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Le Collier de la reine

Alexandre Dumas · 1888 · Free in the US

259,944 words · about 18 h 12 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1888
Length
259,944 words · about 18 h 12 min
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105 reader sections
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Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (105)
  1. Front matter under 1 min
  2. Avant-propos about 3 min
  3. Prologue under 1 min
  4. 01 about 13 min
  5. 02 about 45 min
  6. 01 about 14 min
  7. 02 about 10 min
  8. 03 about 17 min
  9. 04 about 10 min
  10. 05 about 14 min
  11. 06 about 18 min
  12. 07 about 20 min
  13. 08 about 15 min
  14. 09 about 11 min
  15. 10 about 10 min
  16. 11 about 13 min
  17. 12 about 10 min
  18. 13 about 7 min
  19. 14 about 10 min
  20. 15 about 20 min
  21. 16 about 13 min
  22. 17 about 17 min
  23. 18 about 10 min
  24. 19 about 6 min
  25. 20 about 8 min
  26. 21 about 19 min
  27. 22 about 4 min
  28. 23 about 20 min
  29. Vol02 under 1 min
  30. 01 about 8 min
  31. 02 about 7 min
  32. 03 about 17 min
  33. 04 about 7 min
  34. 05 about 7 min
  35. 06 about 7 min
  36. 07 about 8 min
  37. 08 about 16 min
  38. 09 about 13 min
  39. 10 about 16 min
  40. 11 about 9 min
  41. 12 about 10 min
  42. 13 about 11 min
  43. 14 about 19 min
  44. 15 about 16 min
  45. 16 about 9 min
  46. 17 about 8 min
  47. 18 about 8 min
  48. 19 about 16 min
  49. 20 about 11 min
  50. 21 about 8 min
  51. 22 about 6 min
  52. 23 about 9 min
  53. 24 about 8 min
  54. 25 about 12 min
  55. 26 about 7 min
  56. 27 about 9 min
  57. 28 about 9 min
  58. 29 about 11 min
  59. 30 about 9 min
  60. 31 about 10 min
  61. 32 about 11 min
  62. 33 about 8 min
  63. 34 about 11 min
  64. Vol03 under 1 min
  65. 01 about 8 min
  66. 02 about 6 min
  67. 03 about 10 min
  68. 04 about 11 min
  69. 05 about 12 min
  70. 06 about 10 min
  71. 07 about 9 min
  72. 08 about 10 min
  73. 09 about 9 min
  74. 10 about 11 min
  75. 11 about 9 min
  76. 12 about 10 min
  77. 13 about 9 min
  78. 14 about 16 min
  79. 15 about 10 min
  80. 16 about 7 min
  81. 17 about 9 min
  82. 18 about 9 min
  83. 19 about 8 min
  84. 20 about 9 min
  85. 21 about 9 min
  86. 22 about 9 min
  87. 23 about 9 min
  88. 24 about 8 min
  89. 25 about 8 min
  90. 26 about 8 min
  91. 27 about 9 min
  92. 28 about 8 min
  93. 29 about 9 min
  94. 30 about 9 min
  95. 31 about 8 min
  96. 32 about 7 min
  97. 33 about 9 min
  98. 34 about 7 min
  99. 35 about 8 min
  100. 36 about 9 min
  101. 37 about 8 min
  102. 38 about 9 min
  103. 39 about 8 min
  104. 40 about 25 min
  105. 41 about 12 min

Continue:

Front matter

LE COLLIER

par

ALEXANDRE DUMAS

Avant-propos

Et d’abord, à propos même titre que nous venons d’écrire, qu’on nous permette d’avoir une courte explication avec nos lecteurs. Il y a déjà vingt ans que nous causons ensemble, et les quelques lignes qui vont suivre, au lieu de relâcher notre vieille amitié, vont, je l’espère, la resserrer encore.

Depuis les derniers mots que nous nous sommes dits, une révolution a passé entre nous : cette révolution, l’avais annoncée dès 1832, j’en avais exposé les causes, je l’avais suivie dans sa progression, je l’avais décrite jusque dans son accomplissement : il y a plus, — j’avais dit, il y a seize ans, ce que je ferais il y a huit mois

Qu’on me permette de transcrire ici les dernières lignes de l’épilogue prophétique qui termine mon livre de Gaule et France.

« Voilà le gouffre où va s’engloutir le gouvernement actuel. Le phare que nous allumons sur sa route n’éclairera que son naufrage ; car, voulût-il virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui l’entraîne est trop rapide, le vent qui le pousse est trop large. Seulement, à l’heure de perdition, nos souvenirs d’homme l’emportant sur notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera : meure la royauté, mais dieu sauve le roi !

« Cette voix sera la mienne, »

Ai-je menti à ma promesse, et la voix qui seule en France a dit adieu à une auguste amitié a-t-elle, au milieu de la chute d’une dynastie, vibré assez haut pour qu’on l’ait entendue ?

La révolution prévue et annoncée par nous ne nous a donc pas pris à l’improviste. Nous l’avons saluée comme une apparition fatalement attendue ; nous ne l’espérions pas meilleure, nous la craignions pire. Depuis vingt ans que nous fouillons le passé des peuples, nous savons ce que c’est que les révolutions.

Des hommes qui l’ont faite et de ceux qui en ont profité, nous n’en parlerons pas. Tout orage trouble l’eau. Tout tremblement de terre amène le fond à la surface. Puis, par les lois naturelles de l’équilibre, chaque molécule reprend sa place. La terre se raffermit, l’eau s’épure, et le ciel, momentanément troublé, mire au lac éternel ses étoiles d’or.

Nos lecteurs vont donc nous retrouver le même, après le 24 février, que nous étions auparavant : une ride de plus au front, une cicatrice de plus au cœur. Voilà tout le changement qui s’est opéré en nous pendant les huit terribles mois qui viennent de s’écouler.

Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours ; ceux que nous craignions, nous ne les craignons plus ; ceux que nous méprisions, nous les méprisons plus que jamais.

Donc, dans notre œuvre comme en nous, aucun changement ; peut-être dans notre œuvre comme en nous, une ride et une cicatrice de plus. Voilà tout.

Nous avons à l’heure qu’il est écrit à peu près quatre cents volumes. Nous avons fouillé bien des siècles, évoqué bien des personnages éblouis de se retrouver debout au grand jour de la publicité.

Eh bien ! ce monde tout entier de spectres, nous l’adjurons de dire si jamais, nous avons fait sacrifice au temps où nous vivions de ses crimes, de ses vices ou de ses vertus : sur les rois, sur les grands seigneurs, sur le peuple, nous avons toujours dit ce qui était la vérité ou ce que nous croyions être la vérité ; et, si les morts réclamaient comme les vivans, de même que nous n’avons jamais eu à faire une seule rétractation aux vivans, nous n’aurions pas à faire une seule rétractation aux morts.

À certains cœurs, tout malheur est sacré, toute chute est respectable ; qu’on tombe de la vie ou du trône, c’est une piété de s’incliner devant le sépulcre ouvert, devant la couronne brisée.

Lorsque nous avons écrit notre titre au haut de la première page de notre livre, ce n’est point, disons-le, un choix libre qui nous a dicté ce titre, c’est que son heure était arrivée, c’est que son tour était venu ; la chronologie est inflexible ; après 1774 devait venir 1784 ; après Joseph Balsamo, le Collier de la reine.

Mais que les plus scrupuleuses susceptibilités se rassurent : par cela même qu’il peut tout dire aujourd’hui, l’historien sera le censeur du poëte. Rien de hasardé sur la femme reine, rien de douteux sur la reine martyre. Faiblesse de l’humanité, orgueil royal, nous peindrons tout, c’est vrai ; mais comme ces peintres idéalistes qui prendre le beau côté de la ressemblance ; mais comme faisait l’artiste au nom d’Ange, quand dans sa maîtresse chérie il retrouvait une madone sainte ; entre les pamphlets infâmes et la louange exagérée, nous suivrons, triste, impartial et solennel, la ligne rêveuse de la poésie. Celle dont le bourreau a montré au peuple la tête pâle a bien acheté le droit de ne plus rougir devant la postérité.

29 novembre 1848.

Prologue

LE

COLLIER DE LA REINE

01

Vers les premiers jours du mois d’avril 1784, à trois heures un quart à peu près de l’après-midi, le vieux maréchal de Richelieu, notre ancienne connaissance, après s’être imprégné lui-même les sourcils d’une teinture parfumée, repoussa de la main le miroir que lui tenait son valet de chambre, successeur mais non remplaçant du fidèle Rafté ; et, secouant la tête de cet air qui n’appartenait qu’à lui :

— Allons, dit-il, me voilà bien ainsi.

Et il se leva de son fauteuil, chiquenaudant du doigt, avec un geste tout juvénile, les atomes de poudre blanche qui avaient volé de sa perruque sur sa culotte de velours bleu de ciel.

Puis, après avoir fait deux ou trois tours dans son cabinet de toilette, allongeant le coude-pied et tendant le jarret :

— Mon maître d’hôtel ! dit-il.

Cinq minutes après le maître d’hôtel se présenta en costume de cérémonie.

Le maréchal prit un air grave et tel que le comportait la situation.

— Monsieur, dit-il, je suppose que vous m’avez fait un bon dîner ?

— Mais oui, monseigneur.

— Je vous ai fait remettre la liste de mes convives, n’est-ce pas ?

— Et j’en ai fidèlement retenu le nombre, monseigneur. Neuf couverts, n’est-ce point cela ?

— Il y a couvert et couvert, monsieur !

— Oui, monseigneur, mais…

Le maréchal interrompit le maître d’hôtel avec un léger mouvement d’impatience, tempéré cependant de majesté.

— Mais… n’est point une réponse, monsieur : et chaque fois que j’entends le mot mais, et je l’ai entendu bien des fois depuis quatre-vingt-huit ans, eh bien ! monsieur, chaque fois que je l’ai entendu ce mot, je suis désespéré de vous le dire, il précédait une sottise.

— Monseigneur !…

— D’abord, à quelle heure me faites-vous dîner ?

— Monseigneur, les bourgeois dînent à deux heures, la robe à trois, la noblesse à quatre.

— Et moi, monsieur ?

— Monseigneur dînera aujourd’hui à cinq heures.

— Oh ! oh ! à cinq heures !

— Oui, monseigneur, comme le roi.

— Et pourquoi comme le roi ?

— Parce que sur la liste que monseigneur m’a fait l’honneur de me remettre, il y a un nom de roi.

— Point du tout, monsieur, vous vous trompez, parmi mes convives d’aujourd’hui, il n’y a que de simples gentilshommes.

— Monseigneur veut sans doute plaisanter avec son humble serviteur, et je le remercie de l’honneur qu’il me fait. Mais monsieur le comte de Haga, qui est un des convives de monseigneur…

— Eh bien ?

— Eh bien ! le comte de Haga est un roi.

— Je ne connais pas de roi qui se nomme ainsi.

— Que monseigneur me pardonne alors, dit le maître d’hôtel en s’inclinant, mais j’avais cru, j’avais supposé…

— Votre mandat n’est pas de croire, monsieur ! Votre devoir n’est pas de supposer ! Ce que vous avez à faire, c’est de lire les ordres que je vous donne, sans y ajouter aucun commentaire. Quand je veux qu’on sache une chose, je la dis ; quand je ne la dis pas, je veux qu’on l’ignore.

Le maître d’hôtel s’inclina une seconde fois, et cette fois plus respectueusement peut-être que s’il eût parlé à un roi régnant.

— Ainsi donc, monsieur, continua le vieux maréchal, vous voudrez bien, puisque je n’ai que des gentilshommes à dîner, me faire dîner à mon heure habituelle, c’est-à-dire à quatre heures.

À cet ordre, le front du maître d’hôtel s’obscurcit, comme s’il venait d’entendre prononcer son arrêt de mort. Il pâlit et plia sous le coup.

redressant avec le courage du désespoir :

— Il arrivera ce que Dieu voudra, dit-il ; mais monseigneur ne dînera qu’à cinq heures.

— Pourquoi et comment cela ? s’écria le maréchal en se redressant.

— Parce qu’il est matériellement impossible que monseigneur dîne auparavant.

— Monsieur, dit le vieux maréchal en secouant avec fierté sa tête encore vive et jeune, voilà vingt ans, je crois, que vous êtes à mon service ?

— Vingt-un ans, monseigneur ; plus un mois et deux semaines.

— Eh bien, monsieur, à ces vingt-un ans, un mois, deux semaines, vous n’ajouterez pas un jour, pas une heure. Entendez-vous ? répliqua le vieillard, en pinçant ses lèvres minces et en fronçant son sourcil peint, dès ce soir vous chercherez un maître. Je n’entends pas que le mot impossible soit prononcé dans ma maison. Ce n’est pas à mon âge que je veux faire l’apprentissage de ce mot. Je n’ai pas de temps à perdre.

Le maître d’hôtel s’inclina une troisième fois.

— Ce soir, dit-il, j’aurai pris congé de monseigneur, mais au moins jusqu’au dernier moment mon service aura été fait comme il convient.

Et il fit deux pas à reculons vers la porte.

— Qu’appelez-vous comme il convient ? s’écria le maréchal. Apprenez, monsieur, que les choses doivent être faites ici comme il me convient, voilà la convenance. Or, je veux dîner à quatre heures, moi, et il ne me convient pas, quand je veux dîner à quatre heures, que vous me fassiez dîner à cinq.

— Monsieur le maréchal, dit sèchement le maître d’hôtel, j’ai servi de sommelier à monsieur le prince de Soubise, d’intendant à monsieur le prince cardinal Louis de Rohan. Chez le premier, Sa Majesté le feu roi de France dînait une fois l’an ; chez le second, Sa Majesté l’empereur d’Autriche dînait une fois le mois. Je sais donc comme on traite les souverains, monseigneur. Chez monsieur de Soubise, le roi s’appelait vainement le baron de Gonesse, c’était toujours un roi ; chez le second, c’est-à-dire chez monsieur de Rohan, l’empereur Joseph s’appelait vainement le comte de Packenstein, c’était toujours l’empereur. Aujourd’hui, monsieur le maréchal reçoit un convive qui s’appelle vainement le comte de Haga : le comte de Haga n’en est pas moins le roi de Suède. Je quitterai ce soir l’hôtel de monsieur le maréchal, où monsieur le comte de Haga y sera traité en roi.

— Et voilà justement ce que je me tue à vous défendre, monsieur l’entêté ; le comte de Haga veut l’incognito le plus strict, le plus opaque. Pardieu ! je reconnais bien là vos sottes vanités, messieurs de la serviette ! Ce n’est pas la couronne que vous honorez, c’est vous-mêmes que vous glorifiez avec nos écus.

— Je ne suppose pas, dit aigrement le maître d’hôtel, que ce soit sérieusement que monseigneur me parle d’argent.

— Eh non ! monsieur, dit le maréchal presque humilié ; non. Argent ! qui diable vous parle d’argent ? Ne détournez pas la question, je vous prie, et je vous répète que je ne veux point qu’il soit question de roi ici.

— Mais, monsieur le maréchal, pour qui donc me prenez-vous ? Croyez-vous que j’aille ainsi en aveugle ? Mais il ne sera pas un instant question de roi.

— Alors ne vous obstinez point, et faites-moi dîner à quatre heures.

— Non, monsieur le maréchal, parce qu’à quatre heures ce que j’attends ne sera point arrivé.

— Qu’attendez-vous ? un poisson ? comme monsieur Vatel.

— Monsieur Vatel, monsieur Vatel, murmura le maître d’hôtel.

— Eh bien ! êtes-vous choqué de la comparaison ?

— Non ; mais pour un malheureux coup d’épée que monsieur Vatel se donna au travers du corps, monsieur Vatel est immortalisé !

— Ah ! ah ! et vous trouvez, monsieur, que votre confrère a payé la gloire trop bon marché ?

— Non, monseigneur, mais combien d’autres souffrent plus que lui dans notre profession, et dévorent des douleurs ou des humiliations cent fois pires qu’un coup d’épée, et qui cependant ne sont point immortalisés !

— Eh ! monsieur, pour être immortalisé, ne savez-vous pas qu’il faut être de l’Académie ou être mort ?

— Monseigneur, s’il en est ainsi, mieux vaut être bien vivant et faire son service. Je ne mourrai pas, et mon service sera fait comme eût été fait celui de Vatel, si monsieur le prince de Condé eût eu la patience d’attendre une demi-heure.

— Oh ! mais vous me promettez merveilles ; c’est adroit.

— Non, monseigneur, aucune merveille.

— Mais qu’attendez-vous donc alors ?

— Monseigneur veut que je le lui dise ?

— Ma foi ! oui, je suis curieux.

— Eh bien, monseigneur, j’attends une bouteille de vin.

— Une bouteille de vin ! expliquez-vous, monsieur ; la chose commence à m’intéresser.

— Voici de quoi il s’agit, monseigneur. Sa Majesté le roi de Suède, pardon, son excellence le comte de Haga, voulais-je dire, ne boit jamais que du vin de Tokay.

— Eh bien ! suis-je assez dépourvu pour n’avoir point de tokay dans ma cave ? il faudrait chasser mon sommelier, dans ce cas

— Non, monseigneur, vous en avez, au contraire, encore soixante bouteilles, à peu près.

— Eh bien, croyez-vous que le comte de Haga boive soixante-une bouteilles de vin à son dîner ?

— Patience, monseigneur ; lorsque monsieur le comte de Haga vint pour la première fois en France, il n’était que prince royal ; alors, il dîna chez le feu roi, qui avait reçu douze bouteilles de tokay de Sa Majesté l’empereur d’Autriche. Vous savez que le tokay premier crû est réservé pour la cave des empereurs, et que les souverains eux-mêmes ne boivent de ce crû qu’autant que Sa Majesté l’empereur veut bien leur en envoyer ?

— Je le sais.

— Eh bien ! monseigneur, de ces douze bouteilles dont le prince royal goûta, et qu’il trouva admirables, de ces douze bouteilles, deux bouteilles aujourd’hui restent seulement.

— Oh ! oh !

— L’une est encore dans les caves du roi .

— Et l’autre ?

— Ah ! voilà, monseigneur, dit le maître d’hôtel avec un sourire triomphant ; car il sentait qu’après la longue lutte qu’il venait de soutenir, le moment de la victoire approchait pour lui ; l’autre, eh bien ! l’autre fut dérobée.

— Par qui ?

— Par un de mes amis, sommelier du feu roi, qui m’avait de grandes obligations.

— Ah ! ah ! Et qui vous la donna.

— Certes, oui, monseigneur, dit le maître d’hôtel avec orgueil.

— Et qu’en fîtes-vous ?

— Je la déposai précieusement dans la cave de mon maître, monseigneur.

— De votre maître ? Et quel était votre maître à cette époque, monsieur ?

— Monseigneur le cardinal prince Louis de Rohan.

— Ah ! mon Dieu ! à Strasbourg ?

— À Saverne.

— Et vous avez envoyé chercher cette bouteille pour moi ! s’écria le vieux maréchal.

— Pour vous, monseigneur, répondit le maître d’hôtel du ton qu’il eût pris pour dire : ingrat !

Le duc de Richelieu saisit la main du vieux serviteur en s’écriant :

— Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes le roi des maîtres d’hôtel !

— Et vous me chassiez ! répondit celui-ci avec un mouvement intraduisible de tête et d’épaules.

— Moi, je vous paie cette bouteille cent pistoles.

— Et cent pistoles que coûteront à les frais de voyage, cela fera deux cents pistoles. Mais monseigneur avouera que c’est pour rien.

— J’avouerai tout ce qu’il vous plaira, monsieur ; en attendant, à partir d’aujourd’hui je double vos honoraires.

— Mais, monseigneur, il ne fallait rien pour cela ; je n’ai fait que mon devoir.

— Et quand donc arrivera votre courrier de cent pistoles ?

— Monseigneur jugera si j’ai perdu mon temps : quel jour monseigneur a-t-il commandé le dîner ?

— Mais voici trois jours, je crois.

— Il faut à un courrier qui court à franc étrier vingt-quatre heures pour aller, vingt-quatre pour revenir.

— Il vous restait -quatre heures : prince des d’hôtel, qu’en avez-vous fait de ces heures ?

— Hélas ! monseigneur, je les ai perdues. L’idée ne m’est venue que le lendemain du jour où vous m’aviez donné la liste de vos convives. Maintenant calculons le temps qu’entraînera la négociation, et vous verrez, monseigneur, qu’en ne vous demandant que jusqu’à cinq heures, je ne vous demande que le temps strictement nécessaire.

— Comment ! la bouteille n’est pas encore ici ?

— Non, monseigneur.

— Bon Dieu ! monsieur, et si votre collègue de Saverne allait être aussi dévoué à monsieur le prince de Rohan que vous l’êtes à moi-même ?

— Eh bien ! monseigneur ?

— S’il allait refuser la bouteille, comme vous l’eussiez refusée vous-même ?

— Moi, monseigneur ?

— Oui, vous ne donneriez pas une pareille bouteille, je suppose, si elle se trouvait dans ma cave ?

— J’en demande bien humblement pardon à monseigneur : si un confrère ayant un roi à traiter me venait demander votre meilleure bouteille de vin, je la lui donnerais à l’instant.

— Oh ! oh ! fit le maréchal avec une légère grimace.

— C’est en aidant que l’on est aidé, monseigneur.

— Alors me voilà à peu près rassuré, dit le maréchal avec un soupir ; mais nous avons encore une mauvaise chance.

— Laquelle, monseigneur ?

— Si la bouteille se casse ?

— Oh ! monseigneur, il n’y a pas d’exemple qu’un homme ait jamais cassé une bouteille de vin de deux mille livres.

— J’avais tort, n’en parlons plus ; maintenant votre courrier arrivera à quelle heure ?

— À quatre heures très précises.

— Alors, qui nous empêche de dîner à quatre heures ? reprit le maréchal, entêté comme un mulet de Castille.

— Monseigneur, il faut une heure à mon vin pour se reposer, et encore grâce à un procédé dont je suis l’inventeur ; sans cela, il me faudrait trois jours.

Battu cette fois encore, le maréchal fit en signe de défaite un salut à son maître d’hôtel.

— D’ailleurs, continua celui-ci, les convives de monseigneur, sachant qu’ils auront l’honneur de dîner avec , n’arriveront qu’à quatre heures et demie.

— En voici bien d’une autre !

— Sans doute, monseigneur ; les convives de monseigneur sont, n’est-ce pas, monsieur le comte de Launay, madame la comtesse Dubarry, monsieur de Lapeyrouse, monsieur de Favras, monsieur de Condorcet, monsieur de Cagliostro et monsieur de Taverney ?

— Eh bien ?

— Eh bien ! monseigneur, procédons par ordre : monsieur de Launay vient de la Bastille ; de Paris, par la glace qu’il y a sur les routes, trois heures.

— Oui, mais il partira aussitôt le dîner des prisonniers, c’est-à-dire à midi ; je connais cela, moi.

— Pardon, monseigneur ; mais depuis que monseigneur a été à la Bastille, l’heure du dîner est changée, la Bastille dîne à une heure.

— Monsieur, on apprend tous les jours, et je vous remercie. Continuez.

— Madame Dubarry vient de Luciennes, une descente perpétuelle, par le verglas.

— Oh ! cela ne l’empêchera pas d’être exacte. Depuis qu’elle n’est plus la favorite que d’un duc, elle ne fait plus la reine qu’avec les barons. Mais comprenez cela à votre tour, monsieur : je voulais dîner de bonne heure à cause de monsieur de Lapeyrouse qui part ce soir et qui ne voudra point s’attarder.

— Monseigneur, monsieur de Lapeyrouse est chez le roi ; il cause géographie, cosmographie, avec Sa Majesté. Le roi ne lâchera donc pas de sitôt monsieur de Lapeyrouse.

— C’est possible…

— C’est sûr, monseigneur. Il en sera de même de monsieur de Favras, qui est chez monsieur le comte de , et qui y cause sans doute de la pièce de monsieur Caron de Beaumarchais.

— Du Mariage de Figaro ?

— Oui, monseigneur.

— Savez-vous que vous êtes tout à fait lettré, monsieur ?

— Dans mes moments perdus, je lis, monseigneur.

— Nous avons monsieur de Condorcet qui, en sa qualité de géomètre, pourra bien se piquer de ponctualité.

— Oui ; mais il s’enfoncera dans un calcul, et quand il en sortira, il se trouvera d’une demi-heure en retard. Quant au comte de Cagliostro, comme ce seigneur est étranger et habite depuis peu de temps Paris, il est probable qu’il ne connaît pas encore parfaitement la vie de Versailles et qu’il se fera attendre.

— Allons, dit le maréchal, vous avez, moins Taverney, nommé tous mes convives, et cela dans un ordre d’énumération digne d’Homère et de mon pauvre Rafé.

Le maître d’hôtel s’inclina.

— Je n’ai point parlé de monsieur de Taverney, dit-il parce que monsieur de Taverney est un ancien ami qui se conformera aux usages. Je crois, monseigneur, que voilà bien les huit couverts de ce soir, n’est-ce pas ?

— Parfaitement. Où nous faites-vous dîner, monsieur ?

— Dans la grande salle à manger, monseigneur.

— Nous y gèlerons.

— Elle chauffe depuis trois jours, monseigneur, et j’ai réglé l’atmosphère à dix-huit degrés.

— Fort bien ! mais voilà la demie qui sonne.

Le maréchal jeta un coup d’œil sur la pendule.

— C’est quatre heures et demie, monsieur.

— Oui, monseigneur, et voilà un cheval qui entre dans la cour ; c’est ma bouteille de vin de Tokay.

— Puissé-je être servi vingt ans encore de la sorte, dit le vieux maréchal en retournant à son miroir, tandis que le maître d’hôtel courait à son office.

— Vingt ans ! dit une voix rieuse qui interrompit le duc juste au premier coup d’œil jeté sur sa glace, vingt ans ! mon cher maréchal, je vous les souhaite ; mais alors j’en aurai soixante, duc, et je serai bien vieille.

— Vous, comtesse ! s’écria le maréchal ; vous la première ! Mon Dieu ! que vous êtes toujours belle et fraîche !

— Dites que je suis gelée, duc.

— Passez, je vous prie, dans le boudoir.

— Oh ! un tête-à-tête, maréchal ?

— À trois, répondit une voix cassée.

— Taverney ! s’écria le maréchal. La peste du trouble fête ! dit-il à l’oreille de la comtesse.

— Fat ! murmura madame Dubarry, avec un grand éclat de rire.

Et tous trois passèrent dans la pièce voisine.

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