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Le Cahier rouge de Lucile Desmoulins

Lucile Duplessis · 1880 · Free in the US

11,028 words · about 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1880 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Cahier_rouge_de_Lucile_Desmoulins&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Lucile Duplessis
Language
French
Published
1880
Length
11,028 words · about 46 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (15)
  1. Front matter about 12 min
  2. Texte entier about 23 min
  3. Préface about 3 min
  4. Le Trésor about 2 min
  5. Le Contrat de mariage par devant nature about 1 min
  6. L’Enfant trouvé about 1 min
  7. La Chansson du saule under 1 min
  8. La Rose et le Flambeau about 1 min
  9. Vers trouvés au pied d'un arbre under 1 min
  10. Chanson under 1 min
  11. Complainte de Marie Antoinette about 1 min
  12. Romance (1) under 1 min
  13. Autre under 1 min
  14. Avec les jeux under 1 min
  15. Romance (2) about 2 min

Continue:

Front matter

Au nombre des plus belles et des plus touchantes figures de la Révolution Française, parmi celles qui éclairent même les jours sombres du rayonnement de leur grâce et de leur patriotisme, au milieu de tant d’autres et au-dessus de beaucoup d’autres, nous apercevons Lucile Duplessis, la femme adorée et adorable de Camille Desmoulins.

On a souvent parlé d’elle, ou pour être plus exact, parlé d’eux, car les deux époux sont inséparables dans l’histoire ; leur a consacré un volume remarquable après lequel il semble que rien ne puisse être dit. Ils sont, cependant, si intéressants ; les documents qui les concernent sont en quantité relativement si considérable que les travaux devront se succéder longtemps encore avant d’avoir épuisé la légitime curiosité du public et la mine si riche des matériaux que le temps et les fureurs politiques ont épargnés.

Qu’il nous soit permis de lire avec une respectueuse piété les notes écrites au courant de la plume, de parcourir les feuilles sur lesquelles la pensée intime était, aussitôt traduite qu’éclose, en un mot ces Reliquiæ qui nous font entrer un instant dans la vie même de ceux dont nous nous occupons.

Texte entier

Au nombre des plus belles et des plus touchantes figures de la Révolution Française, parmi celles qui éclairent même les jours sombres du rayonnement de leur grâce et de leur patriotisme, au milieu de tant d’autres et au-dessus de beaucoup d’autres, nous apercevons Lucile Duplessis, la femme adorée et adorable de Camille Desmoulins.

On a souvent parlé d’elle, ou pour être plus exact, parlé d’eux, car les deux époux sont inséparables dans l’histoire ; leur a consacré un volume remarquable après lequel il semble que rien ne puisse être dit. Ils sont, cependant, si intéressants ; les documents qui les concernent sont en quantité relativement si considérable que les travaux devront se succéder longtemps encore avant d’avoir épuisé la légitime curiosité du public et la mine si riche des matériaux que le temps et les fureurs politiques ont épargnés.

Qu’il nous soit permis de lire avec une respectueuse piété les notes écrites au courant de la plume, de parcourir les feuilles sur lesquelles la pensée intime était, aussitôt traduite qu’éclose, en un mot ces Reliquiæ qui nous font entrer un instant dans la vie même de ceux dont nous nous occupons.

Les manuscrits que nous avons pu recueillir nous fourniront l’occasion de plus d’une publication du genre de celle-ci. Nous commençons aujourd’hui par le Cahier rouge de Lucile Desmoulins. Ce cahier n’est pas absolument inédit, M. Claretie en a donné plusieurs pièces ; le voici dans son entier, mais avant il est bon de le décrire et de rectifier à ce sujet l’historien de Camille.

En effet, voici comment nous le présente : « Ce petit cahier — haut de douze centimètres et large de huit centimètres ; cartonné de carton rouge et contenant vingt-deux feuillets d’un papier solide, rugueux et jauni, dont treize seulement sont couverts de l’écriture de Lucile, — ce cahier de jeune fille contient des vers composés en l’honneur de Mademoiselle Duplessis ou copiés par elle sur des recueils qui paraissaient alors. À la première page, le baron de Girardot, à qui ce document unique appartenait, a tracé cette indication :

« Il est aujourd’hui la propriété de qui a bien voulu nous le communiquer. »

Ce cahier contient non pas 22 mais , dont plusieurs ne sont pas coupés. Vingt sont couverts de l’écriture de Lucile, quinze seulement sont numérotés.

Outre la mention de la première page, avait ajouté ou plutôt répété à la seconde page :

« ce cahier contient diverses « poésies écrites par « Lucile Duplessis femme « de Camille Desmoulins « m’a été donné par « mademoiselle Duplessis « sœur de Lucile, en 1834. »

Nous ne pensons pas que le baron de Girardot se soit dessaisi de ce document, en tout cas il le possédait encore il y a quelques mois car, au catalogue de la vente d’autographes composant sa collection (13 et 1879), nous le retrouvons sous le . Il nous a été cédé par qui s’en était rendu acquéreur à cette vente.

Ceci dit en ce qui touche la matérialité du recueil, arrivons aux poésies qu’il contient. Elles nous font connaître « les pensées de Lucile, à la veille et au lendemain de son mariage. Lorsqu’elle commença à y noter les vers qui la frappaient ou lui plaisaient, elle était évidemment déjà éprise de Camille. Amour contrarié, car M. Duplessis le père n’avait pas vu d’un œil très-favorable naître et grandir l’amour de Desmoulins pour sa fille Lorsque tout d’abord Camille s’ouvrit à lui sur ses projets, parla doucement, timidement d’union, il se heurta à un refus très-net de , il put croire à une résolution inflexible. L’amoureux s’éloigna et madame Duplessis fut attristée, Lucile gémit. Et l’expression de cette tristesse, de cette intime douleur, on la retrouve dans les pièces de vers recueillies dans le petit cahier rouge de mademoiselle Duplessis.

« Ce sont là des vers amoureux, attendris, qui tous chantent les malheurs de deux amants séparés par la volonté paternelle. Lucile prend plaisir à les recopier, à les apprendre. Elle leur trouve sans nul doute la saveur âcre de ces mets qui rendent parfois la souffrance plus lancinante et plus cruelle. Celui qui s’appelait le berger Sylvain, Sylvain Maréchal, a rimé pour les amoureux persécutés des romances qui peignaient les tourments de Lucile. Elle les transcrivait donc avec une volupté douloureuse sur son cahier de jeune fille en leur donnant, comme Maréchal, ce titre : Romance historique. »

Mais pourquoi nous attarder, analyser ces pièces de vers tendres et charmantes ; pourquoi reculer le moment où le lecteur va pouvoir les lire ? Laissons donc notre plume au repos, effaçons-nous devant cette aimable et touchante apparition du xviii et de la Révolution, devant Lucile Desmoulins.

Jeunes filles à l’ tendre, Vous tous, amis du sentiment, Venez près de moi pour entendre Un récit triste mais touchant. Si mon style n’a point de charme Et s’il n’est pas semé de fleurs, Du moins accordés une larme À ce qui m’a coûte des pleurs.

Sylvandre né dans l’indigence Gardoit avec soins le troupeau D’un laboureur que l’oppulence Rendoit l’honneur de son hameau. Nice étoit l’unique héritière De ce laboureur orgueilleux Et ne s’en montroit pas plus fière. Sylvandre en devint amoureux.

Il n’osa jamais le lui dire : On est si timide en aimant ! Mais dans ses yeux il laissa lire Et sa tendresse et son tourment.

Et voilà que dans le silence Épris l’un pour l’autre, tous deux Avec une égale constance Ont en secret les mêmes feux.

Au moment même où peut-être Il pleure d’être né sans or, Dans le domaine de son maître Sylvandre un trésor. Ivre de joie, à cette vue Il vole à Nice et lui fait part De sa richesse . Tous deux bénissent le .

Mais après cet instant d’ivresse Sylvandre, devenu rêveur, Dit, en tremblant, à sa maîtresse : « Je suis loin encore du bonheur ! « Quand je devrais être victime « De mes sentimens délicats, « Peut-on être heureux par un crime ? « Ce trésor ne m’appartient pas.

« Nice, dans le champ de ton père « J’ai trouvé ce riche dépôt : « Il est à lui. Viens ma bergère. « Il faut le lui rendre . « — Ah, mon ami, de ce service « Ah, puisse mon père enchanté « Te destiner la main de Nice « Pour prix de ta fidélité. »

« Fidèle et loyal serviteur, « Je veux bien doubler ton salaire, « Mais chasse l’amour de ton cœur. « Il me faut désormais pour gendre « Un laboureur riche en moisson : « Tu n’es que berger. Vas, Sylvandre. « Retourne vite à tes moutons. »

Sylvandre à sa chaumière obscure S’en va silencieusement. À s’abstenire de Il s’obstine de ce moment. Trois jours après, son chien fidèle Accourt, et par son Apprend à Nice la nouvelle Du trépas de son tendre amant.

De désespoir Nice frappée Cachant à son père interdit L’objet dont elle est occupée D’un ton doux et triste lui dit : « Laissez-moi de ce berger sage « Recevoir le dernier soupir. » Puis, rassemblant tout son courage Près de Sylvandre alla mourir.

Le jeune Hylas, la jeune Hélène S’aimaient tous deux également Et tout en eux servit leur charme ; Mêmes désirs, même penchant,

Toujours d’accord, jamais se plaindre, Sans cesse ensemble sans dégout C’étoient (pour d’un seul trait les peindre) Les deux du même tout.

La couronne de l’hyménée Manquait seule à leurs tendres cœurs Et la guirlande fortunée N’eût offert jamais plus de fleurs. Mais leurs familles divisées Par le culte de leurs , Tenant chacune à ses idées, Mirent un obstacle à leurs vœux.

Au couple fidèle on vint dire : « Quittez-vous pour ne plus vous voir ; « D’un Dieu vengeur redoutez l’ire ! « Vous haïr est votre devoir. « — Quoi nous haïr ! Mais la nature « Pour nous aimer nous créa tous : « Peut-elle d’une flamme pure « Voir les progrès avec courroux. »

En vain nos amans supplièrent : L’un à l’autre on les arracha. En vain des larmes ils versèrent : Du couvent on les menaça. Après plusieurs mois de misère, Comme par miracle échappés, Enfin ils purent se soustraire À leurs tyrans préoccupés.

« Viens, dit Hylas à son Hélène, « Suis-moi dans le fond des forêts. « Abandonnons l’espèce humaine « Si peu digne de nos respects. « Leurs lois, faites pour l’imposture, « Ne nous pas d’être époux ; « Appelons-en à la nature « Par devant elle unissons-nous. »

Nos deux amans firent voyage Incognito, d’un pied léger, Vers une région sauvage Où les cœurs peuvent s’engager. Là, sans prêtres et sans notaires, Sur un autel de gazon frais, Au milieu d’un bois solitaire Ils s’unirent à peu de frais.

Leurs travaux et leur industrie ces lieux déserts. Ils oublièrent leur patrie Et furent pour eux l’univers.

Vous qu’on persécute à la ville, Jeunes cœurs, accourez près d’eux ; Leur toit de chaume sert d’asile À tous les amans malheureux.

Dans le sentier qui nous a guidé Est un enfant abandonné Errant sans dessin et sans guide ; Ce jeune enfant bien né.

Il parle une langue étrangère Mais ces gestes sont éloquens ; Peut-être a-t-il perdu sa mère ? Hélas, il est sans vêtement.

« Soulageons les maux qu’il endure ; Adoptons ce pauvre Que nous adresse la nature. Réchauffons-le dans notre sein. »

Ainsi parla le bon Silvandre À l’ingénue et tendre Aimé. Aussitôt tous deux de se rendre Près de l’enfant non réclamé.

« Ah, qu’il est beau, » dit la bergère ; Puis, en le prenant par la main : « Nous n’habitons qu’une chaumière Mais nous avons un cœur humain. »

À peine au seuil de leur demeure Un pasteur déjà des plus vieux Vint leur dire : « Chassez sur l’heure, Chassez cet hôte dangereux.

Sylvandre, Aimé, qu’-vous faire ? Cet enfant, beau comme le jour, A fait le malheur de la terre. Vous allez éberger l’amour.

— Vieillard, ton humeur est chagrine, Reprit Sylvandre avec ardeur ; On peut loger dans sa chaumière Celui qu’on porte dans son cœur. »

Frais ornement des prés et des vallons, Le voyageur t’aime sur son passage. Bel arbrisseau, sous ton léger feuillage Le gay pasteur prélude à ses Et moi je viens gémir à ton ombrage.

Ô saule, ami à ton ruisseau, Complaisamment penché sur son rivage Chaque printemps, sous un nouveau feuillage, Du chaud du jour tu préserves son eau, Et moi je viens languir à ton ombrage.

S’il se trouvait un cœur né pour l’amour Un berger tendre au maintien doux et sage, Ô saule ami, prête lui ton feuillage ; Qu’il vienne ici pendant le chaud du jour Je viendrai l’aimer à ton ombrage.

Toi qui n’aimas jamais et crains d’aimer un jour, Jeune ou vieux, fusses-tu l’un des stoïques, Garde-toi de toucher à ces touches magiques Ou bien crains pour ton cœur La touche de l’amour.

Lise avoit une rose De la surveille éclose.

C’était là tout son bien. De sa fleur printanière, Lise, contente et fière Ne désiroit plus rien.

Pour faire voir sa rose Tout fraîchement éclose Lise voulut un jour, Non loin de son village, Faire un Au Temple de l’Amour.

Sans nulle expérience Lise arrive et s’avance Jusqu’au pied de l’autel. Lise tremblante, émue, N’ose porter sa vue Sur le jeune immortel.

Mais l’amour voit la rose Tout fraîchement éclose À travers son bandeau. Sur cette fleur nouvelle Il jette une étincelle De son divin flambeau.

La rose est consumée. Une vaine fumée Remplace ce trésor… Depuis cette journée, Rêveuse et consternée, Lise gémit encor.

Craignez jeunes bergères Les ardeurs passagères De ce dieu porte-bandeau ; N’approchez pas vos roses De la surveille écloses Tout près de son flambeau.

Humble autel de verdure Que la sensible Emma À la bonne nature De ses mains éleva, De la mélancolie Monument précieux Permets à mon âme attendrie De t’adresser des vœux.

Dans ce frais sanctuaire, Sur ce gazon épais, Quand Emma solitaire Viendra chercher la paix

De son âme oppressée Par le poids du malheur, Chasse toute noire pensée, Rends le calme à son cœur.

Et toi, fille sensible, D’Emma, l’unique appui, À toi seul est possible De charmer ses ennuis, Viens souvent la surprendre Au pied de cet autel, Souvent verse ton âme tendre Dans le sein maternel.

De votre reine infortunée, François, écoutez les remords ; À la coupable destinée Demandez raison de mes torts.

Près de mon palais solitaire, Autrefois plein de faux amis, Du peuple j’entends la colère Il m’accuse et moi je gémis.

À tous les coups mon âme est prête, Mais où m’entraînent ces bourreaux ? Où suis-je ? J’entends sur ma tête Se croiser de fatals ciseaux.

On m’arrache le , Un voile est posé sur mon front ; Je vais donc survivre à moi-même ! Non, je mourrai de cet affront.

Ô vous, pastourelles naïves, Qui portiez envie à mon sort, Dans quelques romances plaintives Placez mon nom après ma mort ;

Dites de Marie Antoinette L’ambition et les malheurs. J’expire un peu plus satisfaite Si votre Reine obtient des pleurs.

Au sein de nos campagnes Célébrons la liberté ; Des vallons aux montagnes Que ce cri soit répété.

Un petit moment de guerre Ramène le bon vieux ; Chez nous c’est encore la terre, La terre des anciens Francs.

Buvons à tasse pleine À notre divinité, Chantons à perdre haleine, Célébrons la liberté !

La dédaigneuse Angleterre Ne nous croyait que galant. Chez nous c’est toujours la terre, La terre des anciens Francs.

Qui que tu sois, quand tu serais l’Amour Garde toi de troubler la paix de cet asile, Respecte ce riant séjour De l’innocence et de Lucile.

Ô vous Père de la patrie, Prenez ses couronnes de fleurs Emblème de vôtre génie. Nais, hommage de nos cœurs,

Cent fois heureuse d’être née Pour vivre à l’abri de vos lois. Dans nos campagnes fortunées L’âge d’or luit à votre voix.

Sur la pente de la colline Qui borne d’ici l’horizon, Distinguez-vous cette chaumine Qu’accompagne un petit donjon ? Là, dans la paix et le silence, Là, deux amans, enfin époux, De leur tendre persévérance Savourent les fruits les plus doux.

L’histoire en est des plus touchantes. Vous qui gémissez sous la loi De durs parents, jeunes amantes, Approchez-vous, écoutez-moi. Courageuse autant que fidèle Cécile ainsi que son amant Peuvent vous servir de modèle Pour un semblable errement.

De la nature et de sa mère, Cécile, élève seulement, Possédoit une âme trop fière Pour prendre d’autre enseignement. Alain, jeune homme bon et sage, Sut lui plaire sans beaucoup d’art, Heureux Alain ! Ce fut l’ouvrage D’un seul moment, d’un seul regard.

Un autre que lui de Cécile Poursuivait ardemment le cœur. Dans l’art d’écrire maître habile, Profond politique, orateur, Il savait tout hors l’art de plaire. Novice encore en fait d’amour Colmat n’avoit pu que du père Obtenir un tendre retour.

Mais Colmat l’âme satisfaite Du consentement paternel Croit sa félicité parfaite Et déjà pense être à l’autel. Déjà, dans sa vaste demeure, Le lit nuptial à grand frais S’élève ; il n’attend plus que l’heure De se voir heureux pour jamais.

Le père enfin dit à Cécile : « Je ne vous donne qu’un moment. Tout subterfuge est inutile ; Optez : Colmat ou le couvent. — Une union mal assortie Plus qu’un cloître me feroit mal ; Mieux vaut sortir de la vie Que d’y traîner un joug fatal. »

Cécile au couvent est menée ; On l’y reçoit à bras ouvert, Un peu d’or hâte la journée Qui doit en priver l’Univers. Alain sait tout. Cécile en larmes S’est concertée avec Alain Et l’amour prépare les armes Pour combattre un père inhumain.

Le temple s’ouvre et la victime S’avance, mais d’un pas tardif ; Alain la suit des yeux, l’anime, Et n’attend qu’un regard furtif. « Ma fille, dit alors le prêtre, Que venez-vous chercher ici ? Venez-vous à Dieu vous soumettre, Que demandez-vous ? — Un mari. »

Au mot, malgré la présence Et de Colmat et des parens, Ardent et fier, Alain s’élance, Cécile est dans ses bras tremblans. Puis, sans sortir de cet asile, L’un l’autre se donnant la main, « Dieu, reçois les vœux de Cécile. « Dieu, reçois le serment d’Alain. »

Toutes les nonnes douairières Prirent la fuite de dépit. Le prêtre changea de prières, Le père enfin y consentit.

Les deux époux dès le soir même De ce beau jour Goutèrent le bonheur suprême Dans leur foyer, simple comme eux.

Au nombre des plus belles et des plus touchantes figures de la Révolution Française, parmi celles qui éclairent même les jours sombres du rayonnement de leur grâce et de leur patriotisme, au milieu de tant d’autres et au-dessus de beaucoup d’autres, nous apercevons Lucile Duplessis, la femme adorée et adorable de Camille Desmoulins.

On a souvent parlé d’elle, ou pour être plus exact, parlé d’eux, car les deux époux sont inséparables dans l’histoire ; leur a consacré un volume remarquable après lequel il semble que rien ne puisse être dit. Ils sont, cependant, si intéressants ; les documents qui les concernent sont en quantité relativement si considérable que les travaux devront se succéder longtemps encore avant d’avoir épuisé la légitime curiosité du public et la mine si riche des matériaux que le temps et les fureurs politiques ont épargnés.

Qu’il nous soit permis de lire avec une respectueuse piété les notes écrites au courant de la plume, de parcourir les feuilles sur lesquelles la pensée intime était, aussitôt traduite qu’éclose, en un mot ces Reliquiæ qui nous font entrer un instant dans la vie même de ceux dont nous nous occupons.

Les manuscrits que nous avons pu recueillir nous fourniront l’occasion de plus d’une publication du genre de celle-ci. Nous commençons aujourd’hui par le Cahier rouge de Lucile Desmoulins. Ce cahier n’est pas absolument inédit, M. Claretie en a donné plusieurs pièces ; le voici dans son entier, mais avant il est bon de le décrire et de rectifier à ce sujet l’historien de Camille.

En effet, voici comment nous le présente : « Ce petit cahier — haut de douze centimètres et large de huit centimètres ; cartonné de carton rouge et contenant vingt-deux feuillets d’un papier solide, rugueux et jauni, dont treize seulement sont couverts de l’écriture de Lucile, — ce cahier de jeune fille contient des vers composés en l’honneur de Mademoiselle Duplessis ou copiés par elle sur des recueils qui paraissaient alors. À la première page, le baron de Girardot, à qui ce document unique appartenait, a tracé cette indication :

« Il est aujourd’hui la propriété de qui a bien voulu nous le communiquer. »

Ce cahier contient non pas 22 mais , dont plusieurs ne sont pas coupés. Vingt sont couverts de l’écriture de Lucile, quinze seulement sont numérotés.

Outre la mention de la première page, avait ajouté ou plutôt répété à la seconde page :

« ce cahier contient diverses « poésies écrites par « Lucile Duplessis femme « de Camille Desmoulins « m’a été donné par « mademoiselle Duplessis « sœur de Lucile, en 1834. »

Nous ne pensons pas que le baron de Girardot se soit dessaisi de ce document, en tout cas il le possédait encore il y a quelques mois car, au catalogue de la vente d’autographes composant sa collection (13 et 1879), nous le retrouvons sous le . Il nous a été cédé par qui s’en était rendu acquéreur à cette vente.

Ceci dit en ce qui touche la matérialité du recueil, arrivons aux poésies qu’il contient. Elles nous font connaître « les pensées de Lucile, à la veille et au lendemain de son mariage. Lorsqu’elle commença à y noter les vers qui la frappaient ou lui plaisaient, elle était évidemment déjà éprise de Camille. Amour contrarié, car M. Duplessis le père n’avait pas vu d’un œil très-favorable naître et grandir l’amour de Desmoulins pour sa fille Lorsque tout d’abord Camille s’ouvrit à lui sur ses projets, parla doucement, timidement d’union, il se heurta à un refus très-net de , il put croire à une résolution inflexible. L’amoureux s’éloigna et madame Duplessis fut attristée, Lucile gémit. Et l’expression de cette tristesse, de cette intime douleur, on la retrouve dans les pièces de vers recueillies dans le petit cahier rouge de mademoiselle Duplessis.

« Ce sont là des vers amoureux, attendris, qui tous chantent les malheurs de deux amants séparés par la volonté paternelle. Lucile prend plaisir à les recopier, à les apprendre. Elle leur trouve sans nul doute la saveur âcre de ces mets qui rendent parfois la souffrance plus lancinante et plus cruelle. Celui qui s’appelait le berger Sylvain, Sylvain Maréchal, a rimé pour les amoureux persécutés des romances qui peignaient les tourments de Lucile. Elle les transcrivait donc avec une volupté douloureuse sur son cahier de jeune fille en leur donnant, comme Maréchal, ce titre : Romance historique. »

Mais pourquoi nous attarder, analyser ces pièces de vers tendres et charmantes ; pourquoi reculer le moment où le lecteur va pouvoir les lire ? Laissons donc notre plume au repos, effaçons-nous devant cette aimable et touchante apparition du xviii et de la Révolution, devant Lucile Desmoulins.

Jeunes filles à l’ tendre, Vous tous, amis du sentiment, Venez près de moi pour entendre Un récit triste mais touchant. Si mon style n’a point de charme Et s’il n’est pas semé de fleurs, Du moins accordés une larme À ce qui m’a coûte des pleurs.

Sylvandre né dans l’indigence Gardoit avec soins le troupeau D’un laboureur que l’oppulence Rendoit l’honneur de son hameau. Nice étoit l’unique héritière De ce laboureur orgueilleux Et ne s’en montroit pas plus fière. Sylvandre en devint amoureux.

Il n’osa jamais le lui dire : On est si timide en aimant ! Mais dans ses yeux il laissa lire Et sa tendresse et son tourment.

Et voilà que dans le silence Épris l’un pour l’autre, tous deux Avec une égale constance Ont en secret les mêmes feux.

Au moment même où peut-être Il pleure d’être né sans or, Dans le domaine de son maître Sylvandre un trésor. Ivre de joie, à cette vue Il vole à Nice et lui fait part De sa richesse . Tous deux bénissent le .

Mais après cet instant d’ivresse Sylvandre, devenu rêveur, Dit, en tremblant, à sa maîtresse : « Je suis loin encore du bonheur ! « Quand je devrais être victime « De mes sentimens délicats, « Peut-on être heureux par un crime ? « Ce trésor ne m’appartient pas.

« Nice, dans le champ de ton père « J’ai trouvé ce riche dépôt : « Il est à lui. Viens ma bergère. « Il faut le lui rendre . « — Ah, mon ami, de ce service « Ah, puisse mon père enchanté « Te destiner la main de Nice « Pour prix de ta fidélité. »

« Fidèle et loyal serviteur, « Je veux bien doubler ton salaire, « Mais chasse l’amour de ton cœur. « Il me faut désormais pour gendre « Un laboureur riche en moisson : « Tu n’es que berger. Vas, Sylvandre. « Retourne vite à tes moutons. »

Sylvandre à sa chaumière obscure S’en va silencieusement. À s’abstenire de Il s’obstine de ce moment. Trois jours après, son chien fidèle Accourt, et par son Apprend à Nice la nouvelle Du trépas de son tendre amant.

De désespoir Nice frappée Cachant à son père interdit L’objet dont elle est occupée D’un ton doux et triste lui dit : « Laissez-moi de ce berger sage « Recevoir le dernier soupir. » Puis, rassemblant tout son courage Près de Sylvandre alla mourir.

Le jeune Hylas, la jeune Hélène S’aimaient tous deux également Et tout en eux servit leur charme ; Mêmes désirs, même penchant,

Toujours d’accord, jamais se plaindre, Sans cesse ensemble sans dégout C’étoient (pour d’un seul trait les peindre) Les deux du même tout.

La couronne de l’hyménée Manquait seule à leurs tendres cœurs Et la guirlande fortunée N’eût offert jamais plus de fleurs. Mais leurs familles divisées Par le culte de leurs , Tenant chacune à ses idées, Mirent un obstacle à leurs vœux.

Au couple fidèle on vint dire : « Quittez-vous pour ne plus vous voir ; « D’un Dieu vengeur redoutez l’ire ! « Vous haïr est votre devoir. « — Quoi nous haïr ! Mais la nature « Pour nous aimer nous créa tous : « Peut-elle d’une flamme pure « Voir les progrès avec courroux. »

En vain nos amans supplièrent : L’un à l’autre on les arracha. En vain des larmes ils versèrent : Du couvent on les menaça. Après plusieurs mois de misère, Comme par miracle échappés, Enfin ils purent se soustraire À leurs tyrans préoccupés.

« Viens, dit Hylas à son Hélène, « Suis-moi dans le fond des forêts. « Abandonnons l’espèce humaine « Si peu digne de nos respects. « Leurs lois, faites pour l’imposture, « Ne nous pas d’être époux ; « Appelons-en à la nature « Par devant elle unissons-nous. »

Nos deux amans firent voyage Incognito, d’un pied léger, Vers une région sauvage Où les cœurs peuvent s’engager. Là, sans prêtres et sans notaires, Sur un autel de gazon frais, Au milieu d’un bois solitaire Ils s’unirent à peu de frais.

Leurs travaux et leur industrie ces lieux déserts. Ils oublièrent leur patrie Et furent pour eux l’univers.

Vous qu’on persécute à la ville, Jeunes cœurs, accourez près d’eux ; Leur toit de chaume sert d’asile À tous les amans malheureux.

Dans le sentier qui nous a guidé Est un enfant abandonné Errant sans dessin et sans guide ; Ce jeune enfant bien né.

Il parle une langue étrangère Mais ces gestes sont éloquens ; Peut-être a-t-il perdu sa mère ? Hélas, il est sans vêtement.

« Soulageons les maux qu’il endure ; Adoptons ce pauvre Que nous adresse la nature. Réchauffons-le dans notre sein. »

Ainsi parla le bon Silvandre À l’ingénue et tendre Aimé. Aussitôt tous deux de se rendre Près de l’enfant non réclamé.

« Ah, qu’il est beau, » dit la bergère ; Puis, en le prenant par la main : « Nous n’habitons qu’une chaumière Mais nous avons un cœur humain. »

À peine au seuil de leur demeure Un pasteur déjà des plus vieux Vint leur dire : « Chassez sur l’heure, Chassez cet hôte dangereux.

Sylvandre, Aimé, qu’-vous faire ? Cet enfant, beau comme le jour, A fait le malheur de la terre. Vous allez éberger l’amour.

— Vieillard, ton humeur est chagrine, Reprit Sylvandre avec ardeur ; On peut loger dans sa chaumière Celui qu’on porte dans son cœur. »

Frais ornement des prés et des vallons, Le voyageur t’aime sur son passage. Bel arbrisseau, sous ton léger feuillage Le gay pasteur prélude à ses Et moi je viens gémir à ton ombrage.

Ô saule, ami à ton ruisseau, Complaisamment penché sur son rivage Chaque printemps, sous un nouveau feuillage, Du chaud du jour tu préserves son eau, Et moi je viens languir à ton ombrage.

S’il se trouvait un cœur né pour l’amour Un berger tendre au maintien doux et sage, Ô saule ami, prête lui ton feuillage ; Qu’il vienne ici pendant le chaud du jour Je viendrai l’aimer à ton ombrage.

Toi qui n’aimas jamais et crains d’aimer un jour, Jeune ou vieux, fusses-tu l’un des stoïques, Garde-toi de toucher à ces touches magiques Ou bien crains pour ton cœur La touche de l’amour.

Lise avoit une rose De la surveille éclose.

C’était là tout son bien. De sa fleur printanière, Lise, contente et fière Ne désiroit plus rien.

Pour faire voir sa rose Tout fraîchement éclose Lise voulut un jour, Non loin de son village, Faire un Au Temple de l’Amour.

Sans nulle expérience Lise arrive et s’avance Jusqu’au pied de l’autel. Lise tremblante, émue, N’ose porter sa vue Sur le jeune immortel.

Mais l’amour voit la rose Tout fraîchement éclose À travers son bandeau. Sur cette fleur nouvelle Il jette une étincelle De son divin flambeau.

La rose est consumée. Une vaine fumée Remplace ce trésor… Depuis cette journée, Rêveuse et consternée, Lise gémit encor.

Craignez jeunes bergères Les ardeurs passagères De ce dieu porte-bandeau ; N’approchez pas vos roses De la surveille écloses Tout près de son flambeau.

Humble autel de verdure Que la sensible Emma À la bonne nature De ses mains éleva, De la mélancolie Monument précieux Permets à mon âme attendrie De t’adresser des vœux.

Dans ce frais sanctuaire, Sur ce gazon épais, Quand Emma solitaire Viendra chercher la paix

De son âme oppressée Par le poids du malheur, Chasse toute noire pensée, Rends le calme à son cœur.

Et toi, fille sensible, D’Emma, l’unique appui, À toi seul est possible De charmer ses ennuis, Viens souvent la surprendre Au pied de cet autel, Souvent verse ton âme tendre Dans le sein maternel.

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