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Le Commerce du coton dans l’Inde

Samuel Smith · 1863 · Free in the US

25,892 words · about 1 h 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Samuel Smith
Language
French
Published
1863
Length
25,892 words · about 1 h 49 min
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Public domain in the United States

 

Contents (4)

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L’intérêt pour tout ce qui se rattache au coton nous a déterminé à faire traduire les lettres de Smith, que nous présentons aujourd’hui à nos amis. L’Inde, comme le dit l’auteur, était si imparfaitement connue des Anglais eux-mêmes, qu’il n’est donc pas surprenant qu’elle ait été et soit encore peu connue des étrangers. Ce n’est guère que depuis la crise américaine, depuis le blocus des ports du Sud, que l’attention de la filature du continent s’est portée sur le coton de l’Inde. Déjà, en janvier 1862, nous en recommandions l’emploi à nos amis, et nous sommes heureux de pouvoir constater aujourd’hui que, depuis lors, l’on a fait des progrès sensibles, importants, un peu partout. Le coton de l’Inde, qui, il y a deux ans, occupait à peine le second rang chez nous, et qui ne s’employait pas du tout dans quelques pays, en France notamment, est devenu, grâce aux circonstances, l’aliment principal de l’industrie cotonnière de l’Angleterre et du continent.

Ses différentes provenances, sa qualité sont maintenant assez connues de tous ceux qui s’en sont occupés ; mais ce que l’on ignore encore généralement, ce que l’on ne connaît encore qu’imparfaitement, ce sont les motifs qui ont empêché l’Inde de remplacer tout d’un coup, comme pays producteur, l’Amérique, les causes qui contribuent à l’imperfection de qualité, aux mélanges, aux fraudes, aux variétés de la plante et de son produit.

Smith, en observateur consciencieux, en véritable connaisseur, car il s’est toujours occupé du coton d’une manière pratique, a su combler, dans ses lettres, les lacunes qui existaient encore dans l’histoire de la production du coton dans l’Inde. Le fruit de ses recherches et de ses observations nous a paru devoir mériter l’attention sérieuse de tous ceux qui, intéressés soit au commerce, soit à l’emploi du coton, ont toujours eu les yeux fixés sur l’Inde.

PRÉFACE.

-

Les lettres suivantes furent écrites, à Bombay, pour être publiées dans un journal de Liverpool, et elles ont été réimprimées en brochure presque mot pour mot. Le style en est conséquemment plus ordinaire et moins châtié qu'il n'aurait convenu à un traité en règle, mais j'ai pensé qu'il valait mieux les donner sous leur forme primitive, parce que la manière simple dont elles sont écrites rend le sujet traité plus intelligible à la masse des lecteurs.

D'après ce plan, il devient nécessaire de conserver certaines parties de ces lettres qui traitent de sujets d'un intérêt momentané seulement, tels que l'approvisionnement probable de coton pour l'année courante; car la suppression de ces portions de lettres aurait brisé l'enchaînement des raisonnements qu'elles développent.

Le seul mérite auquel je prétende est le désir sincère de dire la vérité, autant que je la sais, sur la quœstio vexata du coton de l'Inde. Libre de tout intérêt et de toute prévention, j'ai cherché seulement à traiter la question avec impartialité.

Je ne prétends à aucune originalité: les renseignements que contiennent ces lettres sont ceux que pourraient donner la plupart des commerçants intelligents de Bombay; mon travail s'est borné, pour ainsi dire, à examiner scrupuleusement, à comparer et à équilibrer les opinions que j'ai entendu émettre, à en éprouver, jusqu'à un certain point, la justesse en observant par moi-même, et en questionnant beaucoup les indigènes de l'intérieur. J'ai ensuite disposé le tout de manière à le rendre intelligible.

Je saisis cette occasion pour exprimer la reconnaissance que m'a inspirée la politesse constante que j'ai rencontrée partout lors de mes recherches, et l'empressement avec lequel les commerçants de Bombay, soit anglais, soit indigènes, m'ont fourni les renseignements que leur expérience les mettait à même de donner.

Une lettre sur le commerce du coton, en Égypte, est jointe à la série de celles écrites de l'Inde.

Samuel Smith.

ÉTENDUE DE LA PRODUCTION DU COTON DANS L'INDE

(Première lettre.)

Monsieur,

Au moment où j'ose vous envoyer ces lettres pour qu'elles trouvent place dans vos colonnes, permettez-moi une ou deux observations préliminaires que je crois nécessaires.

Profitant de l'occasion que me fournissait l'interruption du commerce du coton avec l'Amérique, je vins dans l'Inde avec l'intention de m'assurer de ce qu'elle pouvait produire de coton, et jusqu'à quel point elle était en état de remplacer les États du Sud.

En présence de cette terrible crise de l'industrie de l'Angleterre, tous les regards se sont tournés avec anxiété vers l'Inde, et tout renseignement concernant ses ressources est bien reçu par les commerçants. Comme j'ai eu, pendant mes longs voyages dans la région cotonnière de la présidence de Bombay, de fréquentes occasions de puiser à leur source de saines informations, je prends la liberté d’en soumettre le résultat à vos lecteurs.

Eu égard à l’immense commerce qui se fait entre la Grande-Bretagne et ses vastes dépendances en Orient, il est curieux d’observer l’ignorance dans laquelle on est encore des productions et du commerce intérieur de ces pays. La quantité des approvisionnements de coton que l’on peut attendre de l’Inde est peut-être le point sur lequel on a égaré, de la façon la plus remarquable, l’opinion anglaise, en répandant de faux rapports. Au commencement de la guerre d’Amérique, on prétendait généralement qu’une année ou deux de prix fort élevés (famine prices) accompliraient des miracles dans le commerce de l’Inde, et que, si l’industrie du sud des États-Unis était un jour anéantie, la crise de notre commerce de coton serait surmontée au bout de trois ans, car l’Inde s’emparerait alors de la place si longtemps occupée par l’Amérique. On a cru vaguement que l’on cultivait une grande quantité de coton dans ce pays. Des écrivains peu pratiques ont, au hasard, porté cette production à 4 et même à 6 millions de balles, et, faute de meilleurs renseignements, on a admis leur estimation comme correcte. On a pensée vu le petit nombre de balles exportées, que la plus grande quantité de ce coton était cultivée loin dans l’intérieur, et employée par les fabricants indigènes. On a prétendu que l’absence de chemins et la grande difficulté des transports rendaient impossible l’envoi de ce coton dans les ports d’embarquement, ou que, dans le cas où ce transport avait lieu, les frais en étaient si considérables, que le cultivateur n’y trouvait, pour ainsi dire, point de bénéfice. On a supposé que la culture, et plus encore l’exportation du coton, était uniquement une question de prix ; que, si l’on offrait un prix assez élevé, le double ou le triple, par exemple, du taux ordinaire, les immenses magasins de l’intérieur s’ouvriraient, les obstacles des transports seraient levés, et d’énormes quantités de coton seraient exportées. On supposait en même temps qu’avec une légère augmentation de culture pratiquée sur toute la surface de l'Inde on suppléerait facilement à toute la récolte de l'Amérique.

Cette perspective a certainement grandement influencé l'opinion publique, en Angleterre, sur la lutte américaine. Si on avait considéré la ruine possible du commerce du coton avec l'Amérique comme le glas de la mort pour la prospérité du Lancashire et pour le plus grand intérêt industriel du pays, on aurait suivi avec une sollicitude encore plus grande les progrès de la guerre d'Amérique, et l'on aurait fait peut être de plus grands efforts pour arrêter cette lutte destructive.

Mais l'expérience des deux dernières années a bien obscurci l'aspect radieux des ressources de l'Inde. Elle n'a pas répondu efficacement au stimulant des prix élevés qu'on a libéralement offerts. Les exportations de 1861 montrent, il est vrai, une augmentation de près de 50 pour 100 sur celles de l'année précédente, mais cela n'a eu lieu qu'en épuisant toutes les anciennes provisions de coton du pays, et durant l'année dernière, qui n'a pas été favorisée par la même bonne aubaine, on a exporté de Bombay 60,000 balles de moins qu'en 1861, quoique le prix courant moyen fût doublé.

Ces résultats ont beaucoup affaibli la confiance des commerçants de l'Inde, et il est probable que ceux qui ont une connaissance pratique du commerce du coton ont aujourd'hui une idée assez correcte de ses ressources; cependant l'espoir que l'Inde pourra encore sauver l'industrie cotonnière n'est pas complètement abandonné. Les chemins de fer, ou l'amendement des lois sur les contrats, ou quelque autre expédient va changer la face des choses, et faire sortir de leur somnolence les ressources que l'on croit encore exister dans ce pays. Dans cette série de lettres sur le commerce du coton dans l'Inde, il faudra donc diriger d'abord notre attention sur l'étendue de la production, et traiter ce sujet d'une manière convenable à la fois pour la généralité des lecteurs, et pour ceux qui sont initiés aux mystères de ce commerce. Nous pourrons ensuite aborder des questions plus techniques et plus spéciales à l'industrie cotonnière.

Essayons d'abord de répondre à cette question est-il vrai que l'Inde produise plusieurs millions de balles de coton, et que l'on n'exporte de ce pays qu'une partie de la production ?

Il est évident que cette question en soulève immédiatement une autre; quelle est l'étendue de la fabrication indigène, quelle portion du coton cultivé dans le pays y filet-on et y tisse-t-on ? Or il est naturellement impossible de donner une réponse précise sur ce point, mais il se présente un moyen très-simple d'en faire une estimation approximative. La quantité de marchandises de coton anglaises, consommée dans ce pays, est connue; quelle quantité de marchandises indigènes consomme-t-on en comparaison ?

L'auteur peut assurer, d'après l'examen qu'il a fait personnellement, que la plus grande partie des habillements portés par les indigènes est de fabrique anglaise ou tout au moins filée en Angleterre; il est parfaitement admis, par la plupart des personnes versées dans le commerce de l'Inde, que le long des grandes voies de communication fréquentées par le commerce et dans les villes les plus peuplées de l'intérieur on vend beaucoup plus de marchandises anglaises que de marchandises indigènes. Cette coutume s'étend tous les ans et, même indépendamment de la crise cotonnière, la fabrication indigène sera peu à peu supplantée par les marchandises étrangères. Il est vraiment surprenant que la fabrication indigène se soit si bien et si longtemps maintenue. On s'étonne, en considérant la méthode maladroite et laborieuse de fabrication employée par les naturels du pays, que leur industrie existe encore. On file encore le coton ainsi qu'on le faisait il y a deux mille ans. A l'exception d'une demi-douzaine de filatures installées à Bombay ou dans les environs, ce travail se fait encore au moyen de l'ancien rouet tourné par une femme, ainsi qu'il était d'usage en Angleterre avant l'invention des machines. Par ce moyen on file en un jour quelques onces (1 once vaut environ 3 grammes) de gros fil de coton, et cette coutume subsiste parce que, dans l'intérieur, loin des routes fréquentées par le commerce, le prix du travail, exécuté principalement par des femmes dans l'intervalle des soins du ménage, est très bas, car elles se contentent de gagner ainsi environ 5 centimes par jour. Ensuite le tissage est exécuté sur le métier à main du vieux style, et ce travail comparé à celui de nos machines est aussi lent et aussi mauvais que le filage ; les étoffes de fabrication indigène sont généralement si grosses, que, quand on les voit dans les bazars à côté des étoffes anglaises, on est surpris qu'elles puissent se vendre.

Il est vrai qu'il y a quelques belles étoffes, telles que les mousselines de Dacca, fabriquées en partie avec des cotons de l'Inde; mais leur importance est si minime, comparée à celle des étoffes grossières, que cela ne vaut, pour ainsi dire, point la peine d'être mentionné dans ces recherches.

Le seul point réellement douteux est la quantité comparative des marchandises anglaises et indigènes, consommée dans ces parties éloignées du pays dont l'accès est difficile. On suppose que, dans certaines régions reculées, les marchandises étrangères sont peu employées, et cela est sans doute vrai. Cependant il est indubitable que, dans les parties populeuses et riches de l'Inde, la plus grande partie des tissus de coton que l'on porte est importée ou fabriquée avec du coton filé à l'étranger. Et, faisant la part des cas exceptionnels mentionnés, on peut conclure que la quantité de marchandises de coton anglaises consommée dans l'Inde excède, de beaucoup peut-être, celle des marchandises de fabrication indigène.

Mais, pour appliquer cet argument à la question de la production du coton, il nous faut encore un renseignement. Quelle quantité de matière brute faut-il pour produire les marchandises anglaises consommées chaque année dans l'Inde ?

La quantité moyenne de coton tissé et filé exportée de l'Angleterre dans l'Inde est, abstraction faite des exportations exceptionnelles de 1859 et de 1860, le quart environ de l'exportation totale; et, faisant la part des marchandises de coton consommées en Grande-Bretagne, elle varie du cinquième au sixième du produit total de ses métiers à filer et à tisser. Mais la moyenne de la consommation annuelle de coton s'élevait, avant la crise, à 2,500,000 balles, de sorte que la quantité exportée dans l'Inde s'élevait à un peu plus de 450,000 balles. La plus grande partie de ce coton était cependant du coton d'Amérique, et 3 balles de celui-ci produisent autant de tissu que 4 balles des Indes orientales; on peut donc raisonnablement assurer que les produits de coton anglais consommés annuellement dans l'Inde représentent 600,000 balles de coton de ce pays; et si, comme nous le supposons, la fabrication de marchandises indigènes est moins considérable, il faut alors moins de coton pour leur production.

Il ne faut pas oublier néanmoins qu'une grande quantité de coton de l'Inde, à peu près égale, peut-être, à celle convertie en tissus, sert à rembourrer des sommiers, des matelas, etc., et à différents usages ; conséquemment, il semble probable que la consommation dans le pays a été de 750,000 balles environ avant cette crise : telle est l'opinion généralement répandue parmi les indigènes les plus intelligents. Mais assurément la consommation de coton des indigènes a sensiblement diminué pendant les deux dernières années; les prix élevés ont amené dans les ports beaucoup de coton employé précédemment à l'approvisionnement des manufactures indigènes, et en somme on a considérablement réduit l'usage de cet article. Les meilleurs juges en cette matière, parmi les natifs, pensent que la consommation de coton dans l'Inde ne s'élève pas à un demi-million de balles; peut-être n'est-elle, d'après eux, que de 3 ou 400,000.

Mais il y a une manière simple et facile, et plus convaincante peut-être pour les hommes pratiques, d'arriver à la même conclusion. Dans les affaires commerciales, on doit toujours se défier des arguments purement théoriques, ou de ceux comprenant une série embrouillée de déductions, et les précédents sont un peu de cette nature. Considérons donc la question d'une façon plus claire.

Le prix du coton, à Bombay, a été. depuis six mois, de 400 roupies (1,000 fr.) environ le candi ou à peu près quatre fois ce qu'on le payait avant la guerre d'Amérique. Le prix du transport de l'intérieur est, pour la plus grande partie de ce coton, de 20 roupies (50 fr.), du moins il atteint pour une très-faible portion 50 roupies (125 fr.) ; il n'y a pour ainsi dire point de pays à coton dans l'Inde, entre l'Himalaya et le cap Comorien, d'où le transport coûte 100 roupies (250 fr.) par candi, ou 125 fr. par balle. Il est donc évident que la difficulté et les frais du transport ne sont pas aujourd'hui des obstacles matériels à l'envoi du coton dans les ports d'embarquement, et je doute beaucoup que, si les prix élevés se maintiennent, on garde, pour cette raison, 100,000 balles dans l'Inde entière. Il est vrai que le transport de certains endroits au port est fort lent, et, dans quelques cas, il faut deux ou trois mois pour amener le coton de l'intérieur au bord de la mer, par exemple du fond du Pendjab (Punjaub); mais il est peu probable que l'Angleterre perde, pour ce motif, une quantité appréciable de coton. Et, si l'Inde entière était couverte demain d'un réseau de chemins de fer, il est probable que l'exportation de cette année n'en serait pas sensiblement augmentée. C'est un fait avéré que tout le coton disponible va être acheminé vers la mer, et, en quelque endroit que l'on voyage, on entend dire que tout est scrupuleusement ramassé pour l'exportation. Dans toute la présidence de Bombay, et peut-être ailleurs, le tissage est presque entièrement arrêté, et, pour ce qui s'en fait encore, on emploie des produits de filatures anglaises. Dans le Guzzerat (Guzerat), qui fut un des principaux sièges de la manufacture indigène, de nombreux tisseurs sont sans ouvrage, et l'auteur a souvent entendu dire, en parcourant cette province, que, sans la construction de chemins de fer entrepris si à propos pour occuper la plupart des ouvriers sans emploi, la détresse aurait été aussi grande que dans le Lancashire.

Et cependant, malgré cette grande diminution de la consommation indigène, les approvisionnements des ports n'ont pas énormément augmenté. L'exportation moyenne de l'Inde, avant la crise, en y comprenant celle de la Chine, était d'environ 750,000 balles ; elle fut, l'année dernière, de 1,200,000 balles à peu près, et une partie de ce surplus peut raisonnablement être attribuée à un accroissement de culture, de sorte que la diminution de consommation ne s'élève guère qu'à 250,000 balles ; on sait que ce résultat n'a été obtenu qu'en privant la fabrication dans beaucoup de parties du pays.

D'après ce raisonnement, nous arrivons à la même conclusion que nous avons obtenue avec nos premiers arguments, savoir : que la quantité de coton employée dans l'Inde n'a jamais pu s'élever au delà de 750,000 balles, et ne peut dépasser maintenant 500,000 balles, et qu'elle peut s'abaisser à un chiffre inférieur, et que, conséquemment, l'Angleterre peut tirer de cette source de nouveaux soulagements importants.

De ces faits il résulte que le total d'une bonne récolte pour l'Inde entière, avant cette crise, doit avoir été d'un million et demi de balles, dont généralement moitié a été exportée et moitié consommée dans le pays..

Dans notre prochaine lettre, nous traiterons de l'accroissement probable de la culture du coton durant les deux dernières années, et de la perspective de son développement dans l'avenir.

-

Approvisionnement de coton pour la présente année 1863

(Deuxième lettre)

Monsieur,

Dans ma dernière lettre, j'ai cherché quelle a été la production totale du coton dans l'Inde avant les deux dernières années, et les raisons produites ont amené l'opinion que la récolte ne dépassait probablement pas un million et demi de balles, et que, calculant largement, 750,000 balles étaient consommées dans le pays. Nous avons maintenant à examiner l'accroissement probable de la production pendant les deux dernières années, et la perspective des approvisionnements de coton pour l'Angleterre pendant la présente saison.

Le mois de juillet est le temps de la plantation dans presque toute la présidence de Bombay, d'où nous tirons les quatre cinquièmes de nos approvisionnements, et les prix du moment règlent les décisions des cultivateurs ou fermiers (ryots) comme on les appelle dans l'Inde. Or, au moment-de la plantation en 1861, le marché s'était peu ressenti de la guerre d'Amérique. Le beau Dhollerah (fair Dhollera) ne valait pas 6 pence (62 centimes) la livre (environ 1 fr. 25 le kilog.) à Liverpool, et l'on n'était pas fort encouragé à étendre la culture. Mais le coton planté dans l'automne de 1861 représente la récolte de 1862; ainsi les 1,200,000 balles exportées, l'année dernière, de l'Inde n'étaient pas, en grande partie, le résultat d'un accroissement de culture. Le surplus de 450,000 balles est principalement dû, comme nous l'avons déjà dit, à la diminution de la consommation de coton dans le pays. Mais à l'automne de 1862, époque des semailles de la récolte qui sera exportée cette année, l'influence des prix élevés avait commencé à agir puissamment; les cotes de Liverpool montaient rapidement de 8 à 14 pence (de 80 centimes à 1 fr. 40), et à Bombay les prix s'élevaient de 200 à 300 roupies (de 500 à 750 fr.). Il est impossible de déterminer jusqu'à quel point ce stimulant a agi sur l'honnête cultivateur, nous examinerons ce point plus tard; mais, sans aucun doute, ce dut être un encouragement puissant et nouveau pour les fermiers de savoir que la valeur de la récolte du coton était au moins doublée.

On croit généralement, dans toutes les parties de la présidence de Bombay, que la plantation a été considérable l'année dernière. L'auteur a fait, partout où il a voyagé, de nombreuses questions à ce sujet, et on lui a toujours répondu que l'augmentation des semences en coton était de 23 p. 100 au moins. Il est vrai que les statistiques du gouvernement concernant la culture ne semblent pas justifier cette assertion, mais on sait qu'elles ne méritent pas la confiance, et, considérant toutes choses, nous sommes d'avis que la superficie plantée en coton, dans l'automne de 1862, est de 25 p. 100 plus grande qu'elle ne le fut dans aucune année précédente. Si donc nous estimons la récolte de 1861-62 à 1,750,000 balles pour l'Inde entière, celle de 1862-63 pourrait, si la saison a été favorable, avoir atteint 2,250,000 balles à peu près, permettant une exportation de 2,000,000 de balles.

Mais il faut faire une importante correction. On sait que, cette année, les récoltes de coton, à très peu d'exceptions près, sont très-faibles. Mes observations personnelles me permettent d'adopter cette opinion à l'égard de beaucoup d'endroits. Dans le district de Broach, par exemple, la récolte a particulièrement manqué, ne rendant pas un quart de la moyenne. On pense invariablement que la récolte totale de Broach ne peut atteindre celle de l'année dernière, et certains l'estiment à la moitié seulement, tout en admettant une augmentation de culture de 25 p. 100. Dans le district de Bhonahgor (Bhownuggur), où l'on cultive une grande partie du Dhollerah, l'insuffisance de la récolte est presque aussi grande, et on estime généralement la quantité qui pourra être exportée aux deux tiers du chiffre d'exportation de l'année dernière. Les nouvelles des districts qui expédient par eau, à travers le Dhollerah même, sont plus favorables, et le produit sera, pense-t-on, supérieur à celui de l'année dernière. Dans le district de Kandeich (Khandeish), limitrophe du Berar, la récolte est pire que partout ailleurs, et le coton est si inférieur, si chargé, qu'il n'est, pour ainsi dire, bon à rien. Et dans toute la grande région cotonnière du Berar, où Oomrawuttee occupe la première place, on dit la récolte fortement endommagée. On attribue la cause de ce dommage à de fortes pluies qui ont eu lieu, contrairement à ce qui se présente habituellement sous ce climat, en novembre, et qui ont pourri les jeunes coques et arrêté la croissance de la plante. L'opinion générale est que la production des anciennes régions cotonnières tributaires de Bombay ne peut égaler celle de l'année dernière, et, dans l'opinion de l'auteur, il serait imprudent d'estimer la récolte de l'Inde entière plus haut que celle de la saison précédente, c'est-à-dire 1,750,000 balles.

Si, cependant, nous considérons la question de l'exploitation, il faut examiner un autre point. Les moyens qu'on a commencé à employer, l'aimée dernière, pour faire sortir le coton de l'intérieur, seront plus généralement mis en usage cette année. Beaucoup d'endroits éloignés, inconnus jusqu'ici sur le marché d'exportation, envoient maintenant leurs quotes-parts. L'année dernière, par exemple, chose toute nouvelle, 50,000 balles furent expédiées de Kurrachee à Bombay, et 70,000 balles, produit du Bengale et des provinces du Nord-Ouest, autrefois consommées dans le pays, furent expédiées directement de Calcutta en Europe. C'est de ces endroits, et de quelques autres dans la présidence de Madras, que l'on doit attendre les plus notables augmentations d'exportations. On suppose, avec raison, que Kurrachee exportera, cette année, plus de 100,000 balles, et Calcutta peut-être 150,000 balles ; et si les prix actuels de 400 roupies (l,000 fr.), et plus, se maintiennent, Y exportation totale de l'Inde atteindra peut-être le chiffre de 1,400,000 balles. On pense que ce montant sera réparti ainsi : la présidence de Bombay, en y comprenant Kurrachee, fournira de 1,000,000 à 1,100,000 balles, et les ports de l'est de l'Inde de 300,000 à 400,000 balles.

Pour présenter le résultat de ces observations d'une manière plus concise, nous les disposerons en tableau: . Exportation moyenne de l'Inde avant la guerre d'Amérique. 750,000 Consommation moyenne dans le pays, avant la guerre d'Amérique 750,000 Production moyenne du colon avant la guerre d'Amérique 1,500,000 Exportation de coton en 1862 1,200,000 Estimation de la consommation dans le pays. 550,000 Récolte de 1801, fournissant l'exportation de 1862 1,750,000 Estimation de l'exportation de coton pour 1863 1,400,000 Estimation de la consommation dans le pays 350,000 Récolte de 1862, fournissant l'exportation de 1863, estimée à 1,750,000

Il est inutile d'ajouter que, dans ces calculs, le montant de la consommation par les indigènes est hypothétique ; nous ne l'avons représenté par des chiffres que pour rendre ce~l aperçu plus intelligible. Il est possible que nos chiffres s'éloignent du montant que la consommation indigène atteindra, sans que la somme des exportations en soit sensiblement affectée. On a des données beaucoup plus certaines et positives sur l'exportation, et c'est réellement la question du moment pour le public en Angleterre.

Il n'est, pour ainsi dire, pas nécessaire de rappeler que nous avons admis, dans nos observations, que tout le coton habituellement expédié en Chine, environ 200,000 balles en moyenne, ira en Europe cette année comme l'année dernière; plus encore, la Chine expédie du coton, et des quantités considérables de cet article ont été dirigées de Chang-haï (Shanghae) et de Canton vers l'Europe depuis six mois. Bien des gens pensent que, si les prix se maintiennent, l'Europe recevra de ce pays de 100,000 à 200,000 balles.

Il faut cependant se mettre en garde contre l'erreur; les expéditions de l'Est, en 1863, ne coïncident pas avec les arrivages en Europe. Si l'on compte la traversée à quatre mois, en moyenne, les expéditions du septembre 1862 au septembre 1863 représentent les arrivages en Europe. Or l'exportation de Bombay a été peu considérable pendant les quatre derniers mois de 1862, et la récolte de cette année est fort en retard, elle est reculée d'un mois au moins dans le Broach et le Dhollerah, de sorte qu'une grande partie du coton sera retenue dans l'intérieur par la mousson, et n'arrivera qu'à la fin de l'année dans les ports. Il ne serait donc pas raisonnable d'admettre que plus de 1,250,000 balles de coton de l'Inde arriveront en Europe en 1863, puisque, en comptant toute la production à l'est du cap, on atteint à peine le chiffre de 1,500,000 balles.

Évidemment, tout homme habitué au commerce comprendra que ces chiffres reposent entièrement sur la présomption que les prix précédents se maintiendront. Si la guerre d'Amérique cessait promptement et si les prix baissaient de 50 p. 100, le courant du commerce de l'Inde changerait totalement. Beaucoup de coton serait retiré de l'exportation pour être consommé par les indigènes, la Chine cesserait d'exporter, elle importerait beaucoup de l'Inde, et les expéditions pour l'Europe pourraient souffrir une réduction d'un tiers.

Nous traiterons, dans notre prochaine lettre, du futur développement de la culture du coton dans l'Inde.

-

Futur développement de la production du coton dans l'Inde

(Troisième lettre)

Monsieur,

La question de l'accroissement probable de la production du coton dans l'Inde, que nous devons discuter dans cette lettre, est, il faut l'avouer, hérissée de difficultés.

Au premier abord, se plaçant au point de vue d'un Anglais, on admettrait avec peine qu'en cas de besoin les ressources de l'Inde ne fussent illimitées. C'est un pays dont la superficie égale la moitié de l'Europe, et peuplé, d'après le dernier recensement, de 180 millions d'habitants. Sur toute l'étendue de ce vaste territoire on peut cultiver le coton, et on le cultive plus ou moins. Or, le travail de 4 millions d'esclaves, dont partie seulement occupés à la culture du coton, a produit, dans les États du Sud de l'Amérique, 4 millions de balles. On peut donc, sans exagération, attendre autant et même le double de l'Inde, alors qu'elle est stimulée par des prix presque fabuleux. Voilà le tableau qu'a envisagé l'esprit public en Angleterre, et qui conserve encore en grande partie son influence. Voyons maintenant jusqu'à quel point ces prévisions, assez sensées dans leur abstraction, résisteront à l'examen des circonstances véritables du sujet.

Le coton, dans la plus grande partie de l'Inde, est cultivé en assolement avec d'autres produits, on le considère rarement comme le principal produit d'une habitation. Les céréales d'une sorte ou d'une autre constituent partout la denrée principale. Les fermes des habitants sont très petites, et c'est de temps immémorial la coutume que chaque fermier récolte de quoi nourrir sa famille. Il peut quelquefois ajouter à cela un petit champ de coton rendant en moyenne une ou deux balles. Mais le fermier ne négligera pas la culture des céréales pour celle du coton, quelque élevé qu'en soit le prix, car il s'exposerait ainsi à mourir de faim. Aucun excédant de récolte n'existe pour remédier au manque de céréales ; le commerce intérieur de l'Inde est encore tout à fait primitif ; il n'existe pas de grandes portions du pays qui tirent leurs approvisionnements de céréales d'une autre région pour s'adonner à des branches spéciales d'agriculture. La règle générale, dans l'Inde entière, est que chaque localité, et chaque cultivateur individuellement, récoltent de quoi se nourrir. Cela est si vrai, que, si la récolte des grains vient à manquer dans une région, la famine s'ensuit, et les habitants meurent par milliers, tandis que le reste de l'Inde ne souffre ni ne s'émeut. Durant la famine qui a régné dans les provinces du Nord-Ouest il y a deux ans, on dit qu'un demi-million d'habitants sont morts de faim, tandis que, dans la plus grande partie de l'Inde, les récoltes étaient suffisantes ; mais les moyens de communication dans l'intérieur étaient si pitoyables, et le commerce des céréales si peu organisé, qu'on ne put envoyer à temps, pour conjurer cette affreuse calamité, des approvisionnements dans les districts désolés par la famine. Il n'est donc pas surprenant que les indigènes aient de la répugnance à diminuer leurs récoltes de grains pour cultiver du coton.

En outre, dans toutes les parties de la présidence de Bombay, les denrées sont déjà rares et chères; la légère augmentation de la culture du coton a beaucoup influé sur leurs prix, et les grains valent déjà presque le double de ce qu'ils valaient il y a quelques années. Nous n'attribuons pas, naturellement, cela entièrement à l'accroissement de la production du coton, car les prix des produits de toutes sortes se sont graduellement élevés dans l'Inde depuis quelques années. Cependant, quand on questionne les indigènes sur ce sujet, ils désignent l'accroissement de la culture du coton comme la principale cause de ce changement, et si vous demandez, dans quelque partie du pays que ce soit, pourquoi la culture du coton n'augmente pas plus rapidement, on vous répond d'abord que les fermiers ne peuvent pas se permettre de cultiver moins de céréales. Il faut encore se rappeler que le coton n'est pas la seule récolte avantageuse. Il est encore fort profitable au fermier d'avoir non-seulement des céréales, mais encore certains grains, de la canne à sucre, et tous les produits de l'agriculture, qui sont énormément renchéris depuis quelques années. Il sait, en outre, que le prix du coton est excessivement variable ; il connaît fort peu la politique américaine et les raisons qui peuvent faire prévoir une élévation permanente des prix ; mais il n'a pas oublié l'expérience du passé, il se rappelle que les hausses extraordinaires ont été généralement suivies de baisses ruineuses. De plus, le coton est une plante délicate, et qui manque souvent totalement, de sorte que le fermier a une raison de plus pour ne pas risquer le succès de toute son année sur cette simple chance.

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