Avant-propos
Le travail que nous donnons au public traite d’une langue et d’une littérature encore fort peu connues en France, et qui offrent toutefois quelque intérêt. Plusieurs savants français éminents se sont occupés à différentes reprises du peuple magyare, de son pays, de sa langue et de sa littérature ; mais nous croyons être le premier hongrois qui parle de son pays au public français. Qu’il nous soit permis, tout d’abord, de rendre hommage aux bienveillants efforts qui ont été faits pour porter la vie du peuple magyare à la connaissance de la France.
Taillandier, lié intimement avec notre infortuné et illustre compatriote, le comte Teleki, a publié plusieurs travaux approfondis sur la Hongrie. Il dirigea l’attention des littérateurs français sur notre regretté poète Alexandre Petœfi, et fit une étude remarquable sur notre plus grand patriote et bienfaiteur national, le comte Étienne Széchényi. Les œuvres incomparables de Petoefi avaient déjà frappé Béranger, et le célèbre chantre français encouragea et H. Desbordes-Valmore à traduire ces chefs-d’œuvre. , la femme poète par excellence, avait deviné le puissant génie du jeune barde magyare ; c’est elle qui, avec le tact exquis qui caractérise toutes les œuvres de cette noble femme, attira l’attention de son fils sur ces beautés voilées et sur cette sublime mélancolie. M. Desbordes-Valmore fils prépare une publication de deux cents poésies de Petœfi, à laquelle nous avons apporté notre modeste obole. Mme A.-D. Hommaire de Hell adresse aussi quelques paroles éloquentes à la Hongrie et à son cher poète dans son intéressant livre intitulé : À travers le monde. À notre esquisse historique, philologique et littéraire, nous avons ajouté des morceaux choisis, tirés des meilleurs poètes hongrois, dans l’espoir que ces compositions, souvent si naïvement émues, toujours inspirées par un ardent patriotisme, pourraient intéresser le peuple français, si bien pénétré lui-même de l’amour de la patrie. On ne peut être plus éloquent que Vorosmarty dans sa poésie touchante : Sans patrie; on ne peut être plus passionné que Petœfi dans son Idole.
Enfin, nous implorons l’indulgence du public pour l’étranger qui n’a voulu que faire connaître son pays, sa langue et la littérature de sa nation, à ce noble peuple français, qu’une si ancienne sympathie unit aux Magyares.
Notre peuple, d’ailleurs, n’a jamais marchandé l’admiration et la reconnaissance aux vaillants alliés de Szapolya et de Bathory.
Versailles, le 19 juillet 1871.
L’AUTEUR.
LA HONGRIE
SON HISTOIRE
SA LANGUE ET SA LITTÉRATURE
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APERÇU HISTORIQUE
Au commencement de ce siècle, un des plus grands écrivains d’outre-Rhin a dit, en parlant de ma langue natale : « Dans cinquante ans, la langue magyare ne sera plus qu’un souvenir, qu’une légende. » Il est arrivé exactement le contraire de ce qu’il avait prédit. L’idiome de la langue magyare est définitivement devenu la langue officielle de six millions d’hommes, et les œuvres d’un grand nombre de poètes et de prosateurs témoignent de sa vitalité. Herder s’est donc trompé aussi bien que l’empereur lorsqu’il prétendait que dans cinquante ans l’Europe serait cosaque ou républicaine.
Il n’est ni indifférent ni inutile pour la France de connaître l’esprit de cette langue mâle et sonore, et de lire, ne fût-ce que dans une traduction, quelques pages de cette poésie, tantôt si mélancolique, tantôt si franchement gaie, et de cette prose à la fois précise et rêveuse.
Je me propose donc de signaler les particularités de la langue magyare en faisant ressortir les caractères originaux qui la séparent des langues indo-européennes et ceux qui la rattachent aux idiomes tchoudes ou finnois. Qu’il me soit permis de donner ici, comme dans une esquisse rapide, un aperçu historique de ce peuple qui, jaloux de ses traditions, a su garder intactes sa nationalité, sa constitution et sa langue.
Il y a neuf siècles qu’un peuple nomade et guerrier qui passait ses journées à cheval à poursuivre les hordes voisines dans la plaine et dormait la nuit sous des tentes, descendait des monts Ourals, entraîné par cet instinct voyageur qui est propre à tous les peuples de la haute Asie. L’histoire nous dit qu’ils étaient un million d’hommes, Magyares, Koumans, Bachekires et autres peuplades tartares et slaves. Arrivés aux monts Karpathes, les Slaves restèrent en deçà de ces montagnes, et les Magyares, suivis de quelques Koumans, entrèrent dans les plaines fertiles qui s’étendent entre la Theiss et le Danube, pourchassant devant eux les populations de ces riches contrées. Ils se composaient de sept tribus confédérées dont la principale était celle des Magyares ; elles avaient un chef commun : c’était le lien qui les unissait. Le chef se nommait Arpád, fils d’Almus, chef d’une illustre famille royale qui pendant quatre siècles régna sur le peuple magyare et lui donna de grands capitaines et de sages législateurs.
Rien ne put arrêter l’ardeur guerrière des premiers Magyares. Ces barbares envahissent les pays limitrophes, dévastant toute l’Allemagne, tandis que leurs éclaireurs poussent jusqu’aux environs de Lyon. L’arrière-petit-fils d’Arpád fut le duc Geyza, époux de Sarolta, princesse chrétienne. C’est lui qui jeta les premiers germes de civilisation chez ce peuple indomptable, mais ce fut son fils Étienne qui, en adoptant la foi du Christ, assura les bases de la grandeur et de la puissance de la Hongrie. Comme saint Louis en France, saint Étienne, premier roi de Hongrie, fut un prince juste et magnanime, un vrai père pour son peuple. Son regard seul, d’après la chronique, suffisait pour arrêter une main prête à le frapper. Par lui la liberté fut rendue à tous les esclaves chrétiens, et les Magyares qui refusaient le baptême étaient l’objet constant de ses persécutions, parfois cruelles. Pour soumettre les grands qui s’opposaient à l’établissement du christianisme, il eut recours à la force. Des écoles furent fondées par lui dans sa propre résidence ; il emprunta aux peuples étrangers des instituteurs et des moines savants ; d’ailleurs, il prêchait d’exemple et payait de sa personne. On vit une multitude d’églises et de chapelles s’élever sous ses auspices, et de nombreux évêchés furent érigés et richement dotés par lui. Le roi introduisit en plus la dime, et fit du clergé le premier ordre de l’État. Le pape Sylvestre II, reconnaissant de ces importants services rendus à romaine, envoya au roi une couronne qui constitue depuis cette époque la partie supérieure de la sainte couronne du royaume de Hongrie, tandis que la partie inférieure est formée par celle dont l’empereur Manuel Ducas fit présent au roi Geysa I ; en même temps le pape lui conféra le titre de roi apostolique et de légat. La Hongrie fut donc élevée par Étienne au rang de royaume avec le clergé et la noblesse comme principaux soutiens. Le pays même fut subdivisé en 72 comitats gouvernés par des fonctionnaires qui ne relevaient que du roi et concentraient dans leurs mains la puissance civile et militaire. Ces gouverneurs, les hauts dignitaires de la cour et les secondèrent le prince dans la réorganisation de ses états et constituèrent le sénat. Ses premiers successeurs ne lui ressemblèrent pas : c’étaient d’odieux tyrans et des hommes d’une médiocre intelligence. Ladislas I, que l’Église a mis également au nombre des saints (1074-1077) brilla d’un vif éclat dans les ténèbres de ce siècle. Il fut ainsi que Koloman un vaillant capitaine et un grand législateur. Ces deux rois réunirent la Croatie, l’Esclavonie et la Dalmatie à la Hongrie.
C’est surtout sous Bella III (1173-1204), qui avait été élevé à Byzance, que la civilisation en Hongrie prit de grands développements. Ce prince avait épousé Marguerite, sœur du roi Philippe de France. La cour adopta les usages français ; de jeunes magyares furent envoyés dans les universités de Paris et de Padoue. On forma même une académie à Veszprim sur le modèle de l’université de Paris. Ce changement de mœurs avait déjà attiré sous son Geysa II de nombreux colons qui accoururent de Flandre, d’Alsace et de plusieurs contrées d’Allemagne. Ils s’établirent en Transylvanie et au nord de la Hongrie (La Zips) et favorisèrent le développement de l’agriculture et du commerce.
Le successeur de , (1220-1245) fut un prince faible qui se laissa arracher par la noblesse la fameuse bulle d’or (1222) et par le clergé un concordat très avantageux (1233). (1235-1270) montra les meilleures dispositions et était en train d’opérer des réformes salutaires, lorsque les Mongols envahirent la Hongrie. Le roi fut battu à la bataille de Sajo, et les hordes barbares pillèrent et ravagèrent le malheureux pays. Après leur retraite, la population se trouva décimée et le pays fut dans la plus misérable situation. Le roi fit tout ce qu’il put pour rétablir l’ordre et la sécurité publique ; il favorisa la bourgeoisie, augmenta le nombre des villes libres, appela des Allemands et des Italiens pour repeupler son royaume et introduisit la culture de la vigne à Tokay, en un mot il eut recours à tous les moyens pour cicatriser les plaies faites à la Hongrie par les Mongols. , mort le 13 janvier (1301), fut le dernier des Arpádes. La mort de ce roi jeta le trouble en Hongrie ; il y eut un , et les deux rois qui furent élus successivement durant cet interrègne (1304-1308) parurent à peine dans le pays.
C’est sous des rois de sang français que commença le grand rôle que la Hongrie devait jouer à l’est de l’Europe. Charles Robert, roi de Naples, prince d’Anjou, fut élu roi de Hongrie et régna trente-sept ans. Son fils Louis le Grand, en même temps roi de Pologne, fut un des plus illustres princes de son siècle. Le pape le nomma capitaine général de la chrétienté ; et sa sagesse et son courage furent également admirés par ses amis et ses adversaires. Ce prince fonda en 1367 une école supérieure à Fünfkirchen, délivra de ses entraves le commerce avec l’Orient, déjà très actif, favorisa l’industrie des villes ; mais il expulsa les juifs et chargea les paysans de nouveaux impôts. Son règne de quarante ans constitue une des plus belles pages de notre histoire.
Bientôt la Hongrie devint par héritage la propriété de l’empereur Sigismond de Luxembourg, et ensuite du prince autrichien Albert (1438). Mais après la mort de Ladislas Posthume, roi sans génie et sans énergie, la couronne échut de nouveau à un Magyare, à Mathias Corvin, fils du célèbre capitaine Jean de Hunyady (la terreur des Turcs sous le roi précédent). Mathias Corvin fut le plus grand roi que la Hongrie ait possédé. Il commença par relever le prestige de sa patrie qui avait baissé sous ses prédécesseurs ; il fut aussi grand capitaine qu’habile diplomate. Ses ennemis tant intérieurs qu’extérieurs furent humiliés ou domptés ; il rétablit la tranquillité publique en réorganisant les comitats. Ce roi, bien que très sévère, sut conquérir l’amour et la confiance de la nation entière, d’où ce proverbe qui est encore dans toutes les bouches : « Le roi Mathias est mort ; dame Justice est morte avec lui. » Ce prince aimait les lettres et les sciences, il créa l’université de Pressbourg (en 1467), fit venir principalement d’Italie des professeurs et des savants. Il fonda dans le château d’Ofen une précieuse bibliothèque qui fut dispersée après sa mort. La fin de son règne est marquée par la prise de Vienne qu’il enleva à l’empereur Frédéric III. C’est là qu’il succomba à une mort prématurée après un glorieux règne de trente-deux ans. Certains attribuent cette mort à un empoisonnement. Un de ses successeurs, , perdit dans la bataille de Mohács (de funeste mémoire) contre les Turcs le trône avec la vie (1526). Ce fut vingt-six ans après la mort du grand roi Mathias que la Hongrie devint définitivement la possession de la maison de Habsbourg, et on serait porté à croire que l’histoire de la Hongrie, reléguée au second plan, présente moins d’intérêt. C’est une grande erreur, car c’est à cette époque que commencent les luttes constitutionnelles entre ce peuple et ses rois qui donnèrent naissance à un parlementarisme très libéral. Là, dans ce coin reculé de l’est de l’Europe, on vit l’étrange spectacle d’un peuple libre se développant et prospérant sous la sauvegarde de son antique constitution. Cette constitution différait radicalement de celle de la Pologne, en ce qu’elle faisait du paysan l’ami du noble. Aussi de tout temps la noblesse hongroise a-t-elle eu à cœur de marcher à la tête du peuple ; non-seulement comme étant la partie aristocratique, mais aussi comme étant la partie intelligente, instruite et libérale. C’est grâce à cet esprit conciliant et éclairé, que la joue encore aujourd’hui un rôle si important en Hongrie. On connaît l’influence que la Hongrie a exercé pendant le règne de Marie-Thérèse sur les destinées de l’Autriche entière. Elle n’a reculé devant aucun sacrifice pour exécuter sa noble promesse : moriamur por rege nostro ; Marie-Thérèse conserva dans tout son règne un sincère attachement pour le peuple hongrois et le lui témoigna en toute occasion. Elle régularisa en 1765 par l’urbarium les rapports des vassaux, supprima l’ordre des jésuites en 1773, et réforma l’instruction publique dans le pays. Cette noble femme brilla non-seulement par ses grandes qualités de reine, mais aussi par ses vertus domestiques et par sa foi ardente et éclairée. Son fils , prince animé des meilleures intentions, précipita les réformes qu’il croyait nécessaires et finit par succomber malgré ses efforts. En ne se faisant pas couronner en Hongrie selon l’antique usage, et en ne convoquant pas la diète pour conserver une plus grande liberté d’action, il s’aliéna une partie considérable du peuple hongrois.
Le paysan et le bourgeois ne comprenaient pas encore ce qu’il y avait de salutaire dans ses réformes, et la noblesse et le clergé ne voulaient pas le comprendre au détriment de leurs intérêts. L’abolition du servage et la modification dans un sens plus libéral des statuts des corps de métiers ; la suppression des droits féodaux, la soumission des nobles aux charges publiques, l’abolition des états, l’introduction d’un code national, la réduction du nombre des couvents, l’édit de tolérance et un autre sur la liberté de la presse soulevèrent le paysan, le bourgeois, le noble et le prêtre contre lui. Mais en rendant la langue allemande obligatoire pour tout enseignement, il porta l’irritation à son comble ; le peuple, excité par le clergé et la noblesse, se révolta, et l’empereur fut forcé, le 28 janvier 1790, de revenir sur plusieurs de ses innovations. Phénomène remarquable, un prince voulant donner des libertés à un peuple qui n’en voulait pas. Son frère, Léopold II, sut rendre le calme à la Hongrie, et sous ses successeurs, le grand Palatin (l’archiduc Joseph), administra la Hongrie avec un esprit de conciliation et d’impartialité auquel tous les partis durent rendre hommage. Ces luttes perpétuelles, pour la conservation d'une constitution que beaucoup de Hongrois ne crurent pas même perfectible, donnèrent naissance à la Révolution de 1848, dans laquelle un petit peuple vaillant et généreux, fort de son bon droit, lutta contre les hordes moscovites d'une manière héroïque et succomba avec gloire. Le roi actuel, prince intelligent et éclairé, a seul entre tant de rois compris le parti qu'il pouvait tirer d'une satisfaction donnée à la Hongrie, et, en restituant au pays son ancienne constitution dans toute son intégrité, il inaugura la base fondamentale d'une nouvelle ère qui s'annonce comme devant être heureuse et féconde.
Nous savons aujourd’hui que les peuplades des quatre migrations successives, les Thraco-Pélasges, les Celtes, les Germains et les Slaves, parlaient toutes des langues issues de la même souche. L’antique Aryah est la mère de tous ces idiomes, et nous comprenons ces différents peuples sous le nom collectif d’Indo-Germains. La langue sanscrite proprement dite n'est que la sœur aînée, qui se rapproche le plus de la langue mère. Quant aux langues autochtones de l'Europe, nous ne savons pas encore au juste si le basque et le finnois en font partie. Un grand savant a trouvé des points de contact entre le basque et le finnois, conséquemment entre le basque et le magyare. L'hypothèse que ces trois peuples auraient une origine commune s'affermit de jour en jour davantage. Les Basques et les Finnois peuvent être considérés comme les autochthones de l'Europe ou du moins comme descendants d'une migration de beaucoup antérieure à celle des Thraco-Pélasges.
Il est avéré aujourd'hui que les peuples finnois qui occupent maintenant le nord de l'Europe habitaient autrefois comme population puissante et laborieuse le centre de notre continent, et ce sont probablement les peuples venant de l'Asie qui les ont refoulés vers le Nord, où le climat a exercé une si grande influence sur leur constitution physique. Quelle difference n'y a-t-il pas encore aujourd'hui entre les Lapons et les Esthoniens? Ce qui n'empêche pas que leurs langues ne soient des idiomes nés de la même souche. Les Basques ont, d'après toute probabilité, encore précédé les Finnois ou du moins se sont séparés d'eux de très bonne heure. Leur langue ressemble probablement encore plus à la langue mère, car le parler basque est un type tout à fait isolé, et les langues finnoises ou tchoudes ne s'en rapprochent que médiocrement. Il n'est pas dans notre intention de discuter les ressemblances qui peuvent exister entre le magyare et le basque : un écrivain d'une grande érudition et d'une compétence incontestable en pareille matière, le prince Lucien Bonaparte, a traité victorieusement ce sujet et a fait valoir des raisons qui ont dû attirer la juste attention de tous les linguistes. Mais quant aux analogies qui existent entre le magyare et le finnois, elles sont si évidentes que nous nous proposons d'en faire ressortir plus tard les points capitaux.
Un savant philologue a jadis émis l'opinion suivante sur le magyare : « La langue magyare est une agglomération d'un grand nombre de débris d'autres langues, et il faudrait la dépouiller entièrement de ses éléments étrangers pour prouver le contraire. L'homme qui se vouerait à cet immense travail ne s'est pas encore trouvé, il se trouvera peut-être ! etc. » Toujours est-il que nous ne pouvons admettre cette singulière supposition. Il est facile de reconnaître de prime abord les mots d'origine étrangère, et encore plus aisé de constater les tournures de phrases venues par le contact avec les peuples limitrophes (comme les Turcs, les Allemands, etc.). Mais quant à la grammaire, elle est typique et ne se rapproche d'aucune autre langue, le finnois excepté. Etant prouvé que les Magyares n'ont pas eu de rapports avec les peuples tchoudes depuis plus de mille ans, cette ressemblance, si elle n'est pas accidentelle, doit trouver son explication dans une origine commune des deux langues. Toutes les recherches faites jusqu'à présent par de célèbres linguistes ont prouvé que cette ressemblance n'était pas et ne pouvait pas être l'effet d'un simple hasard. C'est pourquoi nous soutenons que le magyare, langue natale des descendants des Magyares qui habitent depuis le XIe siècle la Hongrie et la Transylvanie, est un rameau complètement isolé de la grande race des langues tchoudes, finnoises, tartares, touraniennes, ouraliennes ou altaïques.
Les Hongrois s’appellent eux-mêmes Magyar, dénomination qui a été confondue à tort dans leurs anciennes œuvres avec Mager, Moger, Meger, tandis que les plus antiques sources orientales, celles de l’empire byzantin (), les appellent Turcs (Türken), et les sources occidentales Hungari. À plusieurs reprises déjà on a essayé de trouver la signification de cette dénomination sans arriver à un résultat certain.
Ne pouvant pas admettre la supposition sans fondement du point de vue historique et étymologique d’Ostrokocsi (), Horváth () et Dankovszky (), nous constaterons seulement que tous les anciens historiographes identifient les Hongrois avec les Huns et reportent l’origine du mot Hun- garus au nom Hun. Ainsi, dit l'historien hongrois Géza : Menroth gigans duos filios generavit, ex quibus Hunni sive Hungari exorti sunt. Même les noms des deux fils de Menroth lui sont connus : Cum autem Hunoret Magor Menroth essent primogeniti . . . Un autre historien, Ipolyi (), va plus loin encore : il soutient avec le plus grand sérieux que les noms des deux fils de Nemrod s'identifient avec les deux noms des races : Huns et Magyares, qu'ils sont les aïeux des deux peuples différents, et qu'il faut lire Hunni et Hungari à la place de Hunni sive Hungari. Qui est-ce qui ne trouvera pas une analogie surprenante entre cette tradition fantaisiste et la légende slave d'après laquelle les frères Tchèque, Lèque et Russe sont les aïeux des trois grandes races slaves : tchèque, polonaise et russe (). Le célèbre connaisseur des langues finnoises, M. A. Castren, parle dans ses cours du premier domicile du peuple finnois () de la manière suivante : « Laissant de côté plusieurs autres preuves évidentes qui pourraient puissamment corroborer ce que je viens de dire sur l'origine des Finnois des contrées environnant l'Altaï, je veux seulement faire remarquer qu'on trouve encore aujourd'hui des branches de la race finnoise dans ce lieu antique. Ce sont les Ostiaks et les Vogoules, plus souvent connus sous le nom commun des Ouïgoures ou Yougoures. Ils habitent tout le long des bords de l'Obi et de l'Irtich, et on en rencontre aussi des traces certaines près de la source de ce dernier fleuve. Cette même contrée fut habitée jadis par une race turque, les Ogoures ou Yogoures qui, à cause de la proximité des Finnois, fut souvent confondue avec eux, d'où le nom d'Ouïgoures ou Yougoures. Le nom des Magyares est de la même origine, aussi le peuple hongrois compte-t-il les Vogoules et les Ostiaks parmi ses parents. » Hunfalvi () est du même avis, en prouvant, à l'aide des langues congénères, l'identité des racines : uj, jog, mog, mag, il constate que le mot ouïgour (ujgur)-moger signifie : l'allié ().
Mais c'est sans contredit Schott () qui, le premier, emploie pour l'ensemble de ces langues la dénomination de fuinoises-tartares ou ouralienne- altaïques. Castrén () les appelle langues altaïques tout court, dénomination qui nous paraît assez heureuse, vu qu'elle n'appartient à aucun de ces peuples en particulier et qu'elle nous indique la première demeure de cette race puissante dont l'habitation primitive se trouvait près de l'Altaï, d'après les traditions finnoises, turques, mongoles et même magyares. Müller () enfin appelle ces langues des langues touraniennes, en opposition aux langues aryennes, sémitiques, etc., et nous sommes parfaitement de son avis ; le Touran ayant été de tout temps le centre de leur habitation première, d'où elles sont parties semblables à des rayons parcourant une grande partie du monde moderne.
De l'immense étendue qu'occupe cette race, Schleicher () nous trace un tableau vraiment grandiose :
« Cette race, dit-il, s'étend jusqu'aux confins les plus reculés de l'Asie du Nord-Est. Elle embrasse les Toungouses (Mandchous) et les Mongols. Ces deux peuples, à une petite exception près, qui se trouvent au nord des monts Caucases, n'habitent que l'Asie et donnent la main à la nombreuse famille des langues turques, célèbres par leur antiquité et leur pureté. Les Turcs commencent au bord du Lena avec les Jacoutes, se resserrent dans les parties orientales de la Haute-Tartarie sous le nom de Ogoures ou Yogoures, comprennent les Kirghizes, les Turcs de la Sibérie et les Turcomans, et s'étendent jusqu'au sein de la Russie européenne. Là, divisés en plusieurs peuplades et parlant différents dialectes, ils prennent le nom de race tartare. Des rameaux détachés de la masse entière s'étendent davantage vers l'Occident dans le Caucase, dans la Crimée et dans l'Asie-Mineure. De là, les Turcs ont pénétré en conquérants jusque dans l'Europe méridionale, dans le territoire des langues grecques, albanaises et slaves du midi, et ont fondé autant de petites colonies enclavées dans ce territoire.
« Le nord de la Russie européenne et asiatique est occupé par les Samoïèdes sur les bords de la mer Glaciale (de la mer Blanche jusqu'à l'embouchure du Lena) ; Schott () compte leur langue au nombre des langues tartares, plus particulièrement finnoises. Aux limites de l'Europe, des deux côtés des monts Ourals, se trouvent réunis dans un seul tronçon les différents dialectes congénères appelés: finnois de l'est. Le finnois de l'ouest (le lapon, le finnois proprement dit, l'esthonien et le livonien), séparé du samoïède par la mer Blanche, forme de nouveau une branche détachée de la langue mère. En fin, au milieu de langues d'origine indo-germaine, loin de toutes ses sœurs, nous voyons le magyare faisant partie du parler finnois de l'ouest ().
« Cette langue s'étend donc de l'est à l'ouest, des bords de la mer du Japon jusque dans les environs de Vienne et Christiania, et du nord au midi, des bords de la mer Arctique jusqu'au sein du Thibet, jusqu'aux bords du lac Tenghrie (près de Lassa) en Afghanistan et jusqu'aux côtes méridionales de l'Asie-Mineure. »
Ce tableau nous indique les trois subdivisions de cette race de langues :
1° Les langues tartares; 2° les langues turcomanes ; 3° les langues finnoises ou tchoudes. Cette dernière encore subdivisée en langues finnoises de l'est et langues finnoises de l'ouest. II
Parenté indiscutable avec les langues finnoises on tchondes.
Déjà dans le dernier siècle des savants suédois et autres, comme Olaus Rudbequius (), Strahlenberg (), Jean Everard Fischer (), Hell (), Jean Sainovits (), Ihre-Oehrling (), Hager (), ont constaté la parenté qui existe entre la langue magyare et les idiomes tchoudes. Ihre prétend même dans l’avant-propos de son glossaire que le célèbre philosophe allemand Leibnitz avait soutenu la même thèse. Même en Hongrie, nous rencontrons, vers la fin du dernier siècle, deux linguistes distingués combattant bravement l’opinion de plusieurs savants compatriotes qui prétendaient avoir trouvé une affinité entre le magyare et les langues orientales plus particulièrement sémitiques. Les œuvres estimables de Sainovits et de Gyarmathy () auraient pu rendre d’excellents services aux philologues qui venaient après eux, et sont encore aujourd’hui d’une utilité incontestable pour celui qui travaille dans le même sens. En Hongrie c’était malheureusement peine perdue. Le peuple se souciait peu d’une parenté possible avec les Lapons aux cheveux roux ou les Finnois qu’on ne connaissait que de ouï-dire, et il savait gré à ceux qui s’efforçaient de combattre ces idées en cherchant une plus noble souche, une origine antique perdue dans la nuit des siècles. D’autres peuples ont eu la même faiblesse. Nous remarquons déjà chez les Grecs et les Romains une tendance prononcée à reculer leur origine plus loin que tous les documents, que toutes les traditions, et à chercher des contes fantaisistes pour satisfaire leur vanité nationale. Entre les peuples modernes nous voyons le même spectacle ; le peuple magyare n'est donc pas le seul qui soit tombé dans une si grosse erreur. Il est à regretter que ce préjugé national ait même aveuglé le plus grand philologue hongrois Révay qui ne voulait pas même admettre la possibilité d'une parenté entre les langues finnoises et son idiome natal. Mais bientôt on découvrit l'antique sanscrit et son affinité indiscutable avec presque toutes les langues modernes; la question sur l'origine du magyare intrigua de plus en plus tous les savants de l'Europe, et il fallait bien que la lumière se fit aussi dans ce petit coin obscur de la science philologique. Schott prouva le premier l'affinité entre les langues altaïques ; Boller (), plus explicite encore, fit des cours remarquables sur le même sujet, et Hunfalvi () fut le premier en Hongrie qui montra le chemin à tous les linguistes à venir. Infatigable de sa nature, ce dernier rédigea pendant plusieurs années des publications mensuelles () qui, attirant petit à petit des collaborateurs zélés et inspirés, inaugurèrent une ère nouvelle pour l'histoire philologique de cette langue. C'est à lui et au savant grammairien Anselm Mansvet Rield () que sont dus pour la plus grande partie les beaux résultats acquis jusqu'à ce jour. III
La langue magyare comparée aux langues de même origine.
Nous avons dit, dans notre premier chapitre, que les langues touraniennes se subdivisaient en trois classes: tartares, turcomanes (turques) et finnoises, et nous avons ajouté que l'idiome magyare appartenait à cette dernière classe, finnoise ou tchoudc, autrement dit ouralienne. Schott () est du même avis, ainsi que Boller dans ses recherches approfondies, tandis que Hunfalvi donne au magyare une position intermédiaire entre les langues finnoises et les langues turcomanes (turques). Castrén, traitant des terminaisons qui tiennent lieu du pronom dans les langues toungouses, bourïœtes, mogoles, turques, samoïèdes et finnoises, joint le magyare à la dernière langue. Toutes ces suppositions ne sont pas encore arrivées à la certitude, mais nous ne croyons pas nous tromper en soutenant que le magyare, comme langue touranienne, compte parmi la subdivision des langues tchoudes ou finnoises. A l'appui de cela nous allons citer les observations faites par A.-M. Riedl, qui sont aussi approfondies qu'irréfutables. « La place de la racine dans les mots dérivés, son inflexibilité, l'harmonie des voyelles, les règles sur les terminaisons, etc., sont communes à toutes les langues altaïques; au contraire, l'accentuation des langues tartares, turques, tcheremisses, etc., diffère essentiellement de celle des langues finnoises et de l'idiome magyare en particulier. Le changement du son résultant de l'influence de l'accent tonique rapproche sensiblement le magyare du lapon, tandis que d'autres apparitions phonétiques, par exemple l'accentuation de la lettre l dans des cas précis, l'altération des racines dans plusieurs formes, et leur retour à la forme primitive devant d'autres suffixes se trouve identiquement dans le zirényen. La terminaison des racines par une voyelle se trouve encore dans le finnois, tandis qu'elle s'est perdue dans le magyare et dans les autres langues parentes. Les consonnes magyares se rapprochent de celles des Ostiaks ; ses consonnes adoucies se retrouvent dans les langues finnoises de l'est, et elles sont étrangères au finnois de l'ouest. La langue finnoise aime l'hiatus, le magyare unit aussi régulièrement les diphtongues en les réduisant à un seul son; la langue finnoise a un cachet caractéristique qui vient des voyelles ; le magyare, un cachet caractéristique provenant des consonnes; les préfixes enfin, étrangers à toutes ces langues, sont une propriété toute particulière du magyare (). Quant aux suffixes, le magyare a autant de rapport avec le turc qu'avec le tchoude ou finnois et incline presque plus vers le turc, même vers le mongol. La division de la conjugaison en deux formes est aussi particulière au magyare, quoiqu'on trouve quelque chose d'analogue dans la langue des Morduins (Morduines, Morduans). De même qu'entre les langues indo-germaines le sanscrit () sert d'aimant, le finnois peut être considéré comme centre, comme point de départ pour les langues touraniennes. »
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