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LE DIABLE
Matthieu, chap. V, versets 28, 29, 30.
I
II
Au milieu de tous ces soucis, il advint à Eugène un événement qui, bien que peu important, le fit cependant beaucoup souffrir. Il avait vécu toute sa jeunesse comme vivent tous les jeunes gens bien portants, célibataires, c’est-à-dire qu’il avait eu des liaisons avec des femmes de toutes sortes. Il n’était point un débauché, mais, comme lui-même le disait, il n’était pas non plus un moine. Il avouait qu’il s’était amusé autant que cela était nécessaire pour sa santé physique et sa liberté d’esprit.
Il avait commencé à seize ans, et jusqu’à présent, tout s’était bien passé, c’est-à-dire qu’il ne s’était point adonné à la débauche, n’avait pas eu d’emballements et n’avait jamais été malade. À Saint-Pétersbourg, il avait eu d’abord une couturière ; celle-ci étant tombée malade il s’arrangea autrement, et sous ce rapport tout fut si bien organisé que sa vie n’en ressentit jamais aucun trouble.
Mais à la campagne, après deux mois de séjour, il ne savait absolument pas comment se pourvoir. La continence involontaire commençait à l’énerver. Est-ce qu’il lui faudrait pour cela aller en ville ? Et où ? Comment ? Cela troublait Eugène Ivanovitch et, puisqu’il était convaincu que cela lui était nécessaire, il en sentait en effet le besoin, en était préoccupé, et, malgré lui, accompagnait des yeux chaque jeune femme.
Il trouvait mal de se lier chez lui, à la campagne, avec une femme ou une jeune fille. Il savait, par les récits, que son père et son grand-père, sous ce rapport, se distinguaient tout à fait des de leur époque et qu’ils n’avaient jamais eu aucune intrigue, à la maison, avec leurs serves. Il résolut d’agir de même. Mais, par la suite, se sentant de plus en plus inquiet, puis se représentant avec horreur tout ce qui pourrait lui arriver, et, enfin, se disant que maintenant il n’y a plus de serves, il décida qu’on pouvait se procurer une femme ici comme ailleurs, seulement de façon à ce que personne n’en sache rien, et non pour la débauche mais seulement pour la santé, comme il se disait. Cela résolu, il se sentit encore plus inquiet, et quand il causait avec le staroste, ou avec les paysans, avec les charpentiers, malgré lui, il amenait la conversation sur les femmes, et, si elle prenait, il la prolongeait complaisamment. Quant aux femmes, il les regardait de plus en plus attentivement.
III
Mais c’est une chose de prendre une décision et une autre chose de la mettre à exécution. S’adresser personnellement à une femme était impossible, et à laquelle ? Où ? Il fallait agir par quelqu’un ; mais à qui s’adresser ?
Une fois, il lui arriva de rentrer pour boire chez le garde forestier. Le garde était un ancien chasseur de son père. Eugène Irténieff se mit à causer avec lui. Le garde lui raconta de vieilles histoires de noces et de chasses, et Eugène Irténieff songea tout à coup qu’il serait bien d’arranger quelque chose ici, dans cette cabane de garde, au milieu de la forêt. Seulement il ne savait comment le vieux Danilo prendrait la chose. « Il sera peut-être indigné d’une proposition pareille, et j’aurai honte… Mais peut-être consentira-t-il tout simplement. » Ainsi pensa-t-il en écoutant le vieux Danilo. Celui-ci racontait comment une fois il avait amené une femme à Prianitchnikoff. — « On peut se risquer, » pensa Eugène. — « Votre père, qu’il ait le royaume du ciel, ne s’occupait pas de ces bêtises… » — « On ne peut pas, » se dit Eugène. Mais pour tâter le terrain il dit : — « Comment donc t’occupais-tu de si vilaines affaires ? » — « Bah ! Qu’y a-t-il de mal ici ? Elle était contente, et Fédor Zakaritch aussi était très content, et il me donnait un rouble. Comment peut-on faire autrement ? C’est un être vivant, après tout, il boit du vin… » — « Oui, on peut lui parler, » pensa Eugène, et aussitôt il commença : — « Voilà, sais-tu, Danilo, — il se sentait rougir jusqu’aux oreilles, — je suis à bout ! » Danilo sourit. — « Après tout, je ne suis pas un moine, j’ai des habitudes… » Il sentait que ses paroles étaient stupides, mais il était content parce que Danilo approuvait.
— « Quoi, il y a longtemps que vous auriez dû dire cela. C’est faisable, dites seulement laquelle vous voulez. »
— Oh ! ça m’est égal, n’importe laquelle, pourvu qu’elle ne soit pas trop laide et qu’elle soit bien portante.
— Compris, dit Danilo. Oh ! j’ai un magnifique gibier, — Eugène rougit de nouveau, — très jolie, mariée seulement depuis l’automne.
Danilo chuchota quelque chose à Eugène, qui, de honte, fronça les sourcils.
— Non, non, dit-il, ce n’est pas du tout ce qu’il me faut. Je préfère le contraire (de quel contraire pouvait-il s’agir ?). Il me faut tout le contraire ; qu’elle soit seulement bien portante et moins d’histoires ; une femme de soldat ou quelque chose comme ça.
— Compris. C’est Stepanida qu’il vous faut. Son mari travaille en ville, c’est juste comme une femme de soldat, et une jolie femme, très propre, vous serez content. L’autre jour déjà, je lui ai dit : Viens, et elle…
— Alors quand ?
— Mais demain, si vous voulez. J’irai chercher du tabac et je passerai chez elle. Venez ici à midi, ou dans le potager, près du bain. Il n’y a personne à ce moment, car après le dîner tous font la méridienne. C’est bien.
Une émotion extraordinaire s’était emparée d’Eugène pendant qu’il retournait à la maison. Qu’adviendrait-il de cela ? Qu’est-ce que c’est qu’une paysanne ? Une créature hideuse, repoussante ? « Non, elles sont assez jolies, » se dit-il, se rappelant celles qui avaient attiré ses regards. « Que dirai-je, que ferai-je ? »
Il se sentit mal à l’aise toute la journée. Le lendemain, à midi, il se rendit chez le garde. Danilo se tenait sur la porte, et, sans mot dire, l’air important, il fit un signe de tête dans la direction du bois. Le sang afflua au cœur d’Eugène. Il se dirigea vers le potager. Personne. Il s’approcha du bain. Personne. Il scruta les alentours, et allait s’éloigner quand il entendit soudain le craquement d’une branche cassée. Il se retourna. Elle était dans le bosquet, séparée de lui par un fossé. Il s’élança à travers le fossé. Il se piqua à une ortie qu’il n’avait pas remarquée ; son pince-nez tomba, mais enfin il se trouva de l’autre côté. Une femme fraîche, jolie, en camisole blanche, jupe rouge sombre, un fichu rouge clair sur la tête et les pieds nus, était là et souriait timidement.
— Vous ferez bien de passer par ce petit sentier, lui dit-elle.
Il s’approcha d’elle, et, après avoir jeté autour de lui un regard circulaire, l’étreignit. Un quart d’heure plus tard ils se séparaient. Il retrouva son pince-nez, passa chez Danilo, et, en réponse à la question que lui posa celui-ci : — Eh bien, monsieur, êtes-vous content ? il lui donna un rouble et reprit le chemin de la maison. Il était content. D’abord il n’avait ressenti que de la honte, mais ensuite cela passa et il se sentit très bien. Ce qui était bien c’est que maintenant il se sentait léger, tranquille, courageux. Elle, il ne l’avait même pas très bien vue. Il se rappelait qu’elle était propre, fraîche, pas laide et ne faisait point de manières. « Qui est-elle ? » se demanda-t-il. Elle se nommait Petchnikoff, mais il y avait deux familles de ce nom. « Probablement la bru du vieux Mikhaïl. Oui, sûrement. Son fils travaille à Moscou. Je demanderai cela à Danilo. »
Depuis lors disparut ce désagrément, autrefois important, de la vie à la campagne, la continence involontaire, et Eugène, libéré de cette inquiétude, pouvait, l’esprit libre, s’occuper de ses affaires. Et la tâche qu’avait assumée Eugène n’était point aisée. Parfois il lui semblait qu’il manquerait des forces nécessaires pour la mener à bien, et qu’il serait obligé de vendre le domaine, et que tout son travail serait perdu. Ce qui l’attristait principalement en cette conjoncture, c’était de n’avoir pas pu mener jusqu’au bout la tâche entreprise. C’était ce qui le tourmentait le plus. À peine était-il parvenu à boucher un trou, d’une façon quelconque, qu’un autre, tout à fait à l’improviste, se découvrait.
En même temps, c’était chaque jour la surprise de nouvelles dettes de son père, jusqu’alors inconnues. Évidemment que les derniers temps le père avait emprunté partout où il le pouvait. Au moment du partage de la succession, Eugène avait cru connaître toutes les dettes, mais tout à coup, au milieu de l’été, il fut avisé par lettre qu’il y avait encore une dette de douze mille roubles à la veuve Essipoff. Il n’y avait point de billet à ordre, mais un simple reçu, très contestable au dire de l’avocat. Mais Eugène ne pouvait pas même concevoir l’idée de refuser le paiement d’une dette de son père, simplement parce que le document donnait matière à discussion. Il voulut seulement savoir s’il s’agissait réellement d’une dette.
— Maman, qui est-ce que cette Essipoff, Valérie Vladimirovna Essipoff ? demanda-t-il à sa mère, pendant le dîner.
— Essipoff ? Mais c’est la pupille du grand-père. Pourquoi cette question ?
Eugène raconta à sa mère de quoi il s’agissait.
— Comment n’a-t-elle pas honte ! Ton père lui a donné tant d’argent.
— Mais, ne lui devait-il pas quelque chose ?
— C’est-à-dire… Comment dirai-je… Ce n’est pas une dette… Ton père, dont la bonté était infinie…
— Oui, mais mon père considérait-il cela comme une dette ?
— Je ne saurais te le dire. Je l’ignore. Je sais que tu as déjà assez de peine sans cela.
Eugène voyait que Marie Pavlovna ne savait elle-même que dire.
— Je vois de tout cela qu’il faut payer, dit le fils. Demain j’irai chez elle et lui demanderai si l’on ne pourrait pas obtenir un délai.
— Oh ! que je te plains ! Mais cela vaut mieux. Dis-lui d’attendre, conseilla Marie Pavlovna, évidemment calmée et fière de la décision de son fils.
La situation d’Eugène était encore rendue difficile du fait que sa mère, qui vivait avec lui, ne la comprenait pas du tout. Toute sa vie elle avait vécu si largement qu’elle ne pouvait s’imaginer la situation dans laquelle se trouvait son fils, et qui était telle que, d’un jour à l’autre, ils pouvaient se trouver sans rien, obligés de vendre tout, n’ayant plus pour vivre tous deux que les appointements d’Eugène qui atteindraient tout au plus deux mille roubles. Elle ne comprenait pas que pour sortir de cette situation il fallait diminuer les dépenses sur toutes choses, et elle s’étonnait de voir Eugène économiser sur les jardiniers, les cochers et même sur les dépenses de table.
En outre, comme la plupart des veuves, elle avait pour la mémoire de son défunt mari un sentiment d’adoration qui dépassait considérablement tout ce qu’elle avait ressenti pour lui de son vivant, et elle n’admettait pas même l’idée que ce qu’avait fait son mari pouvait être mal ou être modifié.
Eugène, avec de grandes difficultés, entretenait le jardin et la serre avec deux jardiniers, et avait deux cochers pour l’écurie ; mais Marie Pavlovna, de ce qu’elle ne se plaignait pas de la cuisine préparée par le vieux chef, ni du fait que toutes les allées du jardin n’étaient pas soigneusement ratissées, ni de ce qu’au lieu de valets il n’y avait qu’un seul groom, naïvement pensait faire tout ce que peut faire une mère qui se sacrifie pour son enfant.
De même pour cette nouvelle dette, dans laquelle Eugène voyait un coup pouvant ruiner complètement toutes ses entreprises, Marie Pavlovna ne voyait que l’occasion pour Eugène de montrer sa générosité. Il y avait encore une autre considération par laquelle Marie Pavlovna s’inquiétait peu de la situation matérielle d’Eugène, c’est qu’elle était sûre qu’il ferait un brillant mariage qui arrangerait tout. Et il pouvait faire un mariage des plus brillants. Elle connaissait une dizaine de familles qui eussent été heureuses de lui donner leurs filles ; et elle désirait arranger cela le plus vite possible.
IV
Eugène, lui aussi, rêvait du mariage, mais pas comme sa mère. L’idée de se marier pour arranger ses affaires lui répugnait. Il voulait se marier honnêtement, par amour ; et il examinait les jeunes filles qu’il connaissait ou rencontrait, les comparait entre elles, mais ne se décidait pas.
Cependant, chose à laquelle il ne s’était nullement attendu, ses relations avec Stepanida continuaient, et même avaient pris le caractère de quelque chose de stable. Après leur première rencontre, Eugène espérait ne plus revoir Stepanida, mais, quelque temps après, il ressentit de nouveau une inquiétude dont il détermina la cause ; et cette fois l’inquiétude n’était plus impersonnelle, mais évoquait précisément ces mêmes yeux noirs brillants, cette même voix grave, cette même odeur d’une créature fraîche et robuste, cette même forte poitrine qui soulevait la camisole, et tout cela dans le bois de noisetiers et de platanes, inondé de soleil.
Quelque honte qu’il en éprouva, il s’adressa de nouveau à Danilo. Et de nouveau le rendez-vous fut fixé pour midi, dans le bois. Cette fois Eugène l’examina davantage, et tout en elle lui parut attrayant. Il essaya de causer avec elle, lui parla de son mari. Celui-ci était bien en effet le fils de Mikhaïl, et travaillait à Moscou, comme cocher.
— Eh bien… comment se fait-il que toi… Eugène voulait lui demander pourquoi elle le trompait.
— Quoi ? Comment ? fit-elle. Elle était certainement intelligente.
— Oui… Comment se fait-il que tu viennes avec moi ?
— Ah ! fit-elle gaiement, je pense que lui, là-bas, ne s’en prive pas. Alors pourquoi n’en ferais-je pas autant ?
On voyait qu’elle s’efforçait à faire montre d’audace et d’effronterie ; et cela parut charmant à Eugène. Cependant il ne lui fixa point de rendez-vous ; et même quand elle lui proposa de se voir en dehors de Danilo qu’elle paraissait, on ne sait pourquoi, ne point aimer beaucoup, Eugène refusa. Il espérait que ce rendez-vous serait le dernier. Elle lui plaisait. Il croyait qu’une liaison pareille lui était nécessaire et qu’il n’y avait point de mal à cela. Cependant, au fond de son âme, un juge plus sévère désapprouvait cela et il espérait que ce serait la dernière fois. S’il ne l’espérait pas, du moins ne voulait-il pas y apporter de préméditation et préparer d’avance un nouveau rendez-vous.
Ainsi passa tout l’été, pendant lequel ils se rencontrèrent une dizaine de fois et toujours par l’intermédiaire de Danilo. Une fois, elle ne put venir parce que son mari venait d’arriver. Danilo proposa une autre femme. Eugène refusa avec dégoût. Puis le mari partit et les rencontres eurent lieu comme auparavant, d’abord par l’intermédiaire de Danilo, puis enfin lui-même fixa le jour, et elle venait accompagnée d’une femme, Prokhorova, parce qu’une femme ne peut aller seule.
Un jour, juste au moment fixé pour le rendez-vous, Marie Pavlovna reçut la visite de la famille d’une jeune fille qu’elle désirait faire épouser à son fils, et il fut impossible à Eugène de sortir. Dès qu’il put s’esquiver, il feignit d’aller à la grange, puis par un petit sentier il courut dans le bois, au lieu du rendez-vous. Elle n’y était pas, mais à l’endroit habituel, tout ce que la main pouvait atteindre était brisé ; les noisetiers, les merisiers, même les jeunes platanes. Elle l’avait attendu, s’était énervée, puis fâchée, et avait cassé tout cela pour qu’il se souvînt. Il resta là un moment, puis alla chez Danilo et lui demanda de la faire venir le lendemain. Elle vint exactement et fut comme toujours.
Ainsi se passa l’été. Les rendez-vous avaient toujours lieu dans le bois et une fois seulement, à l’approche de l’automne, dans la grange près de la maison.
Il ne venait même pas en tête à Eugène que ces rapports pouvaient avoir pour lui une importance quelconque. Pour ce qui était d’elle, il n’y pensait même pas. Il lui donnait de l’argent et rien de plus. Il ne savait pas et ne pensait pas que tout le village était au courant de leur liaison, qu’on la jalousait, qu’on lui soutirait de l’argent, qu’on l’encourageait, et que, sous l’influence de l’argent et des conseils de ses parents, la notion du péché se dissipait tout à fait. Il lui semblait que, si les gens l’enviaient, c’était donc que ce qu’elle faisait était bien.
« Il le faut simplement pour la santé, » pensait Eugène. « Admettons que ce n’est pas bien… et quoique personne ne dise rien, tout le monde doit le savoir… La femme qui l’accompagne toujours sait… et si elle sait, sûrement elle a raconté aux autres. Non, j’agis mal, pensait Eugène, mais que faire, ce n’est pas pour longtemps. »
Ce qui surtout gênait Eugène, c’était le mari. D’abord, on ne sait pourquoi, il s’était imaginé que le mari devait être très laid, et cela paraissait justifier un peu sa conduite. Mais il avait vu le mari et il avait été frappé : c’était un beau gaillard, élégant, certainement pas pire que lui et même beaucoup mieux. Au premier rendez-vous qu’ils eurent après cela, il lui dit qu’il avait vu son mari et avait admiré quel beau garçon il était.
— Il n’a pas son pareil dans tout le village ! dit-elle avec fierté.
Cela étonna Eugène ; puis la pensée du mari ne le tourmenta plus. Une fois qu’il se trouvait chez Danilo, celui-ci au milieu de la conversation lui dit très simplement :
— Mikhaïlo m’a demandé l’autre jour si c’est vrai que le maître est avec sa femme. Je lui ai répondu que je n’en savais rien. — Bah ! après tout, m’a-t-il dit, c’est mieux avec un Monsieur qu’avec un paysan.
— Et puis, qu’a-t-il dit encore ?
— Rien. Seulement il a ajouté : Attends, je saurai la vérité, et je lui ferai voir…
« Si le mari revient, je la quitterai. » Mais le mari restait en ville et leurs relations continuaient. « Quand le moment sera venu, je romprai, et tout sera fini, » pensa-t-il. Et cela lui parut indiscutable, d’autant plus que cet été plusieurs choses l’occupèrent : la construction d’un nouveau hameau, la récolte, des bâtisses, et, principalement, le paiement de la dette et la vente d’une partie des terres. Toutes ces choses l’absorbaient entièrement, il y pensait du lever au coucher. Tout cela, c’était la vie, la vraie vie, tandis que ses rapports (il n’appelait même pas cela liaison) avec Stepanida n’étaient d’aucune importance. Il est vrai que quand paraissait le désir de la voir, c’était avec une telle violence qu’il ne pouvait penser à rien d’autre ; mais cela ne durait pas longtemps : un rendez-vous, et de nouveau il l’oubliait pour des semaines, parfois pour un mois.
L’automne venu, Eugène alla souvent en ville, et là il fit connaissance de la famille Annensky. Dans cette famille il y avait une jeune fille qui venait de sortir du pensionnat, et, à la grande tristesse de Marie Pavlovna, il arriva que, selon son expression, Eugène se vendit à bon marché. Il s’amouracha de Lise et demanda sa main. Dès cet instant ses rapports avec Stepanida cessèrent.
V
Pourquoi Eugène choisit-il Lise Annensky ? On ne saurait l’expliquer, de même qu’on ne peut jamais expliquer pourquoi un homme choisit telle femme plutôt qu’une autre. Il y avait à cela une foule de raisons positives et négatives. Une des raisons c’est qu’elle n’était pas le riche parti que sa mère rêvait pour lui, qu’elle était naïve et très touchante dans ses relations avec sa mère, qu’elle n’était pas une de ces beautés qui attirent l’attention, sans toutefois être laide ; et, la principale, qu’il avait fait sa connaissance juste quand il commençait à être mûr pour le mariage. Lise Annensky d’abord plaisait sans plus à Eugène, mais quand il eut décidé d’en faire sa femme il éprouva pour elle un sentiment beaucoup plus vif et comprit qu’il était amoureux. Lise était grande, mince, longue. Tout était long en elle : la figure, le nez, qui n’était pas proéminent mais s’allongeait sur le visage, les mains et les pieds. La peau du visage était fine, blanche, avec quelques points jaunâtres et une légère rougeur ; ses cheveux étaient longs, blonds, soyeux et bouclés ; ses yeux étaient beaux, clairs, doux et confiants. Ses yeux avaient particulièrement frappé Eugène, et quand il pensait à Lise il se représentait toujours ses yeux clairs, doux et confiants.
C’était pour le physique. Moralement, il ne savait rien d’elle ; il ne voyait que ses yeux, et ses yeux paraissaient dire tout ce qu’il lui fallait savoir. Dès l’âge de quinze ans, étant encore en pension, Lise était amoureuse de tous les hommes ayant quelque agrément. Elle n’était animée et heureuse que quand elle était amoureuse. Sortie de pension, elle continua à s’éprendre de tous les jeunes gens qu’elle rencontrait, et, naturellement, devint amoureuse d’Eugène aussitôt qu’elle eut fait sa connaissance. C’était cet état amoureux qui donnait à ses yeux l’expression particulière qui charmait tant Eugène.
Ce même hiver, elle était amoureuse à la fois de deux jeunes gens, et rougissait, se troublait, non seulement quand ils entraient dans la pièce où elle se trouvait, mais même quand on prononçait leurs noms. Mais dès que sa mère lui laissa à entendre qu’Irténieff semblait avoir des intentions sérieuses, son amour pour lui grandit en de telles proportions qu’elle devint presque indifférente pour les deux autres ; et quand Irténieff commença à venir chez eux, quand aux bals, aux soirées, il dansa avec elle plus qu’avec d’autres, et, visiblement, ne chercha plus à savoir qu’une chose : s’il était aimé, alors elle se passionna pour lui d’une façon presque maladive. Elle le voyait en rêve, et même croyait le voir en réalité, quand elle se trouvait dans un endroit obscur ; et aucun autre n’exista plus pour elle. Aussitôt après la demande en mariage et la bénédiction des parents, quand ils s’embrassèrent et furent fiancés, une seule pensée, un seul désir, remplaça en elle toutes les autres pensées, tous les autres désirs : rester avec lui, l’aimer, en être aimée. Elle était fière de lui ; elle s’attendrissait sur lui et sur soi-même, et sa tendresse pour elle la faisait se pâmer d’amour pour lui. Tant qu’à Eugène, plus il la connaissait plus il l’aimait. Il ne s’était point attendu à rencontrer un amour pareil, et cette passion augmentait encore son sentiment.
VI
Avant le printemps il se rendit à Sémionovskoié pour voir sa propriété, donner des ordres, et, principalement, aménager la maison où il devait revenir s’installer après le mariage.
Marie Pavlovna était mécontente du choix de son fils, et cela non seulement parce que ce n’était pas le mariage brillant auquel il pouvait prétendre, mais encore parce que la future belle-mère de son fils ne lui plaisait pas. Était-elle bonne ou méchante, elle l’ignorait et ne s’en préoccupait point, mais, à la première entrevue, Marie Pavlovna avait remarqué qu’elle n’était pas une femme distinguée, une lady, comme elle disait, et cela l’attristait. Cela l’attristait parce que, par habitude, elle appréciait la distinction, et sachant Eugène très susceptible sous ce rapport, elle craignait qu’il n’eût à en souffrir. Quant à la jeune fille, elle lui plaisait. Elle lui plaisait principalement parce qu’elle plaisait à Eugène. Il fallait donc se résigner à l’aimer, et Marie Pavlovna y était prête, tout à fait sincèrement.
Eugène trouva sa mère heureuse, contente. Elle arrangeait tout dans la maison, et elle-même se préparait à partir aussitôt qu’Eugène amènerait sa jeune femme. Il la pria de rester, et cette question resta en suspens.
Le soir, comme d’habitude, après le thé, Marie Pavlovna fit une patience. Eugène assis près d’elle l’aidait. C’était le moment des causeries intimes. Ayant terminé une patience, sans en recommencer une autre, Marie Pavlovna regarda Eugène et, un peu hésitante, commença ainsi :
— Voici, Eugène, ce que je voulais te dire. Sans doute je ne sais rien, mais, en général, mon conseil est, qu’avant le mariage, il faut en finir complètement avec toutes les aventures de célibataire, afin que ni toi, ni (Dieu préserve) ta femme, ne puissent être inquiétés plus tard. Tu me comprends ?
En effet, Eugène comprit aussitôt que Marie Pavlovna faisait allusion à ses relations avec Stepanida, rompues depuis l’automne, et que, comme la plupart des femmes qui vivent seules, elle attachait à ces relations beaucoup plus d’importance qu’elles n’en avaient. Eugène rougit moins de honte que de dépit, de voir la bonne Marie Pavlovna se mêler — par affection, il est vrai, mais en somme se mêler — de choses qu’elle ne comprenait pas et ne pouvait comprendre. Il l’assura qu’il n’avait rien à redouter, car il s’était toujours conduit de façon à ce que rien ne pût entraver son mariage.
— C’est très bien, mon ami. Ne t’offense pas, Eugène, dit Marie Pavlovna confuse.
Mais Eugène remarqua qu’elle n’avait point terminé et n’avait pas dit ce qu’elle voulait dire. Il en était bien ainsi. Un peu plus tard elle se mit à lui raconter qu’en son absence on lui avait demandé d’être marraine chez… les Petchnikoff. Eugène rougit de nouveau, et cette fois non plus de dépit ou de honte mais d’un sentiment étrange, de la conscience de l’importance de ce qu’on allait lui apprendre, de la conscience de quelque chose complètement en désaccord avec tous ses . En effet, il arriva ce qu’il pressentait. Marie Pavlovna, sans arrière-pensée apparente, raconta que cette année il ne naissait presque que des garçons, que c’était probablement signe de guerre. Chez les Vassine, chez les Petchnikoff, le premier-né était aussi un garçon. Marie Pavlovna voulait raconter cela sans avoir l’air d’y toucher, mais à son tour elle fut prise de honte quand elle vit la rougeur du visage de son fils, ses mouvements nerveux avec son pince-nez et ses façons hâtives d’allumer une cigarette. Elle se tut ; il ne sut comment rompre ce silence, et tous deux demeurèrent convaincus de s’être compris.
— Oui, le principal, à la campagne, c’est la justice, pour qu’il n’y ait pas de favoris comme chez ton oncle.
— Maman ! fit tout d’un coup Eugène, je sais pourquoi vous dites tout cela. Mais c’est inutile. Ma future vie de famille est pour moi une chose sacrée, à laquelle, en aucun cas, je ne porterai atteinte. Tout ce qu’il y a eu dans ma vie de garçon est complètement fini ; je n’ai jamais eu aucune liaison durable et personne n’a aucun droit sur moi.
— C’est bien ; j’en suis heureuse, dit la mère. Je connais tes nobles sentiments.
Eugène accepta les paroles de sa mère comme un tribut mérité et se tut.
Le lendemain matin il partit en ville. Il pensait à sa fiancée, à tout au monde excepté Stepanida. Mais, comme exprès pour la rappeler à lui, en approchant de l’église, il rencontra des gens qui en revenaient à pied et en voiture. Il y avait le vieux Matthieu avec Semen, des enfants, des jeunes filles, puis deux femmes, l’une déjà âgée, l’autre élégante, en fichu rouge vif, qu’il lui sembla connaître. La jeune femme marchait d’un pas léger, assuré, et portait un enfant sur ses bras. Quand il arriva à leur niveau, l’aînée des femmes le salua à la façon d’autrefois, en s’arrêtant ; la jeune femme qui portait l’enfant inclina seulement la tête, et, de dessous le fichu, se posèrent sur lui des yeux gais, souriants, qu’il connaissait. « Oui, c’est elle ; mais tout est fini ; ce n’est pas la peine de la regarder. L’enfant ?… peut-être le mien, lui passa-t-il en tête. — Non, c’est stupide. Son mari était là. »
Il était tout à fait convaincu qu’il n’y avait eu là pour lui qu’une question de santé ; qu’ayant donné de l’argent, il ne devait rien de plus ; qu’il n’y avait entre lui et elle aucun lien, qu’il n’y en avait pas et n’en pouvait être. Et ce n’était pas qu’il étouffait la voix de la conscience, mais simplement sa conscience ne lui disait rien. Après sa conversation avec sa mère et après cette rencontre, il ne pensa plus à elle une seule fois et ne la rencontra plus.
Après Pâques, le mariage fut célébré en ville, et aussitôt Eugène partit avec sa jeune femme à la campagne. La maison était arrangée comme on arrange ordinairement la maison pour de nouveaux mariés. Marie Pavlovna voulut partir, mais Eugène, et surtout Lise, la prièrent de rester. Elle resta, mais s’installa dans le pavillon.
Ainsi commença pour Eugène une vie nouvelle.
VII
Cette première année de ménage était pour Eugène une année très difficile. Elle était difficile parce que les affaires qu’il avait ajournées pendant ses fiançailles, maintenant arrivaient toutes à la fois ; et il était forcé de constater qu’il lui était impossible de se tirer complètement des dettes. On vendit une partie de la propriété pour payer les dettes les plus pressantes, mais il y en avait d’autres, et l’on restait sans argent. La propriété donnait de bons revenus, mais il fallait envoyer au frère, il y avait eu des dépenses pour le mariage, de sorte que l’argent manquait, et l’on dut même arrêter le fonctionnement de la raffinerie. Il n’avait qu’un moyen de se tirer d’affaire : se servir de l’argent de sa femme. Lise ayant compris la situation de son mari l’exigea. Eugène consentit, mais à condition de mettre, par un acte de vente, la moitié de la propriété au nom de sa femme. Et il fit ainsi, bien entendu, pas pour sa femme, qui en était froissée, mais pour sa belle-mère.
La situation critique de ses affaires fut une des choses qui empoisonnèrent la vie d’Eugène pendant cette première année. L’autre fut la maladie de sa femme. Cette même première année, sept mois après le mariage, en automne, un accident arriva à Lise. Elle était partie en char-à-bancs à la rencontre de son mari qui revenait de la ville. Le cheval, très doux, se mit à gambader. Lise prit peur et s’élança de la voiture. Sa chute avait été relativement heureuse ; elle avait pu s’accrocher à une roue, mais elle était enceinte, et dans la nuit elle fut prise de douleurs et fit une fausse-couche. Elle fut très longue à se remettre.
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The end
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