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La Coupe en forêt

Léon Tolstoï · 1902 · Free in the US

14,256 words · about 1 h to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1902 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_Coupe_en_forêt&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Léon Tolstoï
Language
French
Published
1902
Length
14,256 words · about 1 h
Sections
13 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (13)
  1. Chapitre 1 about 5 min
  2. Chapitre 2 about 4 min
  3. Chapitre 3 about 6 min
  4. Chapitre 4 about 5 min
  5. Chapitre 5 about 3 min
  6. Chapitre 6 about 5 min
  7. Chapitre 7 about 4 min
  8. Chapitre 8 about 2 min
  9. Chapitre 9 about 2 min
  10. Chapitre 10 about 3 min
  11. Chapitre 11 about 7 min
  12. Chapitre 12 about 5 min
  13. Chapitre 13 about 8 min

Continue:

Chapitre 1

RÉCIT D’UN JUNKER

(1854-1855)

Au milieu de l’hiver de 185…, une division de notre batterie fit partie d’un détachement envoyé à la grande Tchetchnia. Le soir du 14février, apprenant que le détachement que je commandais en l’absence de l’officier était désigné pour faire partie de la colonne du lendemain pour la coupe du bois, aussitôt après avoir transmis les ordres nécessaires, je regagnai ma tente plus tôt qu’à l’ordinaire et, n’ayant pas la mauvaise habitude de la chauffer au charbon, sans me déshabiller, je me glissai dans mon lit tendu sur des rondins. J’enfonçai mon bonnet sur mes yeux, je m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis de ce sommeil particulier, fort et lourd, qui arrive dans les moments de trouble et d’inquiétude devant le danger. L’attente de l’affaire de demain me mettait dans cet état.

À trois heures du matin, il faisait encore tout à fait sombre, on m’enleva mon touloupe échauffé et la lueur rouge d’une chandelle frappa désagréablement mes yeux endormis.

— « Veuillez vous lever, » fit une voix quelconque.

Je fermai les yeux et inconsciemment de nouveau j’étendis sur moi le touloupe et me rendormis. « Veuillez vous lever ! » répéta Dmitrï en me secouant sans pitié par l’épaule. « L’infanterie se met en route. »

Je me rappelai soudain la réalité. Je tressaillis et sautai sur mes jambes. Je bus à la hâte un verre de thé, me lavai à l’eau glacée et sortis de la tente pour me rendre au parc d’artillerie. (Endroit où se trouvent les canons). Il faisait sombre, brumeux, froid. Les bûchers de nuit qui brûlaient par-ci, par-là, dans le campement et éclairaient les figures ensommeillées des soldats couchés alentour augmentaient l’obscurité par leur lumière terne, rouge foncé. De près on entendait un ronflement régulier, tranquille, au loin, le mouvement, les conversations et le cliquetis des armes de l’infanterie qui se préparait à partir. Une odeur de fumée, de fumier, de mèche et de brouillard était répandue. Le frisson matinal le dos ; les dents, involontairement, claquaient les unes contre les autres.

Seuls les ébrouements et les piétinements rares des chevaux permettaient de deviner, dans cette obscurité impénétrable, où se trouvaient les avant-trains et les caissons attelés, et par les points éclairés des mèches, on pouvait reconnaître la place des canons. Aux paroles « Avec Dieu ! » s’ébranla la première pièce, après elle le caisson roula et le détachement se mit en route. Nous tous, le bonnet soulevé, fîmes le signe de la croix.

En entrant dans l’intervalle, entre l’infanterie, le détachement s’arrêta, et pendant un quart d’heure attendit le rassemblement de toute la colonne et l’arrivée du chef.

— Il nous manque un soldat, Nikolaï Petrovitch ! — dit en s’approchant de moi une figure noire que je ne reconnus qu’à la voix ; c’était l’artificier Maximov.

— Qui ?

— Velentchouk. Quand on a attelé, il était ici, je l’ai vu et maintenant il n’y est plus.

Puisqu’il était à croire que la colonne ne pourrait se mouvoir tout de suite, nous décidâmes d’envoyer le caporal Antonov à la recherche de Velentchouk.

Peu après, devant nous, dans l’obscurité, passèrent au trot quelques cavaliers : c’était le chef et sa suite. Aussitôt, la tête de la colonne s’ébranla et se mit en marche et enfin, ce fut à notre tour, Antonov et Velentchouck n’étaient toujours pas là. Mais nous n’avions pas encore fait cent pas que les deux soldats nous rejoignaient.

— Où était-il ? — demandai-je à Antonov.

— Il dormait dans le parc.

— Quoi ! Est-il ivre ?

— Pas du tout.

— Alors, pourquoi s’est-il endormi ?

— Je ne puis le savoir.

Pendant trois heures nous avançâmes lentement en silence dans l’obscurité à travers les champs incultes, sur la neige et les buissons rabougris qui craquaient sous les roues des caissons.

Enfin, après avoir trouvé un ruisseau peu profond, mais très rapide, on nous fit arrêter, et à l’avant-garde des coups de fusil saccadés se firent entendre. Ces sons, comme toujours, causaient une excitation générale ; le détachement semblait se réveiller. Dans les rangs s’entendaient les conversations, le mouvement, les rires. Parmi les soldats, quelques-uns luttaient avec leurs camarades, d’autres sautaient d’un pied sur l’autre ; les troisièmes, pour passer le temps, mâchaient des biscuits ou s’exercaient à présenter et à poser arme. De plus, le brouillard commençait à blanchir vers l’Orient, l’humidité devenait plus sensible et les objets d’alentour peu à peu se détachaient des ténèbres. Je distinguais déjà les affûts verts et les caissons, le cuivre des canons couverts d’humidité. J’étudiais involontairement jusqu’aux moindres détails les figures de mes soldats, des chevaux bais, les rangs de l’infanterie avec leurs baïonnettes claires, les musettes à pain, les ustensiles, les marmites qu’ils portaient sur le dos.

Bientôt on nous fit avancer de nouveau, et après avoir parcouru quelques centaines de pas, on nous désigna l’endroit. À droite, on voyait la rive escarpée de la rivière sinueuse et les hauts piquets de bois du cimetière tatar. À gauche et devant nous une ligne noire s’apercevait à travers le brouillard. Le détachement sauta à bas des caissons. La huitième compagnie, qui nous servait de couverture, mit ses fusils en faisceaux et les bataillons de soldats, avec des fusils et des haches, entrèrent dans la forêt.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que de tous côtés éclataient et fumaient des bûchers. Les soldats se dispersaient, attisaient les feux avec leurs pieds et leurs mains, traînaient les branches et les troncs, et dans la forêt, résonnait sans cesse le bruit de centaines de haches et d’arbres s’abattant.

Les artilleurs, rivalisant avec les fantassins, faisaient aussi des bûchers et bien qu’ils fussent déjà si bien enflammés qu’on ne pouvait s’en approcher à deux pas et qu’une épaisse fumée noire s’échappât entre les branches gelées dont les gouttes d’eau bouillaient dans la flamme sur laquelle les hommes les entassaient, bien qu’en dessous se formât le charbon, et qu’autour du bûcher l’herbe morte devenait toute blanche ; c’était peu, pour les soldats ; ils traînaient des troncs entiers, jetaient les mauvaises herbes et attisaient les feux de plus en plus.

Quand je m’approchai du bûcher pour allumer une cigarette, Velentchouk, qui était toujours empressé, et qui, maintenant, comme un coupable se dépensait le plus de tous autour du bûcher, par excès de zèle, du milieu même, tira de sa main nue un charbon, le fit passer deux fois d’une main dans l’autre et le jeta à terre.

— Allume une branche et donne — dit l’un.

— Donnez la mèche, mes frères — fit un autre.

Quand, enfin, sans l’aide de Velentchouk, qui de nouveau voulait prendre un charbon avec ses doigts, j’allumai ma cigarette, il frotta ses doigts brûlés sur les pans de derrière de sa demi-pelisse et, probablement pour faire quelque chose, souleva un gros tronc d’érable et le lança de toutes ses forces sur le bûcher. Enfin, quand il jugea pouvoir se reposer, il s’approcha très près du bûcher, déboutonna son manteau jeté sur lui comme un caban, écarta les jambes, étendit en avant ses longs bras noirs, puis grimaça un peu de la bouche et clignant des yeux, après un court silence sans s’adresser à personne en particulier il prononça :

— Ah ! en voilà… j’ai oublié ma pipe ! En voilà un malheur, mes frères !

Chapitre 2

En Russie, il y a trois types essentiels de soldats auxquels on peut ramener les soldats de toutes les armes : troupes du Caucase, de la ligne, de la garde, de l’infanterie, de la cavalerie, de l’artillerie, etc.

Ces types principaux, avec de nombreuses divisions et nuances, sont :

1° Les soumis ;

2° Les autoritaires ;

3° Les crânes.

Les soumis se divisent ainsi : a) les soumis de sang froid ; b) les soumis empressés.

Les autoritaires comprennent : a) les autoritaires brusques ; b) les autoritaires diplomates.

Et les crânes : a) les crânes plaisants ; b) les crânes dépravés.

Le type le plus fréquent, le type le plus charmant et le plus sympathique et qui le plus souvent rassemble en lui les meilleures vertus chrétiennes : douceur, piété, patience, résignation à la volonté de Dieu, c’est en général le type d’un soumis. Le trait caractéristique du soumis de sang-froid c’est un calme que rien ne peut ébranler et le mépris pour toutes les malveillances que le sort peut lui réserver.

Le trait essentiel d’un soumis qui boit, c’est la tendance douce, poétique et la sentimentalité. Le trait essentiel d’un soumis empressé c’est la pauvreté des capacités intellectuelles unies à l’amour du travail sans but, et le zèle.

Le type des autoritaires se rencontre principalement dans une classe plus élevée des soldats : des caporaux, des sous-officiers, etc. ; et dans la première division, celle des autoritaires brusques, il y a un type très noble, énergique, essentiellement militaire mais qui n’exclut pas de hauts élans poétiques. (À ce type appartenait le caporal Antonov que j’ai l’intention de présenter au lecteur). La deuxième division, celle des autoritaires diplomates, depuis un certain temps se répand de plus en plus. L’autoritaire diplomate est toujours éloquent, lettré, porte une chemise rose, ne mange pas à la gamelle, fume parfois le tabac de Mousatov, se croit beaucoup plus que le simple soldat, et lui-même est rarement aussi bon soldat que les autoritaires de la première sorte.

Le type du crâne, de même que le type de , est bon dans la première catégorie. Les traits particuliers des crânes plaisants sont : la gaieté inébranlable, de grandes capacités pour tout, l’abondance de la nature et la hardiesse. Ce type est très mauvais dans la deuxième catégorie. Cependant, il faut dire à l’honneur de l’armée russe que les crânes dépravés sont assez rares, et s’ils se rencontrent, ils sont éloignés de la camaraderie par les soldats eux-mêmes. L’incrédulité et une certaine fanfaronnade dans le vice sont les traits principaux du caractère de cette catégorie.

Velentchouk appartenait à la catégorie des soumis empressés. Il était d’origine petite-russienne, il servait depuis déjà quinze ans ; c’était un soldat ordinaire et pas trop habile, mais très naïf, bon, très zélé, en général mal à propos, et extrêmement honnête. Je dis extrêmement honnête, car l’année précédente cette probité avait eu l’occasion de se montrer sous son plein jour. Il faut noter que presque chaque soldat a un métier. Les plus répandus sont ceux de tailleur et de cordonnier. Velentchouk avait appris soi-même le premier, et à en juger fait, que le sergent-major Mikhaïl Doroféitch en personne lui confiait la confection de ses habits, il avait atteint un certain degré d’habileté.

L’année précédente, au camp, Velentchouk se chargea de faire un manteau de drap fin à Mikhaïl Doroféitch. Mais cette nuit même, quand, après avoir taillé le drap et bâti la doublure, il le serra dans sa tente, sous son oreiller, il lui arriva un malheur ; le drap, qui coûtait sept roubles, disparut !

Velentchouk, les larmes aux yeux, les lèvres décolorées, tremblantes, avec des sanglots contenus, déclara ce malheur au sergent-major. Mikhaïl Doroféitch se fâcha. Au premier moment, de dépit, il menaça le tailleur ; mais ensuite, en homme bon et aisé, il laissa tomber l’affaire et n’exigea pas de Velentchouk la remise du prix du manteau. Malgré toute la peine que se donnait Velentchouk, empressé, malgré tous les pleurs qu’il versait en racontant ce malheur, le voleur ne se trouva point. Les soupçons se portaient très fort sur un terrible débauché, le soldat Tchernov qui dormait avec lui dans la même tente, mais il n’y avait acune preuve positive. L’autoritaire très diplomate Mikhaïl Doroféitch, en homme aisé qui s’occupe de petits tripotages avec le surveillant de l’arsenal et le chef de l’artel, les aristocrates de la batterie, oublia bien vite la perte de son vêtement. Velentchouk, au contraire, n’oubliait pas son malheur. Les soldats racontaient qu’alors ils eurent peur qu’il ne se suicidât ou ne s’enfuît dans les montagnes, tellement ce malheur l’avait impressionné. Il ne buvait ni ne mangeait, il ne pouvait même travailler et pleurait sans cesse. Trois jours après, il vint trouver Mikhaïl Doroféitch et tout pâle, d’une main tremblante, tira du parement de sa manche une pièce d’or et la lui tendit. « Je jure que c’est tout ce que j’ai, Mikhaïl Doroféitch, et je l’ai même emprunté chez Idanov, » fit-il en sanglotant de nouveau ; « et pour les deux roubles qui restent, je vous jure que je vous les remettrai dès que je les aurai gagnés. Lui (qui était ce lui ? Velentchouk lui-même le savait pas) m’a fait passer à vos yeux pour un voleur, lui — que le diable prenne son âme maudite — a pris à son frère soldat, tout jusqu’au dernier kopeck ; et moi, je sers depuis quinze ans… »

Il faut dire à l’honneur de Mikhaïl Doroféitch qu’il n’accepta pas les deux roubles manquants, lorsque, deux mois plus tard, Velentchouk les lui apporta.

Chapitre 3

Outre Velentchouk, autour du feu se chauffaient encore cinq soldats de mon peloton.

À la meilleure place, garanti du vent, le premier artificier Maximov était assis sur une barrique, et fumait sa pipe. Sans parler déjà de la barrique sur laquelle il était assis ce qui, dans les haltes était le signe du pouvoir, sans parler de sa pelisse doublée de nankin, la pose, le regard et tous les mouvements de cet homme, décelaient l’habitude du commandement et la conscience de sa propre valeur.

Quand je m’approchai, il tourna la tête de mon côté mais ses yeux restèrent fixés sur le feu, et beaucoup plus tard seulement, son regard suivant la direction de la tête se porta sur moi. Maximov était d’une famille de paysans cultivateurs. Il avait de l’argent. À l’école de la brigade il avait obtenu un grade et acquis un certain savoir. Les soldats le disaient terriblement riche et extraordinairement savant. Je me rappelle qu’une fois, à un exercice pratique de tir, avec le cadran, il expliqua aux soldats qui se groupaient autour de lui, que le niveau n’est rien d’autre qui provient que le mercure atmosphérique à son mouvement. En réalité, Maximov n’était pas du tout sot et connaissait admirablement son métier, mais il avait une malheureuse passion, celle de parler, exprès, de façon que personne ne pût le comprendre, et je suis convaincu, qu’il ne comprenait pas lui-même ses paroles. Il aimait surtout les expressions : « Il résulte de cela », « en continuant », et, quand parfois, il disait « De cela résulte », ou « en continuant », alors je savais à l’avance que je ne comprendrais rien à tout ce qui suivrait. Et les soldats, au contraire, comme je pouvais le remarquer, aimaient à écouter ses « résulte de cela » et soupçonnaient dans ces mots un sens profond, bien que, comme moi, ils n’y comprenaient rien du tout. Mais ils n’attribuaient cette incompréhension qu’à leur propre ignorance et respectaient d’autant plus Feodor Maximitch. En un mot Maximov était un autoritaire diplomate.

Le deuxième soldat qui, devant le feu, rentrait ses pieds musclés, rouges, dans ses bottes, était Antonov, ce même bombardier Antonov qui, encore en 1837, restait avec deux autres près d’un canon sans couverture, et bien qu’atteint de deux balles dans la cuisse, continuait à charger le canon et à tirer sur les ennemis victorieux. « Il y a longtemps qu’il serait artificier s’il avait un autre caractère, » disaient de lui les soldats. Et, en effet, son caractère était étrange. Quand il n’était pas ivre, il n’y avait pas d’homme plus tranquille, plus doux, plus exact. Mais quand il commençait à boire, il devenait tout autre : il ne reconnaissait aucune autorité, se battait, faisait du tapage et n’était plus qu’un soldat bon à rien. Pas plus d’une semaine avant, pendant le carnaval, il s’était mis à boire, et malgré les menaces, les exhortations, bien qu’ayant été au canon, il but et se battit jusqu’au lundi gras. Mais, pendant tout le carême, quoique le détachement eût reçu la permission de ne pas observer le jeûne, il ne se nourrit que de biscuits, et, la première semaine, il ne prit pas même sa portion d’eau-de-vie. D’ailleurs, il fallait voir sa personne pas haute, solidement bâtie, avec des jambes arquées, le visage luisant, les grandes moustaches, lorsqu’un peu ivre il prenait dans ses mains musclées la balalaïka, et, jetant autour de lui un regard négligent, commençait à jouer « Madame », ou lorsqu’il passait dans les rues, la capote sur laquelle tintaient les décorations jetée sur l’épaule et les mains dans les poches de son pantalon de nankin bleu ; il fallait voir se jouer en ce moment, sur sa physionomie, l’expression de l’orgueil soldatesque et de mépris pour tout ce qui n’était pas soldat, pour comprendre combien il lui était difficile, en un tel moment, de ne pas se battre avec un brosseur grossier, ou qui, simplement, se rencontrait sur sa route, avec un Cosaque, avec un fantassin, avec un émigrant, ou, en général, avec quiconque n’était pas artilleur. Il se battait et cherchait querelle non pas tant pour son propre plaisir que pour le maintien de l’esprit soldatesque dont il semblait être le représentant.

Le troisième soldat, assis sur le talus autour du bûcher, avait une boucle à l’oreille, de petites moustaches hérissées, une physionomie d’oiseau et une petite pipe de porcelaine entre les dents, c’était le conducteur Tchikine. Ce cher Tchikine, comme l’appelaient les soldats, était un blagueur. Soit pendant un froid terrible, dans la boue jusqu’aux genoux, sans manger de deux jours, en expédition, à la revue, à l’exercice, le cher homme, toujours et partout, faisait des grimaces, exécutait des tours avec ses jambes et débitait de telles plaisanteries, que tout le peloton riait à se tordre. Dans les haltes ou au campement, se réunissait toujours autour de Tchikine un groupe de jeunes soldats et avec eux il faisait une partie de filka ou leur racontait des contes sur un soldat rusé et un milord anglais, ou représentait un Tatar, un , ou tout simplement faisait des réflexions desquelles tous mouraient de rire. Il est vrai que sa réputation de blagueur était si bien établie dans la batterie qu’il n’avait qu’à ouvrir la bouche et à cligner des yeux pour susciter un éclat de rire général. Mais il avait réellement en lui beaucoup de vrai comique et d’improvisation. — En chaque objet il voyait quelque chose de particulier, quelque chose que personne ne remarquait, et surtout cette capacité de voir en tout le ridicule n’était jamais en défaut.

Le quatrième soldat était un jeune garçon sans apparence, une recrue de l’enrôlement de l’année précédente et qui était en expédition militaire pour la première fois de sa vie. Il se tenait dans la fumée même et si près du feu que sa pelisse usée semblait devoir s’enflammer ; mais, néanmoins, avec ses pans écartés, sa pose tranquille, satisfaite, ses mollets rebondis, on voyait qu’il éprouvait un grand plaisir.

Enfin, le cinquième soldat, qui était un peu plus loin du bûcher et qui taillait une baguette, était l’oncle Jdanov. De tous les soldats de la batterie, Jdanov était le plus ancien au service. Il avait connu tous les autres comme recrues, et tous, par une vieille habitude, l’appelaient le petit oncle. D’après la chronique, il n’avait jamais bu, ni fumé, ni joué aux cartes, ni proféré un seul juron. Il employait à la cordonnerie tout son temps libre. en dehors du service. Pendant les fêtes, quand c’était possible, il allait à l’église, mettait un cierge d’un kopek devant l’icône, et ouvrait le psautier, le seul livre où il pût lire. Il fréquentait peu les soldats, était froid et respectueux avec ceux d’un grade supérieur, même moins âgés ; avec ses égaux, comme il ne buvait pas, il avait peu d’occasions de rapprochement. Mais il aimait surtout les nouvelles recrues et les jeunes soldats ; il les protégeait toujours, leur donnait des conseils et les aidait souvent. Dans la batterie, tous le regardaient comme un capitaliste, parce qu’il possédait vingt-cinq roubles qu’il prêtait volontiers à un soldat qui en avait réellement besoin. Ce même Maximov, qui, maintenant, était artificier, me racontait que dix ans avant, quand il vint comme recrue et que les vieux soldats ivrognes eurent bu avec lui l’argent qu’il possédait, Jdanov, remarquant sa fâcheuse situation, l’appela vers lui, le réprimanda sévèrement pour sa conduite, le battit même, lui donna des conseils sur la manière de vivre au régiment, et le laissa partir en lui remettant une chemise, — que Maximov n’avait même plus, — et cinquante kopek d’argent. En parlant de lui, Maximov disait toujours, avec respect et reconnaissance : « Il a fait de moi un homme. » C’est lui qui était venu en aide à Velentchouk, qu’il avait toujours protégé, lorsque celui-ci avait eu le malheur de perdre le manteau ; et il en avait aidé beaucoup et beaucoup d’autres pendant ses vingt-cinq ans de service.

On ne pouvait trouver au service un homme qui connût mieux son affaire, qui fût plus courageux, plus ponctuel ; mais il était trop doux et manquait trop d’extérieur pour être promu artificier, bien qu’il fût bombardier depuis quinze ans. Le seul plaisir, et même la passion de Jdanov, c’était d’entendre chanter ; il affectionnait, particulièrement quelques chansons, réunissait toujours un groupe de chanteurs parmi les jeunes soldats, et bien qu’il ne pût chanter lui-même, il se tenait avec eux, et les mains dans les poches de sa demi-pelisse, les yeux fermés, il exprimait son contentement par des mouvements de la tête et des muscles du visage. Je ne sais pourquoi je trouvais infiniment d’expression à ces mouvements réguliers des muscles sous les oreilles, que je n’ai remarqués que chez lui. Sa tête blanche comme la neige, ses moustaches noires, cirées, son visage brun, ridé, lui donnaient au premier abord une expression sévère et dure, mais en regardant de plus près ses grands yeux ronds, surtout quand il souriait (il ne souriait jamais des lèvres), quelque chose d’extraordinairement doux, presque enfantin, vous étonnait soudain.

Chapitre 4

— Eh ! malheur ! J’ai oublié ma pipe ! En voilà un malheur, mes frères ! — répéta Velentchouk.

— Bah ! tu ferais mieux de fumer des cigares, mon cher homme, — dit Tchikine en grimaçant de la bouche et clignant des yeux. — Moi, à la maison, je fume toujours des cigares, c’est plus doux.

Naturellement, tous éclatèrent de rire.

— C’est ça, il a oublié sa pipe ! — interrompit Maximov sans faire attention au rire général. Et d’un ton autoritaire, en vidant fièrement sa pipe dans la paume de sa main gauche : — Où te cachais-tu là-bas, hein ? Velentchouk ?

Velentchouk fit demi-tour vers lui, porta la main à son bonnet, puis ensuite la baissa.

— On voit que, depuis hier, tu n’as pas encore bien dormi ; tu commences à dormir debout ; pour cela, on ne fait pas grâce à votre frère.

— Que l’on me déchire sur place, Feodor , si une seule goutte m’est entrée dans la bouche. Je ne sais pas moi-même, ce qui m’est arrivé, — répondit Velentchouk. — À propos de quelle joie me serais-je saoûlé ? — murmura-t-il.

— C’est , et on est responsable de vous devant les chefs, et vous vous conduisez de cette façon. C’est tout à fait dégoûtant, — conclut l’éloquent Maximov, d’un ton déjà plus tranquille.

— En voilà un miracle, mes frères ! — continua Velentchouk après un moment de silence, en se grattant la nuque et ne s’adressant à personne en particulier, — un vrai miracle, mes frères ! Depuis seize ans, je suis au service, et il ne m’est arrivé rien de pareil. Quand on a ordonné de se mettre en rang, je me suis préparé comme il faut, je ne sentais rien ; tout à coup, dans le parc, elle m’attrape… m’attrape, me fiche par terre, et voilà tout… Comment me suis-je endormi, je ne le sais pas moi-même, mes frères ! C’est probablement ça la léthargie, — conclut-il.

— C’est vrai, à peine si je pouvais t’éveiller, — dit Antonov en mettant une botte. — Je t’ai poussé, poussé… comme un tronc.

— Voilà, — remarqua Velentchouk, — il était déjà bien ivre…

— C’est ca ! Chez nous, — commença Tchikine, — il y avait une femme qui, pendant près de deux ans, ne descendit pas du poêle. Une fois on s’est mis à l’éveiller, on pensait qu’elle dormait, et elle était déjà morte. Et elle aussi, toujours le sommeil l’empoignait. C’est ça, mon cher homme.

— Tchikine, raconte-nous comment étant en congé, tu as donné le ton, — dit Maximov en souriant et en me regardant d’un air de dire : « Ne voulez-vous pas aussi entendre un imbécile ? »

— Quel ton, Féodor Maximitch ? — fit Tchikine en jetant sur moi un regard rapide. — C’est connu, j’ai raconté ce qu’est le Caucase.

— Oui, oui, c’est ça ! Que nous chantes-tu ?… Raconte comment tu l’as commandé.

— On sait comment j’ai commandé : On a interrogé sur la façon dont nous vivons — commença Tchikine avec volubilité et de l’air d’un homme qui a déjà raconté plusieurs fois la même chose. — J’ai dit : Nous vivons bien, mon cher homme, nous recevons largement des vivres. Matin et soir, chaque soldat a une tasse de chocolat et pour dîner la soupe des maîtres, d’orge perlé, et, au lieu d’eau-de-vie, chacun reçoit une portion de madère « Diverier » qui coûte quarante-deux kopeks sans la bouteille.

— Un bon madère — reprit Velentchouk en éclatant d’un rire qui domina tous les autres. — En voilà un madère !

— Eh bien ! Qu’as-tu raconté sur les Asiatiques ? — interrompit encore Maximov, quand le rire général se calma un peu.

Tchikine se pencha vers le feu, tira un petit , avec une baguette le mit sur sa pipe, et, sans rien dire, comme s’il ne remarquait pas la curiosité silencieuse excitée chez les auditeurs, il alluma longuement son tabac. Quand enfin il y eut assez de fumée, il rejeta le petit charbon, repoussa son bonnet encore plus en arrière, puis, faisant un mouvement et souriant un peu, il continua : — On me demandait aussi : Quel garçon est le Tcherkess ? Est-ce qu’au Caucase les Turcs vous battent ? Je répondis : chez nous, mon cher homme, il n’y a pas un Tcherkess, mais plusieurs. Il y a des gaillards qui vivent dans les montagnes pierreuses et mangent des pierres au lieu de pain ; ceux-là, dis-je, sont grands comme des arbres, ils ont un œil au milieu du front et leurs bonnets sont rouges comme une flamme. À peu près comme le tien, mon cher homme, ajouta-t-il en s’adressant à une toute jeune recrue qui avait en effet un drôle de bonnet au dessus rouge.

La recrue, à cette apostrophe inattendue, s’assit à terre, se frappa sur les genoux, éclata de rire et toussa tellement qu’à peine pouvait-il prononcer de sa voix suffocante : « En voilà des montagnards ! »

— Puis, dis-je, il y a encore les Moumri — continua Tchikine, en ramenant par un mouvement de tête, son bonnet sur son front. — Les autres sont des petits jumeaux. Ils vont toujours par deux. Ils se tiennent la main dans la main et courent si que même à cheval on ne peut les attraper. Comment donc, mon cher, ces Moumeri naissent-ils ainsi la main dans la main ? — dit-il d’une voix gutturale, en singeant un moujik. — Mais oui, mon cher, répondis-je, ils naissent comme ça. Si on sépare leurs mains, alors le sang coule ; c’est comme le Chinois, ôte-lui son chapeau, le sang coule. Eh ! raconte, mon cher, comment ils se battent ? Mais voici, dis-je ; s’ils t’attrapent, ils t’ouvrent le ventre, entortillent tes intestins autour de ton bras. Ils entortillent et tu ris tant, tant, que ton âme sort…

— Et ils t’ont cru, Tchikine ? — fit Maximov en souriant un peu, tandis que les autres mouraient de rire.

— Un drôle de peuple, vraiment drôle, Féodor Maximitch. Il croit à tout, je vous le jure ; il croit à tout. Et je leur ai parlé de la montagne Kazbek sur laquelle la neige reste tout l’été, alors ils m’ont ri au nez, mon cher homme. Que chantes-tu, mon garçon ? ont-ils dit. A-t-on jamais vu cela ; une grande montagne sur laquelle la neige ne fond pas. Chez nous, mon garçon, il y a une colline, et c’est même là-bas que la neige fond le plus vite, et dans les creux elle reste. Allez donc ! — conclut Tchikine en clignant des yeux.

Chapitre 5

Le disque clair du soleil qui perçait à travers le brouillard blanc lacté se levait déjà assez haut. L’horizon gris violacé s’élargissait peu à peu, mais néanmoins, bien que beaucoup plus loin, il se limitait par les murs blancs, décevants du brouillard.

Devant nous, au delà de la forêt coupée, s’ouvrait une plaine assez grande. Sur la plaine, de tous côtés, se répandait, par-ci par-là, la fumée des bûchers, tantôt noire, tantôt blanche, lactée, tantôt lilas, et les couches blanches du brouillard se soulevaient en figures étranges. Devant, au loin, des groupes de Tatars à cheval se montraient de temps en temps, et l’on entendait, à de grands intervalles, les coups de feu des carabiniers et des canons.

« Ce n’était pas encore un combat mais un amusement, » comme disait le bon capitaine Khlopov.

Le commandant de la neuvième compagnie de chasseurs, qui formait notre couverture, s’approcha des canons, et en désignant trois Tatars à cheval qui passaient en ce moment à la lisière du bois, à une distance de nous de six cents sagènes, il me demanda, avec cet amour qu’ont en général les officiers d’infanterie pour le feu d’artillerie, la permission de leur envoyer un boulet ou un obus.

— Voyez-vous — fit-il avec son sourire bon et persuasif, en tendant sa main au-dessus de mon épaule — voyez-vous où sont ces deux grands arbres, il y en a un devant, sur un cheval blanc, et en tcherkeska noire, et derrière lui il y en a deux autres. Ne peut-on les… s’il vous plaît ?

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