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Le Joueur (Diderot)

Denis Diderot · 1875 · Free in the US

28,919 words · about 2 h 2 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Denis Diderot
Language
French
Published
1875
Length
28,919 words · about 2 h 2 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Notice Préliminaire about 5 min
  2. Personnages under 1 min
  3. Acte I about 21 min
  4. Acte II about 21 min
  5. Acte III about 29 min
  6. Acte IV about 21 min
  7. Acte V about 25 min

Continue:

Notice Préliminaire

-

Edward Moore, né à Abingdon en 1712, mort à Londres en 1757, est l’auteur du Joueur (the Gamester), représenté en 1753 sur le théâtre de Drury-Lane et publié la même année. La pièce eut-elle du succès en Angleterre ? Les avis sont partagés. Selon les uns, parmi lesquels se trouve le traducteur de 1762, elle en eut beaucoup. Selon les autres, en tête desquels se trouve Grimm, elle n’en eut aucun ; celui-ci prétend même avoir interrogé vainement des Anglais pour savoir le nom de l’auteur, lorsque fut jouée la pièce de Saurin, Beverley, qui est une amplification de celle de Moore. Qu’elle ait réussi ou non, peu importe, on en parla en France et Diderot fut le premier qui la compara avec le Marchand de Londres de Lillo, ce qui a fait longtemps croire que les deux pièces appartenaient au même auteur, croyance dont on retrouvera des traces dans la France littéraire de Quérard, qui donne Beverley comme une imitation du Marchand de Londres et place la traduction du Joueur, par l’abbé Bruté de Loirelle, à la fois au nom de Moore et au nom de Lillo.

C’est en 1760 que Diderot s’occupa du Joueur. Le 5 septembre de cette année il écrit à : « Je ne sais si je n’irai pas la semaine prochaine passer quelques jours à la Chevrette. Ils veulent tous que je raccommode le Joueur et que je le donne aux Français. Ce sera là mon occupation. » La chose était faite à la fin du même mois, puisque dans une autre lettre (sans date), il écrit : « Le Joueur est entre les mains de qui en a désiré la lecture ; nous verrons ce qu’il en dira. Je ne crois pas que les changements que notre goût exige fussent aussi considérables que vous l’imaginez. » , « chargé de tout temps du département tragique » comme dit Grimm quelque part, ne réussit sans doute pas à intéresser les comédiens français à cette tentative et Diderot l’oublia bientôt.

Cependant son intention avait été ébruitée, et en 1762, quand l’abbé Bruté de Loirelle publia le Joueur (Dessain junior, in-12), il dit dans sa préface : « En donnant cette traduction au public, j’aurais tâché de l’accompagner de quelques réflexions sur la tragédie bourgeoise si je n’eusse craint de répéter ce que d’autres ont dit avant moi. Je sais d’ailleurs qu’un homme fort connu dans la république des lettres doit faire imprimer une dissertation qu’il a faite sur ce nouveau genre de tragédie. » La traduction de l’abbé est exacte ; il n’a oublié ni le prologue « fait et prononcé par , » ni l’épilogue « fait par un ami de l’auteur et prononcé par . » Il a placé à la fin de chaque acte les quelques vers qui les terminent en guise de moralité et a suivi partout le texte de très-près. n’avait qu’à comparer cette version avec celle de Diderot publiée pour la première et unique fois (nous ne savons pourquoi l’a écartée) dans l’édition Belin des Œuvres de Diderot pour éviter l’erreur qui lui fait attribuer le volume de 1762 à notre auteur (Catalogue de la bibliothèque dramatique de , n 2325).

Diderot a-t-il été aussi fidèle que l’abbé Bruté de Loirelle ? Non. Grimm n’hésite pas à dire (15 mai 1768) : « Il y a environ dix ans que cette pièce tomba entre les mains de . Frappé de quelques traits, il se mit à en croquer une traduction pour la faire connaître à quelques femmes avec lesquelles il se trouvait à la campagne. On imprima presque en même temps une autre traduction, peut-être plus fidèle, parce que ne se fait jamais faute d’ajouter ce qui peut se présenter de beau sous sa plume… Alors s’empara du manuscrit de , et, après s’être assuré que celui-ci ne comptait en faire aucun usage, il entreprit d’enrichir la scène française de cette pièce. »

Le Beverley de Saurin ne serait-il donc autre chose que le manuscrit de Diderot ? Il n’en est rien. Saurin a voulu augmenter le pathétique de anglais et il a ajouté de son cru des épisodes, entre autres celui dans lequel le Joueur lève le couteau sur son enfant endormi. Il a supprimé des personnages, il en a ajouté et conservé l’intrigue tout en modifiant les caractères.

« , dit encore Grimm, avait pourtant trouvé un moyen de rendre le rôle de Stukely non-seulement supportable, mais théâtral. Il avait conseillé à d’en faire un homme généreux, plein de noblesse dans ses procédés, dissipateur d’une grande fortune dont il aurait vu la fin, et de lui donner, du reste, une passion insurmontable pour . » Suit tout un plan dont cet amour est la base et cette conclusion de Grimm : « Tout l’usage que a osé faire de ce conseil se réduit à un peu de passion qu’il a donnée à Stukely pour et dont il n’est question que dans un monologue. Cette passion est une pauvreté de plus dans la pièce de . »

Quand la pièce de Saurin fut imprimée, Grimm y revint encore. Il se fâcha surtout du titre « ridicule » de tragédie bourgeoise qu’on avait donné à l’ouvrage. « Saurin se demande, dit-il, si le Philosophe sans le savoir est une tragédie ou une comédie, et il n’ose décider cette question. Eh bien ! monsieur Saurin, je la déciderai : non-seulement c’est une comédie, mais c’est là la vraie comédie et son véritable modèle. Quoi ! parce qu’il s’est trouvé en France, il y a cent ans, un homme d’un génie rare, d’une verve irrésistible, qui n’a fait proprement que des pièces satiriques, d’une satire déliée et souvent sublime, et parce que c’est avec une extrême délicatesse que la satire demande à être maniée sous une monarchie, où l’orgueil de la naissance, du rang, des titres, des charges, des places, rend chaque particulier excessivement susceptible sur tout ce qui tient à cette existence extérieure et factice ; quoi, parce que cet homme unique, se soumettant aux entraves que la sotte religion et les petites mœurs mesquines et gothiques de son pays et de son siècle ont mises de toutes parts au genre dramatique, pour l’empêcher d’atteindre le but véritable et glorieux pour lequel il a été institué ; parce que, dis-je, cet homme, malgré ces entraves, a su se franchir une route vers l’immortalité, tout ce qui ne sera pas dans le genre du Tartuffe et du Misanthrope ne sera pas réputé comédie ?… On ferait un beau traité de poétique sur cet objet, encore peu aperçu par nos philosophes ; et si l’on était curieux de se faire lapider par la canaille des beaux esprits, on leur prouverait que, sans rien diminuer de l’admiration pour le génie de Molière, la véritable comédie n’est pas encore créée en France. »

Nous rapportons cet extrait, parce qu’il touche autant Diderot, dont les deux pièces avaient paru d’abord sous le titre de comédies, que Saurin qui paraît seul en cause. Mais comédie fut repoussé par les classiques, tragédie bourgeoise par les novateurs, et ce qui resta ce fut le mot drame.

Garrick, à Londres, avait fait vivre la pièce de Moore ; Molé, à Paris, fit le succès de Beverley. Il y était, paraît-il, admirable.

D’Alembert s’est essayé aussi sur ce sujet. Il a traduit le monologue du Joueur dans sa prison, mais en l’adoucissant pour le rendre plus acceptable, dit-il, au goût français.

Personnages

-

La scène est à Londres.

Acte I

LE JOUEUR

DRAME

Le théâtre représente un appartement démeublé.

-

Rassurez-vous, mon amie ; tout n’est pas sans ressource. Déjà même je suis moins sensible au spectacle du désordre qui m’entoure. Mes yeux se font à voir des murailles nues. Ô chère sœur, chère sœur, si je n’avais à souffrir que la perte de ma fortune, le renvoi de mes gens et la chute de ma maison ; s’il ne s’agissait que de quitter un équipage, et que de renoncer au faste et à son éclat, votre pitié pour moi serait une faiblesse.

Et n’est-ce donc rien que la pauvreté ?

Rien du tout, si elle n’approchait que de moi. Dans l’opulence, j’étais la plus heureuse des riches ; mais, avec du pain et un sourire de mon époux, dans l’indigence, je serai la plus heureuse des pauvres. Vous voyez cet appartement ? eh bien, Charlotte, la seule chose qui y manque à mes yeux, c’est lui… Vous me regardez !… Pourquoi me regardez-vous ?

Pour apprendre à haïr mon frère !

Mon amie, ne me dites point de ces choses-là.

Ne vous a-t-il pas ruinée ? Ô jeu, passion abominable !… Mais il me semble qu’il aurait pu s’en tenir à son train de vie ordinaire. Quand on a tenu des dés ou des cartes jusqu’à quatre à cinq heures du matin, on doit en avoir assez. N’est-il pas déjà assez dur d’avoir à l’attendre ? Il ne lui manquait plus que de passer les nuits. Je le détesterai ; c’est moi qui vous le dis ; il en fera tant que j’en viendrai là.

Vous êtes trop juste pour punir si sévèrement une première faute. Il n’a point encore découché.

Découché ! je le crois. Est-ce qu’il se couche ?… Il ne lui reste pas une vertu. Un seul vice les lui a toutes ôtées… De l’attachement, de la tendresse, il ne lui en reste pour rien… Ah ! chère sœur, il fut un temps…

Ce temps est encore… Je lui suis toujours chère… J’ai toute sa tendresse… Qu’on me rassure seulement sur sa personne.

Avec sa conduite et ses sociétés, cela est impossible. Il a tout oublié, jusqu’à son pauvre petit. Que deviendra cet enfant ?

Ce qu’il deviendra ? Le besoin lui donnera de l’industrie. Il s’instruira par les fautes de son père. Il apprendra de lui la prudence, de moi la résignation. Charlotte, vous vous faites des terreurs, vous vous exagérez le malheur de l’indigent. Excepté la maladie et ses douleurs, il n’y a point de condition à laquelle le ciel n’ait attaché un dédommagement. Voyez le mercenaire. Si son travail l’appelle de grand matin, il en trouve le sommeil plus doux, le pain plus agréable à son appétit, sa maison et sa famille plus chères, et son mécontentement plus envié et moins incertain. Si ses yeux se sont ouverts aux premiers rayons du soleil, la nuit s’en approchant amène son repos. Il n’y a point d’état qui n’ait ses douceurs, pourvu que le cœur ne reproche rien… Et voilà ce qui fait qu’il n’y a plus de bonheur pour mon pauvre Beverley. Il a plongé dans la misère ceux qu’il aime. Cette cruelle pensée l’obsède et le tourmente. Ah ! si je pouvais soulager son âme de ce fardeau.

Quand il n’aurait nui qu’à lui seul, il serait juste qu’il en portât la peine… C’est mon frère ; mais quand je pense à sa conduite, au bien que vous lui avez apporté, à celui dont il jouissait, à l’emploi qu’il en a fait… Une richesse énorme absorbée par la plus vile des passions, dévorée par les derniers des misérables ! Je n’y tiens pas… Ma petite fortune reste entière au milieu de cette ruine ; du moins il le dit. Encore si j’y pouvais compter !

Ce serait lui faire injure que d’en douter.

Je ne sais si mon doute serait une injure ; mais il est sûr que ma confiance fut une sottise. Mais je prétends retirer tout d’entre ses mains, et dès aujourd’hui ; l’occasion que j’ai de m’en servir n’est que trop pressante et trop triste.

Et quelle est cette occasion ?

Celle qui m’est offerte par votre situation : une sœur à secourir.

Cela ne se peut, mon amie. Je suis fâchée de refuser votre secours ; mais il le faut. Votre fortune doit être la récompense d’un homme qui vous est cher et à qui vous avez promis votre main. Elle appartient au tendre et généreux Leuson, et non pas à moi. Votre dessein n’est-il pas de le rendre heureux ?

Quoi ! au moment où ma sœur vient de tomber dans la misère ?

Mais vous voyez mal. Je ne suis pas autant à plaindre que vous l’imaginez. N’ai-je pas mes diamants ? Eh bien, je les ven- drai. Ils fourniront quelque temps à nos besoins ; et cette ressource épuisée, il nous restera des mains pour travailler. L’industrie et le travail sont les deux ressources de l’indigent… Charlotte, vous pleurez… Et pourquoi pleurez-vous ?

De pitié.

Encore une fois, tout n’est pas désespéré. Quand il n’aura plus rien à perdre, il reviendra. Je le recouvrerai ; et si jamais il se retrouve dans ces bras, Charlotte, mon amie, dites, où sera l’indigence ?

S’il était possible de le guérir de sa funeste passion, la succession de mon oncle suffirait pour rétablir ses affaires.

S’il était possible, c’est bien dit. Mais il n’y a que la pauvreté qui guérisse de la fureur du jeu. Qu’on lui rende sa fortune, il la jouera, la reperdra, et l’on n’aura réussi qu’à doubler sa peine et sa honte. viendra-t-il ce matin ?

Il me le promit hier soir. À propos, il me paraît suspecter violemment l’ami Stukely.

Stukely aurait-il trahi mon mari ? Serait-il de moitié ?… Je n’ose le penser. C’est un joueur ; mais c’est un homme d’honneur.

Il s’occupe sans cesse à le persuader, et c’est une grande raison pour moi d’en douter. Le caractère honnête se montre et s’établit sans tant d’apprêt.

Lucy, qu’est-ce qu’il y a ?

C’est votre vieil intendant qui demandait à entrer, et que je n’ai pu refuser, il m’en a tant priée.

Jarvis, cela n’est pas bien. Vous voilà, et je vous avais prié de ne pas venir.

Cela se peut, madame ; mais je suis vieux, et les vieillards sont oublieux. Peut-être, madame, m’avez-vous aussi défendu de m’affliger et de pleurer ; mais, je vous le répéterai, je suis vieux, et j’avais peut-être encore oublié cela.

C’est une honnête créature, il me touche.

Il eût été bien dur de le renvoyer !

J’ai beau regarder, je ne reconnais plus ces lieux. Il n’y avait point d’appartements comme cela dans la maison de mon jeune maître ; du moins je ne me les rappelle pas. Cependant j’ai vécu ici vingt-cinq ans. Jamais mon vieux maître, son bon et honnête père, ne m’eût renvoyé !

Et pourquoi vous aurait-il renvoyé ? il n’en avait aucun sujet.

Je l’ai servi en tout honneur tant qu’il a vécu. Quand il mourut, il me recommanda à son fils, que j’ai aussi servi en tout honneur.

Je le sais, Jarvis, je le sais.

Nous le savons toutes deux.

Je suis vieux et j’ai le pied sur le bord de la fosse. Je ne demandais qu’à mourir ici. Mais mon maître m’a renvoyé.

Jarvis, laissons cela. Ce n’est point , c’est son indigence qui vous a renvoyé.

Est-il donc si pauvre ?… Hélas ! ce cher maître, il fut autrefois la joie de mon cœur… Est-ce que ses créanciers ne lui ont rien laissé ? Est-ce qu’ils ont fait vendre sa maison ?… Il n’était pas plus grand que cela, quand son père la fit bâtir. Je le portais dans ces bras, il y a longtemps. Cependant je m’en souviens. Lorsque quelque pauvre venait à nous, il me disait : « Mais, Jarvis, est-ce qu’il y a des pauvres ? Je ne souffrirai jamais que vous le deveniez, vous. Si j’étais roi, il n’y en aurait point. » Tout enfant qu’il était, il était plein de cœur. Oui, il en était plein ; mais il était en même temps si bon, qu’un moucheron l’eût piqué qu’il ne l’eût pas écrasé.

Charlotte, parlez-lui donc ; pour moi, je ne saurais.

Il faut d’abord que j’essuie mes larmes.

J’ai là quelque argent. Il pourrait y en avoir un peu davantage ; mais j’ai aussi aimé à soulager les pauvres. Ce qu’ils m’en ont laissé, madame, est à vous.

Non, Jarvis, nous ne manquons pas encore tout à fait. Je vous remercie de vos offres, et je m’en souviendrai.

Mais verrai-je mon maître ? Me permettrait-il de rentrer ici et de partager sa détresse ? Madame, je ne lui coûterai rien. Je ne saurais vous exprimer la peine qu’il me ferait de me refuser. Pourriez-vous me dire où je le trouverais ?

Il n’est pas à la maison. Jarvis, vous le verrez une autrefois.

Demain ou après, le matin. Bon homme, tout a bien changé ici.

Je ne m’en aperçois que trop, et le cœur m’en saigne. Cependant il me semble… Mais voici quelqu’un.

Monsieur Stukely, madame.

Mesdames, j’ai l’honneur de vous souhaiter le bonjour. Monsieur Jarvis, votre serviteur. Madame, oserai-je vous demander où est mon ami ?

J’allais vous faire la même question. Est-ce que vous ne l’avez point vu aujourd’hui ?

Non, madame.

Ni la nuit dernière.

La nuit dernière ! Est-ce qu’il n’est pas rentré ?

Non, n’étiez-vous pas ensemble ?

Pardonnez-moi, madame ; du moins une partie de la soirée ; mais depuis nous ne nous sommes pas revus. Où se sera-t-il arrêté ?

Monsieur, j’aurais une question à vous faire ; c’est comment vous entretenez la fureur du jeu dans un homme que vous appelez votre ami ?

Madame, cette question n’est pas nouvelle. J’ai déjà eu l’honneur de vous répondre plusieurs fois qu’un de mes plus grands chagrins était de ne pouvoir guérir de sa manie. , madame, n’est pas un enfant. Après qu’on lui a fait les représentations que l’amitié peut autoriser, tout est dit. Il est vrai que ma bourse ne lui a jamais été fermée. Ma fortune n’en est pas mieux pour cela. Si c’est là ce qu’on veut appeler encourager au jeu son ami, il faut que je m’avoue coupable dans le fait : mais j’avais un autre dessein.

J’en suis sûre, monsieur, et je vous en ai mille obligations. Mais la nuit dernière où le laissâtes-vous ?

Chez Wilson, madame, puisqu’il faut vous le dire, et avec des gens qui ne me plaisaient pas. Peut-être est-il encore là ? connaît l’endroit, je crois.

Irai-je, madame ?

Non, il s’en offenserait peut-être.

Il pourrait y aller comme de lui-même.

Et sans qu’il soit question de moi, madame, s’il vous plaît. Chacun a son défaut, et j’ai le mien. Le mieux sans doute eût été de cacher le faible de mon ami. Mais je ne sais comme cela se fait, et je n’ai ni secret ni réserve ici.

Je voudrais bien aller, et voir mon maître.

Jarvis, allez donc ; mais écoutez-vous quand vous lui parlerez. Songez que je suis son épouse, et qu’il n’a pas encore entendu de ma bouche un reproche.

Et que ne puis-je le secourir et le consoler !

Cependant, madame, ne vous alarmez pas trop. Il y a dans la vie un temps où l’homme s’égare, et un temps où il revient de ses erreurs. Peut-être mon ami n’en est-il pas encore au retour… Il a un oncle… Cet oncle apparemment ne sera pas éternel… Il est permis d’entrevoir dans l’avenir, et d’espérer que la perte d’une première fortune aura appris à mon ami à connaître le prix d’une seconde. (On frappe rudement à la porte.)

J’ai entendu, je crois… on a frappé… Ce n’est pas lui. Non, ce ne l’est pas. ne frappe pas de la sorte… Que ne me trompé-je ! plût au ciel ! Dieu, faites qu’il ne lui arrive rien de mal !

Et quel mal voulez-vous qu’il lui soit arrivé ou qui lui arrive ? Il est bien, vous serez bien, tout sera bien. (On frappe rudement à la porte.)

Il me semble aussi qu’on frappe un peu trop rudement… Est-ce qu’il n’y a personne là ?… Aucun de vous ne peut-il aller voir et répondre ?… Aucun de vous !… Qu’ai-je dit ! Je n’y pense pas. Je m’oublie. Je n’y suis pas encore faite.

J’y vais, ma sœur. Surtout tâchez de vous tranquilliser. Charlotte sort.)

Madame aurait-elle quelque sujet particulier d’inquiétude ?

Non, monsieur. C’est l’état où l’absence de me laisse toujours… Je n’entends point frapper sans craindre quelque fâcheuse nouvelle.

Vous vous troublez aussi un peu trop légèrement pour une nuit !… Mais l’amour ne va point sans le soupçon… Cependant avec les charmes qu’on vous voit et le mérite qu’on vous accorde unanimement…

Monsieur, que voulez-vous dire ? Si j’avais une pensée qui fût injurieuse à mon mari, ce serait la première.

Il est certain qu’une crainte pareille serait également indigne de vous et de lui… Mais le monde est bien méchant. Il est plein d’âmes corrompues qui cherchent à secouer sur les autres une partie de leur honte. On se plaît à généraliser ses vices. On les excuse par ce moyen, et l’on disparaît dans la multitude des coupables… Mais vous êtes la prudence même… Vous vous êtes proposé d’être heureuse, et tout mauvais propos trouvera vos oreilles fermées… Ce serait un très-grand malheur que d’y ajouter la moindre foi.

Un très-grand malheur ? dites le plus grand de tous. Croire contre sa conscience, sa conviction, son expérience… cela ne se peut… Mais à quoi bon tous ces propos ?

À vous prévenir peut-être contre de faux bruits. La moitié des hommes se plaît à médire de l’autre. Et puis il est incroyable comme on appuie sur des misères… En tout cas, si quelque conte impertinent arrivait jusqu’à vous, vous savez, je crois, à présent, le cas que vous en devez faire.

Si quelque conte impertinent… Mais quel conte ? de qui ? sur quoi ?… qui est-ce qui osera ?… Monsieur, je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Je n’ai rien entendu, je ne veux rien entendre… On me dirait… oui, on me dirait… qu’avec tous les torts que je lui sais, on ne réussirait point à me rendre ses mœurs suspectes… Non, non, mon époux est mon premier ami, mon plus proche appui, mon repos, ma joie, ma sûreté au milieu clés orages qui peuvent s’élever autour de moi… (stukely soupire et baisse la vue.) Vous soupirez… Pourquoi soupirez-vous ?…

Madame, je vous écoutais… S’il m’est échappé un soupir, je l’ignore… On soupire souvent sans s’en apercevoir, sans savoir pourquoi… Mais j’ai peut-être fait une indiscrétion… Mon zèle… Ce zèle, madame, est un pur effet de mon amitié… J’ai cru qu’il était de mon devoir de vous prévenir contre la médisance… La médisance ne respecte rien… Elle s’est déchaînée de la manière la plus vile… Mais je répondrais de mon ami sur ma vie ; oui, sur ma vie.

Et moi sur la mienne… Qui est-ce qui doute de Beverley ?… Quelle fausseté peut-on en dire ?… Quelque fausseté qu’on en dise, je n’en puis être touchée, non ; et me voilà prête à l’entendre… Mais, monsieur, pourquoi cette réserve de votre part ?… Vous êtes bien l’ami de , vous êtes le mien. Vous avez l’estime et la confiance de l’un et de l’autre… Qu’ose-t-on dire ?… Mais que m’importe ? Après tout, je ne prends nul intérêt à toutes ces sottises.

Courage, madame. Persistez fermement dans cette louable indifférence. Je suis venu pour vous prévenir contre le soupçon, et non pour vous l’apporter.

Aussi n’en avez-vous rien fait… Le soupçon ! Qu’est-ce que cela signifie ?… Un sentiment injuste et déshonnête n’a point encore germé dans mon cœur.

Votre résolution me transporte d’admiration et m’enchante… J’avais encore quelque chose à vous dire. Mais on vient.

De quoi s’agissait-il là-bas ?

L’honnête homme que ce Jarvis !… C’était un créancier ; mais le bon vieillard l’a renvoyé. Je l’ai entendu qui lui disait : Laissez sa femme en repos, ne tourmentez pas sa sœur. Il est cruel de tourmenter ceux qui sont déjà dans la détresse… Je me suis approchée, et quand il m’a vue à la porte, il m’a demandé pardon de ce que son indiscret ami avait frappé si fort.

Un créancier ? Et pourquoi l’ai-je ignoré ? La somme qu’il demandait était-elle considérable ?

Je n’en sais rien… Il faut s’attendre souvent à de pareilles visites. Chère sœur, qu’avez-vous ? Pourquoi ce redoublement de tristesse ? Il n’y a pas là sujet à une affliction nouvelle.

Il est vrai. Mais le sommeil m’accable, je succombe… Les forces me manquent… Pardon, monsieur, il faut que je me retire. J’ai besoin d’un peu de repos. (Madame Beveriey sort.)

Madame, je vous en souhaite beaucoup… Le coup a porté. La pauvre femme, je compatis à sa peine.

Si vous êtes de ses amis, monsieur, faites-le voir.

Comment, madame ?

En ramenant mon frère de son égarement et le rendant à sa malheureuse épouse.

J’entends, il faut que je refonde mon ami, âme et corps. Ce n’est que cela que vous exigez ? J’y penserai, madame. Mais en attendant, vous me permettrez de vous dire que je ne vois pas, dans le conseil que vous avez la bonté de me donner, de quoi vous remercier et vous être obligé.

Ni apparemment de quoi nous servir. Jamais proposition ne fut plus déplacée que la mienne, si par une amitié mal entendue, ou par quelque autre motif que je n’ose pénétrer, vous avez résolu de nourrir sa passion à vos dépens, et de l’autoriser de votre exemple. Celui qui veut sincèrement guérir la fièvre d’un malade altéré, arrache la coupe funeste de ses mains, et vous, vous la portez à sa bouche… Mais on frappe encore… Voilà où nous en sommes réduites… Un autre créancier sans doute !

Oui, mais d’une espèce difficile à congédier… C’est Leuson !

Madame, j’ai l’honneur de vous saluer. Monsieur, votre serviteur. Je sors de chez vous.

Si matin ? Quelque affaire sans doute ?

Oui, une affaire, si vous voulez. Cependant quand vous saurez l’objet de ma visite, peut-être lui donnerez-vous un autre nom. Madame, où est ?

Nous n’en savons encore rien. Mais nous avons envoyé à la découverte.

Quoi ! déjà sorti ! si matin ! Ce n’est pas sa coutume.

Non, ni de s’absenter si tard.

Au reste, si vous en avez de l’inquiétude, j’en suis fâché. Mais voilà qui pourra vous dire ce qu’il est devenu, et vous rassurer.

C’est ce que j’ai déjà fait. Mais, monsieur, peut-on vous demander une seconde fois ce qui vous appelait chez moi ?

J’allais vous faire compliment sur le bonheur dont vous avez joué à la dernière séance. Pauvre Beverley ! Au demeurant, vous êtes son ami, et c’est toujours une consolation dans le malheur d’avoir des amis heureux.

Monsieur, ne pourriez-vous pas être plus clair ?

Assurément. Je veux vous dire que si Beverley s’est ruiné, vous vous êtes enrichi, et voilà tout.

Il ne serait pas difficile de voir plus loin dans ce propos ; mais il faut attendre l’occasion de vous en demander un plus ample éclaircissement.

Pourquoi attendre ? nous voilà. Je suis laconique, c’est une affaire de deux minutes à dire.

Il m’en faut un peu plus pour entendre. J’ai quelquefois de la peine à saisir. La présence d’une femme aimable suffit pour me distraire. Mais vous me trouverez chez moi une autre matinée ; celle qu’il vous plaira. Nous aurons plus de temps et moins de monde.

Très-volontiers, comptez sur moi.

J’y compte aussi. Madame, j’ai l’honneur de vous présenter mon respect. (Stukely sort.)

Que veut dire ceci ?

Que je connais cet homme pour ce qu’il est, et que je ne suis pas fâché qu’il s’en doute.

Vous le connaissez pour ce qu’il est ? Des imaginations, des idées, des suppositions.

Cela se peut, mais je cours après des preuves certaines, et je ne tarderai pas à les acquérir.

Et la suite de cela ? d’exposer votre vie pour avoir le plaisir de châtier un coquin.

Ma vie ! Ah ! madame, je suis trop heureux que vous daigniez y prendre intérêt. Mais ne craignez rien pour moi ; soyez assurée que j’ai démasqué cet homme, et qu’il ne serait guère plus facile de le rendre brave qu’honnête.

Mais enfin, vous avez un dessein ; quel est-il ?

Il faut que je voie clair, avant que de rien arrêter ; j’ai des soupçons que je crois fondés ; mais pour les suivre et agir en conséquence, il me semble qu’il me manque une autorité. S’il m’était permis de me montrer le frère de … Si les intérêts de la famille devenaient les miens… Voyez, madame ; il ne tiendrait qu’à vous de donner à mes démarches un caractère qui leur est nécessaire et qui leur manque.

Je vous ai dit mes raisons, et j’espère que vous n’insisterez pas. Vous allez encore m’accuser d’indifférence ; mais, dites-moi, serait-il d’une âme honnête de se livrer à quelques sentiments doux, à côté d’une sœur plongée dans la misère et navrée de douleur ? Sa situation, que je vois, me désole ; et tant que sa triste perspective durera, il n’y a pas d’apparence que je permette à la tendresse de m’en montrer une agréable.

Mais quel inconvénient trouvez-vous à joindre un second titre à celui d’ami que j’ai déjà ? À Dieu ne plaise que je veuille ajouter à votre peine et vous offenser ! mais votre maison est maintenant sans appui ; elle menace ruine de tous côtés, et voilà le moment ou jamais de chercher un état… Daignez-y penser.

Je penserais à… ! Non, non… Il me faut d’abord du repos, et puis… Changeons de discours… Ne verrez-vous pas ma sœur ? Elle ne peut plus résister à sa peine ; elle est accablée. Je lui avais trouvé jusqu’à ce moment de la fermeté ; elle n’en a plus, elle est brisée.

Où est-elle ?

Chez elle. Elle s’est trouvée mal ; elle a été obligée de se retirer.

Je l’entends qui vient. Ne lui parlez point de ce qui s’est passé entre Stukely et moi. Elle n’a déjà que trop d’inquiétudes, sans y ajouter celle-là.

Bonjour, monsieur. J’ai reconnu votre voix. Il m’a semblé que vous me demandiez. Charlotte, qu’est devenu ?

Il vient de sortir. Chère sœur, vous avez pleuré. Mais voici un ami dont la présence doit vous consoler un peu.

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