai pas à lui raconter alors fort au long tout ce que j’avais ouï d’horrible dans la nuit. Je n’omis rien, pas même que j’avais bu beaucoup de punch, et que j’avais lu le Visionnaire de Schiller. — Je pense donc, ajoutai-je, que mon esprit échauffé a créé toutes ces apparitions qui n’existent qu’entre les parois de mon cerveau.
Je croyais que mon grand-oncle allait se livrer à quelque folle plaisanterie sur mes apparitions, mais nullement ; il devint fort grave, regarda long-temps le parquet, leva les yeux au plafond, et me dit, l’œil animé d’un regard étincelant : — Je ne connais pas ton livre, neveu ; mais ce n’est ni à lui ni au punch que tu dois cette aventure. Sache donc que j’ai rêvé moi-même tout ce que tu as vu. J’étais assis comme toi (dans mon rêve s’entend) sur le fauteuil, devant la cheminée où j’avais la même vision. J’ai vu entrer cet être étrange, je l’ai vu se glisser vers la porte murée, gratter la muraille avec tant de désespoir, que le sang jaillissait de ses ongles ; puis descendre, tirer un cheval de l’écurie et l’y ramener. As-tu entendu un coq qui chantait à quelque distance dans le village ? C’est en ce moment que tu vins me réveiller.
Le vieillard se tut, et je n’eus pas la force de l’interroger davantage.
Après un moment de silence, durant lequel il réfléchit profondément, mon oncle me dit : — As-tu assez de courage pour affronter encore cette apparition, et avec moi ?
Je lui répondis que j’étais prêt à tout.
— La nuit prochaine, dit-il, nous veillerons donc ensemble.
La journée s’était passée en maintes occupations, et le soir était venu. François avait, comme la veille, préparé le souper et apporté le punch. La lune brillait au milieu des nuages argentés, la mer mugissait avec violence, et le vent faisait résonner les vitraux. Nous nous efforçâmes de parler de matières indifférentes. Le grand-oncle avait placé sur la table sa montre à répétition. Elle sonna minuit. En même temps, la porte s’ouvrit avec le même bruit que la veille, des pas mesurés retentirent dans la première salle ; les soupirs et les grattemens se firent entendre.
Mon oncle pâlit, mais ses yeux brillaient d’un feu inaccoutumé ; il se leva de son fauteuil, et se redressa de toute sa haute stature, le bras droit étendu devant lui. Cependant les soupirs et les gémissemens augmentaient, et on se mit à gratter le mur avec plus de que la veille. Le vieillard se dirigea droit vers la porte murée, et d’un pas si assuré que le parquet en trembla. Arrivé à la place où le grattement se faisait entendre, il s’arrêta et s’écria d’une voix forte et solennelle : — Daniel ! Daniel ! Que fais-tu ici à cette heure ?
Un cri terrible lui répondit, et fut suivi d’un bruit sourd, semblable à celui que produit la chute d’un corps pesant.
— Cherche grâce et miséricorde devant le trône de l’Éternel ! Sors de ce monde auquel tu ne peux plus appartenir ! s’écria le vieillard d’une voix plus forte encore.
On entendit un léger murmure. Mon oncle s’approcha de la porte de la salle, et la ferma si violemment, que toute l’aile du château en retentit. Lorsqu’il se remit sur son fauteuil, son regard était éclairci. Il joignit les mains et pria intérieurement. J’étais resté pétrifié, saisi d’une sainte horreur, et je le regardais fixement. Il se releva après quelques instans, me serra dans ses bras, et me dit doucement : — Allons, mon neveu, allons dormir.
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Chapitre V
Enfin, après quelques jours, le baron arriva, avec sa femme et une suite nombreuse ; les convives affluèrent, et la joyeuse vie que mon oncle m’avait dépeinte commença dans le château.
Lorsque le baron vint, dès son , nous visiter dans notre salle, il parut fort surpris de notre changement de résidence, jeta un sombre regard sur la porte murée, et passa sa main sur son front, comme pour écarter un fâcheux souvenir. Le grand-oncle parla de l’écroulement de la salle d’audience. Le baron blâma François de ne nous avoir pas mieux logés, et invita avec bonté le vieil avocat à se faire donner tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité. En général, la manière d’être du baron avec mon grand-oncle n’était pas seulement cordiale ; il s’y mêlait une sorte de respect, que je m’expliquai par la différence des âges : mais ce fut là tout ce qui me plut dans les façons du baron, qui étaient rudes et hautaines. Il ne fit aucune attention à moi, et me traita comme un simple écrivain. La première fois que je rédigeai un acte, il le trouva mal conçu, et s’exprima sans détour. Mon sang bouillonna, et je fus sur le point de répondre avec aigreur, lorsque mon oncle, prenant la parole, assura que tout ce que je faisais était parfaitement en règle.
Lorsque nous fûmes seuls, je me plaignis vivement du baron, dont les manières me repoussaient de plus en plus. — Crois-moi, neveu, me répondit-il en dépit de ses manières, le baron est le meilleur des hommes ; ces façons ne lui sont venues, comme je te l’ai déjà dit, que depuis qu’il est seigneur du majorât ; autrefois c’était un jeune homme doux, modeste. Au reste, il n’est pas aussi rude que tu le fais, et je voudrais bien savoir pourquoi il te déplaît autant ?
En disant ces mots, mon oncle sourit ironiquement, et le sang me monta au visage. En m’examinant bien, je ne pouvais me cacher que cette haine venait de l’amour ou plutôt de l’admiration que je portais à une créature qui me semblait la plus ravissante de celles que j’eusse jamais rencontrées sur la terre. Cette personne n’était autre que la baronne elle-même. Dès son arrivée, dès qu’elle avait traversé les appartemens, enveloppée dans une pelisse de martre russe, qui serrait étroitement sa taille, la tête couverte d’un riche voile, elle avait produit sur mon âme l’impression la plus profonde. La présence même des deux vieilles tantes, vêtues plus bizarrement que jamais, avec de grandes fontanges, la saluant cérémonieusement à force de complimens en mauvais français, auxquels la baronne répondait par quelques mots allemands, tandis qu’elle s’adressait à ses gens en pur dialecte courlandais, tout donnait à son apparition un aspect encore plus piquant. Elle me semblait un ange de lumière, dont la venue devait chasser les esprits de la nuit.
L’image de cette femme charmante était sans cesse devant mes yeux. Elle avait à peine dix-neuf ans. Son visage, aussi délicat que sa taille, portait l’empreinte de la bonté, mais c’était surtout dans le regard de ses yeux noirs que régnait un charme indéfinissable : un rayon humide s’y balançait, comme l’expression d’un douloureux désir. Souvent elle était perdue en elle-même, et de sombres nuages rembrunissaient ses traits. Elle semblait prévoir un avenir sinistre, et sa mélancolie la rendait encore plus belle.
Le lendemain de l’arrivée du baron, la société se rassembla pour déjeuner. Mon oncle me présenta à la baronne, et, dans mon trouble, je me comportai d’une manière si gauche, que les vieilles tantes attribuèrent mon embarras au profond respect que je portais à la châtelaine, et me firent mille caresses. Mais je ne voyais, je n’entendais que la baronne, et cependant je savais qu’il était aussi impossible de songer à mener une intrigue d’amour, que d’aimer, comme un écolier ou comme un berger transi, une femme à la possession de laquelle je devais à jamais renoncer. Puiser l’amour dans ses regards, écouter sa voix séduisante, et puis, loin d’elle, porter toujours son image dans mon cœur, c’est ce que je ne voulais et que je ne pouvais pas faire. J’y songeai tout le jour, la nuit entière, et dans mes extases, je m’écriais en soupirant : — Séraphine ! Séraphine ! Mes transports furent si vifs que mon oncle s’éveilla.
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The end
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