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Chapitre I
« Quel est le Canadien, s’écrie un savant géographe dont le nom sera toujours cher parmi nous, quel est le Canadien qui n’aimerait pas sa patrie, après l’avoir contemplé quelques heures, du bord d’une de nos barques à vapeur, sur la route de Québec à Montréal ! Quel spectacle enchanteur ! Que de points de vue admirables ! Quelle suite de campagnes riches, paisibles, heureuses, se déploient sur l’une et sur l’autre rive, d’aussi loin que l’œil peut atteindre ! La scène offre quelque chose de plus grand, de plus varié, de plus ravissant encore, peut-être, si l’on descend le fleuve jusqu’au Saguenay. »
Oui, quel plaisir pour l’œil étonné et charmé tour à tour, de contempler sur la rive nord, cette chaîne de montagnes sourcilleuses, ces caps abruptes, ces vallées alpestres, cette nature si rude, si accidentée, et parfois si sauvage. Quel est l’étranger qui n’envie pas le bonheur du paisible propriétaire de ces maisons blanchies, suspendues au flanc des côteaux, ou qui couronnent leurs sommets, tranchant ainsi sur le fond de verdure qui les environnent ; et, lorsque vous avez péniblement gravi une pente rapide, que vous apercevez à vos pieds, au fond d’une baie, un charmant village arrosé par une belle rivière, et paraissant reposer en paix, sous la protection de la croix du clocher de la vieille Église, qui le domine ; votre âme aime alors à s’y délasser, pour se remettre des impressions causées par les scènes variées qu’elle vient de contempler.
La rive sud, pour n’avoir pas la sauvage et pittoresque beauté de la rive nord, n’a pourtant rien à lui envier, dans son genre. Son site, plus uni, et son sol moins tourmenté, nous offrent quelque chose de plus calme et de plus champêtre. Ses points de vue ont un horizon plus grand, plus étendu et plus animé. C’est la nature, en quelques endroits, belle de toute sa primitive beauté ; ailleurs, enrichie par la vie et l’activité que lui ont donné le travail et la main des hommes.
Mais de quinze à dix-huit lieues de Québec, en descendant le fleuve, vous rencontrez un écueil bien digne d’attirer votre attention : c’est La Roche Avignon, ou, comme d’autres l’appellent, La Roche Ah Veillons, à cause des dangers qu’elle présentait autrefois à la navigation, avant que le Gouvernement y fît construire un phare. Sur cet écueil vinrent se briser plusieurs vaisseaux d’outre mer, et beaucoup de familles canadiennes conservent encore un lugubre souvenir des naufrages de bâtiments côtiers qui y périrent.
Plus loin, en cinglant vers le sud, et avant que d’arriver au charmant village de Kamouraska, vous apercevez un cap, dont la vue vous frappe et vous impressionne péniblement. Son aspect est morne et sombre, les rochers qui le composent sont arides et dénudés, son isolement, le silence et la nature désolée et presque déserte qui l’environnent, son éloignement de toute habitation ; tout, enfin, concourt à jeter dans votre âme un malaise étrange et inexprimable. Quelques bas fonds qui l’avoisinent en rendent l’approche difficile, si impossible, non même aux bâtiments d’un faible tonnage. Ce Cap, c’est le « Cap au Diable. »
Mais d’où vient donc ce nom qu’enfants, nous ne pouvions entendre sans frémir ! A-t-il été le théâtre de quelques apparitions infernales, ou bien a-t-il servi de repaire à quelque bande de brigands ; et les bruits confus qu’on y entend ne sont-ils pas les cris de vengeance des victimes ensanglantées que l’on trouva à ses pieds, ou dans son voisinage ? personne ne le sait ; la justice des hommes a libéré les accusés : victimes et meurtriers sont aujourd’hui devant Dieu !
Mais vous eussiez trouvé qu’il le méritait bien d’être ainsi appelé, si, comme les habitants de la Petite Anse, en visitant leurs la nuit, ou en attendant l’heure de la marée, vous eussiez entendu le vent s’engouffrer, avec un bruit sinistre, dans les obscures cavernes des rochers ; si vous eussiez entendu ses hurlements, lorsqu’il vient dans les tempêtes, se déchirer sur les branches desséchées de quelques arbres rabougris qui les couronnent ! D’autres fois et en d’autres endroits se trouvent d’épais fourrés ; là semblent y régner d’impénétrables mystères ; et lorsque la brise souffle plus violemment, sa voix prend alors des inflexions différentes ; tantôt c’est un gémissement, une plainte ; tantôt un sourd grondement qui se prolonge d’échos en échos, produisant de discordantes clameurs, et qui vous feraient croire que, dans ces lieux solitaires, des sorcières viennent y célébrer leur sabbat. Vous eussiez trouvé surtout qu’il le méritait, ce nom, si, comme plusieurs l’assuraient, vous eussiez aperçu sur la cime d’un rocher l’abîme, lorsque le flot, battu par la tempête, venait lui livrer un assaut toujours impuissant, mais incessamment renouvelé, vous eussiez aperçu, dis-je, une femme à l’œil hagard, aux cheveux épars, aux bras nus, aux vêtements en lambeaux, tendre les mains au fond du précipice, lui adresser une prière, une touchante supplication ; d’autrefois proférant des menaces, des imprécations, comme si elle voulu réclamer du gouffre une victime qui lui appartenait. Il été alors bien hardi, le navigateur qui, en longeant la côte, aurait vu cette apparition et entendu cette voix, s’il n’ pas gagné le large au plus vite, en une prière à son patron. D’autres gens, et c’était les plus croyables, disaient l’avoir vu se traîner sur les bords de la plage, et implorer le flot, d’une voix déchirante et désespérée, de lui rendre ce qu’elle avait perdu ; puis ses paroles étaient étouffées, ajoutaient-ils, par d’immenses sanglots. Nul doute que si cet être fantastique réellement été une femme, la malheureuse devait être en proie à d’immenses douleurs. Pourtant un pauvre pêcheur, dont la cabane était assise au pied du cap, assurait l’avoir recueillie mourante, un matin, le lendemain d’une furieuse tempête : elle gisait sur le bord de la mer, auprès du cadavre d’un matelot ; il l’avait, disait-il, transportée à sa demeure, et après des peines infinies, sa femme et lui étaient enfin parvenus à la rappeler à la vie ; mais qu’ils n’avaient pas de s’apercevoir que la malheureuse était folle…
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Chapitre II
Parmi les nombreuses criques formées dans les rochers escarpés qui bordent les rivages de l’ancienne Acadie, aujourd’hui la Nouvelle Écosse, vivait, au fond de l’une d’elles, un jeune et honnête négociant acadien, dont le nom était . Occupé depuis plusieurs années à l’exploitation pêche à la morue, grâce à son intelligence et à son indomptable énergie, son commerce prenait de jour en jour une plus grande extension. Quelques familles de , dont il était le bienfaiteur et le père nourricier, étaient venues se grouper autour de lui. D’une probité reconnue, affable et obligeant pour tous, il avait su s’attirer l’estime et le respect de chacun d’eux.
Tout le monde connaît nos établissements de pêcheries, dans le bas du fleuve ; rien de plus amusant que de voir ces berges aux voiles déployées, rentrer le soir, après le rude travail de la journée ; ces femmes, ces enfants accourir pour aider le mari, le père ou le frère ; le Poste est alors tout en émoi, tout le monde se met gaiement à la besogne, on s’assiste, on se prête un mutuel secours : c’est un plaisir d’entendre les joyeux propos, les quolibets qui pleuvent sur les pêcheurs malheureux, les gais refrains ; enfin, d’être témoin de la bonne harmonie qui règne parmi eux. C’est la bonne vieille Gaieté Gauloise qui prend ses ébats. Telle était la Grave de Monsieur St.-Aubin. Sa maison, située sur une légère éminence, dominait la petite baie et les côtes avoisinantes. De jolis jardins, de charmants bocages et de coquets pavillons l’entouraient. Un peu plus loin, la vue pouvait s’étendre sur de beaux champs, dans un état de culture déjà avancée, et où paissaient de nombreux troupeaux : enfin, dans son ensemble et même dans ses détails, tout respirait l’aisance, la prospérité et le bonheur.
L’intérieur de la famille ne présentait rien de particulier. M. St.-Aubin, marié, depuis quelques années, à une femme de sa nation, qu’il aimait tendrement, était père d’une charmante petite fille. Cette enfant était venu mettre le comble à la félicité de ce couple fortuné.
Madame St.-Aubin était une de ces femmes d’élite, qui semblent se faire un devoir de rendre heureux tous ceux qui les entourent. Douée des plus riches qualités du cœur et de l’esprit, elle n’était que prévenance, amour et sollicitude pour son mari et sa chère petite Hermine, les confondant tous deux dans une même et touchante tendresse. Si parfois elle pouvait leur dérober un instant, dans la journée, c’était pour aller porter quelques secours, quelques consolations à ceux qui en avaient besoin ; aussi la regardait-on comme une véritable Providence. Le soir amenait les intimes causeries, l’on se faisait part des impressions de la journée, on formait de nouveaux projets pour l’avenir. Bien souvent aussi, la maman racontait au papa ému, les mille petites espiègleries de la petite, les conversations qu’elle avait eues avec sa poupée, voire même avec une table, une chaise, un meuble quelconque ; enfin, ces mille et mille riens qui font venir des larmes de plaisir et d’attendrissement aux heureux parents qui les entendent. Ces jouissances, ces plaisirs leur suffisaient ; et certes ils valaient bien les bruyantes réunions de l’opulence, où l’âme et le cœur perdent leur pure et limpide sérénité. Quelques domestiques fidèles complétaient enfin l’intérieur de cette famille, aux mœurs simples et vraiment patriarcales.
Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons d’introduire ici. Sans être tout-à-fait de la maison, Jean Renousse, tel était son nom, y était toujours le bien-venu. Jean Renousse, à l’époque où nous parlons, était âgé de vingt-deux à vingt-cinq ans. Né d’un pauvre acadien et d’une femme indienne, de bonne heure orphelin, il devait à la charité des habitants de l’endroit de n’être pas mort de faim. Au lieu de s’occuper, comme tous les autres, de la pêche à la morue, il s’était construit une hutte dans les bois, à quelque distance de la mer et des habitations. Il répugnait trop au sang indien, qui coulait dans ses veines, de s’astreindre à un travail constant et journalier. Ce qu’il lui fallait c’était la vie aventureuse des bois, avec son indépendance. Aussi l’ maraudeur, pour ne pas nous servir d’une expression plus forte, il était le cauchemar des jardinières. En effet, rien de plus plaisant que de voir, lorsqu’il faisait une descente dans un jardin, la levée des manches à balais, pour en déloger l’intrus. Au voleur ! criait l’une des voisines, au pillard ! disait l’autre, au vaurien ! ajoutait une troisième. Bref, toutes ces commères réunies faisaient un tel vacarme, qu’il aurait pu donner une idée de ce que fait certaine femme à tort et à travers elle se fâche. Le drôle ne s’émouvait guère de ces cris, tant que sa provision de patates ou de carottes n’était pas faite, et que les armes ne devenaient pas trop menaçantes, par leur proximité ; d’un bond, alors, il se mettait hors de leur portée, se tournait vers celles qui le poursuivaient, leur faisait mille grimaces, mille gambades, mille contorsions ; et quand la place n’était plus tenable, il enjambait la clôture, et allait stoïquement s’asseoir à quelques pas de là. On l’avait vu quelquefois, quand de telles scènes étaient passées, entrer dans la chaumière de la plus furieuse, aller se placer bien tranquillement à sa table et partager, gaiement avec elle, le repas. Mais l’hiver, chasseur et trappeur infatigable, il s’enfonçait dans la forêt avec les sauvages Abénakis, ne revenant souvent qu’au printemps avec une ample provision de fourrures, dont il trouvait toujours chez M. St.-Aubin un prompt et avantageux débit. Malgré ses défauts, Jean Renousse était loin d’être détesté, par les braves gens de la colonie ; car, à plusieurs d’entr’eux, il avait rendu d’importants services. Souvent, lorsqu’une forte brise surprenait, au large, quelque berge attardée, qu’une femme éplorée, que des enfants en pleurs venaient demander des nouvelles d’un père, d’un mari ou d’un frère, à ceux qui arrivaient, que les pêcheurs hochaient tristement la tête, que les voisines essuyaient des larmes, qu’elles ne pouvaient dissimuler, et leur adressaient des consolations, on voyait Jean Renousse s’élancer dans une berge, et, malgré le vent et la tempête, s’exposer seul, pour aller porter secours au frêle bâtiment désemparé ; souvent, grâce à son sublime dévouement et à son habileté à conduire une embarcation, plus d’un pêcheur avait à le remercier d’avoir revu sa pauvre chaumière !
Parmi ceux, surtout, qui lui portaient un intérêt tout particulier, était Madame St.-Aubin. Elle avait reconnu, en plusieurs occasions, que, sous cette écorce rude et inculte, dans ses yeux noirs et vifs, dans ses pommettes de joues saillantes, il y avait plus de cœur et d’intelligence qu’un œil peu observateur n’en pouvait d’abord soupçonner. Jamais il ne se présentait à la demeure du bourgeois, comme on appelait M. St.-Aubin, sans en recevoir quelques secours ; et, maintes fois, il leur avait prouvé, qu’en l’obligeant on n’avait pas rendu service à un ingrat. Son attachement pour l’enfant était excessif : c’était avec plaisir qu’il s’astreignait à un travail minutieux pour lui confectionner des jouets, et satisfaire ses moindres caprices enfantins. Bien des fois on l’avait confiée à ses soins, et c’était toujours avec une tendre sollicitude qu’il veillait sur elle. À la vérité il n’était pas facile de faire de la peine impunément à la petite Hermine, lorsqu’elle était sous sa garde, ainsi que sous celle du magnifique terreneuve qu’on appelait Phédor.
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Chapitre III
C’est quelquefois au moment où l’on s’estime heureux que l’infortune vient nous frapper. Tandis que la famille St.-Aubin jouissait paisiblement des fruits d’une vie vertueuse et exempte d’ambition ; heureuse autant du bonheur des autres que du sien propre, de graves événements se préparaient contre les malheureux Acadiens, dans l’ancien et le nouveau monde. Ce pays était le point de mire des flibustiers anglo-américains.
En butte aux actes de rapines et de tyrannie de toutes sortes, les Acadiens avaient été forcés de s’organiser militairement pour mettre un terme aux infâmes déprédations de leurs ennemis.
L’histoire avait enregistré antérieurement plusieurs hauts faits éclatants de leur bravoure. Ces faits démontrent ce que peut une poignée d’hommes héroïques, ne comptant que sur leurs seules ressources, qui s’arment vaillamment sans s’occuper de la force pécuniaire ou numérique de ceux qu’ils ont à combattre, mais qui ont résolu de défendre jusqu’à la fin, leur religion, leurs foyers et leurs droits. Combien n’y eut-il pas de luttes sanglantes et désespérées où le lion anglais dût s’avouer battu par le moucheron acadien, et pour ainsi dire, obligé de fuir honteusement devant lui… Mais l’orgueil britannique s’insurgeait et écumait de rage, en voyant ces quelques braves tenir tête à ses nombreuses armées ! Le gouverneur Lawrence crut plus prudent et plus sûr, là où la force avait , d’employer la ruse et la perfidie. Le plan fut traitreusement combiné et habilement exécuté.
Vers la fin d’août 1755, cinq vaisseaux de guerre, chargés d’une soldatesque avide de pillage, mirent à la voile et vinrent jeter l’ancre en face d’un poste florissant par son commerce, la fertilité de ses terres et l’industrie de ses habitants. On fit savoir à plusieurs des cantons voisins qu’ils eussent à se rendre à un endroit indiqué pour entendre une importante communication, qui devait leur être donnée de la part du gouverneur. Plusieurs soupçonnant un piège prirent la fuite et se sauvèrent dans les bois, en entendant cette proclamation. Mais le plus grand nombre, avec un esprit tout chevaleresque, se confiant à la loyauté anglaise, se rendit à l’appel.
Chaque année, M. St.-Aubin était obligé de faire un voyage aux Mines, endroit important de commerce pour y transiger les affaires de son négoce. Le trajet était long et les chemins n’étaient pas toujours sûrs dans ce temps-là. Par une malheureuse fatalité, il y arriva le cinq septembre au matin, jour fixé par la proclamation pour la réunion des acadiens. Jean Renousse et le fidèle terreneuve lui avaient servi de gardes de corps pendant le voyage.
M. St.-Aubin comme les habitants du lieu, se rendit à l’appel. Ce fut là qu’on leur signifia qu’ils étaient prisonniers de guerre, qu’à part de leur argent et de leurs vêtements, tout ce qu’ils possédaient appartenait désormais au roi, et qu’ils se tinssent prêts à être embarqués pour être déportés et disséminés dans les colonies anglaises. L’ordre était formel, on ne leur accordait que quatre jours de répit. Il est impossible de peindre la stupeur et le désespoir que produisit cette nouvelle ; plusieurs refusèrent de croire qu’on exécutât jamais un acte d’aussi lâche et exécrable tyrannie ; mais le plus grand nombre s’enfermèrent dans leurs maisons et passèrent dans les larmes et les sanglots, les quelques heures qui précédèrent leur séparation. D’autres essayèrent de fuir, mais vainement. Des troupes avaient été disposées dans les bois, ils se trouvaient cernés de toute part et furent donc ramenés au camp, après avoir essuyé toutes sortes d’avanies et de mauvais traitements.
Ce fut à grand’peine que le vénérable curé obtint du commandant la permission de les réunir le neuf septembre, veille du départ, dans la vieille église pour y célébrer le saint sacrifice et leur adresser quelques paroles de consolation et d’adieu. Personne ne fut jamais témoin, peut-être, d’une scène plus déchirante. Tous les visages étaient inondés de larmes. L’église retentissait des sanglots et des sourds gémissements des malheureuses victimes. Lorsqu’avant la communion, le bon prêtre voulut leur dire quelques mots, il y eut une véritable explosion de plaintes et de cris de désespoir. Il fut lui-même longtemps avant que de pouvoir dominer son émotion, et ce fut après de longs et pénibles efforts qu’il put, d’une voix brisée par la douleur, leur faire entendre ces paroles :
« C’est peut-être pour la dernière fois, mes bons frères, que vous allez partager le pain des anges dans ce lieu saint. C’est lui qui donne le courage et la force de braver les tourments et les persécutions des méchants. C’est lui qui sera votre soutien, votre consolation dans les temps malheureux que nous traversons. Dieu seul connait ce que l’avenir nous réserve à tous, mais rappelons-nous que nous avons au ciel un bras tout-puissant, qui saura déjouer les complots des méchants : que ceux qui pleurent seront consolés et qu’ils recevront avec usure la récompense des larmes qu’ils auront versées. Car qu’est-ce que la terre que nous habitons, sinon un lieu d’exil et de misères ; mais le ciel, notre patrie, vers laquelle doivent tendre nos désirs et nos aspirations. Séparés sur la terre, c’est là où nous serons ensemble réunis, c’est là que nous pourrons défier les persécutions des hommes. Recevez donc, mes chers frères, et encore une dernière fois, la bénédiction d’un prêtre qui, le cœur navré d’appréhensions pour l’avenir de ses enfants, mais confiant dans le Dieu qui prend soin de ses créatures et jusqu’au plus petit de ses oiseaux, le prie de vouloir bien vous accorder encore des jours calmes et heureux. Si nous n’avions pas d’autre destinée, je vous dirais adieu ! oui un adieu qui, peut-être, serait éternel ; mais à des chrétiens, à ceux qui croient en la parole sainte, je vous dis au revoir ! Oui, encore une fois, au revoir !… »
La scène qui suivit se conçoit plutôt qu’elle ne se décrit. Nous nous permettrons d’emprunter à M. Rameau le récit que fait M. Ney, sur le lamentable événement du lendemain :
« Le 10 septembre fut le jour fixé pour l’embarquement. Dès le point du jour les tambours résonnèrent dans les villages, et à huit heures le triste son de la cloche avertit les pauvres Français que le moment de quitter leur terre natale était arrivé. Les soldats entrèrent dans les maisons et en firent sortirent tous les habitants, qu’on rassembla sur la place. Jusque là chaque famille était restée réunie et une tristesse indicible régnait parmi le peuple. Mais quand le tambour annonça l’heure de l’embarquement, quand il leur fallut abandonner pour toujours la terre où ils étaient nés, se séparer de leurs mères, de leurs parents, de leurs amis, sans espoir de les revoir jamais ; emmenés par des étrangers leurs ennemis ; dispersés parmi ceux dont ils différaient par le langage, les coutumes, la religion ; alors accablés par sentiments de leurs misères, ils fondirent en larmes et se précipitèrent dans les bras les uns des autres dans un long et dernier embrassement.
« Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers les bâtiments stationnés dans la rivière. 260 jeunes gens furent désignés d’abord pour être embarqués sur le premier bâtiment ; mais ils s’y refusèrent, déclarant qu’ils n’abandonneraient pas leurs parents, et qu’ils ne partiraient qu’au milieu de leurs familles. Leur demande fut rejetée, les soldats croisèrent la baïonnette et marchèrent sur eux ; ceux qui voulurent résister furent blessés, et tous furent obligés de se soumettre à cette horrible tyrannie.
« Depuis l’église jusqu’au lieu de l’embarquement, la route était bordée d’enfants, de femmes qui, à genoux, au milieu de pleurs et de sanglots, bénissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes adieux à leurs maris, à leurs fils, leur tendant une main tremblante, que leurs parents parvenaient quelquefois à saisir, mais le soldat brutal venait bientôt les séparer. Les jeunes gens furent suivis par les hommes plus âgés, qui traversèrent aussi, à pas lents, cette scène déchirante ; toute la population mâle des Mines fut jetée à bord de cinq vaisseaux de transport stationnés dans la rivière Gaspareaux. Chaque bâtiment était sous la garde de 6 officiers et de 80 soldats. À mesure que d’autres navires arrivèrent, les femmes et les enfants y furent embarqués et éloignés ainsi, en masse, des champs de la Nouvelle-Écosse. Le sort aussi déplorable qu’inouï de ces exilés excita la compassion de la soldatesque même… Pendant plusieurs soirées consécutives les bestiaux se réunirent autour des ruines fumantes, et semblaient y attendre le retour de leurs maîtres, tandis que les fidèles chiens de garde hurlaient près des foyers déserts. »
M. St.-Aubin, comme toutes les autres notabilités, fut l’objet d’une surveillance particulière. Malgré les efforts héroïques de Jean Renousse, malgré les ruses et les stratagèmes qu’il employa pour sauver son maître de la proscription, celui-ci fut obligé de subir la loi cruelle du plus fort. Blessé grièvement dans la lutte qui venait d’avoir lieu, ce ne fut qu’avec peine que Jean Renousse lui-même réussit à se soustraire aux mains des ravisseurs. Il gravit une petite éminence, et ce fut là, la mort dans l’âme, qu’il fut témoin des scènes de violence et de brutalité qui viennent d’être racontées. Malgré son état de faiblesse, il suivit d’un œil morne et désespéré la chaloupe qui emportait son bienfaiteur, se reprochant amèrement de n’avoir pas réussi à le sauver. En dépit des tristes préoccupations auxquelles il était en proie, Jean Renousse ne s’empêcher de remarquer un point noir qui suivait l’embarcation. C’était Phédor. Le noble animal, quoique blessé, avait voulu suivre son maître, pour le protéger et le défendre au besoin. Il réalisait une fois de plus l’idée du peintre qui représente le chien suivant seul le corbillard qui conduit son maître à sa dernière demeure. C’est le dernier ami qui reste quand nous avons tout perdu du côté des hommes ! Il vit tout-à-coup un matelot se lever et asséner un coup de rames sur la tête du fidèle serviteur ; celui-ci poussa un gémissement plaintif et disparut. C’en était trop, épuisé par le sang qu’il avait perdu et par les émotions de la
Jean Renousse perdit connaissance. Lorsqu’il revint à lui, Phédor, couché auprès de lui, léchait son visage et ses mains, comme s’il voulu le rappeler à la vie. La nuit était venue, les dernières lueurs de l’incendie doraient encore l’horison. C’en était fait ! les anglais avaient accompli leur acte odieux de vandalisme et d’implacable vengeance !…
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Chapitre IV
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis le moment fixé par M. St.-Aubin pour le retour. Que pouvait-il lui être arrivé qui le retint si longtemps, lui toujours si exact à revenir à l’heure dite. Déjà accompagnée de la petite Hermine, Mme. St.-Aubin avait parcouru des distances assez considérables pour aller sa rencontre, et chaque fois, elle était toujours revenue de plus en plus triste. C’était le soir de la dixième journée après le départ de M. St.-Aubin. Assise dans le salon et tenant son enfant dans ses bras, elle ne pouvait se défendre du vague et inexprimable sentiment qui l’obsédait. Pour la première fois de sa vie, les babillages et les de sa petite fille ne pouvaient la tirer de sa sombre préoccupation. Le ciel était bas et chargé, le feuillage jaunissant qui entourait sa demeure et le froid vent de nord qui s’était élevé, ajoutait encore à sa tristesse. Parfois une feuille desséchée, poussée par la brise, courait dans l’avenue déserte, où, d’une minute à l’autre, elle espérait voir arriver celui qu’elle attendait avec tant d’angoisses.
Les heures s’écoulaient lentement, et la soirée était avancée. Vaincue par le sommeil, la petite s’était endormie, en demandant à sa mère : « quand donc papa reviendra-t-il ? » Alors deux larmes involontaires vinrent briller aux paupières de la pauvre femme ; elle pressa avec transport son enfant sur son cœur ; celle-ci ouvrit les yeux, lui sourit doucement, et comme une prière, le mot papa s’échappa encore de ses lèvres, et elle se rendormit. C’en était trop ; n’y pouvant plus tenir, et presque sans pouvoir s’en rendre compte, Madame St. Aubin se mit à fondre en larmes.
Longtemps elle pleura, quand des pas bien distincts retentirent autour de la maison, et la porte s’ouvrit : Te voilà donc enfin, s’écria-t-elle, s’élançant au-devant de celui qui arrivait. Mais jugez de sa stupeur ! c’était Jean Renousse ! Jean Renousse, pâle, sanglant et défiguré, qui venait lui apprendre la terrible nouvelle ! !……
Bien des fois déjà et au moindre bruit, elle avait tressaillie, puis toute palpitante d’émotion et de joie, elle allait ouvrir et tendre les bras ; mais vain espoir, ce n’était point les pas du cheval, ce n’était point non plus les joyeux aboiements de Phédor, mais bien le vent qui, mugissant tristement dans les arbres, lui apportait, chaque fois une poignante déception.
La foudre tombée à ses pieds n’ pas produit plus d’effets. Madame St.-Aubin s’affaissa sur elle-même. On la transporta mourante dans son lit. Deux jours entiers se passèrent pendant lesquels elle lutta contre la mort. Dans son délire, elle appelait avec transport son mari, demandant avec égarement à chaque instant aux personnes qui se présentaient, son époux bien-aimé ; et lorsqu’on lui apportait son enfant, elle la repoussait durement. La pauvre petite qui ne comprenait rien à la conduite étrange de sa mère, allait alors se cacher dans un coin de la chambre, elle pleurait amèrement ; et comme si elle se crue coupable, elle revenait auprès du lit, baisant les mains de sa mère, elle lui disait : « Ma bonne maman, embrasse-donc encore ta petite Hermine, elle ne te fera plus de mal, -toi et allons au-devant de papa. » Enfin, son et surtout l’idée de laisser sa pauvre enfant complètement orpheline, rendirent quelques forces à Madame St.-Aubin, mais une insurmontable tristesse s’empara d’elle, et bientôt cette demeure naguère si heureuse ne devint plus qu’un séjour de deuil et de larmes.
Là toutefois ne devaient pas s’arrêter ses malheurs.
La rage des pirates n’était pas encore satisfaite, il fallait de nouvelles dépouilles à leur rapacité et de nouvelles victimes à leur vengeance.
Peu de temps après les événements que nous venons de rapporter, on signala au large un vaisseau de guerre portant pavillon anglais. Instruite par l’expérience, la petite colonie, après avoir recueilli tout ce qu’elle avait de plus précieux, crut prudent de se sauver dans les bois. Madame St.-Aubin elle-même, réunit tout ce qu’elle put avec l’aide de ses domestiques et de Jean Renousse, et dut aller les rejoindre en toute hâte, car le vaisseau s’approchait de la côte avec une effrayante rapidité. Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait abandonné ses foyers si chers pour s’enfoncer dans les bois avec ses fidèles domestiques, lorsque gravissant une petite éminence où ses compagnons d’infortune l’attendaient, elle vit les tourbillons de flamme et de fumée s’élever dans la direction de sa demeure et de celles des malheureux qui l’entouraient. Ce navrant spectacle leur apprit à tous que les vandales étaient à leur œuvre de pillage et de destruction. Longtemps elle contempla les cendres brûlantes de sa pauvre demeure qui s’élevaient et retombaient tour-à-tour comme font chacune de nos illusions du jeune âge. Elle jeta alors un coup-d’œil en arrière, vers les jours heureux qu’elle avait passés sous ce toit fortuné, vers les objets si chers qu’elle y rencontrait à chaque instant, vers les personnes qui l’entouraient et les autres qui, après être venues lui demander des consolations et des secours, s’en retournaient en lui offrant des larmes de gratitude et de bénédictions : mais sa pensée se reporta surtout sur la main bien-aimée qui après Dieu lui avait fait ce bonheur si tôt passé. Hélas ! elle n’était plus auprès d’elle pour la soutenir et la protéger avec son enfant, cette main tant aimée et tant regrettée ! Reverrait-elle jamais celui auquel elle adressait chaque jour une pensée, un souvenir, une larme ! Et lorsque la dernière flamme vint jeter une lueur vacillante et disparaître pour toujours, elle comprit alors qu’une barrière insurmontable venait de s’abaisser entre elle et son passé. Il ne lui restait plus désormais que l’avenir, mais quel avenir ? L’hiver s’approchant avec son nombreux cortège de froid, de privations et de misères ; nul asile pour la recevoir, à charge aux pauvres gens qui n’avaient pas même de quoi se nourrir, qu’allait-elle devenir ? Accablée sous le poids de tant de malheurs elle sentait le désespoir la gagner, lorsque tombant à genoux, elle s’écria : « Mon Dieu, mon Dieu, vous êtes maintenant notre seul et unique espoir. Ce n’est pas en vain que la veuve et l’orphelin vous implorent, ayez pitié de nous. » Cette courte mais fervente prière fut immédiatement exaucée. En relevant la tête, elle aperçut, à quelques pas d’elle, la figure bienveillante et amicale de Jean Renousse qui, n’osant dire un mot, paraissait attendre ses ordres : « Jean, lui dit-elle, en lui remettant son enfant dans ses bras, prends soin de cette pauvre petite, sur elle, c’est en toi seul, après Dieu, en qui nous devons nous confier. Peut-être ne pourrai-je jamais récompenser dignement ton généreux dévouement pour nous jusqu’à ce jour, mais compte sur une reconnaissance qui ne s’éteindra qu’avec ma vie. » « Madame, lui répondit celui-ci, d’une voix émue et avec noblesse, Dieu m’est témoin que si j’ai tâché de vous être utile jusqu’ici, ce n’est pas dans l’espoir d’une récompense ; je donnerais volontiers ma vie pour pouvoir vous rendre ce que vous avez perdu ; mais de grâce n’allez pas vous désespérer ! À deux pas d’ici est ma pauvre cabane, la vieille Martine, votre servante, vous y attend. J’ai pu sauver quelques linges et des provisions. Venez, Madame, et tant que Jean Renousse pourra porter un fusil, vous et la petite ne manquerez pas de nourriture et de vêtements. » Chargé de son précieux fardeau, il conduisit Madame St.-Aubin dans sa demeure où Martine l’attendait. Un feu brillant avait été allumé, le lit de sapins avait été renouvelé, on y avait étendu les quelques couvertures que Jean Renousse, dans sa sollicitude, avait sauvées du pillage.
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