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La Marquise d’O…

Heinrich von Kleist · 1832 · Free in the US

29,344 words · about 2 h 3 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Heinrich von Kleist
Language
French
Published
1832
Length
29,344 words · about 2 h 3 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
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« La marquise d’O… étant, à son insu, devenue enceinte, le père de l’enfant qu’elle mettra au monde est invité à se déclarer ; des considérations de famille ont décidé la marquise à l’épouser, quel qu’il soit. S’adresser strada della Misericordia, à M… »

Tel est l’avis que fit insérer dans les journaux une jeune veuve habitante de M…, ville de la haute Italie, qui jouissait d’une bonne réputation, et était mère de plusieurs enfans, dont l’éducation avait été très-soignée.

Cette dame, qui osa faire un acte si singulier, si propre à l’exposer à la risée du monde, était fille de M. de Géri, commandant de la citadelle de M… Depuis trois ans environ elle avait perdu son époux, le marquis d’O…, qu’elle chérissait tendrement. Dans un voyage qu’il faisait à Paris pour des affaires de famille, une cruelle maladie l’avait enlevé. Après sa mort, la marquise, suivant le désir de sa mère, avait quitté la terre qu’elle habitait jusqu’alors, et était revenue avec ses deux enfans dans la maison paternelle. Là s’adonnant aux beaux arts, à la lecture, à l’éducation de ses enfans, elle passa les premières années de son veuvage dans la retraite ; lorsque tout-à-coup la guerre vint remplir la contrée des troupes de presque toutes les puissances européennes, et entre autres de soldats russes.

Le commandant de Géri avait reçu l’ordre de défendre la place ; il voulut donc éloigner sa femme et ses enfans du théâtre de la guerre et les envoyer à la campagne. Mais avant que les préparatifs du départ fussent achevés, la citadelle fut cernée de toutes parts par les troupes russes, et sommée de se rendre. Le commandant répondit à coups de canon. L’ennemi de son côté bombarda la ville. Il incendia les magasins, s’empara des ouvrages extérieurs, et le commandant ayant refusé d’obéir à une sommation, un assaut général fut ordonna. La citadelle fut emportée de vive force.

Tandis que les troupes russes se précipitaient dans le fort au milieu d’une pluie d’obus, le feu se déclara dans une partie du château, et il fallut que les femmes le quittassent. Madame de Géri voulut se réfugier avec sa fille et ses enfans dans les appartemens souterrains ; mais une grenade qui vint éclater au même instant dans la maison, compléta le désordre qui y régnait. La marquise se précipita sur la place devant le château, cherchant un abri où se cacher.

La nuit était très-noire, mais son obscurité disparaissait pour faire place à la lueur des coups de canon qu’on entendait sans discontinuer. Au milieu de cet horrible fracas, la marquise, ne sachant de quel côté diriger sa fuite, rentra dans le château dont les flammes s’étaient emparées. Là, au moment où elle voulait s’échapper par une porte secrète, elle fut saisie par une troupe de soldats ennemis qui l’emmenèrent avec eux. En vain elle poussa des cris de terreur, appelant à son secours ses femmes, qui elles-mêmes fuyaient tremblantes, poursuivies par d’autres furieux. On l’entraîna dans une cour intérieure, où elle eût succombé sous les plus indignes traitemens, si un officier russe, attiré par ses cris, n’était accouru chasser ces misérables acharnés contre elle. Il apparut à la marquise comme un ange envoyé du ciel. Frappant d’un coup d’épée au travers du visage le dernier de ces soldats qui tenait encore la marquise serrée entre ses bras, il offrit son assistance à cette malheureuse femme, puis la conduisit dans une partie du château où les flammes n’avaient point encore pénétré. La marquise, ne pouvant plus long-temps résister à l’horrible effroi dont elle avait été saisie, perdit alors tout-à-fait connaissance.

Quelques momens après ses femmes parurent. Effrayées de l’état de leur maîtresse, elles voulaient appeler un médecin ; mais l’officier, prenant son chapeau, les assura que la marquise reviendrait bien à elle sans secours, et sortit pour retourner au combat.

La place fut bientôt tout-à-fait conquise. Le commandant ne se défendait que parce que autrement il eût été puni. Lorsqu’il vit qu’il n’y avait plus d’espoir, il se retira devant la porte de sa maison, avec le reste de ses troupes épuisées. L’officier russe, le visage animé, lui cria presque aussitôt de se rendre.

« Je n’attendais que cet ordre, » répondit le commandant ; et il remit son épée ; « mais, ajouta-t-il, ne m’accorderez-vous pas la permission de rentrer dans le château pour m’informer de ma famille ?

— Je vous l’accorde, repartit l’officier russe, qui semblait être l’un des principaux chefs de l’armée ; toutefois sous la conduite d’une garde qui servira à vous protéger et à me répondre de votre soumission ; » puis, se mettant à la tête d’un détachement, il se dirigea vers le point où la lutte semblait encore douteuse. Bientôt après il revint sur la place d’armes, et ordonna d’éteindre les flammes qui dévoraient les maisons voisines. Animé d’un zèle remarquable, on le voyait à la fois commander et aider ses soldats dans leurs manœuvres, tour à tour occupé à diriger les jets d’eau sur l’incendie, et à sortir des magasins de l’arsenal les bombes chargées ou les tonneaux de poudre, dont l’explosion eût été terrible.

En rentrant chez lui, le commandant fut instruit de la malheureuse aventure dont sa fille avait failli être la victime. La marquise était, comme l’avait prédit l’officier russe, revenue à elle sans le secours du médecin. Elle éprouvait une grande joie en voyant toute sa famille sauvée, et son seul désir était de pouvoir témoigner sa reconnaissance à leur commun libérateur, le comte Fitorowski, chef d’un corps de chasseurs, et décoré de plusieurs ordres. Il n’avait pas fallu beaucoup de temps à la marquise pour apprendre tout cela.

« Mon père, dit-elle au , va le voir, et supplie-le de ne pas quitter la citadelle avant de s’être montré un instant au château. »

Le commandant, qui approuvait la gratitude de sa fille, retourna auprès de l’officier. Il le trouva encore occupé de soins militaires, rassemblant ses troupes éparses, et les passant en revue.

« Monsieur, lui dit-il, je ne savais pas, il y a un instant, vous devoir l’honneur et la vie de ma fille. De telles obligations augmentent la reconnaissance que m’a déjà causée votre généreuse conduite envers moi. Mais venez, monsieur, venez dans mon château recevoir les remercîmens de ma fille et de sa mère. Nous nous estimerons heureux de posséder un instant notre bienfaiteur.

— Monsieur le commandant, répondit l’officier, je suis vivement de tout ce que vous venez de me dire, et mon projet était bien de me rendre auprès de vous, et de présenter mes hommages à vos dames, dès que mes occupations m’en laisseront le loisir… »

En ce moment, plusieurs officiers lui remirent des rapports qui le rappelèrent à ses devoirs.

Aussitôt que le jour parut, le général en chef des troupes russes vint prendre possession du fort. Il montra la plus grande déférence pour M. de Géri, et lui laissa sur sa parole la liberté de se rendre où il voudrait.

« Je ne sais, répondit le commandant, comment vous exprimer ma gratitude. Combien, dans ce jour, ne dois-je pas aux Russes, et surtout au jeune comte Fitorowski, lieutenant de chasseurs !

— Comment donc cela ? monsieur, reprit le général.

M. de Géri raconta les événemens de la nuit, et les injures auxquelles la marquise avait été exposée indignèrent le général, qui, s’avançant au centre de ses officiers, appela à voix haute :

« Comte Fitorowski ! »

Le comte s’avança. Après un court éloge adressé à sa conduite courageuse, éloge qui couvrit de rougeur la figure du comte, il ajouta :

« Je veux punir d’une manière exemplaire les misérables qui déshonorent ainsi le nom de l’empereur. Nommez-les-moi, monsieur le comte.

— Je ne saurais le faire, répondit le comte d’une voix mal assurée, tandis que sa contenance dénotait son trouble ; à la lueur des réverbères du château, il m’a été impossible de les reconnaître.

— Mais, dit le général, d’autant plus surpris d’une telle réponse, qu’il savait fort bien que, dans ce moment-là, le château était tout en feu, il me semble qu’on reconnaît facilement les gens à leur voix, quelque noire que soit la nuit. Puis, secouant la tête, d’un air mécontent : « Monsieur le lieutenant, je vous prie de faire à ce sujet les perquisitions les plus sévères. »

En ce moment, un homme sortit de la foule, et, s’approchant du général, lui dit :

« Monsieur, il y a encore dans le château un de ces misérables, qui a été arrêté par les gens du commandant, au moment où M. le comte les a chassés.

— Qu’on l’amène ! » s’écria le général.

Le captif arriva bientôt, entre quatre soldats. Il fut soumis à un court interrogatoire, après lequel on le fusilla avec ses complices, qu’il dénonça au nombre de cinq.

Cet acte de justice exécuté, le général ordonna de faire partir le reste des troupes ; les officiers se hâtèrent aussitôt de regagner leurs corps respectifs. Le comte Fitorowski, au milieu du tumulte, s’approcha du commandant, lui fit ses adieux, et le pria de présenter ses hommages à la marquise. Ce départ précipité ne lui permettait pas de le faire lui-même. Une heure après il n’y avait plus un soldat russe dans la citadelle.

La famille de Géri se consola en pensant que peut-être dans l’avenir l’occasion se présenterait de prouver leur reconnaissance au comte. Mais quel fut leur effroi, lorsqu’ils apprirent que, le jour même de son départ, il avait trouvé la mort dans une rencontre avec l’ennemi ! Le courrier qui apporta cette nouvelle à M… l’avait vu de ses propres yeux, blessé mortellement à la poitrine. Deux hommes ayant voulu le relever, il avait expiré entre leurs bras.

Le commandant se rendit lui-même à la maison de la poste pour obtenir des renseignemens plus détaillés. Il apprit qu’au moment où il avait été frappé sur le champ de bataille, il s’était écrié « Julietta, cette balle t’a vengée. » Puis ses lèvres s’étaient refermées pour toujours. La marquise fut désolée de n’avoir pu se jeter aux pieds de son libérateur. Elle s’en fit des reproches amers. Cette Julietta, qui portait le même nom qu’elle, sa pitié ; elle fit en vain tous ses efforts pour la découvrir ; sa douleur aurait sympathisé avec la sienne pour déplorer ce triste et funeste événement. Plusieurs mois se passèrent avant qu’elle pût l’oublier.

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Texte entier

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« La marquise d’O… étant, à son insu, devenue enceinte, le père de l’enfant qu’elle mettra au monde est invité à se déclarer ; des considérations de famille ont décidé la marquise à l’épouser, quel qu’il soit. S’adresser strada della Misericordia, à M… »

Tel est l’avis que fit insérer dans les journaux une jeune veuve habitante de M…, ville de la haute Italie, qui jouissait d’une bonne réputation, et était mère de plusieurs enfans, dont l’éducation avait été très-soignée.

Cette dame, qui osa faire un acte si singulier, si propre à l’exposer à la risée du monde, était fille de M. de Géri, commandant de la citadelle de M… Depuis trois ans environ elle avait perdu son époux, le marquis d’O…, qu’elle chérissait tendrement. Dans un voyage qu’il faisait à Paris pour des affaires de famille, une cruelle maladie l’avait enlevé. Après sa mort, la marquise, suivant le désir de sa mère, avait quitté la terre qu’elle habitait jusqu’alors, et était revenue avec ses deux enfans dans la maison paternelle. Là s’adonnant aux beaux arts, à la lecture, à l’éducation de ses enfans, elle passa les premières années de son veuvage dans la retraite ; lorsque tout-à-coup la guerre vint remplir la contrée des troupes de presque toutes les puissances européennes, et entre autres de soldats russes.

Le commandant de Géri avait reçu l’ordre de défendre la place ; il voulut donc éloigner sa femme et ses enfans du théâtre de la guerre et les envoyer à la campagne. Mais avant que les préparatifs du départ fussent achevés, la citadelle fut cernée de toutes parts par les troupes russes, et sommée de se rendre. Le commandant répondit à coups de canon. L’ennemi de son côté bombarda la ville. Il incendia les magasins, s’empara des ouvrages extérieurs, et le commandant ayant refusé d’obéir à une sommation, un assaut général fut ordonna. La citadelle fut emportée de vive force.

Tandis que les troupes russes se précipitaient dans le fort au milieu d’une pluie d’obus, le feu se déclara dans une partie du château, et il fallut que les femmes le quittassent. Madame de Géri voulut se réfugier avec sa fille et ses enfans dans les appartemens souterrains ; mais une grenade qui vint éclater au même instant dans la maison, compléta le désordre qui y régnait. La marquise se précipita sur la place devant le château, cherchant un abri où se cacher.

La nuit était très-noire, mais son obscurité disparaissait pour faire place à la lueur des coups de canon qu’on entendait sans discontinuer. Au milieu de cet horrible fracas, la marquise, ne sachant de quel côté diriger sa fuite, rentra dans le château dont les flammes s’étaient emparées. Là, au moment où elle voulait s’échapper par une porte secrète, elle fut saisie par une troupe de soldats ennemis qui l’emmenèrent avec eux. En vain elle poussa des cris de terreur, appelant à son secours ses femmes, qui elles-mêmes fuyaient tremblantes, poursuivies par d’autres furieux. On l’entraîna dans une cour intérieure, où elle eût succombé sous les plus indignes traitemens, si un officier russe, attiré par ses cris, n’était accouru chasser ces misérables acharnés contre elle. Il apparut à la marquise comme un ange envoyé du ciel. Frappant d’un coup d’épée au travers du visage le dernier de ces soldats qui tenait encore la marquise serrée entre ses bras, il offrit son assistance à cette malheureuse femme, puis la conduisit dans une partie du château où les flammes n’avaient point encore pénétré. La marquise, ne pouvant plus long-temps résister à l’horrible effroi dont elle avait été saisie, perdit alors tout-à-fait connaissance.

Quelques momens après ses femmes parurent. Effrayées de l’état de leur maîtresse, elles voulaient appeler un médecin ; mais l’officier, prenant son chapeau, les assura que la marquise reviendrait bien à elle sans secours, et sortit pour retourner au combat.

La place fut bientôt tout-à-fait conquise. Le commandant ne se défendait que parce que autrement il eût été puni. Lorsqu’il vit qu’il n’y avait plus d’espoir, il se retira devant la porte de sa maison, avec le reste de ses troupes épuisées. L’officier russe, le visage animé, lui cria presque aussitôt de se rendre.

« Je n’attendais que cet ordre, » répondit le commandant ; et il remit son épée ; « mais, ajouta-t-il, ne m’accorderez-vous pas la permission de rentrer dans le château pour m’informer de ma famille ?

— Je vous l’accorde, repartit l’officier russe, qui semblait être l’un des principaux chefs de l’armée ; toutefois sous la conduite d’une garde qui servira à vous protéger et à me répondre de votre soumission ; » puis, se mettant à la tête d’un détachement, il se dirigea vers le point où la lutte semblait encore douteuse. Bientôt après il revint sur la place d’armes, et ordonna d’éteindre les flammes qui dévoraient les maisons voisines. Animé d’un zèle remarquable, on le voyait à la fois commander et aider ses soldats dans leurs manœuvres, tour à tour occupé à diriger les jets d’eau sur l’incendie, et à sortir des magasins de l’arsenal les bombes chargées ou les tonneaux de poudre, dont l’explosion eût été terrible.

En rentrant chez lui, le commandant fut instruit de la malheureuse aventure dont sa fille avait failli être la victime. La marquise était, comme l’avait prédit l’officier russe, revenue à elle sans le secours du médecin. Elle éprouvait une grande joie en voyant toute sa famille sauvée, et son seul désir était de pouvoir témoigner sa reconnaissance à leur commun libérateur, le comte Fitorowski, chef d’un corps de chasseurs, et décoré de plusieurs ordres. Il n’avait pas fallu beaucoup de temps à la marquise pour apprendre tout cela.

« Mon père, dit-elle au , va le voir, et supplie-le de ne pas quitter la citadelle avant de s’être montré un instant au château. »

Le commandant, qui approuvait la gratitude de sa fille, retourna auprès de l’officier. Il le trouva encore occupé de soins militaires, rassemblant ses troupes éparses, et les passant en revue.

« Monsieur, lui dit-il, je ne savais pas, il y a un instant, vous devoir l’honneur et la vie de ma fille. De telles obligations augmentent la reconnaissance que m’a déjà causée votre généreuse conduite envers moi. Mais venez, monsieur, venez dans mon château recevoir les remercîmens de ma fille et de sa mère. Nous nous estimerons heureux de posséder un instant notre bienfaiteur.

— Monsieur le commandant, répondit l’officier, je suis vivement de tout ce que vous venez de me dire, et mon projet était bien de me rendre auprès de vous, et de présenter mes hommages à vos dames, dès que mes occupations m’en laisseront le loisir… »

En ce moment, plusieurs officiers lui remirent des rapports qui le rappelèrent à ses devoirs.

Aussitôt que le jour parut, le général en chef des troupes russes vint prendre possession du fort. Il montra la plus grande déférence pour M. de Géri, et lui laissa sur sa parole la liberté de se rendre où il voudrait.

« Je ne sais, répondit le commandant, comment vous exprimer ma gratitude. Combien, dans ce jour, ne dois-je pas aux Russes, et surtout au jeune comte Fitorowski, lieutenant de chasseurs !

— Comment donc cela ? monsieur, reprit le général.

M. de Géri raconta les événemens de la nuit, et les injures auxquelles la marquise avait été exposée indignèrent le général, qui, s’avançant au centre de ses officiers, appela à voix haute :

« Comte Fitorowski ! »

Le comte s’avança. Après un court éloge adressé à sa conduite courageuse, éloge qui couvrit de rougeur la figure du comte, il ajouta :

« Je veux punir d’une manière exemplaire les misérables qui déshonorent ainsi le nom de l’empereur. Nommez-les-moi, monsieur le comte.

— Je ne saurais le faire, répondit le comte d’une voix mal assurée, tandis que sa contenance dénotait son trouble ; à la lueur des réverbères du château, il m’a été impossible de les reconnaître.

— Mais, dit le général, d’autant plus surpris d’une telle réponse, qu’il savait fort bien que, dans ce moment-là, le château était tout en feu, il me semble qu’on reconnaît facilement les gens à leur voix, quelque noire que soit la nuit. Puis, secouant la tête, d’un air mécontent : « Monsieur le lieutenant, je vous prie de faire à ce sujet les perquisitions les plus sévères. »

En ce moment, un homme sortit de la foule, et, s’approchant du général, lui dit :

« Monsieur, il y a encore dans le château un de ces misérables, qui a été arrêté par les gens du commandant, au moment où M. le comte les a chassés.

— Qu’on l’amène ! » s’écria le général.

Le captif arriva bientôt, entre quatre soldats. Il fut soumis à un court interrogatoire, après lequel on le fusilla avec ses complices, qu’il dénonça au nombre de cinq.

Cet acte de justice exécuté, le général ordonna de faire partir le reste des troupes ; les officiers se hâtèrent aussitôt de regagner leurs corps respectifs. Le comte Fitorowski, au milieu du tumulte, s’approcha du commandant, lui fit ses adieux, et le pria de présenter ses hommages à la marquise. Ce départ précipité ne lui permettait pas de le faire lui-même. Une heure après il n’y avait plus un soldat russe dans la citadelle.

La famille de Géri se consola en pensant que peut-être dans l’avenir l’occasion se présenterait de prouver leur reconnaissance au comte. Mais quel fut leur effroi, lorsqu’ils apprirent que, le jour même de son départ, il avait trouvé la mort dans une rencontre avec l’ennemi ! Le courrier qui apporta cette nouvelle à M… l’avait vu de ses propres yeux, blessé mortellement à la poitrine. Deux hommes ayant voulu le relever, il avait expiré entre leurs bras.

Le commandant se rendit lui-même à la maison de la poste pour obtenir des renseignemens plus détaillés. Il apprit qu’au moment où il avait été frappé sur le champ de bataille, il s’était écrié « Julietta, cette balle t’a vengée. » Puis ses lèvres s’étaient refermées pour toujours. La marquise fut désolée de n’avoir pu se jeter aux pieds de son libérateur. Elle s’en fit des reproches amers. Cette Julietta, qui portait le même nom qu’elle, sa pitié ; elle fit en vain tous ses efforts pour la découvrir ; sa douleur aurait sympathisé avec la sienne pour déplorer ce triste et funeste événement. Plusieurs mois se passèrent avant qu’elle pût l’oublier.

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La famille du commandant se vit obligée de quitter le château pour faire place au général russe. Il fut d’abord question de se rendre à la campagne, projet qu’appuyait fortement la marquise ; mais M. de Géri n’aimant pas la campagne, on loua une maison à la ville, et ils s’y établirent . Tout rentra bientôt dans l’ordre accoutumé. La marquise reprit l’éducation de ses enfans, et se remit à ses occupations favorites. Mais sa santé, qui jusqu’alors avait été forte et robuste, semblait souffrante : elle éprouvait des faiblesses qui l’empêchèrent pendant des semaines entières de paraître dans la société ; elle sentait des vertiges, un malaise dont elle ne pouvait se rendre raison. Cet état singulier l’inquiétait fort.

Un matin que toute la famille était occupée à prendre le thé, et que M. de Géri s’était éloigné pour un instant, la marquise, sortant de ses rêveries, dit à sa mère :

« Si une femme me disait avoir éprouvé un sentiment semblable à celui qui m’a parcouru tout le corps tandis que je prenais cette tasse, je croirais cette femme enceinte.

— Je ne te comprends pas, répondit madame de Géri.

— Je viens d’éprouver, reprit la marquise, un frisson absolument semblable à ceux que je ressentais durant ma dernière grossesse.

— Quelle singulière idée ! dit sa mère en riant, tu accoucheras sans doute de quelque fantaisie.

— Morphée ou l’un des Songes de sa suite en sera le père alors, » ajouta la marquise ; et elles continuèrent ainsi à plaisanter sur ce sujet. Mais le retour du commandant interrompit leur conversation, et la marquise s’étant, quelques jours après, entièrement rétablie, oublia cet entretien, ainsi que le sujet qui l’avait .

Bientôt après, pendant que M. de Géri le fils, grand-maître des forêts, se trouvait chez ses parens, un événement inattendu vint surprendre toute la famille. Un domestique, entrant un jour dans la chambre où elle se trouvait réunie, annonça le comte Fitorowski.

« Le comte Fitorowski ! » s’écrièrent à la fois le père et la fille. La surprise ne leur permit pas d’en dire davantage. Le domestique répondit que c’était bien le comte, qu’il l’avait vu de ses propres yeux, entendu de ses propres oreilles, et qu’il l’avait laissé dans l’antichambre.

Le commandant se leva aussitôt pour ouvrir lui-même au jeune comte, et celui-ci, beau comme un dieu, quoique le visage pâle, entra dans le salon.

Après les premières politesses et quand l’étonnement causé par cette arrivée inattendue fut un peu dissipé, le comte s’informa de la santé de la marquise.

« Je suis fort bien, répondit la marquise ; mais vous-même, comment êtes-vous revenu à la vie ?

— Je ne puis croire ce que vous dites, repartit le comte, car votre visage porte l’empreinte de la fatigue et de la maladie.

— En vérité, cette empreinte n’est qu’une trace laissée par une indisposition que j’ai soufferte il y a quelques jours, mais qui, je l’espère, n’aura pas de suite.

— Je l’espère aussi, » reprit le comte avec une vivacité singulière ; puis il ajouta « Madame, voulez-vous m’épouser ? »

La marquise ne savait que penser d’une pareille question faite si brusquement. Elle regardait sa mère, tandis qu’une vive rougeur colorait ses joues ; et ses parens, aussi étonnés qu’elle, se lançaient des coups d’œil interrogatifs.

Cependant le comte s’approchant de la marquise, et lui prenant la main comme pour la baiser, réitéra sa question en lui demandant si elle ne l’avait pas compris.

Le commandant, voulant faire cesser l’embarras qui se peignait sur tous les visages, offrit un siége au comte, et le pria de s’asseoir.

« En vérité, dit madame de Géri, nous croirons que vous êtes un esprit jusqu’à ce que vous nous ayez expliqué comment vous êtes sorti du tombeau dans lequel on a dû vous placer à Paris. »

Le comte s’assit, laissa tomber la main de la marquise, et dit :

« Les circonstances actuelles me forcent à être bref, car j’ai peu de temps à moi pour m’arrêter ici. Blessé à mort dans la poitrine, je fus transporté à P… où je demeurai plusieurs mois dans mon lit, incertain si je vivrais. Durant tout ce temps, l’image de madame fut constamment présente à ma pensée ; je ne saurais décrire le plaisir et la peine que me causa tour à tour ce souvenir. Après une longue convalescence, je fus enfin rétabli, et je retournai à l’armée. Mais les plus vives inquiétudes m’y suivirent. Plus d’une fois j’ai pris la plume pour vous ouvrir mon cœur ; maintenant je suis envoyé à Naples avec des dépêches ; je ne sais si de là je ne recevrai point l’ordre d’aller jusqu’à Constantinople, et peut-être ensuite de retourner à Saint-Pétersbourg. Cependant il m’a été impossible de vivre plus long-temps sans satisfaire le désir de mon cœur ; je n’ai pu résister à l’envie de faire quelques démarches pour atteindre mon but, en passant par M… En un mot, je viens demander à madame la marquise si elle veut faire mon bonheur en m’accordant sa main ; et je la supplie de s’expliquer franchement à ce sujet. »

Il se tut : un long silence succéda à cette bizarre déclaration. Le commandant le rompit enfin.

« Une telle proposition, si, comme je n’en doute pas, elle est sérieuse, est extrêmement flatteuse pour nous. Mais, lors de la mort de son mari, le marquis d’O…, ma fille a résolu de ne point s’engager dans de nouveaux liens. Cependant il n’est pas impossible qu’une passion aussi subite que la vôtre n’ait quelque influence sur sa résolution ; accordez-lui donc, je vous prie, quelque temps pour réfléchir.

— Certes, repartit le comte, ce que vous me dites a bien de quoi me satisfaire, et en tout autre moment j’aurais lieu de regarder ces paroles comme bien favorables à mes désirs ; mais dans les circonstances présentes, je ne saurais m’éloigner sans avoir obtenu une réponse qui doit décider de mon sort. Les chevaux sont déjà attelés à ma voiture pour me conduire à Naples. Je vous en supplie, continua-t-il, en se tournant vers la marquise, je vous en supplie, si vous avez quelque sentiment de compassion pour moi, ne me laissez pas partir sans un mot de votre bouche.

— Monsieur, reprit le commandant, un peu déconcerté de l’ardeur impatiente du jeune officier, la reconnaissance que vous conserve ma fille vous donne le droit d’avoir les plus grandes espérances ; cependant ne croyez pas qu’elle puisse ainsi se résoudre à faire, sans de mûres réflexions, la démarche la plus importante de sa vie. D’ailleurs, il est indispensable qu’avant de se décider elle fasse plus ample connaissance avec vous. Revenez donc ici lorsque votre mission sera terminée, et soyez notre hôte pendant quelque temps. Si ma fille alors juge pouvoir être heureuse avec vous, je serai le premier à approuver son consentement, qui, accordé plus tôt, me semblerait tout-à-fait peu convenable.

— C’était là, dit le comte, dont le trouble se décelait par la rougeur qui couvrait son visage, le but de mes plus ardens désirs dans ce voyage, et me voilà rejeté dans un abîme de malheur. D’après les circonstances fâcheuses dans lesquelles vous m’avez connu jusqu’à présent, sans nul doute des liaisons plus étroites me seraient favorables. La seule action blâmable que j’aie faite dans ma vie, et qui n’est connue que de moi, je veux la réparer. Je suis homme d’honneur, et cela je puis l’affirmer sans crainte. »

Un léger sourire, qui cependant n’était pas ironique, parut sur les lèvres du commandant.

« Je vous crois sincère, Monsieur ; jamais je n’ai vu un jeune homme développer tant de belles qualités en si peu de temps. Un peu de réflexion vous fera approuver le délai que je demande. Avant d’en avoir parlé soit avec les miens, soit avec vos parens, il m’est impossible de vous accorder aucune autre réponse.

— Je suis sans parens, libre et maître de ma personne. Mon oncle, le général Krakolof, m’accordera sûrement son approbation. Je suis possesseur d’une fortune considérable, et je me déciderai sans peine à venir vivre en Italie.

— Monsieur, reprit le commandant d’un ton bref et impérieux, vous avez mon dernier mot ; brisons là-dessus, je vous prie. »

Après une courte pause durant laquelle tous les symptômes de la plus vive agitation se montraient dans la contenance du comte, ce jeune et fougueux amant, se tournant vers madame de Géri, renouvela ses protestations, supplia, et finit par déclarer que son oncle ainsi que le général en chef étaient dans sa confidence, et avaient autorisé ses démarches, voyant que c’était le seul moyen de le sauver de la mélancolie dans laquelle il était tombé à la suite de sa blessure.

« Par votre refus, dit-il enfin, vous ne me laissez plus que le désespoir pour dernier remède à mes souffrances. »

On ne savait que lui répondre. Il continua en disant que si la moindre lueur d’espérance lui était donnée d’atteindre le but de tous ses vœux, il pourrait peut-être retarder son voyage d’un jour, et même plus. En prononçant ces derniers mots, il promenait des regards supplians sur le commandant, la marquise et sa mère. Le commandant avait les yeux baissés ; son expression était mécontente ; il garda le silence.

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