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Le Fils naturel ou les Épreuves de la vertu

Denis Diderot · 1875 · Free in the US

17,259 words · about 1 h 13 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Denis Diderot
Language
French
Published
1875
Length
17,259 words · about 1 h 13 min
Sections
31 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (31)
  1. Front matter about 7 min
  2. scène III about 1 min
  3. scène IV about 4 min
  4. scène V under 1 min
  5. scène VI about 4 min
  6. Scène VII under 1 min
  7. scène I about 5 min
  8. Scène III about 3 min
  9. scène V about 1 min
  10. scène VI about 1 min
  11. scène VII about 1 min
  12. scène VIII under 1 min
  13. scène IX about 1 min
  14. scène I about 2 min
  15. scène II about 2 min
  16. Scène III about 1 min
  17. scène IV about 1 min
  18. Scène V about 1 min
  19. scène VI under 1 min
  20. Scène VII about 7 min
  21. Scène VIII about 1 min
  22. scène IX about 2 min
  23. Scène X under 1 min
  24. scène I about 1 min
  25. Scène II about 12 min
  26. scène IV about 2 min
  27. scène VI about 1 min
  28. scène I under 1 min
  29. scène II about 8 min
  30. scène IV under 1 min
  31. scène V about 4 min

Continue:

Front matter

Le sixième volume de l’Encyclopédie venait de paraître ; et j’étais allé chercher à la campagne du repos et de la santé, lorsqu’un événement, non moins intéressant par les circonstances que par les personnes, devint l’étonnement et l’entretien du canton. On n’y parlait que de l’homme rare qui avait eu, dans un même jour, le bonheur d’exposer sa vie pour son ami, et le courage de lui sacrifier sa passion, sa fortune et sa liberté.

Je voulus connaître cet homme. Je le connus, et je le trouvai tel qu’on me l’avait dépeint, sombre et mélancolique. Le chagrin et la douleur, en sortant d’une âme où ils avaient habité trop longtemps, y avaient laissé la tristesse. Il était triste dans sa conversation et dans son maintien, à moins qu’il ne parlât de la vertu, ou qu’il n’éprouvât les transports qu’elle cause à ceux qui en sont fortement épris. Alors vous eussiez dit qu’il se transfigurait. La sérénité se déployait sur son visage. Ses yeux prenaient de l’éclat et de la douceur. Sa voix avait un charme inexprimable. Son discours devenait pathétique. C’était un enchaînement d’idées austères et d’images touchantes, qui tenaient l’attention suspendue et l’âme ravie. Mais, comme on voit le soir, en automne, dans un temps nébuleux et couvert, la lumière s’échapper d’un nuage, briller un moment, et se perdre en un ciel obscur ; bientôt sa gaieté s’éclipsait, et il retombait tout à coup dans le silence et la mélancolie.

Tel était Dorval. Soit qu’on l’eût prévenu favorablement, soit qu’il y ait, comme on le dit, des hommes faits pour s’aimer sitôt qu’ils se rencontreront, il m’accueillit d’une manière , qui surprit tout le monde, excepté moi ; et dès la seconde fois que je le vis, je crus pouvoir, sans être indiscret, lui parler de sa famille, et de ce qui venait de s’y passer. Il satisfit à mes questions. Il me raconta son histoire. Je tremblai avec lui des épreuves auxquelles l’homme de bien est quelquefois exposé ; et je lui dis qu’un ouvrage dramatique, dont ces épreuves seraient le sujet, ferait impression sur tous ceux qui ont de la sensibilité, de la vertu, et quelque idée de la faiblesse humaine.

scène III

Dorval : seul. Il continue de se promener et de rêver.

Partir sans dire adieu! Il a raison; cela serait d'une bizarrerie, d'une inconséquence!.. Et qu'est-ce que ces mots signifient ? Est-il question de ce qu'on croira, ou de ce qu'il est honnête de faire? Mais, après tout, pourquoi ne verrais-je pas Clairville et sa sœur ? ne puis-je les quitter, et leur en taire le motif? Et Rosalie ? je ne la verrai point? Non. l'amour et l'amitié n'imposent point ici les mêmes devoirs, sur-tout un amour insensé qu'on ignore et qu'il faut étouffer. Mais que dira-t-elle ? que pensera-t-elle? sera-t-elle ? Amour sophiste dangereux, je t'entends.

Constance arrive en robe de matin , tout menée de son côté par une passion qui lui a ôté, le repos. Un moment après entrent des Domestiques qui rangent le salon et qui ramassent les choses qui sont à Dorval. Charles qui a envoyé à la Pose pour avoir des chevaux rentre aussi

scène IV

Dorval, Constance, des domestiques

Dorval : Quoi ! Madame, si matin !

Constance : J'ai perdu le sommeil. Mais vous-même déjà habillé!

Dorval : vite

Je reçois des lettres à l'instant. Une affaire m'appelle à Paris. Elle y demande ma présence. Je prends le thé, Charles, du thé. J'embrasse Clairville. Je vous rends grâces à tous les deux des bontés que vous avez eues pour moi. Je me jette dans ma chaise, et je pars.

Constance : Vous partez ! Est-il possible ?

Dorval : Rien , malheureusement n'est plus nécessaire.

Les Domestiques qui ont achevé de ranger le salon, et de ramasser ce qui est à Dorval, s'éloignent. Charles laisse le thé sur une des tables. Dorval prend la tasse. Constance un coude appuyé sur la table, et la tête penchée sur une de ses mains, demeure dans cette situation pensive

Dorval : Constance , vous rêvez ?

Constance : émue ou plutôt d'un sang-froid un peu contraint.

Oui, je rêve mais j'ai tort. la vie que l'on mène ici vous ennuie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois.

Dorval : Elle m'ennuie ! Non, Madame , ce n'est pas cela.

Constance : Qu'avez-vous donc ? Un air sombre que je vous trouve

Dorval : Les malheurs laissent des impressions. Vous savez. Madame. Je vous jure que depuis longtemps je ne connaissais de douceurs que celles que je goûtais ici.

Constance : Si cela est, vous revenez, sans doute.

Dorval : Je ne fais. Ai-je jamais su ce, que je deviendrais ?

Constance : après s'être promenée un instant

Ce moment est donc le seul qui me reste. Il faut parler.

Une pause

Dorval, écoutez-moi. Vous m'avez trouvé ici , il y a six mois tranquille et heureuse. J'avais éprouvé tous les malheurs des nœuds mal assortis. Libre de ces nœuds, je m'étais promis une indépendance éternelle, et j'avais fondé mon bonheur sur l'aversion de tout lien, et dans la sécurité d'une vie retirée. Après les longs chagrins, la solitude a tant de charmes ! On y respire en liberté. J'y jouissais de moi ; j'y jouissais de mes peines passées. Il me semblait qu'elles avaient épuré ma raison. Mes journées, toujours innocentes, quelquefois délicieuses, se partageaient entre la lecture, la promenade, et la conversation de mon frère. Clairville me parlait sans cesse de son austère et sublime ami. Que j'avais du plaisir à l'entendre ! Combien je désirai de connaître un homme que mon frère aimait, respectait à tant de titres, et qui avait développé dans son cœur les premiers germes de la sagesse ! Je vous dirai plus. Loin de vous, je marchais déjà sur vos traces ; et cette jeune Rosalie, que vous voyez ici , était l'objet de tous mes soins, comme Clairville avait été l'objet des vôtres.

Dorval : ému et attendri

Rosalie !

Constance : Je m’aperçus du goût que Clairville prenait pour elle, je m’occupais à former l’esprit, et surtout le caractère de cet enfant, qui devait un jour faire la destinée de mon frère. Il est étourdi et je la rendais prudente. Il est violent, je cultivais sa douceur naturelle. Je me complaisais à penser que je préparais de concert avec vous, l’union la plus heureuse qu’il y eût peut-être au monde : vous arrivâtes. Hélas ! ( La voix de Constance prend ici l’accent de la tendresse, et s’affaiblit un peu) Votre présence, qui devait m’éclairer et m’encourager, n’eut point ces effets que j’en attendais. Peu à-peu mes soins se détournèrent de Rosalie. Je ne lui enseignais plus à plaire et je n’en ignorais pas longtemps la raison.

Dorval, je connus tout l’empire que la vertu avait sur vous et il me parut que je l’en aimais encore davantage. Je me proposais d’entrer dans votre âme avec elle et je crus n’avoir jamais formé de dessein qui fût si bien selon mon cœur. Qu’une femme est heureuse me disais-je, lorsque le seul moyen qu’elle ait d’attacher celui qu’elle a distingué, c’est d’ajouter de plus en plus à l’estime qu’elle se doit ; c’est de s’élever sans cesse à ses propres yeux. Je n’en ai point employé d’autre. Si je n’en ai pas attendu le succès si je parle, c’est le temps, et non la confiance qui m’a manqué. Je ne doutais jamais que la vertu ne fît naître l’amour, quand le moment en serait venu. (Une petite pause : ce qui suit doit coûter a dire à une femme telle que Constance.) Vous avouerai-je ce qui m’a coûté le plus ? C’était de vous dérober ces mouvements si tendres et si peu libres, qui trahissent presque toujours une femme qui aime. La raison se fait entendre par intervalles. Le cœur importun parle sans cesse. Dorval, cent fois le mot fatal à mon projet s’est présenté sur mes lèvres. Il m’est échappé quelquefois ; mais vous ne l’avez point entendu et je m’en suis toujours félicitée. Telle est Constance. Si vous la fuyez, du moins elle n’aura point à rougir d’elle. Éloignée de vous, je me retrouverai dans le sein de la vertu. Et tandis que tant de femmes détesteront l’instant où l’objet d’une criminelle tendresse arracha de leur cœur un premier soupir Constance ne se rappellera Dorval que pour s’applaudir de l’avoir connu ou, s’il se mêle quelque amertume à son souvenir, il lui restera toujours une consolation douce et solide dans les sentiments mêmes que vous lui aurez inspirés.

scène V

Dorval, Constance, Clairville

Dorval : Madame, voilà votre frère.

Constance attristée, dit : Mon frère, Dorval nous quitte. ( et sort. )

Clairville : On vient de me l'apprendre.

scène VI

Dorval , Clairville.

Dorval, faisant quelques pas , distrait et embarrassé :

Cinquante troisième lettres de Paris. Des affaires qui pressent. Un banquier qui chancelle

Clairville : Mon ami, vous ne partirez point sans m'accorder un moment d'entretien. Je n'ai jamais eu si grand besoin de votre secours.

Dorval :Disposez de moi ; mais si vous me rendez justice , vous ne douterez pas que je n'aie les raisons les plus fortes

Clairville affligé : J'avais un ami et cet ami m'abandonne. J'étais aimé de Rosalie, et Rosalie ne m'aime plus. Je fuis désespéré Dorval, m'abandonnerez-vous ?

Dorval : Que puis-je faire pour vous ? Clairville : Vous savez si j'aime Rosalie ! Mais non, vous n'en savez rien. Devant les autres, l'amour est ma première vertu ; j'en rougis presque devant vous. Eh bien ! Dorval, je rougirai, s'il le faut, mais je l'adore Que ne puis-je vous dire tout ce que j'ai souffert ! Avec quel ménagement.. quelle délicatesse j'ai imposé silence à la passion la plus forte ! Rosalie vivait retirée près d'ici avec une tante. C'était une Américaine fort âgée, une amie de Constance. Je voyais Rosalie tous les jours et tous les jours je voyais augmenter ses charmes ; je sentais augmenter mon trouble. Sa tante meurt. Dans ses derniers moments, elle appelle ma sœur, lui tend une main défaillante, et lui montrant Rosalie qui se désolait au bord de son lit, elle la regardait sans parler; ensuite elle regardait Constance; des larmes tombaient de ses yeux; elle soupirait ; et ma sœur entendait tout cela. Rosalie devint sa compagne, sa pupille, son élève ; moi, je fus le plus heureux des hommes. Constance voyait ma passion : Ro- salie en paraissait touchée. Mon bonheur n'était plus traversé que par la volonté d'une mère inquiète qui redemandait sa fille. Je me préparais à passer dans les climats éloignés et Rosalie a pris naissance : mais sa mère meurt ; et son père, malgré sa vieillesse, prend le parti de revenir parmi nous.

Je l'attendais, ce père, pour achever mon bonheur, il arrive et il me trouvera désolé.

Dorval : Je ne vois pas encore les raisons que vous avez de l'être.

Clairville : Je vous l'ai dit d'abord. Rosalie ne m'aime plus. A mesure que les obstacles qui s'opposaient à mon bonheur ont disparu, elle est devenue réservée froide, indifférente. Ces sentiments tendres , qui sortaient de sa bouche avec une naïveté qui me ravissait ont fait place à une politesse qui me tue. Tout lui est insipide. Rien ne l'occupe. Rien ne l'amuse. M'aperçoit-elle : son premier mouvement est de s'éloigner. Son père arrive ; et l'on dirait qu'un événement si désiré, si longtemps attendu n'a plus rien qui la touche. Un goût sombre pour la solitude est en tout ce qui lui reste. Constance n'est pas mieux traitée que moi. Si Rosalie nous cherche encore , c'est pour nous éviter l'un par l'autre ; et pour comble de malheur, ma sœur même ne parait plus s'intéresser à moi.

Dorval : Je reconnais bien là Clairville. Il s’inquiète, il se chagrine, et il touche au moment de son bonheur.

Clairville : Ah ! mon cher Dorval , vous ne le croyez pas. Voyez.

Dorval : Je ne vois dans toute la conduite de Rosalie que des inégalités auxquelles les femmes les mieux nées font le plus sujettes et qu'il est quelquefois si doux d'avoir à leur pardonner. Elles ont le sentiment si exquis; leur âme est si sensible ; leurs organes font si délicats, qu'un soupçon, un mot , une idée, suffit pour les alarmer. Mon ami, leur âme est semblable au cristal d'une onde pure et transparente où le spectateur tranquille de la Nature s'est peint. Si une feuille, en tombant, vient à en agiter la surface tous les objets sont vacillants.

Clairville affligé : Vous me consolez Dorval, je suis perdu. Je ne sens que trop que je ne peux vivre sans Rosalie ; mais quel que soit le sort qui m'attend, j'en veux être éclairci avant l'arrivée de son père.

Dorval : En quoi puis-je vous servir ?

Clairville : Il faut que vous parliez à Rosalie.

Dorval : Que je lui parle !

Clairville : Oui mon ami. Il n'y a que vous au monde qui puissiez me la rendre. L'estime qu'elle a pour vous me fait tout espérer.

Dorval : Clairville que me demandez-vous ? A peine Rosalie me connaît-elle ; et je suis si peu fait pour ces sortes de discussions.

Clairville : Vous pouvez tout ,et vous ne me ferez point. Rosalie vous révère. Votre présence la saisit de respect ; c'est elle qui l'a dit. Elle n'osera jamais être injuste inconstante, ingrate à vos yeux. Tel est l'auguste privilège de la vertu ; elle en impose à tout ce qui l'approche. Dorval, paraissez devant Rosalie, et bientôt elle redeviendra pour moi ce qu'elle doit être, ce qu'elle était.

Dorval : posant la main sur l'épaule de Clairville. Ah malheureux !

Clairville : Mon ami, si je le suis !

Dorval : Vous exigez.

Clairville : J'exige.

Dorval : Vous serez satisfait.

Scène VII

Dorval seul. Quels nouveaux embarras ! le frère,la sœur. Ami cruel, amant aveugle, que me proposez-vous ? « Paraissez devant Rosalie » ! Moi, parait devant Rosalie ! et je voudrais me cacher à moi-même. Que deviens-je, si Rosalie me devine ? et comment en imposerai-je à mes yeux, à ma voix, à mon cœur. Qui me répondra de moi ? La vertu ? M'en reste-t-il encore ?

ACTE II === .

scène I

Rosalie, Justine.

Rosalie : Justine, approchez mon ouvrage.

Justine approche un métier a tapisserie. Rosalie est appuyée sur ce métier. Justine est assise de l'autre côté: Elles travaillent. Rosalie n'interrompt son ouvrage que pour essuyer des larmes qui tombent de ses yeux. Elle le reprend ensuite. Le silence dure un moment , pendant lequel Justine laisse son ouvrage considère sa maîtresse.

Justine : Est-ce là la joie avec laquelle vous attendez Monsieur votre père ? sont-ce là les transports que vous lui préparez ? Depuis un temps je n'entends rien à votre âme. Il faut que ce qui s'y passe soit mal ; car vous me le cachez , ce que vous faites très bien.

Point de réponse de la part de Rosalie mais des soupirs du silence et des larmes

Justine : Perdez-vous l'esprit, Mademoiselle? au moment de l'arrivée d'un père! à la veille d'un mariage ! Encore un coup, perdez-vous l'esprit ?

Rosalie : Non , Justine.

Justine : après une pause

Serait-il arrivé quelque malheur à Monsieur votre père ?

Rosalie : Non, Justine.

Toutes ces questions se font a différents intervalles, dans lesquels Justine quitte et reprend son ouvrage

Justine après une pause un peu plus longue :

Par hasard, est-ce que vous n'aimeriez plus Clairville ?

Rosalie : Non, Justine.

Justine reste un peu stupéfaite. Elle dit ensuite

La voilà donc la cause de ces soupirs, de ce silence et de ces larmes ? Oh ! pour le coup , les hommes n'ont qu'à dire que nous sommes folles ; que la tête nous tourne aujourd'hui pour un objet que demain nous voudrions savoir à mille lieues : qu'ils disent de nous tout ce qu'ils voudront, je veux mourir si je les en dédis Vous ne vous êtes pas attendue, Mademoiselle que j'approuverais ce caprice ? Clairville vous aime éperdument. Vous n'avez aucun sujet de vous plaindre de lui. Si jamais femme a pu se flatter d'avoir un amant tendre, honnête; de s'être attaché un homme qui eût de l'esprit , de la figure, des mœurs, c'est vous. Des mœurs ! Mademoiselle, des mœurs ! Je n'ai jamais pu concevoir, moi, qu'on cessât d'aimer à plus forte raison qu'on cessât sans sujet. Il y a là quelque chose où je n'entends rien. (Justine s'arrête un moment. Rosalie continue de travailler et de pleurer. Justine reprend d'un ton hypocrite et radouci , et dit tout en travaillant) Après tout , si vous n'aimez plus Clairville, cela est fâcheux mais il ne faut pas s'en désespérer comme vous faites Quoi donc ! après lui, n'y aurait-il plus personne au monde que vous puissiez aimer ?

Rosalie : Non, Justine.

Justine : Oh ! pour celui-là, on ne s'y attend pas.

Dorval entre, Justine se retire ; Rosalie quitte son métier se hâte de s'essuyer les yeux et de se composer un visage tranquille. Elle dit auparavant

Rosalie : O Ciel ! c'est Dorval.

scène II

Rosalie, Dorval

Dorval : d'un ton un peu ému

Permettez mademoiselle qu'avant mon départ ( à ces mots Rosalie parait étonnée. ) j'obéisse à un ami, et que je cherche à lui rendre auprès de vous un service qu'il croit important. Personne ne s'intéresse plus que moi à votre bonheur et au sien; vous le savez. Souffrez donc que je vous demande en quoi Clairville a pu vous déplaire, et comment il a mérité la froideur avec laquelle il dit qu'il est traité.

Rosalie : C'est que je ne l'aime plus.

Dorval : Vous ne l'aimez plus !

Rosalie : Non, Dorval.

Dorval : Et qu'a-t-il fait pour s'attirer cette horrible disgrâce ?

Rosalie : Rien. Je l'aimais. J'ai cessé. j'étais légère apparemment, sans m'en douter.

Dorval : Avez-vous oublié que Clairville est l'amant que votre cœur a préféré ? Songez-vous qu'il traînerait des jours bien malheureux, si l'espérance de recouvrer votre tendresse lui était ôtée ? Mademoiselle, croyez-vous qu'il soit permis à une honnête-femme de se jouer du bonheur d'un honnête-homme?

Rosalie : Je sais, là-dessus , tout ce qu'on peut me dire. Je m'accable sans cesse de reproches. Je suis désolée. Je voudrais être morte.

Dorval : Vous n'êtes point injuste.

Rosalie : Je ne sais plus ce que je suis. Je ne m'estime plus.

Dorval : Mais pourquoi n'aimez-vous plus Clairville ? Il y a des raisons à tout.

Rosalie : C'est que j'en aime un autre..

Dorval : avec un étonnement mêlé de reproches Rosalie ! Elle !

Rosalie : Oui Dorval. Clairville sera bien vengé !

Dorval : Rosalie si par malheur il était arrivé que votre cœur surpris. fût entraîné par un penchant dont votre raison vous fît un crime. J'ai connu cet état cruel ! Que je vous plaindrais !

Rosalie : Plaignez-moi donc.

Dorval ne lui répond que par gifle de commisération

Rosalie : J'aimais Clairville. Je n'imaginais pas que je pusse en aimer un autre, lorsque je rencontrai l'écueil de ma constance et de notre bonheur. Les traits, l'esprit, le regard , le son de la voix tout dans cet objet doux et terrible semblait répondre à je ne sais quelle image que la Nature avait gravée dans mon cœur. Je le vis. Je crus y reconnaître la vente de toutes ces chimères de perfection que je m'étais faites, et d'abord il eut ma confiance. Si j'avais pu concevoir que je manquais à Clairville ! Mais , hélas je n'en avais pas eu le premier soupçon, que j'étais toute accoutumée à aimer son rival. Et comment ne l'aurais-je pas aimé ? Ce qu'il disait, je le pensais toujours. Il ne manquait jamais de blâmer ce qui devait me déplaire. Je louais quelquefois d'avance ce qu'il allait approuver. S'il exprimait un sentiment je croyais qu'il avait deviné le mien. Que vous dirai-je enfin ? Je me voyais à peine dans les autres ( elle ajoute en baissant les yeux et la voix ) et je me retrouvais sans cesse en lui.

Dorval : Et ce mortel heureux connaît-il son bonheur ?

Rosalie : Si c'est un bonheur, il doit le connaître.

Dorval : Si vous aimez, on vous aime, sans doute?

Rosalie : Dorval, vous le savez.

Dorval : vivement

Oui, je le sais, et mon cœur le sent. Qu'ai-je entendu ? Qu'ai-je dit ? Qui me sauvera de moi-même ?

Dorval et Rosalie se regardent un moment en silence. Rosalie pleure amèrement. On annonce Clairville.

Sylvestre à Dorval:

Monsieur, Clairville demande à vous parler.

Dorval à Rosalie. :

Rosalie. Mais on vient. Y pensez vous ? C'est Clairville. C'est mon ami. C'est votre amant.

Rosalie. Adieu Dorval. (elle lui tend une main. Dorval la prend et laisse tomber tristement sa bouche sur cette main, Rosalie ajoute : ) Adieu.

Scène III

Dorval, seul : Dans sa douleur, qu'elle m'a paru belle ! Que Ces charmes étaient touchants ! J'aurais donné ma vie pour recueillir une des larmes qui coulaient de ses yeux. « Dorval vous le savez » Ces mots retentissent encore dans le fond de mon cœur. Ils ne sortiront pas sitôt de ma mémoire !

scène IV

Dorval Clairville.

Clairville : Excusez mon impatience. Eh bien , Dorval?. ( Dorval est troublé. Il tâche de se remettre ; mais il y réussit mal. Clairville, qui cherche à lire sur son visage, s'en aperçoit, se méprend et dit : ) Vous êtes troublé. Vous ne me parlez point. Vos yeux se remplissent de larmes. Je vous entends et je suis perdu !

Clairville en achevant ces mots se jette dans le sein de son ami. Il y reste un moment en silence. Dorval verse quelques larmes sur lui et Clairville dit sans se déplacer d'une voix basse et sanglotante

Clairville : Qu'a-t-elle dit ? Quel est mon crime ? Ami, de grâce, achevez-moi.

Dorval : Que je l’achève !

Clairville : Elle m'enfonce un poignard dans le sein ! Et vous , le seul homme qui pût l'arracher peut-être, vous vous éloignez ! vous m'abandonnez à mon désespoir! Trahi par ma maîtresse ! abandonné de mon ami ! que vais- je devenir ? Dorval, vous ne me dites rien !

Dorval : Que vous dirai-je ? Je crains de parler.

Clairville : Je crains bien plus de vous entendre; parlez pourtant , je changerai du moins de supplice. Votre silence me semble en ce moment le plus cruel de tous.

Dorval en hésitant :

Rosalie

Clairville : Rosalie?

Dorval : Vous me l'aviez bien dit. elle ne me parait plus avoir cet empressement qui vous promettait un bonheur si prochain.

Clairville : '

Elle a changé! Que me reproche t-elle ?

Dorval : Elle n'a pas changé ? si vous voulez.. Elle ne vous reproche rien. mais son père

Clairville : Son père a-t-il repris son consentement ?

Dorval : Non. Mais elle attend son retour. Elle craint. Vous savez mieux que moi qu'une fille bien née craint toujours.

Clairville : Il n'y a plus de craintes à avoir : tous les obstacles sont levés. C'était sa mère qui s'opposait à nos vœux ; elle n'est plus, et son père n'arrive que pour m'unir à sa fille, se fixer parmi nous, et finir ses jours tranquillement, dans sa patrie, au sein de sa famille , au milieu de ses amis. Si j'en juge par ses lettres, ce respectable vieillard ne sera guère moins affligé que moi. Songez Dorval , que rien n'a pu l'arrêter ; qu'il a vendu ses habitations ; qu'il s'est embarqué avec toute sa fortune , à l'âge. de quatre-vingts ans , je crois, sur des mers couvertes de vaisseaux ennemis.

Dorval : Clairville , il faut l'attendre. Il faut tout espérer des bontés du père, de l'honnêteté de la fille , de votre amour , et de mon amitié. Le Ciel ne permettra pas que des êtres qu'il semble avoir formés pour servir de consolation et d'encouragement à la vertu soient tous malheureux sans l'avoir mérité.

Clairville : Vous voulez donc que je vive?

Dorval : Si je le veux ! Si Clairville pouvait lire au fond de mon âme ! Mais j'ai satisfait à ce que vous exigiez.

Clairville : C'est à regret que je vous entends. Allez mon ami. Puisque vous m'abandonnez dans la triste situation où je fuis je peux tout croire des motifs qui vous rappellent. Il ne me reste plus qu'à vous demander un moment. Ma sœur , alarmée de quelques bruits fâcheux qui se sont répandus ici sur la fortune de Rosalie et sur le retour de son père, est sortie malgré elle. Je lui ai promis que vous ne partiriez point qu'elle ne fût rentrée. Vous ne me refuserez pas de l'attendre.

Dorval : Y a-t-il quelque chose que Constance ne puisse obtenir de moi ?

Clairville : Constance ! hélas ! j'ai pensé quelquefois. Mais renvoyons ces idées à des temps plus heureux. Je sais où elle est et je vais hâter son retour.

scène V

Dorval, seul. : Suis-je assez malheureux ?.J'inspire une passion secrète à la sœur de mon ami. J'en prends une insensée pour sa maîtresse ; elle pour moi. Que fais-je encore dans une maison que je remplis de désordre ? Où est l'honnêteté? Y en a-t-il dans ma conduite? (Il appelle comme un forcené : ) Charles , Charles On ne vient point. Tout m'abandonne. ( Il se renverse dans un fauteuil. Il s'abîme dans la rêverie. Il jette ces mots par intervalles. ) Encore, si c'étaient là les premiers malheurs que je fais ! Mais non je traîne partout l'infortune. Tristes mortels, misérables jouets des événements ! Soyez bien fiers de votre bonheur, de votre vertu!. Je viens ici, j'y porte une âme pure Oui ; car elle l'est encore. J'y trouve trois êtres favorisés du Ciel ; une femme vertueuse et tranquille, un amant passionné et payé de retour, une jeune amante raisonnable et sensible. La femme vertueuse a perdu sa tranquillité; elle nourrit dans son cœur une passion qui la tourmente. L'amant est désespéré. Sa maîtresse devient inconstante, et n'en est que plus malheureuse. Quel plus grand mal eût fait un scélérat? Toi qui conduis tout , qui m'as conduit ici, te chargeras-tu de te justifier ?Je ne sais où j'en suis. ( Il crie encore ) Je ne sais où est Charles , Charles ?

scène VI

Dorval, Charles, Sylvestre.

Charles : Monsieur les chevaux sont mis. Tout est prêt. (Cela dit , il sort.)

Sylvestre entre :

Madame vient de rentrer. Elle va descendre.

Dorval : Constance ?

Sylvestre : Oui Monsieur. (Cela dit , il sort.)

Charles rentre et dit à Dorval qu'il a l'air sombre et les bras croisés l'écoute et le regarde en cherchant dans ses poches

Monsieur. vous me troublez aussi avec vos impatiences. Non, il semble que le bon sens se soit enfui de cette maison. Dieu veuille que nous le rattrapions en route. Je ne pensais plus que j'avais une lettre; et maintenant que j'y pense, je ne la trouve plus. A force de chercher, il trouve la lettre , la donne à Dorval.

Dorval : Et donne donc. ( Charles sort. )

scène VII

Dorval seul, il lit. :

« La honte et le remords me poursuivent. Dorval vous connaissez les lois de l'innocence Suis-je criminelle ? Sauvez-moi. Hélas ! en est-il temps encore ? Que je plains mon père. Et Clairville ? je donnerais ma vie pour lui. Adieu, Dorval; je donnerais pour vous mille vies. Adieu ! vous vous éloignez et je vais mourir de douleur».

Après avoir lu d'une voix entrecoupée et dans un trouble extrême il se jette dans un fauteuil. Il garde un moment le silence. Tournant ensuite des yeux égarés et distraits sur la lettre qu'il tient d'une main tremblante , il en relit quelques mots, et dit

« La honte et le remords me poursuivent »

C'est à moi de rougir et d'être déchiré.

« Vous connaissez les lois de l'innocence »..

Je les connus autrefois.

« Suis-je criminelle ?.»

Non , c'est moi qui le suis.

« Vous vous éloignez, et je vais mourir »

Ciel ! je succombe. ( En se levant. )

Arrachons-nous d'ici. Je veux, je ne puis. ma raison se trouble. Dans quelles ténèbres suis-je tombé ? Rosalie ! ô vertu ! ô tourment !

Après un moment de silence, il se lève mais avec peine. Il s'approche lentement d'une table. Il écrit quelques lignes pénibles mais tout au travers de son écriture , arrive Charles en criant

scène VIII

Dorval, Charles.

Charles : Monsieur, au secours. On assassine.

Dorval quitte la table, où il écrit, laisse sa lettre à moitié, se jette sur son épée qu'il trouve sur un fauteuil et vole au secours de son ami ? Dans ces mouvements Constance surgit, et, demeure fort surprise de se voir laisser seule par le maître et par le valet

scène IX

Constance : seule

Que veut dire cette fuite ? Il a dû m'attendre. J'arrive, il disparaît. Dorval, vous me connaissez mal. J'en peux guérir. ( Elle approche de la table , et aperçoit la lettre à demi écrite. ) Une lettre ! ( Elle prend la lettre, et la lit. ) « Je vous aime et je fuis. Hélas beaucoup trop tard! Je suis l'ami de Clairville. Les devoirs de l'amitié , les lois sacrées de l'hospitalité!.» Ciel ! quel mon bonheur il m'aime ! Dorval , vous m'aimez ! ( Elle se promène agitée. ) Non vous ne partirez point. Vos craintes sont frivoles, votre délicatesse est vaine. Vous avez ma tendresse. Vous ne connaissez ni Constance , ni votre ami. Non, vous ne les connaissez pas. mais peut-être qu'il s'éloigne, qu'il fuit au moment où je parle.

Elle sort de la scène avec quelque précipitation.

Acte III

scène I

Dorval,Clairville.

Ils rentrent le chapeau sur la tête. Dorval remet le sien avec son épée sur le fauteuil.

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