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Conte fantastique paru dans le Journal d’un écrivain, en novembre 1876.
Traduction de J.-Wladimir Bienstock et John-Antoine Nau
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Je demande pardon à mes lecteurs de leur donner cette fois un conte au lieu de mon « carnet » rédigé sous sa forme habituelle. Mais ce conte m’a occupé près d’un mois. En tout cas, je sollicite l’indulgence de mes lecteurs.
Ce conte, je l’ai qualifié de fantastique, bien que je le considère comme réel, au plus haut degré. Mais il a son côté fantastique, surtout dans la forme, et je désire m’expliquer à ce sujet.
Il ne s’agit ni d’une nouvelle, à proprement parler, ni de « mémoires ». Figurez-vous un mari qui se trouve chez lui, devant une table, sur laquelle repose le corps de sa femme suicidée. Elle s’est jetée par la fenêtre quelques heures auparavant.
Le mari est comme affolé. Il ne parvient pas à rassembler ses idées. Il va et vient par la chambre, cherchant à découvrir le sens de ce qui est arrivé.
De plus, c’est un hypocondriaque invétéré, de ceux qui causent avec eux-mêmes. Il parle donc à haute voix, se racontant le malheur, essayant de se l’expliquer. Il lui arrive d’être en contradiction avec lui-même dans ses idées et dans ses sentiments. Il s’innocente, il s’accuse, s’embrouille dans sa plaidoirie et son réquisitoire. Il s’adresse parfois à des auditeurs imaginaires. Peu à
peu, il finit par comprendre. Toute une série de souvenirs qu’il évoque le conduit à la vérité.
Voilà le thème. Le récit est plein d’interruptions et de répétitions. Mais si un sténographe avait pu écrire à mesure qu’il parlait, le texte serait encore plus fruste, encore moins « arrangé » que celui que je vous présente. J’ai tâché de suivre ce qui m’a paru être l’ordre psychologique. C’est cette supposition d’un sténographe, notant toutes les paroles du malheureux, qui me paraît l’élément fantastique du conte. L’art ne repousse pas ce genre de procédés. Dans ce chef-d’œuvre, le Dernier jour d’un Condamné, Victor Hugo s’est servi d’un moyen analogue. Il n’a pas introduit de sténographe dans son livre, mais il a admis quelque chose plus invraisemblable, en présumant qu’un condamné à mort pouvait trouver le loisir d’écrire de quoi remplir un volume, le dernier jour de sa vie, que dis-je, à la dernière heure, — à la lettre, — au dernier moment. Mais s’il avait rejeté cette supposition, l’œuvre la plus réelle, la plus vécue de toutes celles qu’il a écrites, n’existerait pas.
… Tant que je l’ai ici, tout n’est pas fini… Je m’approche d’elle et je la regarde à chaque instant. Mais demain on l’emportera. Comment ferai-je tout seul ? Elle est en cet instant dans le salon, sur la table… on a mis l’une contre l’autre deux tables à jeu ; demain la bière sera là, toute blanche, en gros de Naples… Mais ce n’est pas cela !… Je marche, je marche et je veux comprendre, m’expliquer… Voilà déjà six heures que je cherche, et mes idées s’éparpillent. Je marche, je marche et c’est tout. Voyons, comment est-ce ? Je veux procéder par ordre (ah ! par ordre !…) Messieurs ! Vous voyez que je suis loin d’être un homme de lettres… mais je raconterai comme je comprends.
Tenez, elle venait au début chez moi, engager des effets à elle pour payer une annonce dans le Golos… Telle institutrice consentirait à voyager et à donner des leçons à domicile etc., etc. Les premiers temps, je ne la remarquais pas ; elle venait comme tant d’autres, voilà tout. Plus tard, je l’ai mieux vue. Elle était toute mince, blonde, pas bien grande ; elle avait des mouvements gênés devant moi, sans doute devant tous les étrangers ; moi, n’est-ce pas, j’étais avec elle comme avec tout le monde, avec ceux qui me traitent comme un homme et non comme un prêteur sur gages seulement. Quand je lui avais remis l’argent, elle faisait vite volte-face et se sauvait. Tout cela sans bruit. D’autres chicanent, implorent, se fâchent pour obtenir plus. Elle, jamais. Elle prenait ce qu’on lui donnait… Où en suis-je ? Oui, elle m’apportait d’étranges petits objets ou bijoux : des boucles d’oreilles en argent doré, un méchant petit médaillon, des choses à 20 kopeks. Elle savait que ça ne valait pas plus, mais je voyais à sa figure que c’était précieux pour elle. En effet, j’ai appris plus tard que c’était tout ce que papa et maman lui avaient laissé. Une seule fois, j’ai ri de ce qu’elle voulait engager : Jamais je ne ris, en général, avec les clients. Un ton de gentleman, des manières sévères, oui sévères, sévères ! Mais ce jour-là, elle s’était avisée de m’apporter une vraie guenille, ce qui restait d’une pelisse en peaux de lièvres… Ç’a été plus fort que moi, je l’ai plaisantée. Dieu ! comme elle a rougi ! Ses yeux bleus, grands et pensifs, si doux à l’ordinaire, ont lancé des flammes. Mais elle n’a pas dit un mot. Elle a remballé sa « guenille » et s’en est allée. Ce n’est que ce jour-là que je la remarquai très particulièrement. Je pensai d’elle quelque chose… oui quelque chose. Ah oui ! qu’elle était terriblement jeune, jeune comme une enfant de quatorze ans : elle en avait seize en réalité. Du reste, non ! Ce n’est pas ça !… Le lendemain, elle revint. J’ai su plus tard qu’elle avait porté son reste de houppelande chez Dobronravov et Mayer, mais ceux-là ne prêtent que sur objets d’or et ne voulurent rien savoir. Une autre fois, je lui avais pris en nantissement un camée, une cochonnerie, et en étais resté tout étonné de moi-même. Moi je ne prête que sur bijoux d’or ou d’argent. Et j’avais accepté un camée ! C’était la seconde fois que je pensais à elle, je me le rappelle bien. Mais le lendemain de l’affaire de la houppelande, elle voulut engager un porte-cigare en ambre jaune, un objet d’amateur, mais sans valeur pour nous autres. Pour nous, or ou argent, ou rien ! Comme elle venait après la révolte de la veille, je la reçus très froidement, très sévèrement. Faible, je lui donnai tout de même 2 roubles, mais je lui dis, un peu fâché : « Ce n’est que pour vous que je fais ça. Allez voir si Moser vous donnera un kopek d’un pareil objet ! » Ce pour vous, je le soulignai particulièrement… J’étais plutôt irrité. Elle rougit en entendant ce pour vous, mais elle se tut, ne me jeta pas l’argent à la figure, le prit très bien, au contraire… Ah ! la pauvreté !… Elle rougit, mais rougit ! Je l’avais blessée. Quand elle fut partie, je me demandai : « Ça vaut-il 2 roubles la petite satisfaction que je viens d’avoir ? » Je me reposai la question à deux fois : « Ça vaut-il ça ? Ça vaut-il ça ? » Et tout en riant, je la résolus dans le sens affirmatif. Je fus très amusé. Mais je n’avais pas eu de mauvaise intention.
L’idée de l’éprouver me vint, parce que certains projets me passèrent par la tête. C’était la troisième fois que je pensais très particulièrement à elle.
… Eh bien ! C’est à ce moment que tout a commencé. Bien entendu, je me suis renseigné. Après cela, j’attendis sa venue avec quelque impatience. Je prévoyais qu’elle viendrait bientôt. Quand elle repartit, je lui adressai la parole, j’entrai en conversation avec elle, sur un ton d’infinie politesse. Je n’ai pas été trop mal élevé et j’ai des manières quand je veux. Hum ! Je devinai facilement qu’elle était bonne et douce. Les bons et les doux, sans trop se livrer, savent mal éluder une question. Ils répondent, ceux-là. Je ne sus pas tout sur elle alors, bien certainement. Ce ne fut que plus tard, que tout me fut expliqué : les annonces du Golos, etc. Elle continuait à publier des annonces dans les journaux à l’aide de ses dernières ressources. D’abord, le ton de ces notes était hautain : « Institutrice, hautes références, consentirait à voyager. Envoyer conditions sous enveloppe au journal. » Un peu plus tard c’était : « Consent à tout, donnera leçons, servira de dame de compagnie, surveillera ménage, sait coudre, etc. » Archi-connu, n’est-ce pas ! Puis à la dernière extrémité, elle fit insérer : « Sans rémunération, pour table et logement. » Mais elle ne trouva aucune place. Quand je la revis, je voulus donc l’éprouver. Je lui montrai une annonce du Golos ainsi conçue : « Jeune fille orpheline cherche place gouvernante pour petits enfants ; préférerait chez veuf âgé ; pourrait aider au ménage. »
— Là, voyez-vous ? lui dis-je, celle-ci, c’est la première fois qu’elle publie une annonce, et je parie qu’avant ce soir elle aura une place. C’est comme cela qu’on rédige une annonce !
Elle rougit et ses yeux s’enflammèrent de colère. Cela me plut. Elle me tourna le dos et sortit. Mais j’étais bien tranquille. Il n’y avait pas un autre prêteur capable de lui avancer un demi-kopek sur ses brimborions et autres porte-cigares. Et à présent, il n’y avait plus même de porte-cigares !
Le surlendemain, elle arriva toute pale et agitée. Je compris qu’il se passait en elle quelque chose de grave. Je dirai quoi tout à l’heure, mais je ne veux que rappeler comment je m’arrangeai pour l’étonner, pour me poser dans son estime. Elle m’apportait une icône (ah ! cela avait dû lui coûter !) et ce n’est qu’ici que tout commence ; car je m’embrouille… je ne puis rassembler mes idées ! C’était une image de la Vierge avec l’enfant Jésus, une image de foyer ; la garniture en argent doré valait bien, mon Dieu !… valait bien 6 roubles. Je lui dis : « Il serait préférable de me laisser la garniture et d’emporter l’image, parce que, enfin… l’image… c’est un peu… » Elle me demanda : « Est-ce que cela vous est défendu ? — Non, mais c’est pour vous-même ! — Eh bien ! enlevez-là ! — Non, je ne l’enlèverai pas. Savez-vous ? Je vais la mettre dans ma niche à icônes. (Dès l’ouverture de ma caisse de prêts, tous les matins j’allumais, dans cette niche, une petite lampe)… et je vais vous donner 10 roubles.
— Oh ! Je n’ai pas besoin de 10 roubles. Donnez-m’en cinq. Je vous rachèterai bientôt l’image.
— Et vous n’en voulez pas dix ? L’image les vaut, dis-je en observant que ses yeux jetaient des éclairs. Elle ne répondit pas. Je lui remis 5 roubles.
— Il ne faut mépriser personne, dis-je. Si vous me voyez faire un pareil métier, c’est que je me suis trouvé aussi dans des circonstances bien critiques ! J’ai bien souffert avant de m’y décider…
— Et vous vous venger sur la société, interrompit elle. Elle avait un sourire amer, assez innocent, du reste.
— Ah ! ah ! pensai-je, tu me révèles ton caractère et tu as de la littérature.
— Voyez-vous, dis-je tout haut, moi, je suis une partie de cette partie du tout qui veut faire du mal et produit du bien.
Elle me regarda curieusement et avec quelque naïveté :
— Attendez ! Je connais cette phrase. Je l’ai lue quelque part.
— Ne vous creusez pas la tête. C’est une de celles que prononce Méphistophélès quand il se présente à Faust. Avez-vous lu Faust ?
— Distraitement.
— C’est-à-dire que vous ne l’avez pas lu du tout. Il faut le lire. Vous souriez ? Ne me croyez pas assez sot, malgré mon métier de prêteur sur gages, pour jouer devant vous les Méphistophélès. Prêteur sur gages je suis, prêteur sur gages je reste.
— Mais je ne voulais rien vous dire de pareil !… Elle avait été sur le point de laisser échapper qu’elle ne s’attendait pas à pareille érudition de ma part. Mais elle s’était retenue.
— Voyez-vous, lui dis-je, trouvant un joint pour produire mon effet, dans n’importe quelle carrière on peut faire du bien.
— Certainement, répondit-elle, tout champ peut produire une moisson.
Elle me regarda d’un air pénétré. Elle était contente de ce qu’elle venait de dire, non par vanité, mais parce qu’elle respectait la pensée qu’elle venait d’exprimer. Ô sincérité des jeunes ! C’est avec cela qu’ils remportent la victoire !
Quand elle fut partie, j’allai compléter mes renseignements. Ah ! elle avait vu des jours si terribles que je ne comprends pas comment elle pouvait sourire et s’intéresser aux paroles de Méphistophélès ! Mais voilà, la jeunesse… L’essentiel c’est que je la regardais déjà comme mienne et ne doutais pas de mon pouvoir sur elle… Vous savez, c’est un sentiment très doux, très voluptueux, dirais-je presque, qu’on éprouve en s’apercevant qu’on en a fini avec les hésitations…
Mais si je vais comme cela, je ne pourrai plus concentrer mes idées… Plus vite, plus vite, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ah ! mon Dieu ! non !
Voici ce que j’avais appris sur elle : Son père et sa mère étaient morts depuis trois ans et elle avait demeuré chez des tantes d’un caractère impossible. Méchantes toutes deux d’abord. L’une affligée de six petits enfants, l’autre vieille fille. Son père avait été employé dans les bureaux d’un Ministère. Il avait été , mais personnellement, sans pouvoir transmettre sa noblesse à sa descendance. Tout me convenait. Je pouvais même leur apparaître comme ayant fait partie d’un monde supérieur au leur. J’étais un capitaine démissionnaire, gentilhomme de race, indépendant, etc. Quant à ma caisse de prêts sur gages, les tantes ne devaient y penser qu’avec respect.
Il y avait trois ans que ma jeune fille était en esclavage chez ses tantes. Comment elle avait pu passer ses examens, accablée comme elle l’était de travaux manuels par ses parentes, c’était un mystère, mais elle les avait passés. Cela prouvait déjà chez elle d’assez nobles tendances.
Pourquoi donc voulus-je me marier ?… Mais laissons là ce qui me concerne ; nous y viendrons tout à l’heure… J’emmèle encore tout.
Elle donnait des leçons aux enfants de sa tante ; elle cousait du linge, et vers la fin, malgré sa faiblesse de poitrine, elle lavait les parquets. On la battait même et on allait jusqu’à lui reprocher le pain qu’elle mangeait. Enfin, je sus encore que l’on projetait de la vendre. Je passe sur la fange des détails. Un gros boutiquier, un épicier, âgé d’une cinquantaine d’années, qui avait déjà enterré deux femmes, cherchait une troisième victime et s’était abouché avec les tantes. D’abord la petite avait presque consenti « à cause des orphelins » (il faut dire que le riche épicier avait des enfants de ses deux mariages) ; mais à la fin elle avait pris peur. C’est alors qu’elle avait commencé à venir chez moi, afin de se procurer de quoi insérer des annonces dans le Golos. Ses tantes voulaient la marier à l’épicier, et elle n’avait obtenu d’elles qu’un court délai pour s’y décider. On la persécutait ; on l’injuriait : « Nous n’avons pas déjà tant à manger sans que tu bâfres chez nous ! » Ces derniers détails, je les connaissais, et ils me décidèrent.
Le soir de ce jour-là, le marchand est venu la voir et lui a offert un sac de bonbons à cinquante kopeks la livre. Moi j’ai trouvé le moyen de parler à la bonne, Loukeria, dans la cuisine. Je l’ai priée de glisser tout bas à la jeune fille que je l’attendais à la porte et que j’avais quelque chose de grave à lui dire. Ce que j’étais content de moi-même ! — Je lui ai raconté ma petite affaire en présence de Loukeria : « J’étais un homme droit, bien élevé, un peu original peut-être. Était-ce un péché ? Je me connaissais et me jugeais. Dame ! je n’étais ni homme de talent, ni homme d’esprit ; j’étais malheureusement un peu égoïste… » Tout cela je le disais avec une certaine fierté, déclarant tous mes défauts ; mais pas assez bête pour dissimuler mes qualités : « Si j’ai tel travers, en échange j’ai ceci, j’ai cela… » La petite semblait assez effrayée au début : mais j’allais de l’avant, tant pis si je me noircissais un peu de temps à autre ; j’avais l’air plus franc ainsi ; et qu’est-ce que ça faisait puisque je lui disais carrément qu’à la maison elle mangerait à sa faim ; ça valait bien les toilettes, les visites, le théâtre, les bals qui ne viendraient qu’après, quand j’aurais tout à fait réussi dans mes affaires. Quant à ma caisse de prêts, je lui expliquai que, si j’avais pris un pareil métier, c’était que j’avais un but, et c’était vrai, j’avais un but. Toute ma vie, Messieurs, j’ai été le premier à haïr ma vilaine profession, mais n’était-il pas certain qu’en effet je me « vengeais de la société », comme elle l’avait dit en plaisantant le matin même. En tout cas, j’étais sûr que l’épicier devait lui répugner plus que moi, et je lui faisais l’effet d’un libérateur à cette petite. Je comprenais cela ! Oh ! que de bassesses on comprend particulièrement bien dans la vie ! Mais commettais-je une bassesse ? Il ne faut pas juger si vite un homme ! D’ailleurs, est-ce que je n’aimais pas déjà la jeune fille ?
Attendez !… Non, je ne lui laissai pas entendre que je me considérais comme un bienfaiteur ; bien au contraire, je lui dis que c’était moi qui lui devrais de la reconnaissance, et non pas elle à moi. Je dis peut-être cela bêtement, car je vis comme un pli se dessiner sur son visage. Mais je gagnai ma cause ! Ah ! à propos, s’il faut remuer toute cette boue, je rappellerai encore une petite vilenie de ma part. Pour la décider, j’insistai sur ce point que je devais être bien mieux au physique que l’épicier. Et, à part moi, je me disais : Oui, tu n’es pas mal. Tu es grand, bien pris dans ta taille, tu as de bonnes manières… Et voulez-vous croire que là, près de la porte, elle hésita longtemps à me dire : oui ! Put-elle mettre en balance la personne de l’épicier et la mienne ? Je n’y tins plus. Ce fut assez brusquement que je la rappelai à l’ordre avec un : « Eh bien quoi ? » pas trop aimable. Elle a encore tergiversé une minute. Ça je n’y comprends rien encore aujourd’hui ! Enfin, elle se décida… Loukeria, la bonne, courut après moi ; comme je m’en allais et me dit, tout essoufflée : « Dieu vous revaudra cela, Monsieur ; vous êtes bien bon de sauver notre petite demoiselle. Seulement, ne le lui dites pas, elle est fière ! »
Eh bien quoi ? fière ! moi j’aime les petites qui sont fières ! Les fières sont particulièrement belles quand… on ne peut plus douter de son pouvoir sur elles. Homme vil que j’étais ! mais comme j’étais content ! Mais il m’était passé par la tête une drôle de pensée pendant qu’elle hésitait encore, debout près de la porte : Eh ! songeais-je, si pourtant elle en était à se dire à elle-même : « De deux malheurs mieux vaut choisir le pire. J’aime mieux prendre le gros boutiquier. Il se saoule, tant mieux ! Dans une de ses ribotes, il me tuera bientôt ! » Hein ? Croyez-vous qu’elle ait pu avoir une idée de ce genre ?
À présent je me le demande encore. Quel était le plus mauvais parti pour elle ? moi ou le boutiquier ? L’épicier le sur gages qui citait ? Et c’est une question !
Comment, une question ! La réponse est là, sur la table, et tu dis : une question ? Et à propos, de qui s’agit-il actuellement, de moi ou d’elle ? Eh ! je crache sur moi !… Je ferais mieux de me coucher. La tête me fait mal !
Je n’ai pas fermé l’œil. Et comment dormir quand on a quelque chose qui vous bat dans la tête comme un marteau. L’envie me prend de faire un tas de toute cette boue que je remue. Ô cette boue ! Mais il n’y a pas à dire, c’est aussi de la boue que je l’ai tirée, la malheureuse ? Elle aurait dû le comprendre et m’en avoir quelque reconnaissance !… Il est vrai qu’il y avait autre chose pour moi, là-dedans, que l’attrait de faire une bonne action. J’avais un certain plaisir à penser que j’avais quarante et un ans et qu’elle n’en avait que seize. Cela me causait une impression très voluptueuse.
Je voulus que notre mariage se fit « à l’anglaise ». C’est-à-dire qu’après une très courte cérémonie où n’auraient figuré que nous deux et deux témoins, dont l’un eût été Loukeria, la bonne, nous serions montés aussitôt en wagon, — et en route pour Moscou ! (Justement j’avais là-bas une affaire en train, et nous aurions passé deux semaines à l’hôtel.) Mais elle s’y refusa et je dus faire ma visite à ses tantes. Je consentis à ce qu’elle désirait et ne lui dis rien pour ne pas l’attrister dès le début. Je fis même à ses fâcheuses tantes un cadeau de cent roubles à chacune et leur promis que ma munificence ne s’arrêterait pas là. Du coup l’une et l’autre devinrent souples, mais souples !…
Nous eûmes une petite discussion au sujet du trousseau. Elle n’avait presque rien et ne voulait rien. Je la forçai d’accepter une corbeille de noces ; sans moi qui lui aurait offert quelque chose ? Mais je ne veux pas m’occuper de moi. Je crache sur moi ! Pour abréger, je lui inculquai quelques-unes de mes idées, je me montrai empressé auprès d’elle, peut-être trop empressé. Enfin, elle m’aimait beaucoup. Elle me racontait son enfance, me dépeignait la maison de son père et de sa mère… Mais bientôt je jetai quelques gouttes d’eau froide sur cet enthousiasme, j’avais mon idée. Ses épanchements me trouvaient silencieux, bienveillant, mais froid. Elle a vu bien vite que nous différions, que j’étais une énigme pour elle. Cela me plaisait beaucoup de lui paraître une énigme. Et peut-être n’est-ce que pour cela que j’ai fait toute cette bêtise !
J’avais un système avec elle. Non, écoutez ! On ne condamne pas un homme sans l’entendre ! Écoutez. Mais comment vais-je vous expliquer cela ? C’est très difficile… Enfin… tenez, par exemple, elle détestait et méprisait l’argent comme la plupart des créatures jeunes. Je ne lui parlais qu’argent. Elle ouvrait de grands yeux, écoutait tristement et ne disait plus rien. La jeunesse est généreuse, mais elle n’est pas tolérante. Si l’on va contre ses sympathies on s’attire son mépris… Ma caisse de prêts ! eh bien, j’en ai beaucoup souffert, je me suis vu repoussé, mis au rancart à cause d’elle et ne voilà-t-il pas que ma femme, cette gamine de seize ans, a appris (de quels chenapans ?) des détails très désagréables pour moi au sujet de cette maudite caisse de prêts ! Et puis il y avait toute une histoire sur laquelle je me taisais, comme un homme fier que je suis. Je préférais qu’elle la sût de quelqu’un d’autre que de moi. Je n’en ai rien dit jusqu’à hier. Je voulais qu’elle devinât au besoin elle-même quel homme j’étais, qu’elle me plaignît ensuite et m’estimât. Toutefois dès le début, je voulus, en quelque sorte, l’y préparer. Je lui expliquai que c’est très beau la générosité de la jeunesse, mais que cela ne vaut pas un sou. Pourquoi ? Parce que la jeunesse l’a en elle, alors qu’elle n’a pas encore vécu, pas encore souffert. Elle est à bon marché, cette générosité-là ! — Ah ! prenez une action vraiment magnanime qui n’ait rapporté à son auteur que des peines et des calomnies sans un grain de considération ! Voilà ce que j’estime, moi ! Car il y a des cas où un brillant sujet, un homme de haute valeur est présenté au monde entier comme un lâche, alors qu’il est plus honnête qu’être qui soit au monde ! Tentez un exploit pareil. Ah ! parbleu ! Vous vous dérobez ! Eh bien ! moi je n’ai fait, toute ma vie, que porter le poids d’une action mal interprétée… D’abord elle discuta, — comme elle discuta ! Puis elle se tut, mais elle ouvrait des yeux, — des yeux immenses ! Et… subitement je lui ai vu un sourire méfiant, presque mauvais… C’est avec ce sourire-là que je l’introduisis chez moi… Il est vrai qu’elle n’avait plus où aller !…
Qui de nous deux commença ? Je n’en sais rien. Cela fut sans doute en germe dès le début : elle n’était encore que ma fiancée quand je la prévins qu’elle s’occuperait, dans mon bureau, des engagements et des paiements. Elle ne dit rien alors. (Remarquez ceci.) Mariée, elle se mit même à l’œuvre avec un certain zèle.
Le logement, l’ameublement, tout demeura dans le même état. Il y avait deux pièces, l’une pour la caisse, l’autre où nous couchions. Mon ameublement était misérable, inférieur même à celui des tantes de ma femme. Ma niche aux images saintes était dans la chambre de la caisse. Dans celle où nous couchions il y avait une armoire où traînaient des effets et quelques livres (j’en gardais la clef), un lit, une table et des chaises. Dès l’époque où nous étions encore fiancés, je lui avais dit que je n’entendais pas dépenser, par jour, plus d’un rouble pour la nourriture (les repas de Loukeria compris). Comme je le lui fis savoir, j’avais besoin de trente mille roubles dans trois ans et ne pouvais pas mettre de côté cet argent en me montrant extravagant. Elle ne souffla mot, et c’est de moi-même que j’augmentai le budget quotidien de trente kopeks. Aussi bien me montrai-je coulant sur la question théâtre : j’avais dit qu’il nous serait impossible d’y aller. Pourtant je l’y conduisis, une fois par mois, à des places décentes, au parterre ! Nous nous y rendions en silence et rentrions de même. Comment se fait-il que, si vite, nous devînmes taciturnes ? Il est vrai que j’y étais bien pour quelque chose. Dès que je la voyais me regarder, quêtant un mot, je renfermais en moi ce que j’aurais dit sans cela. Parfois elle, ma femme, se montrait expansive ; elle avait même des élans vers moi ; mais comme ces élans me paraissaient hystériques, maladifs, et comme je voulais un bonheur sain et solide, sans parler du respect que j’exigeais de sa part, je réservais à ces effusions un accueil très froid. Et combien j’avais raison ! Le lendemain de ces jours de tendresse, il ne manquait jamais d’y avoir une dispute. Non ! pas de dispute. Une attitude insolente de sa part. Oui, ce visage, naguère timide, prenait une expression de plus en plus arrogante. Je m’amusais alors à me rendre aussi odieux que je pouvais, et je suis sûr que, plus d’une fois, je l’ai exaspérée. Pourtant, voyons, elle n’avait pas raison ! Je savais que c’était la pauvreté de notre vie qui l’excitait, mais ne l’avais-je pas tirée de la boue ? J’étais économe et non point avare ! Je faisais les frais nécessaires. Je consentais même à de petites dépenses pour le superflu, pour le linge, par exemple. La propreté, chez le mari, est agréable à la femme. Je me doutais qu’elle se disait : « Il fait montre d’économie systématique, pose pour l’homme qui a un but, fait parade de la fermeté de son caractère. » Ce fut elle-même qui renonça aux soirées de théâtre, mais elle eut un sourire de plus en plus moqueur ; moi je m’enfermais dans le silence.
Elle m’en voulait aussi de ma caisse de prêts. Mais enfin une femme vraiment aimante arrive à excuser les vices mêmes de son mari, à plus forte raison une profession peu décorative. Mais celle-là manquait d’originalité : les femmes manquent souvent d’originalité ! Est-ce que c’est original ce qui est là sur la table ! Oh ! oh !
Et alors j’étais convaincu de son amour. Ne se jetait-elle pas souvent à mon cou ? Si elle le faisait, c’est qu’elle m’aimait, ou enfin qu’elle cherchait à m’aimer. Alors quoi ? Étais-je un si grand coupable parce que je prêtais sur gages ? Prêteur sur gages ! prêteur sur gages ! Mais ne pouvait-elle deviner qu’il y avait des raisons pour qu’un homme d’une noblesse authentique, d’une haute noblesse, fût devenu prêteur sur gages ? Les idées, les idées, messieurs, voyez ce que deviendra telle idée si on l’exprime à l’aide de certains mots ! Ce sera idiot, messieurs, ce sera idiot ! Pourquoi ? Parce que nous sommes tous des buses et ne tolérons pas la vérité ! Est-ce que je sais, du reste ? Sacrebleu ! N’avais-je pas le droit de vouloir assurer mon avenir en ouvrant cette caisse ? Vous m’avez renié, vous, — vous ce sont les hommes, — vous m’avez chassé quand j’étais plein d’amour pour vous ! À mon dévouement, vous avez répondu par une injure qui me déclasse pour toute ma vie ! N’avais-je pas le droit, alors, de mettre plus tard l’espace entre vous et moi, de me retirer quelque part, avec trente mille roubles, oui, dans le Sud, en Crimée, n’importe où, dans une propriété achetée avec ces trente mille roubles, loin de vous, avec un idéal dans l’âme, une femme aimée près de mon cœur et une famille, si Dieu le voulait ? J’aurais fait du bien aux paysans, autour de moi ! Mais voyez, cela est très beau comme je le raconte, et si je le lui avais dit, à elle, c’eût été imbécile ! C’est pour cela que je me taisais fièrement. Aurait-elle compris ? À seize ans ? Avec la cécité, la fausse magnanimité des « belles âmes » ? Ah ! cette belle âme ! Elle était mon tyran, mon bourreau ! Je serais injuste pour moi-même si je ne le criais pas ! Ah ! la vie des hommes est maudite ! La mienne plus que les autres !
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The end
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