Read here

La Trahison Punie

Florent Carton dit Dancourt · 1729 · Free in the US

15,257 words · about 1 h 4 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1729 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_Trahison_Punie&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Florent Carton dit Dancourt
Language
French
Published
1729
Length
15,257 words · about 1 h 4 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter under 1 min
  2. Personnages under 1 min
  3. Acte I about 13 min
  4. Acte II about 13 min
  5. Acte III about 13 min
  6. Acte VI about 13 min
  7. Acte V about 12 min

Continue:

Front matter

LA

TRAHISON

PUNIE,

Personnages

La Scene eſt à Valence.

Acte I

ton maître ſçaura de quelle part je viens Lui demander ce ſoir une heure d’entretien…

C’eſt bien du tems qu’une heure, & nous n’en avons guéres. Tant nous ſommes chargez de ces ſortes d’affaires.

Il eſt donc par l’amour occupé vivement ?

Par l’amour peu, beaucoup par le déréglement.

Il ne ſe pique pas d’un ardeur bien conſtante.

Non, il prend ſans façon tout ce qui ſe préſente. Sans goût, ſans choix, ſans régle il ſe livre au plaiſir, Mais il s’épargne au moins l’embaras de choiſir ; Ainſi de quelque part, mon enfant, que l’on vienne, De prude, de coquette, & fût-ce de la tienne ? Je puis t’en aſſurer par ce que j’en ai vû, Nul meſſage galant ne ſera mal reçû.

À la bonne heure.

Bon, c’eſt bien prendre l’affaire : Si par hazard auſſi l’on a dequoi te plaire ?

Hem.

Si tu ſens pour moi quelque tentation, Parle, & l’on y fera conſideration.

Si cela m’arrivoit par grand malheur, je compte De n’en parler qu’à toi, tant j’en aurois honte.

Et ſi tu me fais part jamais d’un tel ſecret, Je le dirai par tout moi, tant je ſuis diſcret.

Nous voilà bien d’accord.

On ne ſçauroit mieux l’être, Touche-là.

Soit, mais fais que je parle à ton maître ;

Je ne l’ennuirai point, j’aurai fait en deux mots.

Le hazard le conduit ici tout à propos.

Ue veut on ?

Une jeune & gentille Suivante Qu’on députe vers vous pour affaire importante, Demande avec inſtance à vous rendre un billet. Et je me ſuis chargé, comme premier valet, De ces vétilles-là, l’unique ſecretaire, Et de vos faits galans intendant ordinaire, De vous la preſenter.

Qu’elle aproche.

Allons vien, Mon compliment eſt fait, ma chere, fais le tien.

Une Dame, Monſieur, qui n’eſt pas ma maîtreſſe, Mais que je ſers pourtant avec zéle & tendreſſe, M’a fort recommandé de remettre en vos mains Ce billet, par lequel vous ſçaurez les deſſeins, Et pour toute réponſe, il ne faut que me dire Si vous viendrez ce ſoir au lieu qu’elle deſire.

Je ne manquerai pas d’aller au rendez vous, Et tiendrois à bonheur de n’y trouver que vous.

Que moi, Monſieur !

Fort bien.

Si bien faite & ſi belle ; Celle que vous ſervez préſume beaucoup d’elle ; Et lorſqu’on vous a vue, il eſt bien mal aiſé Qu’à d’autres feux un cœur ſe trouve diſposé. Oui, quiconque ſe ſert de telle meſſagère, Quelques charmes qu’elle aie, hazarde de moins plaire.

Oh ! Monſieur.

Dites-lui que vous m’avez manqué, Et trouvez-vous vous-même au lieu qui m’eſt marqué, J’irai plus volontiers.

Nous y ſerons en enſemble. Et vous m’en conterez pour lors ſi bon vous ſemble ; Juſqu’à ce ſoir.

J’irai pour vous uniquement, Et ſi je ſuis réduit à feindre…

Oucement. Depuis que je vous ſers dans vos bonnes fortunes, Au diable, ſi jamais j’ai profité d’aucunes, Et ce n’a pas été faute d’occaſion. Si j’euſſe eu comme vous mauvaiſe intention, Je ſuis aſſez bien-fait, & plus d’une Marquiſe… Il n’a tenu qu’à moi d’en faire la ſotiſe… Cela vous regardoit, & je n’en ai dit mot, Mais quand un bon hazard ſe trouve dans mon lot … Puiſqu’en tel cas pour vous j’ai de la conſcience, Aiez-en, & vivons en bonne intelligence.

Comment belitre, fat. Belle comparaiſon ?

Je ſuis votre valet, & vous avez raiſon ; Mais lorſque le valet eſt fidèle à ſon maître, Le maître à ſon valet a tort de ne pas l’être.

Oh ! tais-toi. Sur le ton que ce coquin la prend, Il me croie ou bien ſot, ou beaucoup endurant.

Oh ! pour endurant non, tous les jours d’ordinaire, Vous me donnez, Monſieur, des preuves du contraire.

Pour t’en donner encor qui te convainquent mieux,

Si tu ne veux ceſſer tes diſcours ennuieux : Inſolemment encor ſi ta langue s’exerce. Sors.

Il a des momens où le diable le berce. Monſieur…

Sors d’avec moi, te dis je.

Quoi ! comment Vous me mettez dehors, Monſieur !

Absolument. Tu manques de reſpect, tu ne ſçaurois te taire, Je ſuis las de t’entendre.

Et moi de vous voir faire.

Encor, ſortiras-tu ?

Mais que vous ai je fait ?

Tu deviens familier, je t’ai pris pour valet ; Tu l’es.

D’accord, Monſieur.

Comme tel je te chaſſe.

Vous êtes le maître.

Oui, ſans contredit.

De grâce, Du droit de maître ici puiſque vous vous ſervez, Comme tel paiez moi ce que vous me devez.

Que je te paie ?

Oui.

Va parles, tu peux dire Tout ce que tu voudras, je ne fais plus qu’en rire.

N’oubliez pas au moins ce que vous permettez, Je lâcherai par fois d’étranges veritez Si vous vous fâchez…

U’eſt-ce ?

Un Cavalier demande À parler à Monſieur.

Hé dis-lui qu’il attende.

Non, qu’on le faſſe entrer.

Mais y ſongez-vous bien ? Si c’eſt quelqu’ennemi qui vienne…

Ne crains rien.

Quelque mari jaloux, quelque amant, quelque frere.

Il vient, demeure ici.

Le drôle a l’air colere.

E voudrois, D. André, vous parler en ſecret.

Vous le pouvez, cet homme eſt fidèle & diſcret, Et depuis trés-long-tems il a ma confidence.

Monſieur n’a pas pour moi la même confiance. Ce ſeroit le gêner.

Ce valet a raiſon. Le ſecret me regarde.

Hé bien qu’il ſorte donc.

Volontiers. D’écouter j’ai pourtant grande envie.

Sçavez-vous qui je ſuis ?

Vous êtes D. Garcie.

C’eſt mon nom, & je fuis du ſang des Torellas, Noble autant qu’il en ſoit.

Je ne l’ignore pas.

Cadet, je ſuis peu riche, & je me dédomage De ce manque de bien par un autre avantage. J’ai pour moi la vertu, la nobleſſe de cœur ;

Qui me font eſitmer de tous les gens d’honneur.

Mais où tend ce diêcours, il eſt peu neceſſaire Pour moi qui vous eſtime autant qu’on puiſſe faire.

Vous me le prouvez mal, D. André.

Moi ?

Oui, vous, Et puiſqu’à vous parler enfin je me réſous, Croiez que j’ai gardé toute la patience…

Je ne vous entens point.

Dès ma plus tendre enfance J’adore Leonor : M’entendez-vous enfin ?

Hoi, Hé.

De ſon cœur j’ai trouvé le chemin.

C’eſt être bien-heureux qu’un objet plein de charmes…

Ce bonheur m’a coûté des ſoucis, des allarmes, Des ſoins, du tems, des pleurs, & peut-être après tout De mes peines encor je ne ſuis pas à bout.

Cela ſe pouroit bien.

Je ne crains que ſon pere, Tout autre qui voudra hazarder de m’en faire, Soit caprice, ou raiſon, deſſein prémédité, Paſſion venerable, ou ſimple vanité… Avez-vous donc encore quelque peine à m’entendre ?

Beaucoup.

Ceci ſera plus facile à comprendre. Enfin de Leonor autant aimé qu’amant, J’entre ſans lui déplaire en ſon appartement : Et c’eſt une faveur où je puis ſeul prétendre.

C’eſt donc-là le ſecret que vous vouliez m’apprendre ?

Oui, je vous le confie, & j’oſe défier Quiconque le ſçaura de l’oſer publier : Et quoique mon amour ſoit ſçû de tout Valence Sur mon bonheur de vous j’exige le ſilence.

Ah ! je vous promets fort de n’en jamais parler.

Ce n’eſt pas tout, ſongez à ne le point troubler, Non que de vôtre amour j’apréhende les ſuites, Car près de Leonor vos efforts, vos pourſuites, Les ſoins qu’on vous a vû juſqu’ici vous donner, N’ont produit d’autre effet que de la chagriner ; Je ſens des mouvemens bien plus violens qu’elle : Mais après le ſecret qu’ici je vous revele… Vous êtes galant homme, & j’oſe me flâter Que vous m’empêcherez de les faire éclater, Vous avez peu d’amour, la faveur n’eſt pas grande, Leonor vous en prie, & je vous le demande.

Mais il parle raiſon, & j’en ſuis fort content, Plût au Ciel que mon maître en pût avoir autant.

Vous rêvez, ſe peut-il qu’un noble cœur héſite À prendre un parti juſte, à changer de conduite ? Je m’en vais ſans réponſe, elle ſera je croi Telle qu’en pareil cas je vous la ferois moi.

Arrête, D. Garcie.

Adieu, ſongez de grace Que c’eſt une prière & point une menace.

E Seigneur Torellas parle d’aſſez bon ſens ; Qu’en dites-vous, Monſieur ?

Moi, je dis que je ſens Pour cette Leonor une plus vive flâme, Que lorſque j’ignorois celle qu’elle a dans l’ame. D. Garcie…

En entrant il m’a paru fâché.

Je m’en trouve entre nous quitte à très-grand marché.

Comment, a-t-il ſujet d’être plus en colère ? Et feriez-vous en droit par hazard de lui faire Pareille confidence ?

Oh ! non ! mais j’avois peur…

Dequoi donc ?

Qu’il ne vint me parler de ſa sœur.

De ſa sœur ?

D. Garcie eſt frere d’Iſabelle, Et ſans l’aimer tu ſçais que je ſuis aimé d’elle.

Oüi, tout l’Été dernier je ſçai que vous faiſiez À peu prés, comme ſi tous deux vous vous aimiez.

Rien moins ; c’eſt de ma part amuſement, ſottiſe.

Peut-être de la ſienne auſſi.

Non, elle eſt priſe Tout de bon. J’en reçois des billets chaque jour, Dont à d’autres beautez je ſçai faire ma cour.

Que vous êtes, Monſieur, d’un joli caractére ! Mais quel eſt le plaiſir que vous pouvez vous faire De voltiger ſans ceſſe & ſans réfléxion, Sans plaiſir à coup ſûr, ſi c’eſt ſans paſſion ; De pourſuivre à la fois la belle & la plus laide, Qui du plus fort amour ſeroit un ſûr remede ; Ou jeune, ou vieille, ou grande, ou petite, ou dondon. Ou maigre, ou blonde, ou brune, enfin tout vous eſt bon ; Les yeux grands, les petits, le long nez, la camuſe, Tout vous plaît.

Rien ne plaît, mon enfant, tout amuſe. Tout le cours de la vie eſt un amuſement, Et rien n’amuſe enfin tant que le changement. Pour ſe déſennuier d’une ſtupide belle, On en trouve une alors laide & ſpirituelle. Qu’une vieille fatigue avec ſa gravité,

On prend un jeune objet plein de vivacité ; Si je ſuis las de voir une taille géante, Je rabaiſſe mon vol, & la naine me tente ; Et lorſqu’on eſt outré de l’excez d’embonpoint, Qu’il s’en offre une maigre, on ne la chaſſe point. Je n’ai jamais le goût délicat ni malade, Et la brune me plaît, quand la blonde eſt trop fade.

Que c’eſt bien fait à vous ! l’heureux temperamment ! Mais ſi par cas fortuit, (car tout événement Peut arriver,) ſi donc ſur quelque jalouſie, Pere, amant, frere, époux vouloit par fantaiſie. Se vanger d’un affront ou fait, ou prétendu…

On ſe battroit, jamais ne me ſuis-je battu ?

Mais vous n’avez jamais été tué… je penſe ? Si vous l’étiez, Monſieur, quelque jour… patience…

Je ceſſerois de vivre, & puiſqu’on eſt mortel, Ne faut-il pas mourir une fois ?

Plût au Ciel ! Que pour être bien mort il falût mourir quatre C’eſt alors qu’on pouroit hazarder de ſe battre.

Le hazard n’eſt pas grand.

Non, mais pour l’éviter ; D. Garcie eſt brave homme il faut le contenter. Défions-nous de lui, Monſieur, il eſt allaigre, Sa Maîtreſſe dondon, prenez-en quelque maigre,

Pour vous en conſoler par oppoſition.

Parbleu, j’écouterois ta propoſition S’il ne m’avoit voulu ſottement faire entendre, Que mes feux près des ſiens n’ont plus rien à prétendre. Cette fierté me pique, & je traverſerai Son amour, ſon bonheur autant que je pourai : Les traits de Leonor ne me touchoient plus guéres Et je ne lui trouvois que des charmes vulgaires. J’allois les oublier, on prétend m’y forcer, Un rival ſe déclare, il faut le traverſer. Lui ceder, ce ſeroit…

Une action fort ſage. Vous vous garderez bien de la faire, je gage.

Oh ! oüi, je t’en répons… Que me veut-on encor ? Vois donc.

C’eſt D. Félix, père de Leonor.

Aiſſe-nous à D. Félix. Vous chez moi ; quelle heureuſe fortune !

Plaiſe au Ciel que pour vous ma viſite en ſoit une.

Ce m’eſt, je vous aſſure, un ſenſible bonheur, Qui me fait grand plaiſir enſemble & grand honneur.

Quel ſujet me l’attire & quel ſoin vous amène ?

Je vous en inſtruirai, n’en ſoiez point en peine. Vous connoiſſez mon nom, ma naiſſance & mon bien ; D. André là-deſſus je ne vous dirai rien.

Ce début me paroit très-fort ſemblable à l’autre : Un peu moins vif pourtant.

Quel objet eft le vôtre ? Ignorez-vous combien les perſonnes de cœur Tels que ie ſuis ſont tous délicats ſur l’honneur ? Quand cet honneur ſur-tout regarde une famille. Pour fruit de mon himen j’eus une ſeule fille ; D. André, vous avez pour elle des deſſeins, Vous ne m’en parlez point, & c’eſt dont je me plains. Sur ſes pas en tous lieux vous cherchez à paroître. Vous paſſez fort ſouvent la nuit ſous ſa fenêtre, Près d’elle au cours, au Temple, on vous voit tous les jours, Cela donne ſujet à de mauvais diſcours ; Et quoique ſa vertu n’en ſouffre aucune tache, Tout Valence en murmure, & c’eſt ce qui me fâche. Et m’engage à venir vous dire doucement, Qu’il me faut là deſſus un éclairciſſement. Enfin à Leonor quand Don André s’adreſſe, Il ne ſe flâte pas d’en faire une maîtreſſe, Et ſi c’eſt ſon deſſein de lui donner ſa foi, je crois qu’il eût déia dû s’adreſſer à moi. Dans cette incertitude il eſt de ma prudence De ſçavoir là-deſſus ce qu’il veut, ce qu’il penſe.

Je vous ai, D. Félix, grande obligation, De me choiſir ainſi par prédilection. Je rends à Leonor des ſoins, je l’ai ſervie ; Qu’ai-je fait en cela que n’ait fait D. Garcie.

Et peut-être les ſiens ſont les moins mal reçüs… Ne me faites point trop expliquer là deſſus…

Arrêtez, D. André, vôtre diſcours m’irrite, Je connois D. Garcie, il n’eſt pas ſans mérite ; Il aime Leonor, il l’a fait demander, J’en conviens.

À ſes feux vous pouvez l’accorder.

L’accorder à ſes feux ! quelle erreur eſt la vôtre ? Aprenez qu’elle n’eſt ni pour l’un ni pour l’autre, Et qu’il vous faut ceſſer vos aſſiduitez,

Oui, mon rival ceſſant les ſiennes.

Écoutez, D. André, de chagrins n’outrez point ma vieilleſſe. J’aime, vous le ſçavez ? ma fille avec tendreſſe, Et quand je vous demande un éclairciſſement, C’eſt que j’ai pris pour elle un autre engagement. Un de mes bons amis pour ſon fils la demande, Je l’attens de Madrid. Tout ce que j’aprehende, C’eſt que ce Cavalier arrivant aujourd’hui, Quelque bruit de vos feux ne vienne juſqu’à lui. Tout le paſſé n’eſt rien, mais de fâcheuſes fuites Naîtroient, ſi vous faiſiez de nouvelles pourſuites. Comme vôtre deſſein n’eſt pas de l’épouſer, Avec tranquillité laiſſez-m’en diſpoſer.

À de telles raiſons, Seigneur, il faut ſouſcrire. Vous-même preſcrivez comme il faut me conduire ; Je ferai mon devoir après un tel aveu.

J’en prens vôtre parole & me retire ; adieu.

Our la première fois vous voilà raiſonnable, J’en fuis ravi, Monſieur, ou je me donne au diable. Il croioit vous tenir & vous prendre au filet.

Tu nous écoutois donc ?

Ne ſuis-je pas valet ?

Me vouloir marier, moi ! la plaiſante idée !

De bien plus doux objets vôtre ame eſt poſſedée ; Le mariage, ſi, c’eſt un engagement, Et vous ne voulez, vous, que de l’amuſement.

Pour Leonor pourtant ma paſſion s’irrite, Et plus on met d’obſtacle à ce que je médite…

Hé ! ſi vous l’aimez tant, pourquoi ne pas oſet…

D’accord, je l’aime aſſez pour ne pas l’épouſer.

Mais vous avez promis.

Les promeſſes de bouche N’engagent point le cœur quand l’affaire le touche. Je n’avois point encor aimé juſqu’à ce jour ; Mais les difficultez me donnent de l’amour ; Il faut tromper un pere, & deux rivaux enſemble.

C’eſt de quoi m’amuſer.

Mais, Monſieur, il me ſemble.

Suis-moi, viens…

Quelqu’un monte en cet apartement ;

Que pourroit-ce être ?

Encor quelque éclairciſſement.

Ue vois-je ? quel bonheur, D. Juan d’Alvarade ?

Quel plaiſir je reſſens d’une telle embraſſade ! Mon cher ami.

Celui que j’ai dans ce moment Eſt encore au deſſus du vôtre aſſurément.

Je ſuis fort aiſe auſſi que le ſort réuniſſe Deux auſſi bons amis.

Bonjour mon cher Fabrice.

Sçaurai-je quel deſſein vous amène en ces lieux ? Eſt-ce affaire ou plaiſir ? car je fuis curieux, Et j’attendois ſi peu de vous voir à Valence…

Je viens m’y marier.

Vous vous moquez, je penſe.

Je ne me moque point, cet hymen réſolu Par mon pere, en mon cœur, eſt encor mieux conclu.

Je vous plains cher ami, cet aveu diminuë Le plaiſir que d’abord m’a donné vôtre vuë.

À Fabrice.

Il va ſe marier.

Fi, faites comme nous, Ne vous engagez point, Monſieur, amuſez-vous.

Peut-on changer ainſi d’humeur, de caractere ? Vous qu’à l’hymen toûjours j’ai connu ſi contraire, Qui juriez tant en Flandres, où je vous ai laiſſé, Que jamais…

Pour l’hymen ce dégoût m’a paſſé, Mon étoile le veut, mon pere le ſouhaite.

Vôtre étoile, morbleu, dites vôtre comète, C’eſt un aſtre malin qui vous conduit ici.

Aſtre malin, comète, étoile, m’y voici.

J’en fuis fâché. La Dame aparemment eſt belle ?

Si vous voulez tantôt m’accompagner chez elle, Vous pourrez en juger. Arrive d’hier au ſoir, J’ai juſqu’à ce moment differé de la voir : C’eſt à vous que je rends ma premiere viſite, Les devoirs d’amitié ſont ceux dont je m’acquite Par préférence à tout.

Cette même amitié Me fait craindre pour vous de vous voir marié. Mais cependant par tout je ſuis prêt à vous ſuivre, Heureux, d’un mauvais pas ſi mon ſoin vous délivre.

Nous verrons. Comme ici je n’ai nul de mes gens. Voudrez-vous me prêter Fabrice pour un tems ?

Volontiers.

Un valet qui ne me quitte guère, Eſt parti ce matin pour aller chez mon pere. Je n’avois que lui ſeul, comme je viens de loin, Ainſi…

De ce détail nous n’avons pas beſoin.

Juſques à ſon retour puis-je garder Fabrice ?

Il ſera trop heureux de vous rendre ſervice.

Et de changer de maître, au moins pour quelques jours.

J’en uſe librement ? va donc m’attendre à l’Ours, Fabrice.

Ne faut-il, Monſieur, que vous attendre ?

Sçachez ſi l’on n’a point de Lettres à me rendre. Je vais chez un Banquier, & je repaſſerai Quand…

N’allez-vous que là ?

Non.

Je vous y ſuivrai.

Fin du premier Acte

Acte II

ſuis dans un chagrin qu’aucun autre n’égale ; Sortons de cette chambre & reſtons dans la ſalle : L’air me ſemble plus frais & plus tranquille ici.

Ma chère Leonor, qui vous agite ainſi ?

Helas !

Vous ſoupirez ! parlez.

Quand je ſoupire Iſabelle entre nous, c’eſt aſſez vous en dire.

Mais vous aimez mon frere ?

Oſe-t-il en douter ?

Mon frere vous adore.

Il a ſçû m’en flâter.

À deux cœurs bien unis manque-t’il quelque choſe ?

Tout, quand un pere injuſte à leur bonheur s’opoſe.

Le vôtre ſe ſert-il de ſes droits contre vous ?

Sans conſulter mon cœur il me donne un Époux ;

Ah Ciel ! s’il eſt ainſi, que deviendra mon frere ?

Que deviendrai je, helas ! moi-même,

Comment faire ? Et quel eſt cet Époux ?

Je ne l’ai jamais vû, Er de mon père même il n’eſt pas fort connu, Le ſien par ſes amis a propoſé la choſe, Et ſans me conſulter le mien de moi diſpoſe.

Cela paroît biſarre.

Il n’eſt rien plus certain, Et lui-même il me l’a déclaré ce matin, Après un long diſcours, fatiguant, inutile…

Le ſtile d’un vieillard eſft un ennuieux ſtile.

Je prétens, m’a-t’il dit, prendre un gendre à mon gré.

Qu’avez-vous répondu ?

Rien du tout : j’ai pleuré.

Mais il falloit du moins lui donner à connoître Des ſentimens du cœur qu’on n’eſt ſouvent pas maître, Et que quelque projet que le ſien eût conçû…

Des mouvemens du mien il s’eſt bien aperçû.

Ah ! vous deviez ſaiſir ce moment pour lui dire..

Pour me deſeſperer à la fois tout conſpire, Mon pere aparemment pénétré de mes pleurs, Mon cœur eſt, m’a-t’il dit, ſenſible à vos douleurs ; Je ſçai que D. André vous rend des ſoins, ma fille,

D. André !

Attendez. Je connois ſa famille, (A-t’il continué) ſi ſon feu vous eſt doux, Je le préfère à l’autre, & j’en fais vôtre Époux,

Vous aimez D. André ?

Qui moi ! je le déteſte.

Et lui vous aime !

Amour malheureux & funeſte.

Mais enfin qui vous fait ſoupçonner cet amour ?

Les importunitez qu’il me fait chaque jour ; Elles ont éclaté juſqu’auz yeux de mon pere.

Il ne voit pas bien clair, vous vous trompez, ma chere : Depuis plus de trois mois, D. André ſous ma loi,

N’écrit, ne parle, enfin ne rend des ſoins qu’à moi.

Quelle erreur ! croiez-moi, l’on vous trompe, Ifabelle.

L’erreur n’eſt que pour vous, D. André m’eſt fidelle.

En quelqu’endroit que j’aille, il ſuit par tout mes pas.

Il me cherche.

Il vous cherche ?

Oüi.

Où vous n’êtes pas ;

Hé ne ſuffit-il pas pour lui que j’y puiſſe être ?

Mais il paſſe les jours, les nuits ſous ma fenêtre.

Oh ! pour celui-là bon !

Il n’eſt rien de plus vrai, Ses regards font toûjours fixez…

Oui, je le ſçai, Toûjours fixez ici.

Ses démarches, ſes mines…

Ma chere Leonor, nos maisons ſont voiſines, Nos fenêtres auſſi, cela fait mon enfant Que vous prenez pour vous tous les ſoins qu’il me rend.

Plût au Ciel !

Il lui plaît,& malgré l’aparence : Je ſçai ſur tout cela ce qu’il faut que je penſe.

Mais enfin de ſes feux il m’a fait un aveu.

Ah ! le tour eſt plaiſant ; pour mieux cacher ſon jeu.

Il le cache fort bien, car rien ne le rebute, Et plus j’ai de froideurs, plus il me perſecute.

Hé de ces froideurs-là, vous pouvez bien jugez Que l’on eſt engagée de le dédommager. Le joli Cavalier, il a tant de mérite.

Je vous dévrai beaucoup, ſi par vous j’en ſuis quitte, Et je regarderai comme un parfait bonheur. Que ce qui m’a paru ſe trouve être une erreur.

Vous ſerez par la fuite encor mieux éclaircie. Et quand…

Voici Jacinte. As-tu vû, D. Garcie ?

-

Ui.

Sçait-il que je veux lui parler ?

Oui vraiment.

Viendra-t-il ?

S’il viendra ? n’en doutez nullement. À de tels rendez-vous manque-t’il d’ordinaire ?

Mais quand il entrera, prens garde que mon pere.

Ne vous embarraſſez en aucune façon, D. Garcie eſt aimé de toute la maiſon. De diſcours obligeans, d’honnêtetez peu chiche, Généreux, libéral, quoiqu’il ne ſoit pas riche… Céans en ſa faveur tout ſemble être ſéduit, Et pour lui nos verroux s’ouvrent ſans faire bruit.

Oüi, tout nous aplaudit, nous ſert, ou nous excuſe. Mon pere ſeul, helas ! à nos vœux ſe refuſe.

Ce ſont ſes droits à lui que de s’y refuſer.

Vous en avez auſſi, vous, dont il faut uſer, Il veut vous marier à ſon gré, comme pere ; Et comme fille, vous, vous n’en voulez rien faire. C’eſt n’être pas d’accord ; mais je crois qu’aujourd’hui. L’affaire dépendra de vous plus que de lui.

Elle eſt de fort bon ſens & dit fort vrai, Jacinte.

Mais D. Garcie enfin ſcait-il quelle eſt ma crainte ? Les deſſeins de mon père…

Oui, Madame, il ſçait tout ; Mais on l’aime, eſt-il rien dont il ne vienne à bout ? Pour D. André déjà la choſe eſt réſoluë ; Autant de mort, en cas qu’il paſſe dans la ruë. Si de plus de cent pas il oſe en aprocher…

Ah ! fort bien ; de quel droit prétend-il l’empêcher ? Mon frere penſe t’il me tenir en tutelle ?

Quoi ! comment…

D. André eſt l’Amant d’Iſabelle ; Elle ſeule eſt l’objet de ſes pas, de ſes ſoins.

Sérieuſement ?

Oüi.

Bon ! c’eſt un mores de moins. Car pour celui qui vient ici dans l’eſperancce Qu’il fera vôtre époux, plus il fait diligence,

Plus il court à ſa perte, & c’eſt un fait certain, Lui ce ſoir arrivé, tué demain matin. Après quoi D Garcie a des amis a Rome, Vous l’y ſuivrez ; alors vôtre pere bonhomme Qu’un excès de douleur ou de pitié prendra, Mourra, peut-être, & puis tout s’accommodera, Voila, dans les tranſports dont ſon ame eſt ſaiſie, Les tranquiles projets que forme D. Garcie.

Il a perdu l’eſprit.

Non, mais il le perdra ; C’eſt un coup ſur, Madame, on vous épouſera.

Que je reconnois bien l’eſprit de la famille ! Voilà comme ils ſont tous : moi-même quoique fille, Je reſſens même feu, même vivacité ; Je n’ai qu’un ſeul Amant ; s’il m’étoit diſputé… Je crois qu’en pareil cas la fureur qui poſſede…

N’entrez point en fureur, Madame, on vous le cede.

Voici mon frere.

-

É bien, quel fera mon deſtin ? D’un autre époux, Madame, acceptez-vous la main ; Me ſacrifiez-vous au caprice d’un pere ?

Vous-même penſez-vous que je puiſſe le faire ? Quoique l’engagement qui m’attache avec vous, N’ait rien qui dût jamais chagriner cet époux, Comptez qu’après la foi que je vous ai donnée. Je ſuis à vôtre ſort tellement enchaînée, Que je mourrois plutôt que de m’en ſéparer.

Ah ! de quel doux transport je me ſens pénétré, Et contre mon bonheur quoiqu’on puiſſe entreprendre, Que puis-je craindre après ce que je viens d’entendre ?

Un aveu de la ſorte eſt bien satisfaiſant.

Vous n’avez plus perſonne à tuër à preſent.

Nous dévrions ſonger à prendre des meſures.

Il n’eſt pas bien aiſé d’en trouver qui ſoient ſûres.

Ah ! Jacinte, il en eſt. À vous les propoſer, Madame, vôtre aveu ſemble m’autoriſer. Une affaire d’éclat, un Couvent, une fuite…

Le remede eſt étrange, & ſi j’y ſuis réduite, Je ne vous répons pas de prendre aſſez ſur moi Pour vous prouver ainſi ma tendreſſe & ma foi.

Mais après les refus que m’a fait vôtre pere, Sans un pareil éclat que faut-il que j’eſpere ?

Tout, ſi vous vous ſçavez conduire prudemment : Un refus, quoique dur, eſſuié ſagement, Une plainte modeſte, une bonne conduite, Sont des titres ſouvent pour obtenir enſuite. Cet époux prétendu qui vous met en ſouci, Ne nous fait pas grand mal tant qu’il n’eſt point ici. Ne nous chagrinons point d’avance, s’il arrive, Alors bon pied, bon œil, nous irons au qui vive. Vous êtes bien d’accord de vos faits ; on fera, Suivant l’occaſion, tout ce qui conviendra.

Me le promettez-vous ?

Je promets, D. Garcie, Que je n’aurai jamais d’autre époux de ma vie.

Vous voilà mariez. Hé combien en voit-on Qui ſans autant d’amour y font moins de façon. Mais qui fait accourir Ignez ainſi ?

Acinthe !

Qu’eſt-ce ?

Madame !

Quoi ?

D’où lui naît cette crainte ?

Cette crainte, Seigneur, n’eſt pas ſans fondement. à Léonor. Vôtre pere là-bas vient d’entrer brusquement. Agité, l’œil ardent de joie ou de colere : C’eſt de l’une ou de l’autre, à coup ſûr.

Comment faire ? Si mon pere le voit.

Tua n’eſt vraiment pas ſage, Jacinte.

S’il le voit, c’eſt un premier orage, Que nous eſſairons.

Mais…

Hé bien ! il vous verra ; Et peut-être à vous voir il s’accoütumera. C’eſt une bonne choſe au moins que l’habitude. Courage : allons…

Je ſuis dans une inquiétude…

Ne vous ébranlez poin, pour ne pas avoir tort ; Rien n’eſt tel que de prendre un bon parti d’abord. Il va jurer, peſter, une fois, deux, trois, quatre ; Il blâmera vos feux, puis las de les combattre, Et de voir chaque jour ſes ordres mal ſuivis, Il approuvera tout dans la crainte de pis, Pour faire ce qu’on veut, la maxime infaillible, Madame, croiez moi, c’eſt d’être incorrigible.

La maxime eſt fort bonnee.

Et fort d’uſage auſſi.

S’il pouvoit ſans monter reſſortir.

Le voici.

-

E viens pour t’avertir, ma fille… D. Garcie ! Vous chez moi !

Vous voiez, nous avons compagnie.

Qu’eſt-ce à dire… Avez-vous deſſein de m’offenſer, D. Garcie ?

Hé, Seigneur, pouvez-vous le penſer ? Une affaire qui preſſe, & qui m’eſt importante. M’a fait chercher ma ſœur ; j’aî ſçu par ſa ſuivante Qu’elle l’avoit laiſſée auprès de Leonor, Et j’ai crû ſans déplaire & ſans faire aucun tort, Qu’entrer dans cette ſalle, à tout moment ouverte, Eſt une liberté qui peut m’être ſoufferte, Que loin de me blâmer de cette liberté, Seigneur…

Oui, ſi vos feux n’avoient point éclaté : Mais tout le monde en parle, & pour le faire taire, À ce que je me dois je ſçaurai ſatisfaire.

Vous, Seigneur, comment donc ?

Il faut qu’inceſſamment Un bon himen finiſſe un tel empreſſement.

Le ciel en ſoit loüé.

Jacinte.

Patience.

D. Félix rend juſtice à ma perſéverance.

-

Om Juan d’Alvarade.

Hé bien, il peut entrer.

Ciel ! eſt-ce à cet himen qu’il me faut préparer ?

Seroit-ce mon Rival, & que viens-je d’entendre ; Quel eſt ce D. Juan d’Alrarade ?

Mon gendre.

La pilulle eſt fâcheuſe à digérer.

Je meurs. Jacinthe !

Bonne mine & renfermez vos pleurs.

Juſte Ciel !

Paix, mon frere.

Ah ! ma ſœur, quelle épreuve ! Suis-je ici pour cela ?

J’avouerai qu’elle eſt neuve.

Ue ce m’eſt un plaiſir ſenſible de vous voir D. Juan.

Prévenu du plus flâteur eſpoir, Et preſſé par l’amour de me rendre a Valence, Seigneur, je n’ai pu faire une autre diligence, Et n’ai pas eu le tems de voir mon pere encor.

Nous l’irons voir enſemble : aprochez Leonor.

Helas !

Voilà l’époux que mon choix vous deſtine, Donnez-lui vôtre main.

Ô coup qui m’aſſaſſine ! Ciel !

Ne regardez point ici comme un époux Un amant qui prétend ne vous devoir qu’à vous. Madame, je le ſçai, l’autorité d’un pere Ne donne point de droit ſur un cœur, mais j’eſpere Que par mille reſpects, par le plus tendre amour,

Je pourai mériter vos bontez quelque jour. Heureux dans ce moment, ſi l’ardeur qui m’anime, Dans vôtre cœur pour moi fait naître quelqu’eſtime, Et que le tems enſuite y produiſe l’effet Que ſur le mien d’abord fit vôtre ſeul portrait.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…