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La Justice des choses

André Léo · 1872 · Free in the US

115,826 words · about 8 h 7 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
André Léo
Language
French
Published
1872
Length
115,826 words · about 8 h 7 min
Sections
2 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (2)
  1. Texte entier about 7 h 59 min
  2. Édouard paresseux about 8 min

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Texte entier

« Édouard, quelle est la capitale de l’île de Luçon ?

— La capitale de l’ile de Luço-on ? »

Dites-moi pourquoi les enfants qui ne savent pas répètent ainsi, d’un ton trainant, la question qu’on leur adresse ; apparemment pour gagner du temps. Édouard, en outre, saisit son pied droit de sa main droite et le balança.

« Édouard, voilà une tenue ! »

Édouard lâcha son pied et s’en prit à ses oreilles. Adrienne, qui était présente, eut un petit rire étouffé.

« Comment, Édouard, tu ne sais pas…

— C’est Adrienne, maman, qui se moque de moi.

— Si c’est cela qui t’empêche, par exemple ! Puisque c’est parce que tu ne sais pas que je ris.

— Je la tiens ! s’écria Édouard en se frappant le front. Oui, c’est Na… Naugasaki. »

Adrienne se mit à rire tout haut.

« Parfait ! Et Manille est la capitale du Japon, n’est-ce pas ? Quels miracles tu fais, Édouard ! Changer les villes de place comme cela ! Est-ce par air ou par eau qu’elles voyagent ?

— Adrienne, dit la maman, il ne faut pas se moquer des ignorants. Ils sont assez malheureux, surtout quand leur ignorance est volontaire.

— Malheureux ! dit Édouard. En quoi les ignorants sont-ils malheureux ?

— Voudrais-tu bien être aveugle ?

— Oh ! dit en frémissant le petit garçon, non ! non ! j’aimerais mieux être manchot, bancal, ou n’importe quelle autre infirmité.

— Dans l’ordre moral et intellectuel, les ignorants sont des aveugles. Plus on sait, plus on voit.

— Pourvu que l’on y voie à se conduire…

— Mais précisément, les ignorants ne jouissent pas de cette faculté. Ils sont, comme les aveugles, obligés sans cesse de prendre des guides. Or le guide de l’aveugle est le plus souvent un bon chien, qui fait honnêtement son métier, ou un enfant, et ni l’un ni l’autre ne vont conduire le pauvre aveugle dans les précipices ou sous les pieds des chevaux. Attachés à lui, ils y périraient eux-mêmes ; ce n’est point leur intérêt. Mais il arrive souvent, au contraire, que les guides des ignorants ou ne savent pas les conduire ou croient avoir intérêt à les mal conduire, et de là, pour ceux-ci, toutes sortes d’inconvénients et de malheurs. »

Édouard ne répliqua rien ; mais son air peu convaincu semblait dire : Je n’en suis pas bien sûr. Il faut toujours des exemples pour les enfants. La maman le vit bien, et elle reprit :

« Tu sais. M. Charron, l’ancien négociant, dont le père était riche et lui avait laissé ce qu’on appelle d’excellentes affaires. Mais M. Charron n’avait jamais voulu étudier les mathématiques, et n’avait songé, enfant ou jeune homme, qu’à s’amuser. Devenu chef de la maison, il prit des commis, auxquels il confia tout le soin de ses affaires. Incapable même, soit par ignorance véritable, soit par paresse, d’exercer un contrôle efficace sur leurs comptes et leurs transactions, il en résulta qu’un jour ses commis lui apprirent une nouvelle : il était ruiné !

— Je comprends ça, dit Édouard ; mais pour le Japon, qu’est-ce qu’il me fait, à moi ? Je n’irai jamais.

— Tu n’en sais rien. Mais si tu n’y dois jamais aller, c’est une raison de plus pour chercher à le connaître par l’étude.

— Moi, dit Adrienne, je sais une histoire qui fait voir combien il est utile d’être instruit.

— Voyons ça, mademoiselle la savante.

— Eh bien ! c’était un homme jeté dans une île déserte par un naufrage, comme Robinson. Mais Robinson avait encore eu bien de la chance, lui, puisque le vaisseau lui était resté. Mais l’autre n’avait rien, ni planches, ni outils, ni biscuits, ni poudre, ni blé, rien enfin. Il n’avait pour aide que lui-même et ce qu’il savait de la nature de tous les climats ; de plus il était aussi très-fort en astronomie et en mathématiques. Il trouva des plantes capables de le nourrir ; il sut se vêtir et se loger ; il se fit des instruments et des armes en silex, comme les anciens hommes. Un jour qu’il était allé plus loin que d’habitude sur cette île qui lui était devenue habitable et douce, il rencontra, sur un autre point de la côte, des squelettes de gens naufragés. C’étaient des matelots, des hommes forts qui avaient péri là de misère, dans leur ignorance, tandis que lui, plus faible qu’eux, avait su vivre. Et enfin, plus tard, il vint à bout, par des inventions qu’il fit et par des calculs astronomiques, à savoir à peu près où il était, et de quel côté, et à quelle distance devait se trouver la terre habitée, où il parvint à aborder sur un radeau, en profitant des vents et des courants.

— C’est très-amusant, ces histoires, dit Édouard ; mais à combien de gens ces choses-là peuvent-elles arriver ? peut-être un sur… »

Il leva le nez en l’air, et d’un ton capable :

« Sur un milliard… »

Adrienne éclata de rire.

« Pourquoi pas sur trois. Il n’y a que deux milliards d’habitants sur toute la terre.

— Comme c’est joli, les petites filles pédantes, dit Édouard.

— Les pédants ne sont aimables ni en robe ni en pantalon, observa la maman ; mais ta sœur n’est pas pédante pour te reprendre entre nous quand tu te trompes. Elle ne te paraît telle que parce que son petit savoir, supérieur au tien, blesse ta vanité. Pourquoi veux-tu rester ignorant, si tu souffres de l’être ?

— Je… je n’en souffre pas, dit Édouard ! qui n’avouait pas ses torts facilement.

— Non, malheureusement. La paresse est un vice dont les enfants ne comprennent les conséquences que lorsqu’ils sont hommes, c’est-à-dire quand il est trop tard, bien tard du moins, pour y remédier. Cependant, en laissant de côté les iles désertes et les événements extraordinaires, tu dois comprendre que dans le monde où nous vivons, un paresseux, autrement dit un ignorant, étant payé selon son utilité, ne doit pas être admis à une grosse part des avantages sociaux. Si tu étais chef d’atelier, par exemple, à qui donnerais-tu la préférence ? à l’habile ou au maladroit ?

— À l’habile, parbleu ! répondit Édouard d’assez mauvaise grâce ; car il se voyait forcé de se condamner lui-même.

— Si tu étais administrateur d’une compagnie ou entrepreneur de travaux, qui préférerais-tu pour aide : un ingénieur muni d’un diplôme ou un simple terrassier ? »

Édouard ne dit rien, et la maman n’insista pas, car elle savait bien ce qu’il pensait en lui-même. Elle prit sur la table un journal et lut tout haut ce qui suit :

« Un épouvantable malheur vient d’arriver à Grenoble : un jeune garçon, atteint d’une fièvre typhoïde, mais déjà convalescent, a été empoisonné par sa mère : cette malheureuse femme, qui ne sait pas lire, s’est trompée de fiole et lui a fait boire un mélange toxique destiné à des frictions. L’enfant est mort au bout de quelques heures dans de vives souffrances, et la malheureuse mère, en le voyant ainsi périr par sa faute, a perdu la raison. »

« Oh ! c’est affreux ! s’écria Adrienne en cachant sa tête dans ses mains. La pauvre mère ! »

Édouard eut un frisson en songeant aussi : le pauvre enfant !

« Un exemple comme celui-ci fait beaucoup d’impression, parce qu’il est éclatant et tragique, reprit la mère ; mais combien d’enfants ou de malades périssent tous les jours par l’ignorance des personnes appelées à leur donner des soins, et parce que l’hygiène est une science ignorée à peu près de tout le monde.

« Dans le Limousin, poursuivit-elle, j’ai vu, par une froide matinée de septembre, des villageois partir, soit à pied, soit en charrette, avec des enfants malades de la fièvre. Où allaient-ils ? À trois ou quatre lieues, tremper ces petits malheureux dans une fontaine à laquelle ils attribuent la propriété de guérir les fièvres. J’ignore si jamais ce traitement a pu guérir un enfant robuste ; mais parmi ceux qui meurent de la fièvre, combien sont morts, sans doute, de l’immersion !

— Brrr ! fit Édouard ; mais c’est de la barbarie, cela.

— Sans doute, et la science seule nous arrache à la barbarie. Un mal (et les maux ne manquent pas encore dans le monde) un mal est presque toujours une ignorance. »

Édouard parut frappé de ces considérations, et pendant quelques jours, il étudia beaucoup mieux. Mais peu à peu, cette bonne impression s’effaça, et il se laissa aller, comme auparavant, à la paresse. Il griffonnait ses devoirs, sans presque y songer, bien vite, pour avoir plus tôt fini. Quant à ses leçons, on le voyait des heures entières, perché sur un pied, se dandinant, sifflant, causant, regardant de tous côtés, près de son livre ouvert, qu’il aurait aussi bien pu tenir fermé. Il s’occupait encore à faire la caricature d’Adrienne, ou des figures fantastiques, avec des nez longs d’un pied et des bras plus courts que le nez.

Tout cela n’avançait pas son instruction, Sa maman en était chagrine ; et son papa disait :

« Il faudra bien le mettre au collége, puisqu’il ne veut rien faire avec nous. »

Quand les parents menacent ainsi, en général, ce sont eux qui ont le plus peur d’être obligés d’exécuter leur menace. Les petits vauriens, qui se savent aimés, devinent cela fort bien ; aussi, se fiant sur cette tendresse, ne changent-ils point de conduite. Mais les parents, pourtant, arrivent à se vaincre pour le bien de leurs enfants. Donc, après avoir dit pendant longtemps : « Il faut mettre Édouard au collége », du ton d’un homme qui n’en veut rien faire, le papa dit un soir, en rentrant, d’un tout autre ton :

« Je viens de m’entendre avec le proviseur ; Édouard commencera la semaine prochaine. »

Précisément, en ce moment, Édouard s’occupait à expédier en quelques lignes un devoir qu’il avait négligé de faire pendant tout le jour, et qu’il devait montrer à son papa. Il leva la tête, un peu surpris. La mine de son papa était aussi sérieuse que son ton avait été net, et la maman soupirait en baissant la tête, ce qui disait clairement qu’elle avait accepté ce parti, qu’elle ne croyait plus devoir s’y opposer.

Alors Édouard se sentit le cœur serré.

Adrienne, tournant la tête de son côté, le regardait d’un air de condoléance.

Il sentit des larmes lui venir aux yeux, et ne voulant pas les laisser voir, il baissa de nouveau la tête sur son cahier, et se mit à griffonner des mots impossibles, derrière le rideau humide qui couvrait sa vue. Au fond, il était irrité, comme S’il n’avait pas été averti.

« Ah ! ils veulent que j’aille au collége !

Eh bien, j’irai, parbleu ! Les autres y vont bien. »

Sur ce mot, les autres, il se rappela les petits garçons qu’il avait vus dans la rue, marcher, le sac au dos, d’un air capable, et l’idée d’être un de ces petits garçons ne lui déplut pas. — Ah ! mais il y avait aussi les pensums !… des choses barbares.

Tout ensemble, cet inconnu l’attirait et l’effrayait.

Lucie B.

LA JUSTICE DES CHOSES

ré mi fa sol la

mi fa sol la si

fa sol la si ut :

sol la si ut ré

la si ut ré ni

si ut ré mi fa

ut ré mi fa sol !

C’est Adrienne qui vocalisait ainsi, en tournant dans la chambre avec des airs de valse, tandis qu’Édouard, couché sur une table, le nez sur son cahier, griffonnait son devoir.

C’était un soir d’avril : le soleil couchant jetait, par la fenêtre ouverte, ses derniers rayons dans la chambre ; les moineaux pépiaient dans les pierres d’un mur voisin, et les serins d’Adrienne chantaient aussi à cœur-joie.

« As-tu bientôt fini de miauler ? dit Édouard à sa sœur,

— Oh ! vraiment, Édouard ! s’écria la petite fille en cessant ses roucoulements.

— Eh bien quoi ? vraiment, Édouard ! si tu crois que ça m’aide à faire du latin, d’entendre hurler à mes oreilles.

— Il n’y a ici de hurleur que vous, monsieur l’impoli ! Est-ce ma faute si vos devoirs vous ennuient ?

— Ce ne sont pas mes devoirs qui m’ennuient, c’est toi ! »

L’entrée de la maman coupa la parole au petit garçon qui se remit à écrire. Seulement, au bout de cinq minutes, ayant senti un frôlement contre sa chaise, il s’écria, dans le ton où grincent les gonds des vieilles portes :

« Tu me fais remuer !

— Quand ce serait vrai, comment peux-tu le dire d’un pareil ton ? » dit la maman, car c’était elle qui se penchait sur le cahier d’Édouard.

Tout confus, il baissa la tête en murmurant :

« Pardon, maman, je croyais que c’était Adrienne.

— Et quand c’eût été Adrienne ?.…

— Moi, je suis bien contente de cela, dit la petite fille, parce que tu vois, maman, de quel ton monsieur me parle toujours à présent. Monsieur ne peut plus rien supporter… parce que monsieur est insupportable, ajouta-t-elle à demi-voix, de manière cependant à être entendue d’Édouard, qui lui lança un regard furieux.

— Il est certain, dit la maman, que tu es de fort mauvaise humeur depuis quelque temps, mon pauvre Édouard. Or je ne vois pas que personne ici soit méchant pour toi. Le mal est donc en toi-même, Serais-tu malade ? »

Édouard eut bien de la peine à répondre un non poli.

« Alors, qu’as-tu donc ?

— Mais rien, répondit-il, » ce qui est la réponse ordinaire de ceux qui ne veulent pas ou ne savent pas dire ce qu’ils ont.

Cependant, son humeur resta la même. Il n’avait plus un seul mot aimable pour personne, mais souvent, au contraire, des paroles grossières ou piquantes. Devant ses parents, il se contenait un peu ; mais on voyait que ce n’était pas sans peine. Il riait parfois, — les enfants ne sauraient vivre sans cela, — mais il ne souriait plus de ce frais sourire qui est l’épanouissement d’un être heureux, et qui éclairait habituellement sa figure, quand il vivait auprès de sa mère. Non, il baissait la tête d’un air sombre, et son front, ce front de huit ans où brillait comme du soleil autrefois, était maintenant plein d’ombre. C’était surtout à l’heure de partir pour le collége qu’il devenait tout à fait insupportable. Sous prétexte de n’être pas en retard, il bousculait tout sur son passage, grognait, grinçait, gémissait, frappait des pieds et accablait sa sœur et la bonne de paroles désagréables. Mariette, indignée, déclara qu’elle ne rendrait plus aucun service à un enfant malhonnête, et elle tint parole, si bien qu’Édouard fut obligé, pressé ou non, de cirer ses souliers, de faire son lit, de mettre son couvert. Adrienne cessa presque de lui parler, et enfin, après s’être plaint sans raison, Édouard en vint à avoir réellement sujet de se plaindre. Il était malheureux ; on ne l’aimait plus. Quand, le sac sur le dos, les mains dans ses poches, l’air refrogné, il partait en grommelant, et que la porte s’était refermée sur lui, on respirait plus à l’aise. On était tout content d’en être débarrassé.

La maman seule regardait Édouard d’un air triste et doux, plein de pitié, et l’observait dans l’espoir de démêler la cause de cette méchante humeur :

« Je ne sais pas ce qu’a ce pauvre Édouard, dit-elle un jour que le petit grincheux avait été encore plus désagréable qu’à l’ordinaire.

— Ce qu’il a, répondit Adrienne ; depuis que ce pauvre enfant va au collége, il se croit un personnage ; c’est ce qui le rend grognon et ridicule comme cela. »

Les enfants ne sont point indulgents les uns pour les autres. Pourquoi ? ce devrait être tout le contraire. Mais enfin, c’est trop souvent comme cela, et je livre le fait à vos réflexions.

« Tu crois donc, dit la maman, qu’on est méchant par plaisir de l’être, et sans aucun autre motif que sa propre volonté ?

— Mais… répondit Adrienne, oui… je pensais… »

Et elle resta les yeux fixés sur ce problème, auquel elle n’avait pas encore réfléchi.

« Crois-tu donc que ce soit bien agréable d’être méchant ?

— Oh non ! Du moins, je ne voudrais pas l’être.

— La grande punition des méchants, c’est de n’être pas aimés. Mais il y en a d’autres. Ainsi, l’homme affecté d’un vice ou d’un défaut en souffre tout le premier en lui-même. L’injustice, l’envie, la colère, tous ces états de l’esprit sont des maladies, car l’esprit aussi a les siennes. Il est bien facile de voir que ton frère n’est pas heureux : la bienveillance, la gaieté sont les marques de la santé morale, de même que la fraîcheur et l’éclat du visage sont les indices d’une bonne santé physique. Aussi la mauvaise humeur est-elle le symptôme d’un malaise intérieur. Quand tu avais l’autre jour cette névralgie, on ne pouvait te toucher la joue sans te faire pousser une plainte. Édouard en ce moment a mal à l’esprit ; on ne peut lui toucher sans qu’il crie.

— Hum ! dit Adrienne. Ce serait commode tout de même pour les méchants, de dire simplement qu’ils sont malades.

— Mais non, puisque en réalité ils le sont. Est-il commode de souffrir ? Ne vois-tu pas qu’ils sont au contraire les plus malheureux de tous les malades, puisque, au lieu d’être soignés et choyés comme les autres, ils sont rebutés, blâmés et détestés ?

Mais alors, ils ne mériteraient pas d’être punis ?

Peut-être vaudrait-il mieux les soigner, car par là on arriverait presque toujours à les guérir, tandis que le châtiment pur et simple a le plus souvent pour effet d’irriter le mal. Si tu avais la fièvre et que pour cela on te donnât force coups de poing, trouverais-tu le traitement convenable ? »

Comme la maman achevait de parler ainsi, Édouard rentra. Cette fois, sans bruit, et il alla s’asseoir dans le coin le plus obscur de la chambre.

« Ne viens-tu pas te chauffer un peu, Édouard ? » dit la maman ; car les soirées étaient fraîches, et le feu n’était pas encore éteint dans la cheminée.

« Merci ! » répondit le petit garçon. Le ton rauque dont il dit ce mot parut malhonnête à Adrienne ; mais la maman, elle, ne s’y trompa pas ; elle se leva, marcha vers Édouard, et, passant la main sur son visage, elle la retira mouillée. Édouard pleurait.

« Qu’as-tu donc, mon pauvre enfant ? fit-elle en l’attirant dans ses bras, puis sur ses genoux. »

Il résista d’abord un peu, puis, sous cette douce pression, il ouvrit les bras aussi, en entoura le cou de cette mère chérie, et se mit à sangloter sur son sein.

« Je le savais bien, reprit-elle, que tu avais du chagrin. Mais quel est-il ? De quoi pleures-tu ? »

Il fut longtemps, bien longtemps à pouvoir le dire, et ce ne fut qu’après avoir fait promettre à sa maman qu’elle n’en parlerait à personne !… personne !… car il y avait de l’effroi dans cette douleur. Enfin, par une série de confidences entrecoupées, elle apprit les détails suivants : En allant au collége, Édouard croyait y trouver des enfants tels que ses camarades de la ville, et disposés comme eux à jouer tout simplement avec lui. Il ignorait que les enfants en troupe ont certaines qualités et certains défauts, et qu’en vertu d’une tradition fâcheuse des colléges, — que l’on cherche à faire disparaître, mais qu’entretient malgré tout la malice de quelques vauriens, le pauvre « nouveau » est sujet à mille épreuves et avanies.

Déjà, dans la classe, on avait, comme par mégarde, tiré son siége ; on lui avait poussé le coude, ce qui avait fait surgir, au milieu de ses pattes de mouche, un pic de l’Himalaya. Comme on sortait pour aller en récréation, un des grands, de la première division, en passant près d’Édouard, lui allongea un coup de pied qui fit pousser un cri au pauvre garçon…

« Ne criez pas si fort, monsieur, lui dit alors le mauvais plaisant ; vous ne m’avez pas fait grand mal ; mais au moins, une autre fois, prenez garde.

— Vous l’avez fait exprès ! s’écria Édouard indigné. »

Et la douleur qu’il éprouvait, aussi bien du coup de pied que de l’offense, amena des larmes dans ses yeux.

« Tiens ! il pleurniche ! oh ! oh ! qu’il est drôle ! »

Et l’on fit cercle autour d’Édouard.

« Quel est cet animal aquatique ? demandait l’un.

— C’est un des dauphins de la place de la Concorde qu’on a placé ici pour son éducation. Il ne peut pas s’empêcher de verser de l’eau.

— A-t-il des écailles ? dit un de ces polissons, en pinçant Édouard par derrière. »

Édouard, furieux, se retourna et lui lança un coup de poing. La riposte vint de plusieurs côtés à la fois, et seul contre tous, Édouard ne pouvait manquer d’avoir le dessous. Il avait déjà reçu quelques dures bourrades, quand un maître d’étude vint l’arracher à ses persécuteurs. Le pauvre enfant, si mal accueilli, se retira dans un coin de la cour, où il se mit à verser des larmes amères. Qu’avait-il fait ? Pourquoi lui voulaient-ils du mal ? Ah ! qu’il se repentait de s’être fait envoyer au collége ! Pourquoi n’avait-il pas mieux travaillé à la maison ?

L’après-midi, il ne fut guère plus tranquille. On ne l’attaqua pas ouvertement ; mais on passait près de lui en disant très-haut :

« As-tu vu le nouveau, toi ?

— Ne m’en parle pas. J’en ai les yeux tout bêtes.

— N’est-ce pas qu’il a une drôle de boule ?

— Il ressemble à un veau de deux jours.

— Oui, il beugle pas mal.

— Vous vous trompez, vous autres ; c’est l’agneau de la fable ; il tette encore sa mère.

— En effet, il tient de La Fontaine. »

Et mille sottises de ce genre.

Édouard souffrait beaucoup de se voir ainsi un objet de risée. Aussi fut-il ému de reconnaissance quand un élève de la première division, un grand de douze ans, dit, en s’approchant de lui :

« Laissez donc, vous autres. Vous n’êtes que des méchants. Que vous a fait ce garçon ? Est-ce pour l’habituer que vous le tourmentez comme ça ? — Donnez moi le bras, poursuivit-il en s’adressant à Édouard, et je vous réponds qu’ils vont vous laisser tranquille. »

Et tandis qu’ils marchaient ensemble dans la cour, suivis à distance par une petite bande, d’où partaient des rires étouffés :

« Oui, moi je n’aime pas voir molester les gens comme ça. Riez, vous autres, riez tant que vous voudrez ; oui, je dis que c’est indigne. Moi, je trouve qu’au contraire on devrait bien accueillir les nouveaux et les mettre au fait de tout ce qu’ils doivent savoir. Ainsi, tenez, mon cher, quand le maitre vous a interrogé pendant la classe, vous n’avez pas répondu de manière à lui faire plaisir. C’est un homme qui a ses manies, mais du reste un charmant homme, et si instruit ! Par exemple, il veut qu’on lui donne son nom ; il exige cela. Et il veut encore qu’on l’appelle maître et non pas monsieur. Maitre, c’est comme cela qu’on parle en Sorbonne, tandis que monsieur est bon pour les épiciers. Ainsi donc, tout à l’heure, quand il vous demandera, comme il fait généralement aux nouveaux : — Quel fut le premier roi de Rome ? ou toute autre chose, répondez d’un air amiable : Maitre Aliboron, ce fut Romulus, qu’on disait fils d’une louve, etc. Vous savez cela, je pense ? — Riez, riez, messieurs, ce garçon-là a plus d’esprit que vous tous, et c’est moi qui le protège. De même encore, jeune homme, si vous désirez être dans les bonnes grâces du portier, ce qui est fort utile et avantageux, ne manquez pas, dès ce soir même, de lui aller acheter des culottes de peau. C’est une pâtisserie qu’il fait, qui est délicieuse, et dont il est fier. — Ah çà, voyons, dit-il en se retournant vers le groupe d’où partaient des fusées d’éclats de rire, sapristi, vous commencez à m’échauffer les oreilles, à la fin, et je vas taper !

— Eh quoi ! interrompit la maman, tu ne savais pas que maitre Aliboron est le nom de l’âne dans La Fontaine ? Voilà ce que c’est que de fuir les livres, d’être ignorant !

— Je trouvais bien ce nom drôle ; mais Je grand avait l’air bon, et je le croyais. »

La cloche avant sonné pour la rentrée en classe, Édouard avait quitté son nouvel ami en lui donnant une chaude poignée de main, et, pénétré de ses leçons et sans faire attention que les autres élèves ne parlaient pas ainsi au professeur, il n’avait pas manqué, lorsqu’il fut interrogé, de répondre, comme on le lui avait recommandé : Maître Aliboron…

Toute la classe partit d’un immense éclat de rire, et le professeur, fronçant les sourcils, et d’un air terrible, s’écria :

« Que signifie cette bêtise, monsieur ? Venez ici ! »

Édouard, épouvanté, arriva au pied de l’estrade, et là, pressé par les interrogations fulgurantes du professeur, avoua tout et désigna le coupable. Celui-ci fut mis au cachot et toute la classe au pensum.

Après cette leçon, Édouard se garda bien, comme on pense, d’aller demander au portier, qui était un vieux soldat, des culottes de peau en pâtisserie. Mais l’aventure ne finit pas là. Pour avoir nommé celui qui, sous apparence de bonté et de compassion, l’avait si cruellement trahi, Édouard fut appelé « mouchard » et traité en pestiféré. Chaque élève eut à cœur de venger sur lui le pensum qu’il avait reçu, et c’étaient ces taquineries sourdes, incessantes, qui, désolant ce pauvre enfant, avaient altéré son humeur et l’avaient rendu si maussade. Ce soir-là même, houspillé dans la rue par deux élèves qui habitaient le voisinage, il n’avait pu retenir ses larmes, ne voyant pas de fin à cette persécution.

« Nous allons y chercher remède, dit la maman, et nous consulterons ton papa. » En attendant, elle pressait doucement contre elle son enfant, essuyait ses yeux, l’embrassait, et Édouard déjà oubliait ses maux.

Sa mère, jugeant qu’il avait besoin de repos, le retint, prétendant qu’il avait de la fièvre, deux jours à la maison. Puis il retourna au collége, fortifié des recommandations paternelles.

Tâche d’être moins sensible à ces taquineries, lui avait dit son papa. Quand on verra qu’il n’est pas facile de te tourmenter, on te laissera tranquille. »

Édouard suivit ce conseil ; puis il vint d’autres nouveaux, qui le firent ancien à son tour, et il finit bientôt par avoir droit de cité au collége, et même par faire partie d’un groupe de bons camarades, au milieu duquel il se sentait comme en famille. Quand il en fut là, et qu’il eut repris sa gaieté, sa maman lui fit un jour cette observation :

« Mais pourquoi, au lieu de nous confier tes peines, étais-tu si grognon et si maussade avec nous ? Ce n’était pas notre faute, et de cette manière tu te procurais de notre côté de nouveaux ennuis, quand nous aurions pu t’aider et te consoler. Tu vois bien que la rudesse appelle la rudesse, et qu’il faut être aimable pour être aimé.

— Oui, dit Édouard, je le vois ; mais je voudrais bien savoir quelle punition madame la Justice des choses a donnée à ces méchants qui se plaisaient à me faire souffrir ?

— C’est vrai ; car ici le cachot et le pensum ne sont que punitions arbitraires et factices. Eh bien ! je ne sais ce qui a pu leur arriver immédiatement de désagréable ; mais je suis certaine qu’ayant de mauvaises dispositions dans leur cœur, ils ne sont point heureux en eux-mêmes, ni avec ceux qui les entourent ; assurément, cette humeur méchante, dont ils t’ont rendu victime, doit leur occasionner des désagréments. Et je sais aussi que le plus grand malheur qu’ils pourraient avoir serait de ne pas être suffisamment avertis, de ne pas comprendre leur tort et de garder en eux cette horrible maladie de l’injustice et de la méchanceté, qui les rendrait odieux à tout le monde et bien malheureux, puisqu’ils n’auraient pas d’amis. »

LA JUSTICE DES CHOSES

C’est une charmante chose que le dessin. On se promène dans la campagne, en buvant le bon air, en se pénétrant des grandes harmonies, et l’on jette de temps en temps les yeux tout autour de soi. Et tout à coup l’on s’arrête : Oh ! que cela est beau ! Comme ces prairies fuient doucement là-bas sous les peupliers ! Comme, à l’horizon, ces bois relèvent admirablement la plaine et se noient dans les teintes bleues ! Et cette maisonnette avec son toit d’écailles rouges, d’où sort une fumée qui monte tout droit se mêler aux nuages floconneux du ciel azuré ! Et ce clocher, dont l’ardoise brillé au soleil ! Et ces vaches, qui marquettent de blanc, de noir et de rouge le vert des prairies ! Et là-bas, cet attelage qu’entoure une vapeur : sueurs du travail, haleine de la terre entr’ouverte par la charrue !…

Combien toutes ces choses, ainsi groupées, ont de charme ! Le bon endroit pour les voir ! Un pas encore, ce serait moins beau. C’est ici le point de vue, où tout se présente avec plus de grâce, comme un bouquet bien fait donne aux mêmes fleurs un éclat nouveau. Quel dommage de partir ! Et cependant, il le faut. On a beau remplir ses yeux de ce paysage, le souvenir est fugitif ; bientôt il s’effacera. Mais on a dans Sa poche un crayon et du papier, et, si l’on ne peut revenir avec des couleurs, les contours fixés, les clairs et les ombres aideront la mémoire et feront tout revivre, grâce à l’imagination qui v versera le soleil, la couleur et la beauté.

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