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NOUVELLE HISTORIQUE, Par l’Auteur des Dangers de la Coquetterie, Georgeana, l’Homme Errant, etc.
À PARIS, Chez Ouvrier, Libraire, rue St.-André- des-Arts, n.° 41.
An IX. 1801.
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’est une espèce de confession que vous exigez de moi, mon amie ; mais le sentiment qui m’attache à vous depuis ma plus tendre enfance ne calcule point de sacrifice, même celui de l’amour propre qui, je crois, dans notre sexe, l’emporte sur l’amour véritable. Il est inutile que je vous raconte les premiers événemens de ma vie, ils vous ont été connus et sont tous à peu près les mêmes, pour de jeunes personnes élevées dans les couvens. Je ne commencerai mon récit que du jour de notre séparation. L’époque en est mémorable, puisqu’elle date de la suppression de l’asyle où nous avions passés les plus doux et les plus paisibles momens de notre vie. Votre sort et le mien différaient beaucoup ; vous retourniez dans les bras d’une mère ; la mienne, en me donnant le jour, avait terminé sa carrière. Mon père, entraîné par l’exemple et maîtrisé par les préjugés de sa caste, avait sacrifié le sentiment de la nature à un fol orgueil ; il avait abandonné patrie, famille, tout ce qui attache l’homme sensible, et préféré un faux point d’honneur. Ma gouvernante était le seul appui qui me restât. J’avais été destinée à prendre le voile dans l’abbaye où je vous ai connue ; mon frère, qui était au collège de Louis le Grand, ne devait me voir qu’après la de mes vœux, dans la crainte sans doute que je ne lui fisse des reproches du sacrifice qu’on exigeait de moi. Le hasard qui conduit tout, nous fit rencontrer en entrant dans la diligence qui nous menait à Paris, un ancien secrétaire de mon père qui, m’entendant nommer, demanda à ma gouvernante si j’étais la fille du marquis de Chabry ; sur sa réponse affirmative, il nous proposa de descendre chez lui, parce que, nous dit-il, l’hôtel de mon père ayant été séquestré, il ne me serait pas permis d’aller l’habiter, et qu’il croyait même que la prudence exigeait que je ne me montrasse pas ; que les dernières nouvelles qu’il avait reçues de Paris le forçaient, par l’attachement qu’il conservait pour notre famille, de retourner dans la capitale, pour conserver, s’il en était encore tems, la liberté au fils de celui qui lui avait assuré un sort heureux pour toute sa vie.
Ignorant tous les événements qui s’étaient succédés avec tant de rapidité, je m’étais imaginée qu’en sortant de l’abbaye d’Hieres, j’allais avoir dans le monde un sort digne d’envie. Fille de qualité, riche, je m’attendais que la cour et la ville (que je ne connaissais pas plus l’une que l’autre) me procureraient des jouissances sans nombre ; je m’étais même déjà fait un plan de vie qui flattait si fort mon imagination, que je ne pus retenir mes larmes quand ma gouvernante, à la suite d’un long entretien qu’elle venait d’avoir avec M. Dorimond, (c’est le secrétaire de mon père) me dit qu’il fallait que je l’appelasse ma tante, et que ma sûreté personnelle exigeait que je cachasse à tout le monde mon nom, l’émigration de mon père m’en imposant la loi ; que si je commettais la moindre indiscrétion à ce sujet, la perte de ma liberté en serait la punition. La menace m’effraya, et je promis de me conduire par ses conseils. Nous arrivâmes deux heures après dans cette ville que, quelques instans auparavant, je jugeais être un séjour délicieux, et qui ne me paraissait plus, depuis ce que ma gouvernante venait de me dire, qu’une grande prison où j’allais être étrangère à tous les individus qui m’entoureraient ; tandis que si j’avais pu me présenter comme la fille du marquis de Chabry, tout le monde aurait envié un sourire de ma part.
Pour une jeune personne élevée dans les préjugés de la haute noblesse, cette chute était affreuse. La visite qu’on fit dans notre voiture, les passeports qu’on demanda, un homme qui n’en avait point et qu’on arrêta devant nous, les demandes réitérées qu’on nous fit, m’inspirèrent une si grande terreur que je me jettai dans les bras de ma gouvernante, et ne m’en retirai que longtems après que la voiture eut recommencé à marcher.
Nous descendîmes chez l’honnête Dorimond, dont la maison était gouvernée par sa belle-mère. Il avait une fille à peu près de mon âge ; le caractère de ces deux femmes contrastait si fort, que je n’ai jamais pu concevoir comment elles avaient consenti à rester ensemble, seulement un quart d’heure.
Dorimond nous présenta à madame Lavalé (sa belle-mère), comme ses alliées ; il dit à sa fille qu’il espérait qu’elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour rendre à sa jeune compagne le séjour de Paris aussi agréable que les circonstances le permettaient. À cette époque, les dénominations d’aristocrate et de patriote étaient fort de mode ; madame Lavalé était du nombre des patriotes ; et sa petite-fille, seulement par contrariété, car elle n’était susceptible d’aucune réflexion, affichait l’aristocratie. Madame Lavalé, dès le même soir, me proposa de me mener à la section, où j’entendrais des discours qui me charmeraient ; l’honnêteté exigeait que je consentisse, et je lui promis de l’accompagner. Madame Lavalé nous quitta pour donner quelques ordres relatifs à ses nouveaux hôtes, et Dorothée (sa petite-fille), me prévint, , du caractère de sa mère qui, me dit-elle, était citée pour une patriote par excellence : que, si je l’écoutais, je ne quitterais ni les assemblées de sections, ni les assemblées populaires ; que rien n’était plus maussade ; que là, j’entendrais sans cesse des vociférations (ce mot me parut nouveau) contre des gens qu’ils devaient regretter, puisqu’ils avaient contribué à leur fortune. Son raisonnement me parut assez sensé, et j’allais me retracter de ma parole, quand ma gouvernante, qui s’aperçut de l’impression qu’elle me faisait, s’empressa de lui dire que je ne connaissais pas, même de nom, ceux contre lesquels on se déchaînait ; ainsi, que cela devait m’être fort indifférent : elle me lança en même tems un regard qui me disait : Hortense, si vous vous trahissez, vous êtes perdue.
Jamais position ne fut plus embarrassante. Je quittais un asyle où j’avais toujours été regardée avec une sorte de respect ; madame l’abbesse, qui était parente de mon père, et qui connaissait ses , n’avait cessé de me représenter que, si je faisais mes vœux de bonne heure, je pouvais espérer d’avoir son abbaye ; que le sort d’une abbesse était digne d’envie. Je me voyais déjà fêtée, honorée, comme madame ; je commandais à l’avance à toute l’abbaye, et, en moins de vingt-quatre heures, je me trouvais déchue de mon nom, privée de ma fortune, et traitée d’égale par la fille d’un ancien secrétaire de mon père, qui, deux ans auparavant, n’aurait osé m’approcher qu’avec respect. Madame Lavalé rentra que j’étais encore accablée de ces réflexions ; elle nous fit beaucoup d’excuses de s’être absentée, me renouvella sa proposition d’aller à l’assemblée ; je l’y suivis avec ma gouvernante ; Dorothée refusa, même avec aigreur, de nous y accompagner.
Je n’avais, de ma vie, vu nombreuse, mais j’étais loin de me faire une idée de celle où l’on me conduisit ; aucune de mes idées n’était encore assise, lorsque Dorimond monta à la tribune, et rendit compte à l’assemblée que, malgré toutes ses recherches, il n’avait pu découvrir le fils du ci-devant marquis de Chabry, mais qu’il espérait être plus heureux, ne se regardant pas comme vaincu. Je me levai précipitamment, en m’écriant : le traître ! ma gouvernante me tira avec force, et, par un regard sévère, m’imposa silence ; madame Lavalé, occupée à causer avec une de ses voisines, ne s’aperçut pas de mon émotion ; ma gouvernante la pria de permettre que nous nous retirassions, la chaleur excessive qu’il faisait m’incommodant ; elle fit signe à son fils de venir nous joindre, ne pouvant prendre sur elle de quitter la place avant la fin de la séance ; elle nous en fit d’assez mauvaises excuses, et nous promit de nous joindre bientôt.
Le court espace que nous avions à parcourir avant de rentrer chez Dorimond, et un de ceux qui était secrétaire de l’assemblée, l’ayant abordé, ne me permit pas de lui témoigner toute l’indignation que m’inspirait sa conduite. Je ne connaissais point mon frère, je ne l’avais jamais vu ; mais le respect qu’on nous inspirait, dès l’enfance, pour le chef de notre famille, m’attachait à lui par préjugé, et la raison me disait : c’est le seul protecteur qui te reste. Arrivée chez Dorimond, Dorothée nous plaisanta sur les plaisirs de notre soirée ; un de ses parens (en uniforme national), qui était présent, s’apercevant de la gêne dans laquelle j’étais, la lui fit remarquer, et me rendit un grand service en lui imposant silence.
J’attendais, avec impatience, le moment où, retirée dans ma chambre, avec ma gouvernante, je pourrais épancher mon cœur gonflé des scènes déchirantes qui s’étaient succédées dans la journée. Madame Lavalé ne rentrait pas ; Dorothée s’efforçait d’animer la conversation ; Dorimond était pensif, je craignais de rencontrer ses regards, ne voulant pas lui laisser apercevoir le mépris et la colère qu’il m’inspirait ; le garde national me regardait avec une curiosité scrupuleuse ; ma gouvernante gardait un morne silence. Pour un observateur, notre société pu donner matière à beaucoup de conjectures ; j’étais prête à succomber aux efforts que je me faisais de paraître tranquille, quand , rompant tout-à-coup le silence, ordonna à Dorothée de nous conduire dans notre appartement ; que sûrement nous avions besoin de repos, et que sa mère avait sans doute oublié qu’elle avait de la compagnie. Cet ordre fit lever le siège au garde national qui se retira, et, à mon grand contentement, je quittai Dorimond, dont la présence me devenait si importune, que je n’avais plus la force de me contraindre.
Seule avec ma gouvernante, je donnai un libre cours à mes larmes. Est-il possible, m’écriai-je, que le sort me poursuive au point d’être redevable d’un asyle au bourreau de mon frère ? Était-ce pour m’en rendre spectatrice qu’il m’a offert ses services ? Quel rafinement de cruauté ! Ma gouvernante chercha inutilement à me calmer ; je passai la nuit dans les pleurs ; je voulais aller me dénoncer moi-même, et mettre au grand jour l’atrocité de la conduite de Dorimond ; je voulais sortir à l’instant de sa maison, dussé-je m’exposer au plus grand péril, ne soupçonnant pas de supplice comparable à celui d’être l’obligée d’un perfide qui ne m’avait accueillie, sans doute, que pour me sacrifier plus sûrement.
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e sommeil, ce bienfait de la nature, qui tempère tous les maux, vous les fait oublier un moment, et quelquefois vous prolonge vos jouissances, vint enfin apporter un peu de calme à mon esprit agité. L’on était près de se réunir pour le déjeûner, lorsque je m’éveillai ; ma fidèle gouvernante me prit dans ses bras : je ne chercherai point, me dit-elle, à vous donner des consolations, mais à vous inspirer du courage ; vous allez revoir Dorimond, prenez assez de force sur vous-même pour feindre de n’avoir point entendu hier son discours, et laissez-moi le tems de chercher d’anciennes connaissances qui pourront vous donner un asyle qui vous convienne mieux ; ma chère Hortense, permettez-moi de vous servir de mère ; vous fûtes confiée à mes soins quand le sort vous priva de celle qui vous aurait guidée dans tout le cours de votre vie ; je remplirai avec soin la tâche que je me suis imposée, et j’espère, si vous voulez me seconder, vous faire couler des jours, sinon heureux, au moins paisibles.
La reconnaissance me fit répandre des larmes moins amères que celles de la veille ; je n’étais pas dans une position à commander aux circonstances, il fallut m’y soumettre ; je consentis à me réunir à la famille pour le déjeûner. Dorimond m’aborda avec beaucoup de civilités, me demanda pardon de me quitter, mais qu’il venait de recevoir une lettre de sa sœur, dont le mari avait été régisseur des terres de mon père, qui lui annonçait l’arrivée d’une fille unique qu’elle avait, et que des raisons importantes la forçaient d’envoyer dans la capitale ; qu’il allait à sa rencontre à la diligence. C’est une nouvelle hôte que je vais vous amener, ma mère, dit-il à madame Lavalé : pendant mon absence, je vous prie d’avoir pour ma jeune parente, les égards que j’aurais pour quelqu’un qui aurait l’avantage de vous appartenir.
Je dois dire à la louange de Lavalé, qu’elle mettait tout en œuvre pour dissiper la mélancolie qui m’accablait, mais cette pauvre femme le faisait avec des manières si plaisantes, qu’elle aurait fait rire une personne moins profondément affectée. Elle me proposa de me mener à la convention nationale ; l’essai que j’avais fait, la veille, de son assemblée de section, m’avait ôté toute envie d’en revoir aucune autre ; je refusai positivement. Dorothée m’assura que ce n’était pas la même chose que celle de la veille ; qu’il y avait des gens d’un grand mérite, et qui me feraient beaucoup plus de plaisir ; que souvent elle y allait, elle qui ne voudrait pas pour tout au monde aller aux autres. Toutes ces raisons ne me firent point changer, je persistai dans mon refus, et madame Lavalé, qui serait tombée malade de chagrin, si elle avait manqué une occasion d’entendre politiquer, quoiqu’elle n’y rien, y fut avec Dorothée.
À peine avions-nous eu le tems de nous concerter, ma gouvernante et moi, que Dorimond rentra avec une grande fille d’une fort mauvaise tournure, un air gêné, un teint basané, gauche dans toutes ses manières. Quand Dorimond se fut assuré que sa mère et sa fille étaient sorties, il dit à cette grande fille : Angélique, voici mademoiselle de Chabry et sa gouvernante ; Angélique se jetta dans mes bras avec un transport que j’eus beaucoup de peine à reprimer : puis, me quittant, elle fut embrasser ma gouvernante, en l’appelant par son nom ; Angélique n’eût pas plutôt parlé que ma gouvernante la serra dans ses bras ; elle nous y mit toutes les deux, et, suffoquée de joie, elle me dit mon frère ; je reculai d’étonnement, et pouvais à peine la croire. Dorimond, que je regardais, en cherchant à lire dans ses yeux, mit fin à mon étonnement, en m’apprenant qu’il avait été forcé, pour sauver mon frère, de le dénoncer et de demander, comme une grace, le privilège de l’arrêter. Je pressais Dorimond contre mon cœur, et cherchais, par mes caresses, à effacer l’injure que je lui avais faite de le soupçonner. Après avoir recommencé nos embrassemens, je considérai mon frère, qui était la vivante image de mon père, dont j’avais le portrait à mon col. Il fut décidé, vu la parfaite ressemblance, que je me priverais de porter ce . Dorimond nous assura qu’il était essentiel, pour la sureté de notre secret, que sa mère et sa fille l’ignorassent. Heureusement l’assemblée où madame Lavalé et sa fille étaient, se prolongea assez pour nous donner le tems de réparer la toilette d’Angélique, et lui faire prendre des manières moins gauches ; c’était sur-tout la révérence qui était risible ; nous la lui fîmes faire au moins vingt fois sans succès ; nous fûmes obligées de convenir que je me moquerais d’elle, avec Dorothée, sur son air provincial.
Mes craintes sur le sort de mon frère n’existaient plus ; mais je ne pouvais me dissimuler combien il courait de dangers dans une maison où la maîtresse accueillait tout ce qu’elle croyait être patriote, et sans examen.
Quand madame Lavalé rentra, Dorimond lui présenta la grande Angélique qui avait déjà avec nous un air de familiarité très-remarquable ; à toute minute elle se
au lieu d’appeler Dorimond
mon oncle, elle lui disait, mon ami ; à moi, ma chère Hortense ; à ma gouvernante, ma chère madame Bontems ; mais ce qui me fit trembler, c’est lorsque nous passâmes dans la salle à manger, Angélique fut offrir la main à madame Lavalé ; son parent, le garde national, qui était en possession d’être l’écuyer de sa tante, fut presque culbuté par la robuste Angélique, à qui Dorimond dit : ma nièce, les manières de la capitale sont différentes de celles de la province. Angélique but et mangea comme quatre, elle paraissait rayonnante de joie ; moi-même je ne pouvais contenir la mienne ; madame Bontems était rajeunie ; nous étions tous contens, à l’exception de Dorothée qui nous examinait avec beaucoup d’attention. Nous étions heureusement à la fin de l’hiver, ce qui empêcha madame Lavalé de nous proposer la promenade, mais nous ne pûmes nous refuser de l’accompagner à l’Opéra, l’on donnait la Rosière républicaine ; cette pauvre Angélique cherchait à se rapetisser le plus qu’elle pouvait ; malgré tous ses efforts, elle était, pour une femme, d’une taille gigantesque.
Dorimond n’avait osé refuser à sa mère la compagnie d’Angélique, dans la crainte de lui donner quelques soupçons : le malheureux était sur les épines ; en effet, dans un moment où tout était suspect, mener à l’Opéra un homme proscrit et dénoncé par lui, déguisé en femme, cela était fort dangereux ; d’un autre côté, mettre madame Lavalé dans la confidence, c’était vouloir divulguer notre secret ; il fallut risquer le tout pour le tout, et attendre du destin qui nous avait déjà réunis, la fin de cette aventure qui pouvait devenir très-tragique.
Heureusement, à la sortie de l’Opéra, nous ne trouvâmes pas cette foule de domestiques empressés de faire avancer les voitures ; le jeune Lavalé me donna le bras, ainsi qu’à sa tante ; Dorothée accompagna ma gouvernante, et la fausse Angélique eut pour écuyer le bon Dorimond ; nous regagnâmes, sans accident, la maison de madame Lavalé. De tems à autre je regardais derrière moi, pour m’assurer si mon frère et Dorimond nous suivaient ; je n’étais pas maîtresse d’un secret pressentiment, et la satisfaction que j’avais éprouvée à l’Opéra était mêlée d’une inquiétude qui paraissait sur ma physionomie. Madame Bontems, accoutumée à lire dans mon ame, s’aperçut bientôt de ce qui
elle fut la première à demander
ce que pouvait être devenu monsieur Dorimond ; qu’il fallait qu’il eût pris un chemin différent, puisque déjà nous étions rendues, et qu’il ne paraissait pas. Madame Lavalé n’était pas inquiète, et cela me rassura pour un moment. Chaque mouvement de la porte me faisait ; mais jugez de ma terreur quand je vis entrer deux gendarmes et un officier de police qui demanda monsieur Dorimond, et qu’on eût à lui rendre compte des personnes qui habitaient sa maison. Je devins tremblante comme une feuille ; heureusement madame Lavalé, qui ne savait rien, ne put que répéter les contes qu’on lui avait faits, et avec une assurance qui en imposa aux visiteurs ; elle nous présenta comme deux parentes de son gendre ; elle donna le nom de madame Bontems. Quand on me demanda le mien ; je fus prête à décliner le véritable, heureusement ma gouvernante ne m’en laissa pas le tems, et déclara que je me nommais Hortense Bontems. Et cette autre grande fille qui était avec Dorimond, reprit l’officier ? Je m’empressai de répondre qu’elle s’appelait Angélique Dorimond ; vous vous trompez, reprit madame Lavalé, c’est la fille de la sœur de mon gendre, elle ne peut porter le nom de son oncle, on la nomme Angélique Blançai ; elle est arrivée ce matin par la diligence de Bourges, et il est aisé de s’apercevoir, à son air gauche, qu’il y a fort peu de tems qu’elle habite la Capitale. Autant j’avais désiré le retour de Dorimond, autant je le redoutai pendant la présence de ces trois hommes, qui semblaient chercher à deviner ce que nous avions grand intérêt de cacher. Ils parurent se contenter de la réponse de madame Lavalé, et sa réputation de patriotisme nous sauva d’un grand embarras.
Dorimond fut encore plus d’une heure à reparaître ; mon inquiétude devint si grande, que le jeune Lavalé me proposa d’aller s’informer où il pouvait être ; je le remerciai, et lui répondis que la visite de ces messieurs causait seule mon inquiétude ; que nous étions dans un tems où toutes les craintes étaient permises ; que je ne me pardonnerais jamais d’avoir été la cause immédiate du moindre désagrément qui pourrait arriver à monsieur Dorimond ; que notre intention n’étant pas d’habiter Paris, je le prierais, dès demain, de me chercher un asyle à la campagne, où nous étions résolues de nous fixer.
Le jeune Lavalé parut de ma résolution ; il mit tout en œuvre pour me rassurer, et partit sur-le-champ se mettre à la recherche de son parent.
Madame Lavalé me plaisanta et de mon inquiétude, et de l’intérêt que j’inspirais à son neveu. Elle prit de là occasion de me faire son éloge, et finit par me dire qu’elle concevait l’espoir de m’appartenir. J’écoutais impatiemment tous ces discours, j’allais même lui en témoigner mon mécontentement, lorsque monsieur de Lavalé rentra avec précipitation, nous annonça l’arrivée de Dorimond et de sa nièce. Je le remerciai affectueusement ; le pauvre jeune homme me baisa la main avec une expression si forte, qu’il me fit apercevoir que madame Lavalé n’avait que trop bien jugé. Dorimond mit fin à notre situation par sa présence ; sa mère lui fit de vifs reproches, et lui rendit compte de la visite que nous venions de recevoir. Tout cela s’arrangera demain, dit Dorimond ; en attendant, allons nous reposer.
Hortense, me dit-il, je suis fâché que ma maison ne soit pas plus grande, et d’être dans l’impossibilité de vous offrir un appartement seul : l’arrivée inattendue de ma nièce en est cause ; il faut que vous occupiez, avec madame Bontems, la même chambre, ayant destiné celle que vous habitez depuis votre séjour ici, à Angélique.
Je souscris, sans répugnance, à son arrangement ; mais il n’en fut pas de même de madame Lavalé, qui voulait absolument que madame Bontems et sa nièce ne fussent point gênées, disant qu’Angélique et Dorothée pouvaient loger dans la même chambre, que le lit de Dorothée était même assez grand pour les deux cousines, et que cela nous gênerait beaucoup moins. Mon frère pouvait à peine se contraindre : un fol rire s’était emparé de lui : l’idée de le faire coucher avec Dorothée lui paraissait si plaisante, qu’il m’a avoué depuis, qu’il avait été tout près de l’accepter.
Dorimond qui en savait plus long que sa mère, décida impérativement que nous logerions comme il l’avait arrangé. Nous prîmes tous congé les uns des autres, et à mon grand contentement, je me trouvai enfermée avec ma gouvernante et mon frère.
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près de longues souffrances, un quart d’heure de bonheur est saisi avec empressement : telle était ma position ; depuis deux jours, j’avais passé successivement des craintes les plus vives aux sensations les plus douces.
Angélique ne se vit pas plutôt seule avec nous, qu’elle se débarrassa de ses habits de femme ; elle défit une perruque si artistement arrangée, que l’on eût juré que c’était ses cheveux : à la vérité la perruque était blonde et sa figure très-brune, ce qui faisait un contraste frappant. Angélique avec des traits réguliers était fort laide, et le vicomte de Chabry était un fort joli garçon. Je le priai de nous dire quelle raison l’avait retenu si long-tems loin de nous : il me répondit que dans toute autre circonstance il en aurait éprouvé beaucoup de satisfaction, mais que dans celle où il se trouvait, il avait été trois heures dans une anxiété difficile à décrire. En sortant de l’opéra, nous fûmes acostés par un des membres de notre section, qui plaisanta Dorimond sur sa compagne ; as-tu envie, continua ce mauvais plaisant, de donner des frères naturels à Dorothée ? Dorimond s’empressa de lui dire que j’étais sa nièce ; il allait nous quitter, quand, par malheur, un maudit colporteur se mit à crier une victoire remportée par l’armée de Sambre et Meuse. Notre importun acheta le journal, et nous força d’entrer dans un café pour en entendre la lecture. La foule était grande, beaucoup de nouvellistes s’étaient réunis ; chacun parlait diversement et de la victoire et de la position de l’armée. Une femme au milieu de ces groupes attirait l’attention ; j’étais lorgné, poussé, interrogé : je ne pouvais bientôt plus résister. Assis, j’aurais été moins remarqué ; mais debout, à côté de Dorimond qui paraissait sortir de ma poche, j’attirais tous les regards ; heureusement, je fixai aussi ceux de la cafetière qui m’offrit une place à côté d’elle ; je ne fus guère plus tranquille, les quinquets qui l’entouraient jetaient un trop grand jour sur moi, et tous ceux qui entraient me fixaient et faisaient foule près du comptoir.
Enfin, le lecteur affidé de ce café parut : il était muni d’un bulletin du comité de la guerre, qui annonçait officiellement le détail de la bataille ; tous les curieux se autour de lui. Il était appuyé sur le comptoir et pérorait avec un air qui en imposait à tous les spectateurs. Je levai par hasard les yeux sur lui, et à mon grand étonnement, je vis dans l’orateur mon ancien professeur au collège ; c’était bien là le cas de lui dire : M. l’abbé, qui vous eût reconnu dans cet équipage ; il était en petit uniforme national, un gros catogan, un chapeau sur le coin de l’oreille : il ressemblait autant à lui-même, que moi à une femme.
Après qu’il eut fini sa lecture, il en tira la quintessence d’un ton empoulé, comme dans le tems où il était professeur ; j’aurais eu les yeux bandés, que je l’eusse reconnu. Il y avait au moins une heure que j’étais sur les épines, quand le maître du café prévint l’assemblée qu’il était tems de se retirer : Dorimond ne fut pas un des derniers à prendre son parti. À peine dans la rue, nous entendîmes un rappel ; nous prîmes des rues détournées pour éviter les corps-de-garde, et après une grande heure de marche, nous arrivâmes enfin, non sans avoir été accostés vingt fois par des curieux ou des importuns. Voilà, ma chère Hortense, les motifs qui ont décidé notre arrivée et qui vous ont causé une aussi vive inquiétude.
Madame Bontems représenta à mon frère qu’il était impossible qu’il restât encore long-tems avec son déguisement, que madame Lavalé qui était dans la bonne-foi, l’exposerait sans cesse à des inconvéniens ; qu’elle croyait qu’il serait plus prudent de sortir de cette maison, et, sous un nom supposé, aller habiter un village à quelques distances de Paris. Vos conseils sont excellens, ma chère amie, lui dis-je, mais comment faire ? Je ne crois pas que votre fortune soit assez considérable pour nous trois, en supposant que nous consentions à vous être importuns ; et celle de notre père n’est plus en notre disposition. Je possède environ trois mille francs en assignats, dit mon frère ; et moi, répondit ma gouvernante, j’ai entre mes mains plus de trois cent mille francs en valeur réelle : ne croyez pas que cette somme m’appartienne, elle est à vous, Hortense ; votre père en quittant la France, prévit l’instant où vous seriez forcée de sortir de votre couvent ; il m’a remis les diamans de votre mère, en me faisant promettre de ne point vous quitter ; quant à mon fils, ajouta-t-il, il viendra me rejoindre, il a son nom et son rang soutenir ; mais pour ma fille, les mêmes inconvéniens n’existent pas, et si, comme je l’espère, nous rentrons dans tous nos droits, il me sera facile d’obtenir une place pour elle dans un chapitre quand ils seront rétablis. Mon frère et moi, écoutions madame Bontems avec une attention mêlée de regret pour la folie de mon père qui, de sang-froid, sacrifiait ses deux enfans en faisant expatrier l’un et en abandonnant l’autre.
Quand j’aurais la possibilité de quitter mon pays, reprit mon frère, avec la certitude d’y rentrer victorieux, je me croirais un monstre d’aller me joindre aux ennemis de ma patrie ; je respecte les préjugés de mon père, mais jamais je ne partagerai ses erreurs ; je suis jeune, je puis embrasser le métier des armes ; toi, ma chère Hortense, avec la dot que mon père t’a laissée, tu peux vivre heureuse, et m’offrir un asyle si je survis aux dangers qu’entraîne avec soi le sort des combats. J’ai du plaisir à penser que mon père, abjurant ses erreurs, viendra finir ses jours au milieu de ses enfans, et m’approuvera de lui avoir désobéi ; il conviendra alors qu’un citoyen n’a rien de plus cher que sa patrie, et qu’il s’avilit à ses propres yeux quand il est ingrat envers elle, tel tort apparent qu’elle puisse avoir.
Madame Bontems embrassa mon frère et nous pronostiqua un avenir heureux. Nous nous couchâmes dans cette espérance, qui répandit un baume consolateur dans nos ames, et nous fit passer une excellente nuit.
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consolante espérance, tu es le plus grand bienfait de la nature ; sans toi, l’homme accablé par la douleur succomberait sous le poids de ses maux ; tu lui donnes du courage, tu rends à son âme l’énergie nécessaire pour parer aux évenemens, et l’avenir que tu lui montres sous de riantes couleurs, lui fait presque oublier qu’il est malheureux !
Telle était notre position à notre réveil. Nous passâmes un tems infini, madame Bontems et moi, à composer le maintien et la toilette de la fausse Angélique. Dorothée était déjà venue vingt fois écouter à notre porte, et appeler à voix basse sa grande cousine, avec qui elle prenait des familiarités que les liens du sang, qu’elle croyait qui l’unissaient à Angélique, pouvaient autoriser ; mais madame Bontems, plus expérimentée que nous, qui trouvions des motifs d’amusement dans l’erreur de Dorothée, recommanda à mon frère beaucoup de circonspection.
Trop de précaution devient quelquefois nuisible, et nous en eûmes la preuve. La froideur que mon frère témoignait à Dorothée, lui occasionna de vifs reproches de la part de madame Lavalé, qui menaça Angélique d’en écrire à sa mère, ce qu’elle exécuta à l’insu de son gendre.
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The end
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