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La Paix du ménage (Maupassant)

Guy de Maupassant · 1910 · Free in the US

21,210 words · about 1 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1910
Length
21,210 words · about 1 h 29 min
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5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Texte entier about 45 min
  2. Personnages under 1 min
  3. Acte I about 25 min
  4. Acte II about 19 min
  5. Note about 1 min

Continue:

Texte entier

M. de SALLUS | MM. | Worms.

M. Jacques de RANDOL | Le Bargy.

de SALLUS | Bartet.

À Paris, de nos jours.

Cette pièce a été représentée pour la première fois, à Paris, à la Comédie-Française, le lundi 6 mars 1893.

Oh ! que vous êtes imprudent !

Ne craignez rien, on ne m’a point vu.

Mais les domestiques ?

Dans l’antichambre.

Comment !… on ne vous a pas annoncé !

Non… On m’a ouvert la porte, simplement.

Mais à quoi pensent-ils ?

Ils pensent, sans doute, que je ne compte plus.

Je ne leur permettrai pas cela. Je veux qu’on vous annonce. Cela aurait mauvais air.

Ils vont peut-être se mettre à annoncer votre mari…

Jacques, cette plaisanterie est déplacée.

Pardon. (Il s’assied.) Attendez-vous quelqu’un ?

Oui… probablement. Vous savez que je reçois toujours quand je suis chez moi.

Je sais qu’on a le plaisir de vous apercevoir cinq minutes, juste le temps de vous demander des nouvelles de votre santé, et puis paraît un monsieur quelconque, amoureux de vous, bien entendu, et qui attend avec impatience que le premier arrivé s’en aille.

Que voulez-vous y faire ? Du moment que je ne suis pas votre femme, il faut bien qu’il en soit ainsi.

Ah ! si vous étiez ma femme !…

Si j’étais votre femme ?

Je vous emmènerais, pendant cinq ou six mois, loin de cette horrible ville, pour vous posséder tout seul.

Vous en auriez vite assez.

Ah ! mais non.

Ah ! mais oui.

Savez-vous que c’est très torturant d’aimer une femme comme vous.

Pourquoi ?

Parce qu’on vous aime, comme les affamés regardent les pâtés et les volailles derrière les vitres d’un restaurant.

Oh ! Jacques !…

C’est vrai. Une femme du monde appartient au monde, c’est-à-dire à tout le monde, excepté à celui à qui elle se donne. Celui-là peut la voir, toutes portes ouvertes, un quart d’heure tous les trois jours, pas plus souvent, à cause des valets. Par exception, avec mille précautions, avec mille craintes, avec mille ruses, elle le rejoint, une ou deux fois par mois, dans un logis meublé. C’est elle alors qui a juste un quart d’heure à lui accorder, parce qu’elle sort de chez X…, pour aller chez Z…, où elle a dit à son cocher de la prendre. S’il pleut, elle ne viendra pas, car il lui est alors impossible de se débarrasser de ce cocher. Or, ce cocher et le valet de pied, et X…, et Z…, et toutes les autres, tous ceux qui entrent chez elle comme dans un musée, un musée qui ne ferme pas, tous ceux et toutes celles qui mangent sa vie, minute par minute, seconde par seconde, à qui elle se doit comme un employé doit son temps à l’État, parce qu’elle est du monde, tous ces gens sont la vitre transparente et incassable qui vous sépare de ma tendresse.

Vous êtes nerveux, aujourd’hui.

Non, mais je suis affamé de solitude avec vous. Vous êtes à moi, n’est-ce pas, ou plutôt je suis à vous ; eh bien ! est-ce que ça en a l’air, en vérité ? Je passe ma vie à chercher les moyens de vous rencontrer. Oui, notre amour est fait de rencontres, de saluts, de regards, de frôlements, et pas d’autre chose. Nous nous rencontrons, le matin, dans l’avenue, un salut ; nous nous rencontrons chez vous ou chez une femme quelconque, vingt paroles ; nous nous rencontrons au théâtre, dix paroles ; nous dînons quelquefois à la même table, trop loin pour nous parler, et alors je n’ose même pas vous regarder, à cause des autres yeux. C’est cela s’aimer ! Est-ce que nous nous connaissons seulement ?

Alors, vous voudriez peut-être m’enlever ?

C’est impossible, malheureusement.

Alors, quoi ?

Je ne sais pas. Je dis seulement que cette vie est très énervante.

C’est justement parce qu’il y a beaucoup d’obstacles que votre tendresse ne languit point.

Oh ! Madeleine, pouvez-vous dire cela ?

Croyez-moi, si votre affection a des chances de durer, c’est surtout parce qu’elle n’est pas libre.

Vrai, je n’ai jamais vu de femme aussi positive que vous. Alors, vous croyez que si le hasard faisait que je fusse votre mari, je cesserais de vous aimer ?

Pas tout de suite, mais bientôt.

C’est révoltant, ce que vous dites !

Non, c’est juste. Vous savez, quand un confiseur prend à son service une vendeuse gourmande, il lui dit : « Mangez des bonbons tant que vous voudrez, mon enfant. » Elle s’en gorge pendant huit jours, puis elle en est dégoûtée pour le reste de sa vie.

Ah çà ! voyons, pourquoi m’avez-vous… distingué ?

Je ne sais pas,… pour vous être agréable.

Je vous en prie. Ne vous moquez pas de moi.

Je me suis dit : Voici un pauvre garçon qui a l’air très amoureux de moi. Moi, je suis très libre, moralement, ayant tout à fait cessé de plaire à mon mari depuis plus de deux ans. Or, puisque cet homme m’aime, pourquoi pas lui ?

Vous êtes cruelle.

Au contraire, je ne l’ai pas été. De quoi vous plaignez-vous donc ?

Tenez, vous m’exaspérez avec cette moquerie continuelle. Depuis que je vous aime, vous me torturez ainsi et je ne sais seulement pas si vous avez pour moi la moindre tendresse.

J’ai eu, en tout cas, des bontés.

Oh ! vous avez joué un jeu bizarre. Dès le premier jour, je vous ai sentie coquette avec moi, coquette obscurément, mystérieusement, coquette comme vous savez l’être, sans le montrer, quand vous voulez plaire, vous autres. Vous m’avez peu à peu conquis avec des regards, des sourires, des poignées de main, sans vous compromettre, sans vous engager, sans vous démasquer. Vous avez été terriblement forte et séduisante. Je vous ai aimée de toute mon âme, moi, sincèrement et loyalement. Et, aujourd’hui, je ne sais pas quel sentiment vous avez là — au fond du cœur, — quelle pensée vous avez là — au fond de la tête, — je ne sais pas, je ne sais rien. Je vous regarde et je me dis : cette femme, qui semble m’avoir choisi, semble aussi oublier toujours qu’elle m’a choisi. M’aime-t-elle ? Est-elle lasse de moi ? A-t-elle fait un essai, pris un amant pour voir, pour savoir, pour goûter, — sans avoir faim ? Il y a des jours où je me demande si, parmi tous ceux qui vous aiment, et qui vous le disent sans cesse, il n’y en a pas un qui commence à vous plaire davantage.

Mon Dieu ! il y a des choses qu’il ne faut jamais approfondir.

Oh ! que vous êtes dure ! Cela signifie que vous ne m’aimez pas.

De quoi vous plaignez-vous ? De ce que je ne parle point,… car… je ne crois pas que vous ayez autre chose à me reprocher.

Pardonnez-moi. Je suis jaloux.

De qui ?

Je ne sais pas. Je suis jaloux de tout ce que j’ignore en vous.

Oui. Sans m’être reconnaissant du reste.

Pardon. Je vous aime trop, tout m’inquiète.

Tout ?

Oui, tout.

Êtes-vous jaloux de mon mari ?

Non… Quelle idée !

Eh bien ! vous avez tort.

Allons, toujours votre moquerie.

Non. Je voulais même vous en parler, très sérieusement, et vous demander conseil.

Au sujet de votre mari ?

Oui. Je ne ris pas, ou plutôt je ne ris plus. (Riant.) Alors, vous n’êtes pas jaloux de mon mari ? C’est pourtant le seul homme qui ait des droits sur moi.

C’est justement parce qu’il a des droits que je ne suis point jaloux. Le cœur des femmes n’admet point qu’on ait des droits.

Mon cher, le droit est une chose positive, un titre de possession qu’on peut négliger — comme mon mari l’a fait depuis deux ans, — mais aussi dont on peut toujours user à un moment donné, comme il semble vouloir le faire depuis quelque temps.

Vous dites que votre mari…

Oui.

C’est impossible…

Pourquoi impossible ?

Parce que votre mari a… d’autres occupations.

Il aime en changer, paraît-il.

Voyons, Madeleine, que se passe-t-il ?

Tiens !… vous devenez donc jaloux de lui ?

Je vous en supplie, dites-moi si vous vous moquez ou si vous parlez sérieusement.

Je parle sérieusement, très sérieusement.

Alors que se passe-t-il ?

Vous savez ma situation, mais je ne vous ai jamais dit toute mon histoire. Elle est fort simple. La voici en vingt mots. J’ai épousé, à dix-neuf ans, le comte Jean de Sallus, devenu amoureux de moi après m’avoir vue à l’Opéra-Comique. Il connaissait déjà le notaire de papa. Il a été très gentil, pendant les premiers temps ; oui, très gentil ! Je crois vraiment qu’il m’aima. Et moi aussi, j’étais très gentille pour lui, très gentille. Certes, il n’a pas pu m’adresser l’ombre d’un reproche.

L’aimiez-vous ?

Mon Dieu ! ne faites donc jamais de ces questions-là !

Alors, vous l’aimiez ?

Oui et non. Si je l’aimais, c’était comme une petite sotte. Mais je ne le lui ai jamais dit, car je ne sais pas manifester.

Ça, c’est vrai.

Oui, il est possible que je l’aie aimé quelque temps, niaisement, en jeune femme timide, tremblante, gauche, inquiète, toujours effarouchée par cette vilaine chose, l’amour d’un homme, par cette vilaine chose, qui est aussi très douce, quelquefois ! Lui, vous le connaissez. C’est un beau, un beau de cercle, — les pires des beaux. Ceux-là, au fond, n’ont jamais d’affection durable que pour les filles qui sont les vraies femelles des clubmen. Ils ont des habitudes de caquetages polissons et de caresses dépravées. Il leur faut du nu et de l’obscène — paroles et corps — pour les attirer et les retenir… — À moins que,… à moins que les hommes, vraiment, soient incapables d’aimer longtemps la même femme. Enfin, je sentis bientôt que je lui devenais indifférente, qu’il m’embrassait… avec négligence, qu’il me regardait… sans attention, qu’il ne se gênait plus devant moi… pour moi, dans ses manières, dans ses gestes, dans ses discours. Il se jetait au fond des fauteuils avec brusquerie, lisait le journal aussitôt rentré, haussait les épaules et criait : « Je m’en fiche un peu », quand il n’était pas content. Un jour enfin, il bâilla en étirant ses bras. Ce jour-là je compris qu’il ne m’aimait plus ; j’eus un gros chagrin, mais je souffris tant que je ne sus pas être coquette comme il le fallait et le reprendre. J’appris bientôt qu’il avait une maîtresse, une femme du monde, d’ailleurs. Alors nous avons vécu comme deux voisins, après une explication orageuse.

Comment ? Une explication ?

Oui.

À propos de… sa maîtresse.

Oui et non… C’est très difficile à dire… Il se croyait obligé… pour ne pas éveiller mes soupçons, sans doute,… de simuler de temps en temps,… rarement,… une certaine tendresse, très froide d’ailleurs, pour sa femme légitime… qui avait des droits à cette tendresse… Eh bien !… je lui ai signifié qu’il pourrait s’abstenir à l’avenir de ces manifestations politiques.

Comment lui avez-vous dit ça ?

Je ne me le rappelle pas.

Ça a dû être très amusant.

Non… il a d’abord paru très surpris. Puis je lui ai débité une petite phrase apprise par coeur, bien préparée, où je l’invitais à porter ailleurs ses fantaisies intermittentes. Il a compris, m’a saluée très poliment, et il est parti,… pour tout à fait.

Jamais revenu ?

Jamais.

Il n’a jamais essayé de vous parler de son affection ?

Non,… jamais !

L’avez-vous regretté ?

Peu importe. Ce qui importe, par exemple, c’est qu’il a eu d’innombrables maîtresses, qu’il entretenait, qu’il affichait, qu’il promenait. Cela m’a d’abord irritée, désolée, humiliée ; puis j’en ai pris mon parti ; puis, plus tard, deux ans plus tard,… j’ai pris un amant,… vous,… Jacques.

Et moi, je vous aime de toute mon âme, Madeleine.

Tout ça n’est pas propre.

Quoi ?… tout ça ?…

La vie,… mon mari,… ses maîtresses,… moi… et vous.

Voilà qui prouve, plus que tout, que vous ne m’aimez pas.

Pourquoi ?

Vous osez dire de l’amour : « ça n’est pas propre ! » Si vous aimiez, ce serait divin ! Mais une femme amoureuse traiterait de criminel et d’ignoble celui qui affirmerait une pareille chose. Pas propre, l’amour !

C’est possible ! Tout dépend des yeux : je vois trop.

Que voyez-vous ?

Je vois trop bien, trop loin, trop clair.

Vous ne m’aimez pas.

Si je ne vous aimais pas… un peu… je n’aurais aucune excuse de m’être donnée à vous.

Un peu… Juste ce qu’il faut pour vous excuser.

Je ne m’excuse pas : je m’accuse.

Donc, vous m’aimiez… un peu,… alors,… et vous ne m’aimez plus.

Ne raisonnons pas trop.

Vous ne faites que cela.

Non ; mais je juge les choses accomplies. On n’a jamais d’idées justes et d’opinions saines que sur ce qui est passé.

Et vous regrettez ?…

Peut-être.

Alors, demain ?…

Je ne sais pas.

N’est-ce rien de vous être fait un ami qui est à vous corps et âme ?

Aujourd’hui.

Et demain.

Oui, le demain d’après la nuit, mais pas le demain d’après l’année.

Vous verrez… Alors, votre mari ?…

Cela vous tracasse ?

Parbleu !

Mon mari redevient amoureux de moi.

Pas possible !

Encore !… Êtes-vous insolent ! Pourquoi pas ? mon cher.

On devient amoureux d’une femme, avant de l’épouser, on ne redevient point amoureux de sa femme.

Peut-être ne l’avait-il pas été jusqu’ici.

Impossible qu’il vous ait connue sans vous avoir aimée, à sa manière… courte et cavalière.

Peu importe. Il se met ou se remet à m’aimer.

Vrai, je ne comprends pas. Racontez-moi.

Mais je n’ai rien à raconter : il me fait des déclarations et m’embrasse, et me menace de… de… son autorité. Enfin je suis très inquiète, très tourmentée.

Madeleine… vous me torturez.

Eh bien ! et moi, croyez-vous que je ne souffre pas ? Je ne suis plus une femme fidèle puisque je vous appartiens ; mais je suis et je resterai un cœur droit. — Vous ou lui. — Jamais vous et lui. Voilà ce qui est pour moi une infamie, la grosse infamie des femmes coupables ; ce partage qui les rend ignobles. On peut tomber, parce que,… parce qu’il y a des fossés le long des routes et qu’il n’est pas toujours facile de suivre le droit chemin ; mais, si on tombe, ce n’est pas une raison pour se vautrer dans la boue.

Je vous adore.

Moi aussi, je vous aime beaucoup, Jacques, et voilà pourquoi j’ai peur.

Enfin !… merci… Voyons, dites-moi, depuis combien de temps est-il atteint de… cette rechute ?

Mais, depuis… quinze jours ou trois semaines.

Pas davantage ?

Pas davantage.

Eh bien ! votre mari est tout simplement… veuf.

Vous dites ?

Je dis que votre mari est en disponibilité et qu’il tâche d’occuper avec sa femme ses loisirs passagers.

Moi, je vous dis qu’il est amoureux de moi.

Oui,… oui… Oui et non… Il est amoureux de vous… et aussi d’une autre… Voyons,… il est de mauvaise humeur, n’est-ce pas ?

Oh ! d’une humeur exécrable.

Voilà donc un homme amoureux de vous et qui manifeste cette reprise de tendresse par un caractère insupportable,… car il est insupportable, n’est-ce pas ?

Oh ! oui, insupportable.

S’il était pressant avec douceur, vous n’en auriez pas peur ainsi. Vous vous diriez : « J’ai le temps », et puis il vous inspirerait un peu de pitié, car on a toujours de l’apitoiement pour l’homme qui vous aime, fût-il votre mari.

C’est vrai.

Il est nerveux ; préoccupé, sombre ?

Oui,… oui…

Et brusque avec vous,… pour ne pas dire brutal ? Il réclame un droit et n’adresse pas une prière ?

C’est vrai…

Ma chère, en ce moment, vous êtes un dérivatif.

Mais non,… mais non…

Ma chère amie, la dernière maîtresse de votre mari était de Bardane qu’il a lâchée, très cavalièrement, voici deux mois, pour faire la cour à la Santelli.

La chanteuse ?

Oui. Une capricieuse, très habile, très rusée, très vénale, ce qui n’est pas rare au théâtre,… dans le monde non plus, d’ailleurs…

C’est pour cela qu’il va sans cesse à l’Opéra !

N’en doutez pas.

Non,… non, vous vous trompez.

La Santelli résiste et l’affole. Alors, ayant le cœur plein de tendresse, sans débouché, il vous en offre une partie.

Mon cher, vous rêvez !… S’il était amoureux de la Santelli, il ne me dirait pas qu’il m’aime… S’il était éperdument préoccupé de cette cabotine, il ne me ferait pas la cour, à moi. S’il la convoitait violemment, enfin, il ne me désirerait pas, en même temps.

Ah ! comme vous connaissez peu certains hommes ! Ceux de la race de votre mari, quand une femme a jeté en leur cœur ce poison, l’amour, qui n’est pour eux que du désir brutal, quand cette femme leur échappe, ou leur résiste, ils ressemblent à des chiens devenus enragés. Ils vont devant eux comme des fous, comme des possédés, les bras ouverts, les lèvres tendues. Il faut qu’ils aiment n’importe qui, comme le chien ouvre la gueule et mord n’importe qui, n’importe quoi. La Santelli a déchaîné la bête et vous vous trouvez à portée de sa dent, prenez garde. Ça de l’amour ? non ; si vous voulez, c’est de la rage.

Vous devenez injuste pour lui. La jalousie vous rend méchant.

Je ne me trompe pas, soyez-en sûre.

Si, vous vous trompez. Mon mari, jadis, m’a négligée, abandonnée, me trouvant niaise, sans doute. Maintenant, il me trouve mieux et revient à moi. Rien de plus simple. Tant pis pour lui, d’ailleurs, car il ne tenait qu’à lui que je fusse une honnête femme toute ma vie.

Madeleine !

Eh bien ! quoi ?

Cesse-t-on d’être une honnête femme quand, rejetée par l’homme qui a pris charge de votre existence, de votre bonheur, de votre tendresse et de vos rêves, on ne se résigne pas, étant jeune, belle et pleine d’espoir, à l’éternel isolement, à l’éternel abandon ?

Je vous ai déjà dit qu’il y a des choses auxquelles il ne faut point trop penser. Celle-là est du nombre. (On entend deux coups de timbre.) C’est mon mari. Tâchez de lui plaire. Il est fort ombrageux en ce moment.

Je préfère m’en aller. Je ne l’aime guère, votre mari, pour beaucoup de raisons. Et puis, il m’est pénible d’être gracieux pour lui, que je méprise un peu, et qui aurait le droit de me mépriser beaucoup, puisque je lui serre la main.

Je vous ai bien dit que tout cela n’est pas très propre.

M. de Sallus entre, l’air maussade. Il regarde un instant sa femme et Jacques de Randol qui prend congé d’elle, puis s’avance.

Bonjour, Sallus.

Bonjour, Randol. C’est moi qui vous fais fuir ?

Non, c’est l’heure. J’ai rendez-vous au cercle, à minuit, et il est onze heures cinquante. (Ils se serrent la main.) Vous verra-t-on à la première de Mahomet ?

Oui, sans doute.

On dit que ce sera un grand succès.

Oui, sans doute.

À bientôt.

À bientôt.

Adieu, madame.

Adieu, monsieur.

Il sort.

Il est ici depuis longtemps, M. Jacques de Randol ?

Mais non… depuis une demi-heure, environ.

Une demi-heure, plus une heure, cela fait une heure et demie. Le temps vous semble court avec lui.

Comment, une heure et demie ?

Oui. Comme j’ai vu devant la porte une voiture, j’ai demandé au valet de pied : « Qui est ici ? » il m’a répondu : « M. de Randol. — Il y a longtemps qu’il est arrivé ? — Il était dix heures, Monsieur. » En admettant que cet homme se soit trompé d’un quart d’heure à votre avantage, cela fait une heure quarante, au minimum.

Ah çà ! qu’est-ce que vous avez ? Je n’ai plus le droit de recevoir qui bon me semble maintenant ?

Oh ! ma chère, je ne vous opprime en rien, en rien, en rien. Je m’étonne seulement que vous puissiez confondre une demi-heure avec une heure et demie.

Est-ce une scène que vous voulez ? Si vous me cherchez querelle, dites-le. Je saurai quoi vous répondre. Si vous êtes simplement de mauvaise humeur, allez vous coucher, et dormez, si vous pouvez.

Je ne vous cherche pas querelle, et je ne suis pas de mauvaise humeur. Je constate seulement que le temps vous semble très court, quand vous le passez avec M. Jacques de Randol.

Oui, très court, beaucoup plus court qu’avec vous.

C’est un homme charmant et je comprends qu’il vous plaise. Vous semblez d’ailleurs lui plaire aussi beaucoup, puisqu’il vient presque tous les jours.

Ce genre d’hostilité ne me va pas du tout, mon cher, et je vous prie de vous exprimer et de vous expliquer clairement. Donc, vous me faites une scène de jalousie ?

Dieu m’en garde ! J’ai trop de confiance en vous et trop de respect pour vous, pour vous adresser un reproche quelconque. Et je sais que vous avez assez de tact pour ne jamais donner prise à la calomnie… ou à la médisance.

Ne jouons pas sur les mots. Vous trouvez que M. de Randol vient trop souvent dans cette maison… dans votre maison ?

Je ne puis rien trouver mauvais de ce que vous faites.

En effet, vous n’en avez pas le droit. Aussi bien, puisque vous me parlez sur ce ton, réglons cette question une fois pour toutes, car je n’aime pas les sous-entendus.

Vous avez, paraît-il, la mémoire courte. Mais je vais venir à votre aide. Soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd’hui, par suite de je ne sais quelles circonstances, comme vous pensiez il y a deux ans. Rappelez-vous bien ce qui s’est passé. Comme vous me négligiez visiblement, je suis devenue inquiète, puis j’ai su, on m’a dit, j’ai vu, que vous aimiez de Servières… Je vous ai confié mon chagrin… ma douleur… j’ai été jalouse ! Qu’avez-vous répondu ? Ce que tous les hommes répondent quand ils n’aiment plus une femme qui leur fait des reproches. Vous avez d’abord haussé les épaules, vous avez souri, avec impatience, vous avez murmuré que j’étais folle, puis vous m’avez exposé, avec toute l’adresse possible, je le reconnais, les grands principes du libre amour adoptés par tout mari qui trompe et qui compte bien cependant n’être pas trompé. Vous m’avez laissé entendre que le mariage n’est pas une chaîne, mais une association d’intérêts, un lien social, plus qu’un lien moral ; qu’il ne force pas les époux à n’avoir plus d’amitié ni d’affection, pourvu qu’il n’y ait pas de scandale. Oh ! vous n’avez pas avoué votre maîtresse, mais vous avez plaidé les circonstances atténuantes. Vous vous êtes montré très ironique pour les femmes, ces pauvres sottes, qui ne permettent pas à leurs maris d’être galants, la galanterie étant une des lois de la société élégante à laquelle vous appartenez. Vous avez beaucoup ri de la figure de l’homme qui n’ose pas faire un compliment à une femme, devant la sienne, et beaucoup ri de l’épouse ombrageuse qui suit de l’œil son mari dans tous les coins, et s’imagine, dès qu’il a disparu dans le salon voisin, qu’il tombe aux genoux d’une rivale. Tout cela était spirituel, drôle et désolant, enveloppé de compliments et pimenté de cruauté, doux et amer à faire sortir du cœur tout amour pour l’homme délicat, faux et bien élevé qui pouvait parler ainsi.

J’ai compris, j’ai pleuré, j’ai souffert. Je vous ai fermé ma porte. Vous n’avez pas réclamé, vous m’avez jugé intelligente plus que vous n’auriez cru et nous avons vécu complètement séparés. Voici deux ans que cela dure, deux longues années qui, certes, ne vous ont pas paru plus de six mois. Nous allons dans le monde ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez nous. La situation a été établie ainsi par vous, par votre faute, par suite de votre première infidélité, qui a été suivie de beaucoup d’autres. Je n’ai rien dit, je me suis résignée, je vous ai chassé de mon cœur. Maintenant c’est fini, que demandez-vous ?

Ma chère, je ne demande rien. Je ne veux pas répondre au discours agressif que vous venez de me tenir. Je voulais seulement vous donner un conseil — d’ami, — sur un danger possible que pourrait courir votre réputation. Vous êtes belle, très en vue, très enviée. On suppose vite une aventure…

Pardon. Si nous parlons d’aventure, je demande à faire la balance entre nous.

Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de me dire, c’est fortement exagéré.

Pas du tout. Vous avez affiché, étalé toutes vos liaisons, ce qui équivalait à me donner l’autorisation de vous imiter. Eh bien ! mon cher, je cherche…

Permettez.

Laissez-moi donc parler. Je suis belle, dites-vous, je suis jeune, et condamnée par vous à vivre, à vieillir, en veuve. Mon cher, regardez-moi. (Elle se lève.) Est-il juste que je me résigne au rôle d’Ariane abandonnée pendant que son mari court de femme en femme, et de fille en fille ? (S’animant.) Une honnête femme ! Je vous entends. — Une honnête femme va-t-elle jusqu’au sacrifice de toute une vie, de toute joie, de toute tendresse, de tout ce pour quoi nous sommes nées, nous autres ? Regardez-moi donc. Suis-je faite pour le cloître ? Puisque j’ai épousé un homme, c’est que je ne me destinais pas au cloître, n’est-ce pas ? Cet homme, qui m’a prise, me rejette et court à d’autres… Lesquelles ! Moi je ne suis pas de celles qui partagent. Tant pis pour vous, tant pis pour vous. Je suis libre. Vous n’avez pas le droit de m’adresser un conseil. Je suis libre !

Ma chère, calmez-vous. Vous vous méprenez complètement. Je ne vous ai jamais soupçonnée. J’ai pour vous une profonde estime et une profonde amitié ; une amitié qui grandit chaque jour. Je ne peux pas revenir sur ce passé que vous me reprochez si cruellement. Je suis peut-être un peu trop… comment dirais-je ?

Dites Régence. Je connais ce plaidoyer pour excuser toutes les faiblesses et toutes les fredaines. Ah oui ! le dix-huitième siècle ! le siècle élégant ! Que de grâce, quelle délicieuse fantaisie, que de caprices adorables ! C’est une rengaine, mon cher.

Non, vous vous méprenez encore. Je suis, j’étais surtout, trop… trop Parisien, trop habitué à la vie du soir, en me mariant, habitué aux coulisses, au cercle, à mille choses… on ne peut pas rompre tout de suite… il faut du temps. Et puis, le mariage nous change trop, trop vite. Il faut s’y ,… peu à peu… Vous m’avez coupé les vivres quand j’allais m’y faire.

Grand merci. Et vous venez, peut-être, me proposer une nouvelle épreuve ?

Oh ! quand il vous plaira. Vrai, quand on se marie après avoir vécu comme moi, on ne peut s’empêcher de regarder d’abord un peu sa femme comme une nouvelle maîtresse, une maîtresse honnête,… ce n’est que plus tard qu’on comprend bien, qu’on distingue bien, et qu’on se repent.

Eh bien ! mon cher, il est trop tard. Comme je vous l’ai dit, je cherche de mon côté. J’ai mis trois ans à m’y décider. Vous avouerez que c’est long. Il me faut quelqu’un de bien, de mieux que vous… C’est un compliment que je vous fais et vous n’avez pas l’air de le remarquer.

Madeleine, cette plaisanterie est déplacée.

Mais non, car je suppose que toutes vos maîtresses étaient mieux que moi, puisque vous les avez préférées à moi.

Voyons, dans quelle disposition d’esprit êtes-vous ?

Mais je suis comme toujours. C’est vous qui avez changé, mon cher.

C’est vrai, j’ai changé.

Ce qui veut dire ?

Que j’étais un imbécile.

Et que ?…

Que je reviens à la raison.

Et que ?…

Que je suis amoureux de ma femme.

Vous êtes donc à jeun ?

Vous dites ?

Je dis que vous êtes à jeun.

Comment ça ?

Quand on est à jeun on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu’on n’aimerait point à un autre moment. Je suis le plat, négligé aux jours d’abondance, auquel vous revenez aux jours de disette. Merci.

Je ne vous ai jamais vue ainsi. Vous me faites de la peine autant que vous m’étonnez.

Tant pis pour nous deux. Si je vous étonne, vous me révoltez. Sachez que je ne suis pas faite pour ce rôle d’intermédiaire.

Madeleine, je vous jure que je suis devenu amoureux de vous, très fort, pour de vrai, pour tout à fait.

Il se peut que vous en soyez convaincu. Quelle est donc la femme qui ne veut pas de vous, en ce moment ?

Madeleine, je vous jure…

Ne jurez pas. Je suis sûre que vous venez de rompre avec une maîtresse. Il vous en faut une autre, et vous ne trouvez pas. Alors vous vous adressez à moi. Depuis trois ans, vous m’avez oubliée, de sorte que je vous fais l’effet de quelque chose de nouveau. Ce n’est pas à votre femme que vous revenez, mais à une femme avec qui vous avez rompu et que vous désirez reprendre. Ce n’est là, au fond, qu’un jeu de libertin.

Je ne me demande pas si vous êtes ma femme ou une femme : vous êtes celle que j’aime, qui a pris mon cœur. Vous êtes celle dont je rêve, celle dont l’image me suit partout, dont le désir me hante. Il se trouve que vous êtes ma femme, tant mieux ou tant pis ! je ne sais pas, que m’importe ?

C’est vraiment un joli rôle que vous m’offrez là. Après Zozo, Lili, Tata, vous offrez sérieusement à de Sallus de prendre la succession vacante et de devenir la maîtresse de son mari, pour quelque temps ?

Pour toujours.

Pardon. Pour toujours, je redeviendrais votre femme, et ce n’est pas de cela qu’il s’agit, puisque j’ai cessé de l’être. La distinction est subtile, mais réelle. Et puis l’idée de faire de moi votre maîtresse légitime vous enflamme beaucoup plus que l’idée de reprendre votre compagne obligatoire.

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