Front matter
Ah ! Nought is pure. It cannot be denied that virtue stille some tincture has of vice, and vice of virtue.
Livre I
Livre II
Texte entier
Ah ! Nought is pure. It cannot be denied that virtue stille some tincture has of vice, and vice of virtue.
Mais ce n’est pas un roman.
— Le titre vous l’annonce.
— C’est tout-au-plus le fragment d’une peinture assez libre, assez vive, assez singulière.
— Si la peinture était vraie, serait-il sans intérêt, ce nouveau fragment du chapitre de l’histoire du cœur humain, le plus inépuisable, le plus obscur peut-être, quoique le plus souvent lu, le plus éloquemment expliqué ?
— Votre morale trouve-t-elle une pareille lecture sans danger ?
— Elle ne peut intéresser que des ames susceptibles d’un sentiment honnête ; elle doit ennuyer infailliblement les autres.
— Et ce sont les ames honnêtes que vous ne vous faites aucun scrupule de corrompre ?
— Comme les unes sont fort au-dessous de ce genre de séduction, les autres sont à une hauteur où de telles impressions ne peuvent les atteindre.
— Pour quelle classe avez-vous donc écrit ?
— Pour une classe très-nombreuse : pour les caractères faibles, légers, sensibles, mais que leur sensibilité, leurs faiblesses même peuvent ramener, d’un instant à l’autre, au sentiment de leur devoir, à l’amour des vertus les plus touchantes.
— De quelle tâche vous êtes-vous chargé là ?
— Si dans la condition des femmes où se trouve placée mon héroïne, vous eussiez rencontré l’être du monde le plus séduisant et le plus aimable, si vous deviez à cet être une grande partie du bonheur dont vous avez joui sur la terre, que vous inspirerait votre reconnaissance ?
— Je serais fâché que ce fût un mauvais roman.
— Mais ne penseriez-vous pas alors mériter un peu l’indulgence que je vous demande ?
— Je ne sais.
— Laissez-moi quelques momens encore à ma douce illusion ; elle ne s’évanouira sans doute que trop tôt.
Il avait à peine trente ans, le bon Séligni, qu’il croyait déjà la sensibilité de son cœur entièrement épuisée par une passion dont l’objet n’était plus. — Voilà un roman qui commence comme la plupart des romans pourraient finir. — C’est justement pour cette raison que le bon Séligni pensait lui-même être à la fin du roman de sa vie. Ce qu’il craignait le plus, c’était de se laisser séduire par de nouvelles illusions. Il avait aimé de si bonne foi ; l’être qu’il adorait encore méritait cet hommage à tant de titres, avait eu tant de vertus et de charmes, l’avait rendu tour-à-tour si parfaitement heureux et si parfaitement malheureux, que son âme remplie de souvenirs délicieux et de regrets déchirans, eût regardé l’idée seule d’un autre amour comme une sorte d’impiété, s’il l’eût imaginé possible.
La passion qui, jusqu’à ce moment, avait enchaîné toutes les facultés de son être, serait difficile à comprendre pour ceux qui l’auraient connu moins que moi ; ce n’était point la fougue passagère d’un délire amoureux, c’était tout-à-la-fois le sentiment le plus vif, le plus tendre et le plus profond ; il était devenu la vie de sa vie, l’ame de son ame. Je n’ai guère vu de jeune homme dont le caractère fût naturellement plus ambitieux ; il cessa de l’être, parce que celle qu’il aimait eût craint que toute espèce d’éclat ne trahît un secret nécessaire à son repos, à son bonheur. Je n’ai guère vu un jeune homme plus jaloux de son indépendance, et ses moindres desirs étaient soumis sans réserve aux volontés adorées de l’être, à la vérité, le plus sensible, le plus généreux, le plus aimable, mais aussi le plus exigeant, le plus impérieux. Olympe avait trop de lumières, trop de bonté naturelle, pour ne pas céder à l’ascendant d’une raison supérieure, à la force d’un sentiment noble et juste ; mais elle se vengeait, pour ainsi dire, de la nécessité d’obéir à cet empire, en tâchant d’en étendre les limites, d’en accroître elle-même la puissance, d’en former un autre empire à sa fantaisie, et d’y soumettre celui qu’elle aurait voulu rendre le plus heureux des hommes, à la seule condition qu’il ne le fût que pour elle et par elle. Si toutes les richesses du monde eussent été dans sa main, c’est à son amant qu’elle les aurait prodiguées ; si tous les genres de gloire n’eussent dépendu que de son suffrage, c’est lui qu’elle en aurait comblé : mais plutôt que de lui voir tenir ces avantages d’une autre main que la sienne, elle eût préféré de vivre avec lui dans la retraite la plus obscure, dans la plus extrême médiocrité, quoiqu’elle eût contracté de bonne heure le goût ou du moins les habitudes du faste et de l’opulence.
Lorsqu’Olympe fut enlevée à son amour, le bon Séligni crut lui-même avoir cessé de vivre. Il ne savait que faire d’une volonté qui n’était plus celle qu’il avait préféré si long-temps à la sienne. Il se trouvait isolé partout : il était embarrassé de son existence, de l’esprit, de la sensibilité, de toutes les ressources dont il jouissait seul. Quel usage en faire encore, lorsque celle à qui son amour avait tout abandonné n’était plus !
Séligni disait souvent à ses amis, se disait plus souvent à lui-même : Je sens que mon être dépendait tout entier d’un autre être ; il n’est plus ! comment n’ai-je pas cessé d’exister en même-temps ? Si le sort me condamne à lui survivre, tâchons au moins de consacrer à son souvenir le peu de jours qu’il me faut encore vivre ainsi séparé de moi-même. Eh bien ! avant de mourir tout entier, tâchons de faire chérir sa mémoire et la mienne ; essayons d’entreprendre quelque ouvrage utile, et qui puisse nous recommander tous deux, si ce n’est à la reconnaissance, du moins à l’intérêt de la postérité. — Entraîné par cette pensée, Séligni reprit insensiblement le goût de l’étude et du travail ; ses premiers essais furent trop bien accueillis pour ne pas entretenir la seule espérance qui pût le rattacher encore à la vie.
Ne serait-ce pas souvent un malheur d’avoir trop de santé, trop de jeunesse, un cœur ou des sens trop susceptibles ? Combien de projets sublimes ont été détruits par la seule influence de ces dons si précieux, mais quelquefois si funestes ! La profonde douleur de Séligni n’avait pu éteindre le feu de ses desirs. La solitude même où ses regrets et ses méditations l’avaient retenu plusieurs mois de suite, n’avaient servi qu’à rendre, à cet égard, la disposition de son cœur et de ses sens plus pénible et plus dangereuse. Devenu moins sombre, mais plus triste, plus inquiet, plus impatient, il éprouvait tantôt les agitations les plus vives, et tantôt il paraissait languir comme ces fleurs dont la tige penchée aux premiers rayons d’un jour d’été, succombe doucement sous le poids d’une rosée trop abondante.
La logique de nos passions et de nos préjuges est fort singulière, et la manière de transiger avec nos besoins et la nature même des choses, ne l’est pas moins sans doute. Nous avons dit que Séligni fuyait toute idée d’un nouvel attachement comme le plus grand crime ou comme le plus grand malheur ; cependant, il ne pouvait cesser d’être aimant et sensible. Son ame expansive et tendre ne pouvait se replier sans cesse sur elle-même, et ne pas souffrir de l’isolement dans lequel son chagrin la tenait ensevelie. Avec une imagination un peu plus ardente, avec un esprit un peu moins juste, un peu moins éclairé, peut-être était-il dans la disposition la plus desirable pour devenir un fanatique, ou si vous voulez un saint ; je ne répondrais pas même que cela ne fût arrivé, si malheureusement l’objet de sa première passion ne l’avait rendu trop étranger à ce genre de rêverie et de bonheur. Il se trouva donc réduit à chercher des consolations plus simples et plus naturelles ; et voici celles que lui vint offrir un jour sa nouvelle philosophie.
L’âge des illusions est passé sans retour ; plus de sentimens exclusifs ; leur puissance absorbe et consume tout notre être ; les félicités que nous en pouvons attendre sont achetées trop cher : n’ayant plus que des affections générales, c’est assez pour occuper notre sensibilité, pour remplir nos devoirs, sans risquer de troubler sans cesse le repos de notre intérieur. Évitons avec un soin extrême le malheur de faire de la peine à qui que ce soit ; ne négligeons aucun moyen d’exercer notre bienveillance envers nos semblables ; mais ne faisons jamais dépendre d’aucun d’eux le sort de notre existence et de notre tranquillité ; aimons enfin, puisqu’il faut aimer mais n’aimons qu’autant que le veut la nature pour jouir et pour faire jouir l’être aimable que la destinée livre à l’attrait impérieux de ses propres desirs et des nôtres… Imitons l’abeille qui ne cesse d’errer de fleurs en fleurs, et ne s’y repose que pour en recueillir le miel.
Au moment même où Séligni venait de faire ces profondes réflexions il se trouve à la petite porte du Vauxhal faubourg St.-Germain. Quelques-uns de ses anciens camarades l’apperçoivent, l’abordent et l’entraînent dans la salle.
Écartez quelques idées de vice, de bassesse, de perfidie que l’on rencontre trop souvent ailleurs comme ici, nous serons forcés de convenir que c’est un spectacle assez doux que celui de ces rassemblemens de la jeunesse des deux sexes, où l’un et l’autre viennent se montrer avec tous leurs avantages, au jour séduisant et magique d’un grand nombre de lumières répandues avec art dans un amphithéâtre dont la distribution ingénieuse présente ici des sallons de verdure, là des allées circulaires, plus loin des bosquets de myrthes et de roses ; dans le centre un bal d’enfans dont l’innocence et les graces ingénues semblent offrir à l’amour un culte d’autant plus touchant qu’elles en ignorent encore le dangereux mystère.
C’est là que Séligni vit pour la première fois la charmante Betzi ; ce fut le chevalier de R… qui le présenta. Sur l’éloge brillant qu’il fit de la douceur et de la sensibilité de son mélancolique ami, ce dernier obtint sans peine la permission de l’aller voir le lendemain, et se promit bien lui-même en secret de ne pas en profiter. Eut-il tort ou raison ?
Après avoir lutté toute la nuit contre le charmant fantôme qui s’étoit emparé de son imagination depuis qu’il fut sorti du Vauxhal, Séligni ne put s’endormir que vers le matin, et fut bientôt réveillé par un songe plus vif, plus séduisant encore que tous les souvenirs qui n’avaient pas cessé de le poursuivre avant ce léger sommeil. Il se leva brusquement, s’habilla de même et sortit dévoré d’incertitude et d’impatience. Sa philosophie lui sut persuader enfin qu’il fallait écarter le singulier fantôme qui troublait son repos, comme on écarte tant d’autres fantômes en les approchant avec beaucoup de résolution et de sang-froid. Cette belle idée le conduisit presque machinalement à la porte de Betzi. — Madame est-elle visible ? — Elle est encore couchée. — Demandez-lui si elle ne veut pas recevoir la personne à qui elle a promis hier au Vauxhal un moment d’entretien. — Il fut admis. Ne serait-ce pas ici la meilleure occasion de vous faire le portrait de Betzi ? — Mais ce ne sont pas des traits qu’il faudrait peindre, c’est le charme répandu sur toute sa personne, ce regard plein de volupté, mais l’exprimant moins qu’ils ne l’inspire ; l’accord enchanteur de ces yeux si brillans et de cette bouche si fraîche, dont le sourire suffirait seul pour caractériser l’image du printemps ; dans toute sa physionomie ce mélange ravissant de la joie la plus naïve, de la douceur la plus simple, de la confiance la plus ingénue, de la grace la plus naturelle. Aucun de ses traits n’était régulièrement beau ; mais tous étaient agréables : son front petit, ses cheveux d’un châtain clair, ses sourcils mollement arqués, ses yeux bruns presque à fleur-de-tête, son nez légèrement retroussé, ses joues larges, mais arrondies comme celles d’Hébé, sa bouche un peu grande, ses lèvres un peu fortes, mais dessinées cependant avec finesse et vermeilles comme la rose, ses dents d’une forme et d’une blancheur éblouissante, l’ensemble de la taille parfait, même aux yeux d’un artiste ; la poitrine haute et bien placée, le tour de l’épaule d’une perfection idéale, comme celui qui servit de modèle à l’Érigone du Guide. Ajoutez à cela le teint le plus frais, et tous les enchantemens de la plus brillante jeunesse. Hé bien, Séligni, dans ce moment, n’appercevait rien de tout ce que j’essayai vainement de vous peindre. Il avait résolu de ne voir dans la charmante Betzi, qu’une prêtresse ordinaire de l’amour à qui l’empire de ses sens le forçait de rendre hommage.
Cependant la sensibilité de son cœur, la délicatesse naturel de ses procédés ne l’engagèrent pas moins à cacher cette disposition sous les formes les moins propres à blesser le caractère même le plus susceptible. Le singulier contraire de son intention et de ses discours ne pouvait manquer sans doute de donner à cette conversation une tournure assez bizarre. — Ah ! c’est vous monsieur ? À votre air d’hier au soir, je ne m’attendais pas à recevoir votre visite de si bonne heure. — Vous la trouvez peut-être fort indiscrète. J’ai été si tourmenté toute la nuit de votre image… — Que c’est auprès de l’original que vous venez chercher à l’oublier ? — Le pourriez-vous penser ? non, mais un peu de consolation, un peu de pitié. — Ne m’avez-vous pas dit hier que la chose que vous craignez le plus désormais c’est de rencontrer une femme capable de vous attacher ? — Hé bien, n’êtes-vous pas trop jolie, trop aimée, trop volage pour me faire courir ce risque ? — Qui peut en répondre ? — Vous-même. Après m’avoir laissé croire que vous pourriez m’aimer une heure ou deux, vous m’assurerez tout franchement que vous ne m’aimez plus ; et tout sera dit. — Oui, mais si cet aveu vous mettait ensuite au désespoir, que pourrais-je faire pour vous consoler ? — M’aimer encore une fois une heure ou deux. — Et si vous preniez l’habitude de ce besoin de consolation, cela ne laisserait pas de vous embarrasser vous et moi. — Vous comptez un peu trop sur les apparences de ma manière d’être. — On n’est pas toujours aussi légère qu’on le paraît. — Ah ! si vous étiez aussi sensible que vous êtes aimable ! — Que deviendrait votre philosophie et la mienne ? Nous nous en passerions à merveille. — Je ne sais ; mais soit raison, soit caractère, je suis franche ; vous m’inspirez assez d’estime pour ne point vouloir vous tromper ; je respecte un cœur qui paraît avoir tant souffert, et ne veux point le rendre plus malheureux encore. Vous trouverez beaucoup de femmes plus séduisantes que moi mais je vous en avertis, il est bien difficile de m’aimer une fois et de ne pas vouloir m’aimer encore ; soyez sur vos gardes. — Cette leçon fut accompagnée, et si naturellement, du regard le plus propre à la faire oublier, que la tête du pauvre Séligni, quelque résistance qu’elle eût méditée, fut bientôt perdue. L’avenir et le passé disparurent à ses yeux ; l’ivresse du moment absorba toutes les facultés de son être, et rien ne put l’empêcher de s’exposer au terrible danger d’être le plus heureux des hommes. Il crut jouir en effet d’une volupté qu’il n’avait jamais éprouvée avec le même délire. Il était arrivé chez Betzi, bien décidé à ne pas la revoir une seconde fois ; il ne la quitta qu’après avoir obtenu la promesse d’oser la revoir tous les jours.
Séligni fut assez long-temps en possession de tout ce qui peut enchanter la vie ; ses sens étaient réveillés sans cesse par les plus douces jouissances, son imagination se sentait entraînée par le plus vif intérêt, et son cœur n’éprouvait aucun trouble. Il avait une maîtresse et n’avait point de liens, du moins ne pouvait-il encore les appercevoir ; il ne voyait l’aimable Betzi que pour lui porter du bonheur ou pour le retrouver chez elle ; aucun engagement ne les liait l’un à l’autre ; ce n’était, pour ainsi dire, que le nœud de la veille qui semblait en former un nouveau pour le lendemain. Il devait lui supposer d’autres liaisons que la sienne, mais il ne s’en occupait guère, car elles ne nuisaient jamais à son plaisir ; et cette idée, dont l’impression n’était encore que très-fugitive, ne servait qu’à le rassurer contre le danger d’une passion trop sérieuse. Lui-même se permettait assez souvent de légères infidélités, mais dont le souvenir ou le regret devenaient toujours un nouvel hommage à la préférence que méritait Betzi. Distrait par ses études ; rappelé quelquefois aux sublimes rêveries de son premier roman, quelquefois même inquiet des suites de ses nouvelles habitudes, il arrivait chez elle triste et mécontent, mais n’en sortait jamais sans avoir l’esprit plus serein, le cœur plus léger, l’humeur plus douce et plus gaie. La voir, l’aimer lui semblait chaque fois une jouissance nouvelle, et d’autant plus piquante, qu’elle n’en était pas moins la même. Je n’ai jamais vu personne, me disait-il, alors dans les épanchemens de sa confiance, je n’ai jamais vu personne se donner avec plus d’abandon et conserver plus de prix à ses moindres faveurs. Je n’ai jamais vu personne d’une humeur plus égale, varier davantage l’effet et le pouvoir de ses charmes, les varier d’une manière plus facile et plus sûre avec un sentiment plus naïf, avec une ingénuité plus touchante, plus éloignée de toute fausse coquetterie. En s’occupant de tout ce qui peut exalter votre ivresse, elle a l’air de ne songer qu’à soi, de ne vouloir jouir que du bonheur d’être mieux aimée et de vous aimer davantage à son tour ; ses bouderies ne sont jamais longues, n’ont jamais rien d’amer ni d’indiscret ; ses caprices même, si l’on peut les appeler ainsi, ne servent guère qu’à couvrir, ou plutôt à réparer les torrs dont l’amour le plus passionné, le plus fidèle n’a jamais été, dit-on, tout-à-fait exempt.
Séligni s’applaudissait chaque jour davantage du trésor qu’avait rencontré sa sagesse. Me voilà, disait-il, rentré dans l’ordre de la nature, également loin d’une froide indifférence et de cette exaltation qui devient plus souvent le supplice et la mort de notre sensibilité, qu’elle n’en est le charme et la vie. J’ai tout l’intérêt, toutes les jouissances d’un goût vif et naturel sans éprouver aucun des tourmens d’une grande passion ; nulle chaîne ne contraint ma liberté ; le lien qui m’attache s’étend ou se resserre au gré de mes desirs, au gré de ma raison ; et ce lien si doux tient tout le pouvoir avec lequel il me captive, des fleurs nouvelles dont il se compose chaque soir ou chaque matin. J’aime comme la nature l’a voulu. L’empire des préjugés, les vains caprices de l’opinion n’ajoutent rien à mon bonheur, et l’altèrent moins encore ; je jouis, mais avec cet heureux abandon que ne donne pas toujours la plus haute philosophie, sans rien prétendre, sans rien pressentir, sans rien regretter. J’aime comme aimeraient les sauvages si, sans cesser de suivre les mouvemens de leur instinct naturel, ils avaient pu comme moi développer les facultés de leur esprit et de leur imagination, perfectionner leurs sens, former leur goût, le rendre susceptible de toutes les nuances de volupté qui me touchent et me ravissent. Je vis dans le tourbillon de la société comme le commun des hommes, je respecte les faiblesses et les folies auxquelles ils ont érigé des trônes et des autels. Mais dans ce monde insensé, seul avec moi-même, plus seul encore quand je suis avec ma Betzi, je ne consulte que la nature ; et pour jouir du secret d’être heureux, je n’en crois que son cœur et le mien.
La manière d’être de Séligni ne lui permettait pas de voir sa douce amie avec autant de liberté qu’il l’aurait desiré. L’existence de Betzi malheureusement était trop connue dans le monde, et sa figure trop jolie, trop séduisante, pour ne pas la faire remarquer par-tout où elle paraissait. Des liaisons qu’il respectait encore, cet empire de l’opinion auquel il pensait qu’on doit un hommage public, même lorsqu’on ne peut se dispenser d’en mépriser le joug, l’obligeaient à beaucoup de précautions assez gênantes, mais que les ressources d’un séjour tel que Paris rendaient cependant plus ou moins supportables. Il ne se passait guère de jour qu’il ne parvînt à la voir, si ce n’était chez elle ou chez lui sous un déguisement ou sous un prétexte quelconque, du moins à la promenade, et plus souvent encore au spectacle ; un clin d’œil, un mot, un à-propos heureusement saisi, le plaçait presque toujours près d’elle. On avait l’air de se rencontrer souvent pour la première fois, et c’était en effet avec tout le plaisir d’une première fois, ou plutôt avec un plaisir mille fois plus vif et plus doux encore. Très heureusement pour lui Séligni ne savait, ne s’était peut-être jamais demandé pourquoi Betzi le charmait et l’attachait tous les jours davantage ; mais on peut comprendre que le sentiment de préférence qu’il avait obtenu d’elle tenait sur-tout à l’extrême différence qu’elle devait remarquer entre ses hommages et tous ceux qu’elle avait reçus jusqu’alors : les beaux projets de la philosophie de Séligni n’avaient pu faire perdre à son cœur cette habitude de soins tendres et délicats, inséparables d’une sensibilité comme la sienne. Betzi, quelque essai qu’elle eût déjà fait du pouvoir de ses charmes, quelque accoutumée qu’elle fût de se voir entourée d’empressemens et de desirs, pouvait bien croire cependant inspirer pour la première fois tout l’attachement d’un véritable amour : elle était pour Séligni l’objet d’une volupté toute nouvelle ; il était pour Betzi celui d’un sentiment tout nouveau. Sans avoir donc ni l’un ni l’autre un cœur neuf à se donner, ce qu’ils éprouvaient mutuellement l’un pour l’autre n’en tenait pas moins des douces illusions d’un premier sentiment. Nos affections morales semblent souvent étouffées par le tumulte de nos sens ; mais lorsqu’elles se mêlent, lorsqu’elles se confondent par hazard avec les impressions du plus impérieux de tous, elles leur prêtent, elles en reçoivent tour-à-tour une force nouvelle que leur durée ne manque pas d’accroître encore : quoiqu’on ait cru voir souvent le contraire ; le moral de l’amour l’emporte presque toujours sur le physique, quand, ce qui n’est pas si commun, il en a l’énergie, la candeur et la vérité.
Jusqu’à ce moment le pauvre Séligni ne se doutait nullement de la véritable situation de son cœur. Il s’était persuadé qu’on ne pouvait jamais éprouver qu’une grande passion dans sa vie, que les premiers symptômes de tout sentiment profond devaient toujours être les mêmes, qu’il n’existait enfin sous l’empire de l’amour qu’une manière de perdre sa raison et sa liberté, tandis qu’il en est mille, ou plutôt que personne n’en saurait assigner le nombre. Il était loin sut-tout de calculer le prodigieux ascendant que prend sur une âme sensible un goût vif heureux, lorsqu’il est soutenu de tout le charme de la confiance, de tout le pouvoir d’une douce habitude ; mais il commenta bientôt à s’en appercevoir à la première contrariété qui vint traverser trop sérieusement le paisible cours de ses plaisirs.
Plusieurs jours de suite Séligni ne put parvenir à rencontrer Betzi chez elle. Il la chercha vainement aux promenades, aux spectacles qu’elle fréquentait de préférence ; il ne l’y voyait point, ou lorsqu’il croyait l’avoir apperçue, elle échappait aussitôt à ses regards avec autant d’attention qu’elle en avoit prise jusqu’alors pour les fixer. Il écrivit plusieurs fois, point de réponse. Au bout de huit ou dix jours une personne inconnue lui remit un billet écrit au crayon : « Plaignez votre pauvre amie et ne la jugez point ; elle n’ose encore ni vous voir, ni vous écrire ; mais elle n’existera que lorsqu’elle aura pu vous expliquer toute sa conduite. »
On conçoit aisément que ce billet ne diminua guère l’inquiétude et l’agitation de l’homme sensible qui peu de jours auparavant se croyait encore le plus sage et le plus heureux des mortels. Il revit enfin Betzi. L’empressement avec lequel il fut reçu ne pouvait être plus tendre ; mais ce doux accueil n’avait jamais été si sérieux, si mêlé d’embarras et de tristesse.
Qu’avez-vous pensé de moi, mon ami ? Qu’en penserez vous encore quand je vous dirai que depuis notre dernière entrevue je me suis trouvée moins malheureuse d’être séparée de vous que de la crainte de ne pouvoir échapper à vos poursuites ? vous imaginiez bien avoir quelques rivaux, et vous ne vous en tourmentiez guère ; vous vous croyiez dispensé de toute jalousie par votre manière de m’aider, et votre cœur n’était peut-être si tranquille en effet que par la jouissance intime, quoique ignorée de vous-même, de mes sentimens pour vous. Rien n’a changé, mon ami, que ma situation ; mais elle est la plus pénible et la plus cruelle que vous puissiez imaginer. Un Anglais, à qui je dois tout ce que je possède, et peut-être encore le peu que je suis, m’avait quittée quelques mois avant l’époque de notre connaissance pour aller terminer dans sa patrie des arrangemens de fortune dont il comptait revenir jouir dans ce pays-ci. Quoiqu’il m’eût promis de me donner exactement de ses nouvelles, je en ai jamais reçu ; ses torts, que je dois croire involontaires, n’excusent pas les miens, je le sais ; mais ce n’est pas vous, mon ami, qui me les reprocherez ; mon bienfaiteur a reparu brusquement chez moi le lendemain du jour que je vous vis pour la dernière fois. Depuis, je n’ai pas cessé d’en être obsédée, et si ses affaires ne l’avaient pas forcé de faire une absence de plusieurs jours, je n’aurais pas encore osé risquer de vous recevoir aujourd’hui. L’homme à qui j’ai de si grandes obligations a quelques-unes des vertus de mon ami : son ame est noble et généreuse. Avant de m’adorer comme sa maîtresse, il m’a chérie avec tout l’intérêt du plus tendre des pères ; il ne s’est pas contenté de m’assurer une petite fortune indépendante de ses bienfaits, il m’a procuré les moyens d’envoyer des secours à ma famille. Ces connaissances, ces talens agréables qui ne vous ont pas moins attaché peut-être que ma jeunesse et mes folies, je ne les dois qu’à ses instructions et aux maîtres qu’il m’a donnés ; mais quoique assez jeune encore, son caractère paraît aigri par les injustices et par les perfidies dont il fut la victime. Son humeur est plus amère et plus sombre qu’elle n’est triste et mélancolique : il est défiant, soupçonneux, jaloux et la bonté naturelle de son ame ne l’empêche pas toujours de se livrer aux derniers emportemens de la haine et de la violence. Voilà, mon ami, l’homme à qui mon cœur n’a pu s’empêcher de vous préférer, et voila l’homme à qui vous me voyez forcée de vous sacrifier dans ce moment. S’il n’était que votre rival, il m’en coûterait peu de l’éloigner. En respectant encore en lui le plus généreux des bienfaiteurs, si sa fortune n’avait point changé, je ne balancerais pas à lui faire l’aveu de mon inconstance ; mais il ne m’a point caché l’extrême embarras de sa position : toutes les ressources sur lesquelles il devait compter viennent de lui manquer par un enchaînement de fatalités inouïes ; la seule qu’il espère pouvoir sauver est encore très-incertaine. Dans ces cruelles circonstances, aurai-je courage de l’abandonner lui-même, ou lui proposerai-je froidement de lui rendre tout ce que je tiens de lui, tout ce qu’il sut me faire accepter avec tant de délicatesse et de générosité ? non, ce n’est point le sensible, le bon Séligni qui voudrait me conseiller un procédé si barbare, quand même il aurait pour sa Betzi tout l’amour et toute la jalousie de son rival.
Betzi n’eut la liberté de parler si long-temps de suite que parce que le malheureux Séligni se trouva dans l’impossibilité la plus absolue de lui répondre ; chaque trait de son discours brûlait son cœur et le glaçait tour-à-tour. Quand elle eut cessé de parler, Séligni profondément absorbé dans le sentiment de la surprise et de l’admiration la plus douloureuse, soutenait avec peine sa tête appuyée sur ses deux mains pour cacher ses larmes et pour étouffer ses sanglots ; Betzi la releva doucement et la pressant contre son sein : est-ce encore à moi, lui dit-elle, de te consoler, à moi la plus malheureuse ! quels que soient mes devoirs, mes résolutions, puis-je cesser d’être pour toi tout ce que je suis ? Non, ce n’est point un autre amour, c’est le destin, c’est la mort qui veut t’arracher ta douce amie ; mais elle est encore dans tes bras, ne peux-tu l’y retenir encore, la serrer contre ton cœur, la faire mourir pour toi seul, ou mourir avec elle ? — Ah ! oui, lui dit Séligni tout éperdu, mourons ensemble. — Leurs baisers et leurs larmes se confondirent, et jamais amans heureux ne goûtèrent de transports plus vifs et plus tendres ; loin de s’éteindre, c’est aux ardeurs même du feu qui semblait devoir les consumer que leurs désirs renaissaient sans cesse et prolongeaient leur ravissant délire, tant il est vrai que la tristesse est la disposition de l’ame la plus propre à faire fermenter l’amour, tant il est vrai que ce sont les sentimens en apparence les plus opposés l’un à l’autre qui se prêtent mutuellement une si douce puissance, une si merveilleuse énergie.
Revenus enfin de cette longue ivresse du plus tendre désespoir, de la plus touchante volupté, nos deux amans n’en retombèrent que plus douloureusement sur le sentiment de leur étrange destinée. Je n’entreprendrai point de vous dire toutes les distinctions subtiles auxquelles on eut recours pour échapper aux reproches de perfidie ou d’ingratitude, tous les projets romanesques conçus et détruits par le même motif ; mais quelque legère que parût la tête de Betzi, son cœur naturellement juste et droit ne voulut jamais se persuader que des paroles pussent payer des services réels, ni même qu’il suffît de la restitution la plus entière des bienfaits reçus, pour dispenser un être honnête et sensible des devoirs les plus sacrés, de ceux qu’imposent la reconnaissance et la pitié. — Quand je dois l’honorer, disait-elle, oserais-je l’humilier ? quand il n’eut jamais plus besoin de consolation, me pardonnerais-je de l’affliger du sentiment le plus pénible ? Serait-ce lui rendre en effet les services qu’il m’a prodigués avec tant de confiance et d’amour que de lui proposer de les accepter, à la seule condition qui l’obligerait à les dédaigner, à les haïr ? Non, les dettes du cœur, c’est le cœur seul qui peut les acquitter ; si je suis malheureuse, je ne le serai pas du moins par le remord de n’avoir pas adouci l’infortune d’un homme qui m’a comblée de biens, qui seul m’a rendu capable du sacrifice que je vais lui faire. — Oh ! comme je m’applaudis aujourd’hui, mon cher Séligni, de ce qui m’a souvent désolée, du beau systême qui vous a toujours défendu de m’aimer avec plus d’abandon !
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Betzi.
