01
Mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter, il a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur (Matthieu, , 28).
Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l’homme avec la femme, il ne convient pas de se marier.
Mais il leur dit : Tous ne sont pas capables de cela, mais ceux-là seulement à qui il a été donné.
Car il y a des eunuques qui sont nés tels dans le sein de leur mère : il y en a qui ont été faits eunuques par les hommes et il y en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes pour le royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre ceci le comprenne. (Matthieu, , 10, 11, 12.)
I
C’était le printemps. Nous voyagions depuis deux jours. À chaque station des voyageurs étaient descendus de notre wagon, d’autres y étaient montés, mais trois personnes, comme moi, restaient dans le train : une dame qui fumait des cigarettes, ni jolie ni jeune, le visage émacié, coiffée d’une toque et vêtue d’un paletot de coupe masculine ; son compagnon, un monsieur très loquace, d’une quarantaine d’années, dont les bagages étaient neufs et soignés ; puis un monsieur se tenant à l’écart, un monsieur de petite taille, qui avait des mouvements saccadés, des yeux extraordinairement brillants, courant avec rapidité d’un objet à l’autre, et des cheveux bouclés, prématurément gris. Il portait un pardessus élimé à col d’astrakan, de chez un bon faiseur, et un haut bonnet d’astrakan. Quand il déboutonnait son pardessus on apercevait une poddiovka et une chemise russe brodée. Une autre particularité de ce monsieur était celle-ci : de temps en temps il produisait un son bizarre qui ressemblait à un raclement de gorge ou à un rire brusquement arrêté.
Ce monsieur, durant tout le trajet, évitait soigneusement de lier conversation avec les voyageurs. Quand ses voisins lui adressaient la parole, il répondait brièvement, d’une façon tranchante, puis se mettait à lire ou regardait obstinément par la portière du wagon ; ou bien, tirant des provisions d’un vieux sac, il buvait du thé et mangeait.
Il me semblait que la solitude lui pesait et plusieurs fois je voulus causer avec lui, mais, quand nos yeux se rencontraient, ce qui arrivait fréquemment puisque nous étions assis presque en face l’un de l’autre, il détournait la tête et prenait un livre ou regardait à la portière.
Vers le soir, pendant un arrêt dans une grande gare, le monsieur nerveux descendit chercher de l’eau bouillante, et prépara du thé. Le monsieur aux bagages neufs, un avocat comme je l’appris dans la suite, descendit avec sa compagne, la dame au manteau mi-masculin qui fumait des cigarettes, et ils allèrent prendre le thé au buffet de la gare.
Pendant leur absence, de nouveaux voyageurs entrèrent dans le wagon ; l’un d’eux était un vieillard de haute taille, rasé, ridé, l’air d’un marchand, vêtu d’une pelisse de martre et coiffé d’une casquette à énorme visière. Ce marchand s’assit en face des places occupées par l’avocat et sa compagne et, tout de suite, lia conversation avec un jeune homme, probablement un employé de commerce, qui venait également de monter à cette station. J’étais assis presque en face d’eux, et comme le train était arrêté, je pouvais entendre quelques mots de leur conversation.
D’abord le marchand lui apprit qu’il se rendait dans sa propriété, à une station d’ici. Ensuite ils parlèrent du prix des marchandises, du commerce, en particulier du commerce de Moscou, puis de la foire de Nijni-Novgorod. Le commis parla de certains riches marchands qui faisaient la fête à la foire, mais le vieillard l’interrompant se mit à raconter les noces lui-même avait pris part autrefois, à Kounavino. On voyait qu’il était fier de ces souvenirs, et il racontait avec un plaisir évident comment une fois, étant saoul, il s’était livré à une telle orgie à Kounavino qu’il ne pouvait le raconter qu’à l’oreille ; le commis se mit à rire bruyamment et le vieillard rit aussi en montrant deux dents jaunes.
Leur conversation ne m’intéressant pas, je me levai pour me promener sur le quai avant le départ du train. À la portière je rencontrai l’avocat et sa compagne qui causaient avec animation.
— Vous n’avez plus le temps, me dit l’avocat très liant, on va sonner le deuxième coup.
En effet, comme j’atteignais l’arrière du train, la sonnette se faisait entendre. Quand je rentrai l’avocat causait avec animation avec sa voisine. Le vieux marchand, assis en face d’eux, s’était tu, et regardait devant lui en pinçant les lèvres d’un air désapprobateur.
— … Et puis, elle déclara carrément à son époux qu’elle ne pouvait ni ne voulait vivre avec lui, parce que… disait l’avocat en souriant, comme je passais auprès de lui. Et il continua à raconter quelque chose que je n’entendis pas. Derrière moi étaient montés encore quelques voyageurs. Le conducteur passa en courant, puis un facteur, et, pendant un bon moment, il un brouhaha qui m’ d’entendre la conversation. Quand le silence fut rétabli, j’entendis de nouveau la voix de l’avocat : la conversation passait évidemment d’un cas particulier à des considérations générales.
L’avocat racontait que la question du divorce occupait maintenant l’opinion publique en Europe et que chez nous, les cas de divorces devenaient de plus en plus fréquents. Ayant remarqué qu’on n’entendait que lui, l’avocat interrompit son discours et s’adressa au vieillard :
— Dans l’ancien temps cela n’existait pas, n’est-ce pas ? dit-il en souriant agréablement.
Le vieillard voulut répondre, mais, juste à ce moment, le train s’ébranla ; il ôta sa casquette et se signa en marmonnant une prière. L’avocat détourna les yeux, attendant poliment. Quand le vieillard eut fini, il renfonça profondément sa coiffure, s’installa bien confortablement et dit :
— Si, monsieur, cela arrivait aussi, autrefois, mais rarement. Par le temps qui court, il est naturel que cela arrive plus souvent. On est devenu trop savant.
Le train, augmentant de vitesse, faisait un tel bruit de ferrailles qu’il m’était difficile d’entendre, mais comme cela m’intéressait je me rapprochai. Mon voisin, le monsieur nerveux aux yeux brillants, lui aussi paraissait intéressé. Sans changer de place, il prêtait l’oreille.
— Que reprochez-vous à l’instruction ? demanda la dame avec un sourire imperceptible. Vaudrait-il mieux se marier comme autrefois, quand les fiancés ne se voyaient même pas avant le mariage ? continua-t-elle en répondant, comme font beaucoup de femmes, non pas aux paroles de l’interlocuteur mais à celles qu’elle pensait qu’il allait dire. Les femmes ne savaient pas si elles aimeraient, si elles seraient aimées, et elles épousaient le premier venu et étaient malheureuses toute leur vie. Alors vous trouvez que c’était mieux ? dit-elle en s’adressant évidemment plus à moi et à l’avocat qu’au vieillard son interlocuteur.
— On est devenu trop savant, répéta le marchand, en regardant la dame avec mépris et laissant sa question sans réponse.
— Je serais curieux de savoir comment vous prouvez qu’il y a un lien entre l’instruction et les dissentiments conjugaux, dit l’avocat avec un léger sourire.
Le marchand allait répondre, mais la dame le devança.
— Non, ces temps sont déjà passés, commença-t-elle.
L’avocat l’arrêta :
— Non, laissez-lui exprimer sa pensée.
— L’instruction n’engendre que des bêtises, dit résolument le vieillard.
— On marie des gens qui ne s’aiment pas et ensuite on est étonné qu’ils ne vivent pas en bonne intelligence, s’empressa de dire la dame en jetant un regard sur moi et même sur le commis qui, debout, accoudé au dossier de la banquette, écoutait la conversation en souriant. Il n’y a que les animaux qu’on puisse accoupler au gré du propriétaire ; mais les gens ont des inclinations, des attachements, continua la dame, désirant piquer le marchand.
— Vous avez tort de dire cela, madame, dit le vieux, les animaux ce sont des bêtes, tandis que l’homme a reçu la loi.
— Mais cependant, comment vivre avec un homme quand il n’y a pas d’amour ? reprit la dame, qui semblait avoir hâte d’exprimer son opinion qui lui paraissait très neuve.
— On ne se préoccupait pas de cela autrefois, dit le vieillard d’un ton grave ; c’est maintenant seulement que c’est entré dans les mœurs. Pour un rien, la femme dit : « Je m’en vais ». Ainsi, chez les paysans c’est venu à la mode : « Tiens, voilà tes chemises et tes caleçons, je m’en vais avec Vanka, dit-elle, ses cheveux sont plus frisés que les tiens ». Allez donc leur faire entendre raison ! Et pourtant la première règle, pour la femme, doit être la crainte.
Le commis regarda l’avocat, la dame, et moi, en retenant un sourire, et tout prêt à se moquer ou à approuver les paroles du marchand selon notre attitude.
— Quelle crainte ? demanda la dame.
— Celle-ci : la femme doit craindre son mari. Voilà quelle crainte.
— Ça, cher monsieur, c’est fini, dit la dame, avec un mouvement d’humeur.
— Non, madame, cela ne peut pas finir. Ève, la première femme, a été tirée de la côte de l’homme, et cela restera vrai jusqu’à la fin du monde, dit le vieux, en secouant la tête d’un air si grave et victorieux que le commis, décidant que la victoire restait de son côté, éclata d’un rire sonore.
— Oui, c’est vous, les hommes, qui jugez ainsi, répliqua, en se tournant vers nous, la dame qui ne voulait pas céder ; vous gardez pour vous la liberté, et la femme vous voulez la retenir dans le gynécée. À l’homme, naturellement, tout est permis.
— Personne ne lui donne cette permission, seulement, si l’homme se conduit mal au dehors, la famille n’en est pas augmentée ; mais la femme, l’épouse, c’est un vase fragile, continua sévèrement le marchand.
Son intonation autoritaire en imposait évidemment aux auditeurs, et même la dame se sentait vaincue, mais elle ne se rendait pas.
— Oui ; mais vous admettez, je pense, que la femme est un être humain qui a des sentiments comme son mari. Alors que doit-elle faire si elle n’aime pas son mari ?
— Elle ne l’aime pas ! répéta sévèrement le vieillard en fronçant les sourcils. On le lui fera aimer !
Cet argument inattendu plut particulièrement au commis, et il émit un murmure approbateur.
— Mais non, on ne la forcera pas, dit la dame ; là où il n’y a pas d’amour, on ne peut obliger personne.
— Et si la femme trompe son mari, que faire ? fit l’avocat.
— Cela ne doit pas être, dit le vieux ; il faut y avoir l’œil.
— Et si cela arrive tout de même ? Convenez que cela arrive.
— Cela arrive, mais pas chez nous, répondit le marchand.
Tout le monde se tut. Le commis remua, se rapprocha encore un peu, et, ne voulant pas être en reste avec les autres dans la conversation commença, avec son éternel sourire :
— Oui, chez notre patron il est arrivé un scandale, et il est bien difficile d’y voir clair. C’est une femme qui aime à s’amuser. Alors elle a commencé à marcher de travers. Lui, est un homme instruit et sérieux. D’abord c’était le comptable. Le mari chercha à la ramener à la raison par la bonté. Elle ne changea point de conduite. Elle en faisait de toutes les couleurs. Elle s’est mise à lui voler son argent. Alors, il l’a battue. Quoi ! elle devenait de pire en pire. Elle s’est mise avec un non baptisé, avec un juif, sauf votre respect. Que pouvait faire le patron ? Il l’a plantée là, et vit maintenant en célibataire. Quant à elle, elle traîne.
— Parce que c’est un imbécile, dit le vieux. Si, dès le premier jour, il l’avait tenue en bride, elle vivrait honnêtement, pas de danger. Il faut ôter la liberté dès le commencement. Ne te fie pas à ton cheval sur la grande route, ne te fie pas à ta femme chez toi.
À ce moment le conducteur passa, demandant les billets pour la prochaine station. Le vieux lui remit le sien.
— Oui, il faut à temps mater le sexe féminin, sinon tout périra.
— Et vous-même, n’avez vous pas raconté, à l’instant, la manière dont les hommes mariés font la noce à Kounavino ? dis-je.
— Ça c’est une autre affaire, dit le marchand ; et il redevint taciturne.
Quand le sifflet se fit entendre, le marchand se leva, prit de dessous la banquette son sac, se boutonna, et, soulevant sa casquette, alla sur la plateforme.
02
II
Dès que le vieillard fut sorti, une conversation générale s’engagea.
— En voilà un papa du vieux temps, dit le commis.
— C’est un Domostroy personnifié, dit la dame. Quelles idées sauvages sur la femme et le mariage !
— Oui, nous sommes loin encore des idées européennes sur le mariage, dit l’avocat.
— L’essentiel, et ce que ne comprennent pas les gens comme celui-là, reprit la dame, c’est que le mariage sans amour n’est pas le mariage, c’est que seul l’amour consacre le mariage. Le vrai mariage est celui qui est consacré par l’amour. Le commis écoutait et souriait, s’efforçant de retenir les propos intelligents qu’il entendait, afin d’en faire son profit.
Pendant que la dame parlait, on entendit un son ressemblant à un rire interrompu ou à un sanglot. Nous étant retournés, nous notre voisin, le monsieur aux cheveux gris, aux yeux brillants, qui, pendant la conversation, évidemment intéressante pour lui, s’était rapproché sans que nous l’eussions remarqué. Il se tenait debout, la main appuyée sur la banquette. Il était ému : son visage était rouge, les muscles de ses joues tressaillaient.
— Quel est donc cet amour… l’amour… qui consacre le mariage ? dit-il en hésitant.
Voyant l’état d’émotion du voisin, la dame tâcha de lui répondre aussi doucement et substantiellement que possible.
— L’amour vrai… Si cet amour existe entre l’homme et la femme, le mariage est possible, dit-elle.
— Oui, mais que faut-il entendre par amour vrai ? reprit le monsieur aux yeux brillants, en souriant d’un air gauche et timide.
— Chacun sait ce que c’est que l’amour vrai, dit la dame, désirant évidemment mettre fin à cette conversation.
— Moi je ne le sais pas, dit le monsieur. Il faut définir ce que vous entendez par amour…
— Comment ? C’est très simple, fit la dame. L’amour ? L’amour, c’est la préférence exclusive d’un seul ou d’une seule à tous les autres, dit-elle.
— Une préférence pour combien de temps : pour un mois, pour deux jours, pour une demi-heure ? demanda le monsieur aux cheveux gris, et il sourit.
— Non, permettez, vous ne parlez pas évidemment de la même chose.
— Pardon, absolument de la même.
— Madame dit, intervint l’avocat en indiquant la dame, que le mariage d’abord le résultat d’un attachement, de l’amour, si vous voulez, et que si l’amour existe, et dans ce cas seulement, le mariage est quelque chose pour ainsi dire de sacré. Mais tout mariage qui n’a pas pour base un attachement naturel, l’amour si vous voulez, n’a en lui rien de moralement obligatoire. C’est bien cela, n’est-ce pas ? demanda-t-il à la dame.
La dame approuva d’un mouvement de tête cette traduction de sa pensée.
— Puis… reprit l’avocat, voulant continuer son discours. Mais le monsieur nerveux, dont les yeux maintenant flamboyaient, se contenant évidemment avec peine, sans laisser parler l’avocat, dit :
— Non, je parle absolument de la même chose, de la préférence d’un ou d’une à tous les autres ; mais je demande : une préférence pour combien de temps ?
— Pour combien de temps ? Pour longtemps. Pour toute la vie parfois, dit la dame en haussant les épaules.
— Mais cela n’arrive que dans les romans. Dans la vie jamais. Dans la vie, cette préférence pour l’un à l’exclusion de tous les autres dure rarement plusieurs années ; c’est plus souvent une question de mois ou même de semaines, de jours, d’heures, reprit-il, prenant plaisir à étonner ses auditeurs.
— Oh ! monsieur… Mais non… non… Permettez ! dit tout le monde à la fois. Le commis lui-même émit un mot de réprobation.
— Oui, je sais ! fit le monsieur aux cheveux gris, en élevant la voix de façon à couvrir les nôtres, vous parlez de ce qu’on croit exister et moi je parle de ce qui est. Tout homme éprouve envers n’importe quelle jolie femme ce que vous appelez l’amour.
— Ah ! c’est terrible ce que vous dites là ! Ce sentiment qu’on nomme l’amour, et qui dure non pas des mois et des années mais toute la vie, il existe pourtant parmi les hommes ?
— Non, non. En admettant même qu’un homme puisse préférer une certaine femme pour toute la vie, alors la femme, selon toutes probabilités, en préférera un autre ; ce fut, c’est et sera ainsi éternellement, dit-il, et, prenant une cigarette, il se mit à fumer.
— Mais un sentiment réciproque peut exister, objecta l’avocat.
— Non, cela ne peut être, dit-il, de même qu’il ne peut arriver que, dans un chargement de pois, deux pois marqués d’un signe spécial viennent se mettre l’un à côté de l’autre. De plus, ce n’est pas seulement une probabilité mais une certitude que la satiété viendra. Aimer quelqu’un ou quelqu’une toute sa vie, c’est comme qui dirait qu’une chandelle peut brûler éternellement.
— Mais vous parlez de l’amour physique. N’admettez-vous pas un amour fondé sur une conformité d’idéal, sur une affinité spirituelle ? dit la dame.
— L’affinité spirituelle ! La conformité d’idéal ! répéta-t-il en émettant le son qui lui était particulier. Mais dans ce cas il n’est pas nécessaire de coucher ensemble (excusez ma brutalité). Conformité d’idéal et les deux êtres couchent ensemble ! dit-il, et il se mit à rire nerveusement.
— Permettez, objecta l’avocat, les faits contredisent vos paroles. Nous voyons que le mariage existe, que toute l’humanité, ou du moins la plus grande partie de l’humanité, mène la vie conjugale, et que beaucoup d’époux achèvent honnêtement une longue vie ensemble.
Le monsieur aux cheveux blancs sourit de nouveau.
— Vous dites que le mariage se fonde sur l’amour, et quand j’émets un doute sur l’existence d’un autre amour que l’amour sensuel, vous me prouvez l’existence de l’amour par le mariage ; mais de nos jours le mariage n’est qu’un mensonge !
— Non, pardon, dit l’avocat, je dis seulement que les mariages ont existé et existent.
— Existent ! Mais comment et pourquoi existent-ils ? Ils ont existé et existent pour des gens qui ont vu et voient dans le mariage quelque chose de sacramentel, un sacrement qui engage devant Dieu. Pour ceux-là ils existent, et pour nous, non. Chez nous les hommes se marient ne voyant dans le mariage que l’accouplement, et il en résulte une tromperie ou une violence. Quand c’est une tromperie on la supporte facilement. Le mari et la femme trompent seulement le monde en se donnant comme monogames, en réalité, ils sont polygames et polyandres. C’est mauvais, mais cela va encore. Mais lorsque, comme il arrive souvent, le mari et la femme ont pris l’obligation de vivre ensemble toute leur vie et que, dès le second mois, ils se haïssent déjà l’un l’autre, ont déjà le désir de se séparer, et vivent quand même ensemble, alors commence cette existence infernale, où l’on s’alcoolise, où l’on se tire des coups de revolver, où l’on s’assassine, où l’on s’empoisonne, dit-il, parlant de plus en plus rapidement, ne laissant à personne le temps de placer un mot, et s’animant de plus en plus.
Tous se taisaient ; tous se sentaient mal à l’aise.
— Oui, sans doute, il arrive de ces épisodes critiques dans la vie conjugale, dit l’avocat, désirant mettre fin à cette conversation qui devenait par trop vive.
— Si je ne me trompe vous avez deviné qui je suis ? dit-il doucement.
— Non, je n’ai pas ce plaisir.
— Le plaisir n’est pas bien grand. Je suis Pozdnichev, celui à qui arriva cet épisode critique auquel vous venez de faire allusion : j’ai tué ma femme, dit-il en jetant un regard sur chacun de nous.
Nous nous taisions, ne sachant que dire.
— Qu’importe d’ailleurs, dit-il, refoulant un sanglot. Excusez-moi, je ne veux pas vous gêner.
— Mais non, excusez… dit l’avocat ne sachant lui-même ce qu’il fallait « excuser ».
Mais Pozdnichev, sans l’écouter, se détourna brusquement et reprit sa place. Le monsieur et la dame chuchotaient quelque chose entre eux. J’étais assis en face de Pozdnichev ne sachant que dire. Il faisait noir ; je fermai les yeux et feignis de dormir. Nous arrivâmes ainsi, en silence, jusqu’à la station suivante. Là, l’avocat et la dame changèrent de wagon, ce qui était convenu auparavant avec le conducteur. Le commis s’installa sur la banquette et s’endormit. Pozdnichev continuait à fumer et buvait le thé qu’il s’était procuré à la station précédente.
Quand j’ouvris les yeux et le regardai, tout d’un coup il s’adressa à moi résolument, d’un ton irrité :
— Peut-être vous est-il désagréable de voyager en ma compagnie sachant qui je suis ? Dans ce cas je m’en irais.
— Oh, non, pourquoi ?
— Et bien alors, ne voulez-vous pas du thé ? Mais il est très fort.
Il me versa du thé.
— Ils le disent… et ils mentent… dit-il.
— De quoi parlez-vous ? demandai-je.
— Mais toujours de la même chose : de leur amour. Vous ne désirez pas dormir ?
— Pas du tout.
— Alors voulez-vous que je vous raconte comment cet amour m’a conduit à ce que vous savez ?
— Volontiers ! si cela ne vous est pas pénible.
— Non, ce qui m’est pénible c’est le silence. Buvez donc le thé… Est-il trop fort ?
Le thé était en effet comme de la bière, j’en bus quand même un verre. À ce moment passa le conducteur. Pozdnichev l’accompagna d’un regard méchant et commença seulement quand il fut sorti.
03
III
— Eh bien, je raconterai… Mais en avez-vous vraiment le désir ?
Je répétai que je le désirais beaucoup. Il se tut, passa sa main sur ses yeux et commença :
— Si l’on raconte, il faut raconter tout, tout depuis le commencement : il faut raconter comment et pourquoi je me suis marié et ce que j’étais avant mon mariage.
Avant mon mariage je vivais comme vivent tous les jeunes gens de notre milieu. Je suis propriétaire ; j’ai fait mes études universitaires, et j’ai été maréchal de la noblesse. J’ai vécu avant mon mariage comme ils vivent tous, c’est-à-dire dans la débauche, et, vivant de cette façon, j’étais convaincu, comme tous les hommes de notre classe, que ma vie était ce qu’elle devait être. Je pensais de moi que j’étais un homme charmant et tout à fait moral. Je n’étais pas un séducteur, je n’avais pas de goûts contre nature, je ne faisais pas de la débauche le but principal de ma vie, comme plusieurs de mes camarades, mais je m’y adonnais discrètement, modérément, pour la santé. J’évitais ces femmes qui, en me donnant un enfant ou en s’attachant à moi, pouvaient lier mon avenir. D’ailleurs, peut-être y eut-il des enfants ou des attachements, mais je m’arrangeai de façon à ne pas m’en apercevoir. Et cette vie non seulement je la trouvais morale, mais j’en étais fier…
Il s’arrêta, fit entendre le son particulier qu’il émettait toujours évidemment quand une nouvelle pensée lui venait en tête.
— Et voilà la lâcheté principale ! s’écria-t·il. La débauche ne consiste pas seulement en des actes matériels, une turpitude quelconque ne constitue pas encore la débauche, mais la véritable débauche réside dans la méconnaissance des liens moraux que l’on contracte envers une femme avec laquelle on a des relations charnelles. Et moi, je regardais comme un mérite cet affranchissement-là. Je me souviens de m’être tourmenté une fois parce que j’avais oublié de payer une femme qui, probablement, s’était donnée à moi par amour. Je ne me sentis à l’aise qu’après lui avoir envoyé l’argent, lui montrant ainsi que je ne me considérais pas moralement engagé envers elle. Ne hochez donc point la tête comme si vous étiez d’accord avec moi ! me cria-t-il subitement. Je connais ces facons-là ; nous tous, et vous-même, si vous n’êtes pas une exception rare, nous avons les idées que j’avais alors. D’ailleurs qu’importe ; excusez-moi, continua-t-il, la vérité c’est que c’est effroyable, effroyable.
— Qu’est-ce qui est effroyable ?
— Cet abîme d’erreurs et de débauche où nous sommes relativement à la femme et à nos relations avec elle. Oui, je ne puis parler de cela avec calme, et non pas à cause de cet épisode, comme il le disait, qui m’est arrivé, mais parce que, depuis, mes yeux se sont ouverts et jai vu tout sous un autre jour. Tout est à l’envers, à l’envers !
Il alluma une cigarette, appuya ses coudes sur ses genoux et se remit à parler.
Dans l’obscurité je ne voyais pas son visage ; dans le fracas du train je n’entendais que sa voix agréable et grave.
04
IV
— Oui, c’est après avoir souffert comme j’ai souffert, c’est après cela seulement que j’ai compris quelle est la cause de tout, que j’ai compris ce qui doit être, et qu’ainsi j’ai vu l’horreur de ce qui est.
Alors voici quand et comment a commencé ce qui a produit cet épisode. Il faut remonter à ma seizième année. J’étais encore au lycée et mon frère aîné était étudiant de première année. Je ne connaissais pas encore les femmes, mais comme tous les malheureux enfants de notre société je n’étais déjà plus innocent : depuis plus d’un an j’étais débauché par les gamins, et déjà la femme, non une certaine femme, mais la femme, en général, comme quelque chose de délectable, la nudité de la femme, me torturait déjà. Ma solitude n’était plus pure. J’étais tourmenté comme le sont quatre-vingt-dix-neuf pour cent de nos . Je vivais dans l’effroi, je souffrais, je priais Dieu, et m’abaissais moralement. J’étais déja perverti en imagination et en réalité, mais je n’avais pas encore fait le dernier pas. Je me perdais tout seul, mais sans avoir encore porté les mains sur un autre être humain. Mais voilà qu’un ami de mon frère, un étudiant très gai, de ceux qu’on appelle de bons garçons, c’est-à-dire le plus grand vaurien, qui nous avait appris à boire et à jouer aux cartes, une fois, après avoir nocé, nous entraîna là-bas. Nous partîmes. Mon frère, aussi innocent que moi, succomba cette nuit-là. Et moi, gamin de quinze ans, je me souillai et participai à la souillure de la femme sans comprendre ce que je faisais. Jamais je n’ai entendu dire à un de mes aînés que ce que j’avais accompli là fût mal ; et encore maintenant personne ne le dit. Il est vrai que cela est dit dans les Commandements, mais les Commandements ne sont faits que pour être récités devant les prêtres, aux examens, et encore on est plus coulant sur cette question que sur l’emploi de ut dans les propositions conditionnelles.
Ainsi ceux de mes aînés dont j’estimais l’opinion ne me firent aucuns reproches. Au contraire, j’ai entendu des gens que je respectais dire que c’était bien. J’ai entendu dire que mes luttes et mes souffrances s’apaiseraient après cet acte. Je l’ai entendu et je l’ai lu. J’ai entendu de mes aînés que c’était excellent pour la santé, et mes amis ont toujours paru croire qu’il y avait à cela je ne sais quel mérite et quelle bravoure. Bref, on n’y voyait rien que de bon. Le danger d’une maladie ? Ça, c’est prévu ; le gouvernement protecteur en prend soin. Il veille au fonctionnement régulier des maisons de tolérance, il assure l’hygiène de la débauche pour les collégiens ; des médecins rétribués exercent la surveillance. C’est très bien : ils affirment que la débauche est utile à la santé et instituent une prostitution réglementée. Je connais des mères qui prennent soin, à cet égard, de la santé de leurs fils. Et la science même les envoie aux maisons de tolérance.
— Pourquoi donc la science ? demandai-je.
— Que sont donc les médecins ? Les pontifes de la science. Qui pervertit les jeunes gens en affirmant que c’est nécessaire pour la santé ? Eux. Et ensuite, avec une gravité particulière, ils soignent la syphilis.
— Mais pourquoi ne pas la soigner ?
— Parce que, si un centième des efforts employés à la guérison de la syphilis était apporté à la destruction de la débauche, la syphilis n’existerait plus. Maintenant, au contraire, tous les efforts sont employés non pas à extirper la débauche, mais à la favoriser en assurant l’innocuité des suites. D’ailleurs il ne s’agit pas de cela. Il s’agit de ce que, à moi, comme aux neuf-dixièmes, sinon plus, des hommes de notre classe, et même de toutes les classes, même des paysans, il est arrivé cette chose effrayante que j’ai succombé non parce que j’étais subjugué par les charmes d’une certaine femme ; aucune femme ne m’a séduit ; j’ai succombé parce que le monde dans lequel je vivais ne voyait dans cette chose dégradante qu’une fonction légitime et utile pour la santé, que d’autres n’y voyaient qu’un amusement naturel, non seulement excusable pour un jeune homme, mais même innocent. Je ne comprenais pas qu’il y avait là une chute et je commençai simplement à m’adonner à ces plaisirs, en partie désir, en partie nécessité, qu’on me faisait croire propres à mon âge, comme je m’étais mis à boire et à fumer, Cependant il y avait dans cette première chute quelque chose de particulier et de touchant.
Je me souviens que tout de suite, là-bas, sans sortir de la chambre, je fus pris d’une si profonde tristesse que j’avais envie de pleurer ; de pleurer sur la perte de mon innocence, sur la souillure définitive de mes idées sur la femme. Oui, les relations simples, naturelles, avec la femme pour moi étaient perdues à jamais. Des relations pures avec les femmes, désormais je n’en pouvais plus avoir. J’étais devenu ce qu’on appelle un voluptueux. Or être voluptueux est un état physique comme l’état d’un morphinomane, d’un ivrogne et d’un fumeur. De même que le morphinomane, ou l’ivrogne, ou le fumeur, n’est plus un homme normal, de même l’homme qui a connu plusieurs femmes pour son plaisir n’est plus normal ; il est gâté pour toujours ; c’est un voluptueux. Comme on peut reconnaître l’ivrogne et le morphinomane à leur physionomie, à leurs manières, ainsi on peut reconnaître un voluptueux. Le voluptueux peut se retenir, lutter, mais il n’aura jamais plus de relations simples, pures et fraternelles avec la femme. D’après sa manière de regarder une jeune femme on peut tout de suite le reconnaître. Et je suis devenu un voluptueux et je le suis resté. C’est ce qui m’a perdu.
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