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EXEMPLAIRE SUR VÉLIN N° 126
À FERNAND FLEURET
AU FIN LETTRÉ, À L’ARTISTE, AU SAVOUREUX ÉCRIVAIN
01
epuis fort longtemps, trop longtemps à leur gré, Catherine-Henriette et Madeleine d’Angennes, demoiselles de La Louppe, attendaient de Pierre Patrix, officier de Monsieur, plaisant épicurien, originaire comme elles de Normandie, et dont elles avaient fait leur ami, une sorte de bréviaire d’amour. L’homme se disait expert philosophe en ces matières galantes qui préoccupaient beaucoup les deux sœurs et prétendait, bien mieux qu’un directeur de conscience boursouflé de théologie, préserver les innocentes des traquenards masculins.
Quand, ce matin-là, un laquais de l’hôtel d’Orléans apporta enfin la grande épistole de leur conseiller secret, les jeunes filles, un peu émues, hésitèrent à l’ouvrir. Puis la curiosité l’emporta. Les cachets rompus, elles virent que, selon sa coutume, Pierre Patrix s’exprimait en vers et elles en éprouvèrent quelque satisfaction. Le poète abrégeait les préambules. Il disait :
Si, dans quelque rencontre, il vous prend fantaisie De boire un petit doigt d’amoureuse ambroisie, Comme vous en avez prou bonne volonté, Faites votre profit de ce petit traité Qui vous enseignera, s’il vous plaît de le lire, Comme l’on fait l’amour, comme il s’y faut conduire Et par quelle manière on peut suivre ses lois Pour en cueillir les fleurs sans se piquer les doigts.
On ne discernait plus ensuite, au cours des alexandrins goguenards, si Pierre Patrix parlait en moraliste ou en cynique, car il mélangeait étrangement les propos risqués aux leçons de sagesse. Soyez modestes, ajoutait-il en effet, ne provoquez point l’irrespect, par des « jambes en l’air ou de messéants discours », mais gardez-vous de l’austérité ; souriez en baissant la tête et rougissant aux mots à double entente, faites mille « petites façons que la prudence ordonne ». Ainsi, par cette contenance à la fois honnête et avertie, attirerez-vous les amants ; quand vous les aurez captés, alors méfiez-vous de l’entourage. Témoignez d’une humeur complaisante et douce. On épiera vos gestes. Évitez d’offenser ou d’accuser autrui, ne dénigrez pas, devenez les confidentes des médisants pour détourner leur malignité. Vous gagnerez de la sorte confiance, estime et licence de jouir sans trouble de quiconque vous aurez élu.
Surtout, montrez grande circonspection dans le choix de cet élu. N’allez point aveuglément accueillir de ces « amants de paille » qui demandent plus qu’ils ne donnent ou l’un de ces coquets
Doré comme un calice et brillant à ravir, Mais qui rompt aussitôt que l’on s’en veut servir.
Vous aurez du plaisir et l’aurez sûrement Parce que, d’un côté, vous serez satisfaites, De l’autre, vous ferez votre affaire en cachette Et ce sont les deux points qu’une femme de sens Tâche de tout son mieux d’avoir en même temps.
Allant jusqu’à l’extrême limite de son raisonnement, Pierre Patrix terminait son épître en exhortant ses correspondantes à
Rire plutôt d’autrui que d’en donner matière.
Quand elles eurent lu la rimaille du bon apôtre, Catherine-Henriette et Madeleine d’Angennes se regardèrent et sourirent. Eh ! quoi, était-ce là tout ce qu’inspirait à ce barbon son imagination racornie ? Les supposait-il à ce point démunies d’expérience ? Elles atteignaient l’âge où l’adolescente épanouie se transforme en femme. Avaient-elles besoin de tant de stratégie ? D’un commun mouvement, elles levèrent les yeux vers le miroir qui, en face d’elles, reflétait leur image. Avec une sorte de ravissement, elles se contemplèrent, les mains unies, vaines de leur double séduction.
Sortant hardiment de leurs justaucorps de clairs tabis aux dentelles festonnées par des agrafes de perles, leurs gorges aux modelés arrondis, leurs épaules infléchies avec grâce, soutenaient, sur leurs cols souples et longs, parés d’un tour de pierreries, leurs visages de madones. Elles se ressemblaient étrangement, offrant toutes deux le même front élevé, les mêmes yeux brillants d’intelligence, les mêmes nez aux délicats contours et ces bouches mignardes et menues où soudain fleurissait un sourire de dents opalines ; mais l’une, l’aînée, Catherine-Henriette, était blonde, et l’autre, Madeleine, la cadette, brune. La première paraissait, sous le savant assemblage de ses boucles d’or, nimbée de soleil ; ses prunelles reflétaient le bleu serein des ciels d’été et sa chair semblait composée de la pulpe des roses ; la seconde, casquée d’une toison de jais, jetait sur la vie un regard de velours plein de mystère et de promesses, et sa carnation éclatante se nuançait d’ombres légères. L’une témoignait dans son aspect général de bénignité, de mollesse, d’un charme plus féminin, l’autre d’ironie, de décision, d’audace.
Ainsi faites, les bras d’un dessin onduleux, les mains effilées et prêtes à la caresse, la taille flexible, la démarche altière, elles ne craignaient pas l’avenir. Elles savaient, par des expériences récentes, que les plus fiers damoiseaux ne les laisseraient point esseulées ; mais elles ne souhaitaient nullement, comme Pierre Patrix l’entendait, des intrigues pleines de périls, de clandestines liaisons d’où découlait plus de honte que de plaisir. Plus tard peut-être ces intrigues et ces liaisons les tenteraient-elles. À l’heure présente, avec patience, elles cherchaient des maris ou, pour mieux dire, selon la doctrine de leur époque, des dupes…
Texte entier
epuis fort longtemps, trop longtemps à leur gré, Catherine-Henriette et Madeleine d’Angennes, demoiselles de La Louppe, attendaient de Pierre Patrix, officier de Monsieur, plaisant épicurien, originaire comme elles de Normandie, et dont elles avaient fait leur ami, une sorte de bréviaire d’amour. L’homme se disait expert philosophe en ces matières galantes qui préoccupaient beaucoup les deux sœurs et prétendait, bien mieux qu’un directeur de conscience boursouflé de théologie, préserver les innocentes des traquenards masculins.
Quand, ce matin-là, un laquais de l’hôtel d’Orléans apporta enfin la grande épistole de leur conseiller secret, les jeunes filles, un peu émues, hésitèrent à l’ouvrir. Puis la curiosité l’emporta. Les cachets rompus, elles virent que, selon sa coutume, Pierre Patrix s’exprimait en vers et elles en éprouvèrent quelque satisfaction. Le poète abrégeait les préambules. Il disait :
Si, dans quelque rencontre, il vous prend fantaisie De boire un petit doigt d’amoureuse ambroisie, Comme vous en avez prou bonne volonté, Faites votre profit de ce petit traité Qui vous enseignera, s’il vous plaît de le lire, Comme l’on fait l’amour, comme il s’y faut conduire Et par quelle manière on peut suivre ses lois Pour en cueillir les fleurs sans se piquer les doigts.
On ne discernait plus ensuite, au cours des alexandrins goguenards, si Pierre Patrix parlait en moraliste ou en cynique, car il mélangeait étrangement les propos risqués aux leçons de sagesse. Soyez modestes, ajoutait-il en effet, ne provoquez point l’irrespect, par des « jambes en l’air ou de messéants discours », mais gardez-vous de l’austérité ; souriez en baissant la tête et rougissant aux mots à double entente, faites mille « petites façons que la prudence ordonne ». Ainsi, par cette contenance à la fois honnête et avertie, attirerez-vous les amants ; quand vous les aurez captés, alors méfiez-vous de l’entourage. Témoignez d’une humeur complaisante et douce. On épiera vos gestes. Évitez d’offenser ou d’accuser autrui, ne dénigrez pas, devenez les confidentes des médisants pour détourner leur malignité. Vous gagnerez de la sorte confiance, estime et licence de jouir sans trouble de quiconque vous aurez élu.
Surtout, montrez grande circonspection dans le choix de cet élu. N’allez point aveuglément accueillir de ces « amants de paille » qui demandent plus qu’ils ne donnent ou l’un de ces coquets
Doré comme un calice et brillant à ravir, Mais qui rompt aussitôt que l’on s’en veut servir.
Vous aurez du plaisir et l’aurez sûrement Parce que, d’un côté, vous serez satisfaites, De l’autre, vous ferez votre affaire en cachette Et ce sont les deux points qu’une femme de sens Tâche de tout son mieux d’avoir en même temps.
Allant jusqu’à l’extrême limite de son raisonnement, Pierre Patrix terminait son épître en exhortant ses correspondantes à
Rire plutôt d’autrui que d’en donner matière.
Quand elles eurent lu la rimaille du bon apôtre, Catherine-Henriette et Madeleine d’Angennes se regardèrent et sourirent. Eh ! quoi, était-ce là tout ce qu’inspirait à ce barbon son imagination racornie ? Les supposait-il à ce point démunies d’expérience ? Elles atteignaient l’âge où l’adolescente épanouie se transforme en femme. Avaient-elles besoin de tant de stratégie ? D’un commun mouvement, elles levèrent les yeux vers le miroir qui, en face d’elles, reflétait leur image. Avec une sorte de ravissement, elles se contemplèrent, les mains unies, vaines de leur double séduction.
Sortant hardiment de leurs justaucorps de clairs tabis aux dentelles festonnées par des agrafes de perles, leurs gorges aux modelés arrondis, leurs épaules infléchies avec grâce, soutenaient, sur leurs cols souples et longs, parés d’un tour de pierreries, leurs visages de madones. Elles se ressemblaient étrangement, offrant toutes deux le même front élevé, les mêmes yeux brillants d’intelligence, les mêmes nez aux délicats contours et ces bouches mignardes et menues où soudain fleurissait un sourire de dents opalines ; mais l’une, l’aînée, Catherine-Henriette, était blonde, et l’autre, Madeleine, la cadette, brune. La première paraissait, sous le savant assemblage de ses boucles d’or, nimbée de soleil ; ses prunelles reflétaient le bleu serein des ciels d’été et sa chair semblait composée de la pulpe des roses ; la seconde, casquée d’une toison de jais, jetait sur la vie un regard de velours plein de mystère et de promesses, et sa carnation éclatante se nuançait d’ombres légères. L’une témoignait dans son aspect général de bénignité, de mollesse, d’un charme plus féminin, l’autre d’ironie, de décision, d’audace.
Ainsi faites, les bras d’un dessin onduleux, les mains effilées et prêtes à la caresse, la taille flexible, la démarche altière, elles ne craignaient pas l’avenir. Elles savaient, par des expériences récentes, que les plus fiers damoiseaux ne les laisseraient point esseulées ; mais elles ne souhaitaient nullement, comme Pierre Patrix l’entendait, des intrigues pleines de périls, de clandestines liaisons d’où découlait plus de honte que de plaisir. Plus tard peut-être ces intrigues et ces liaisons les tenteraient-elles. À l’heure présente, avec patience, elles cherchaient des maris ou, pour mieux dire, selon la doctrine de leur époque, des dupes…
n l’an 1650, rue Férou, dans la maison de , Catherine-Henriette d’Angennes rencontra, pour la première fois, MLouis de La Trémoille, comte d’Olonne, gros garçon d’apparence timide et qui, tout de suite, devant elle, prit attitude d’adoration muette. Elle avait alors, sous des influences nouvelles, fort progressé dans cette diplomatie amoureuse qu’elle croyait précédemment superflue.
Chez sa parente, la marquise de Rambouillet, dont elle avait assidûment fréquenté la chambre bleue, le poète Vincent Voiture, chef du parti galant et maître en l’art de plaire, l’avait peu à peu invitée, en la cajolant, à tout considérer, hors l’amour, comme bagatelle. Dans la joyeuse cour de Monsieur, frère du roi, où elle recevait accueil amical du prince, de son épouse, Marguerite de Lorraine, de sa fille, , cent matois, désireux de faire d’elle leur proie, lui avaient assuré que la vertu est parure inutile pour une jouvencelle de sa qualité et qu’elle devait se montrer libérale envers les humains des trésors dont les dieux l’avaient comblée.
Nul ne lui avait prêché une morale contraire. Son père, Charles d’Angennes, gentilhomme pesant et oisif, voyageant sans cesse de sa terre de La Louppe, sise au pays de Perche, à ses terres de Canteloup, Saint-Pierre du Joncquet, Cléville, disséminées aux alentours de Caen, était mort sans s’intéresser beaucoup à son destin. Sa mère, Marie du Raynier, se préoccupait médiocrement de ses mœurs. C’était à la fois une visionnaire qui communiquait avec l’extra-monde et une chaude amoureuse qui, non assouvie par les effusions de deux maris successifs, leur avait donné de solides coadjuteurs. Sous le toit familial, avaient longtemps vécu Jacques d’Angennes, seigneur de Marville, chambellan de Gaston d’Orléans, et son épouse Françoise de Pommereuil. Ce personnage atrabilaire et hypocondre, persuadé que l’on ne rencontrait dans le monde que trompeurs et diseurs de billevesées, haïssait le genre humain. Il avait fini par se retirer à la campagne, dans une sombre solitude, abandonnant sa femme dont les propos puérils l’offusquaient.
De cette étrange famille, Catherine-Henriette n’avait pu retirer aucune admonition. C’est pourquoi, laissée en compagnie de sa sœur, dans un complet état d’indépendance, elle avait suivi les impulsions de sa nature. Sans écouter les perfides qui l’eussent poussée aux fautes irrémédiables, elle avait cherché inlassablement le plaisir. À cette heure, elle obéissait aux lois de la coquetterie, éveillant les désirs naissants, s’entourant d’une atmosphère de passion, refusant d’ailleurs adroitement de donner d’autres privilèges que sourires et menues caresses. Ainsi espérait-elle, l’enivrant de mignoteries, empaumer quelque opulent godelureau.
À travers bals, collations, fêtes de la cour et de la ville, et toujours hantant de préférence le pernicieux milieu de l’hôtel d’Orléans, elle avait peu à peu si bien acquis réputation d’inhumaine, que le riant abbé de Boisrobert, sur un air du musicien Boesset, avait mis en garde les « pousseurs de beaux sentiments » contre la cruauté de cette belle. Mortels, leur disait-il,
Ce n’est que pour les dieux qu’Aminte a tant de charmes ;
La Fronde, par malheur, était venue interrompre cette « petite vie » pleine d’agrément. Au printemps de cette année 1650, et sa belle-sœur, , pour fuir les régions de Paris où s’affrontaient mazarinistes et anti-mazarinistes et aussi pour se rapprocher du palais d’Orléans, avaient loué à l’un des hôtels que celle-ci possédait rue Férou. Catherine-Henriette crut, un moment, qu’elle mourrait d’ennui dans ce quartier peu bâti et éloigné des ruelles encore ouvertes ; mais elle fut vite détrompée. Car la maison contiguë de abritait vers ce temps les plus « grosses assemblées » que l’on rencontrât dans la capitale. Le chevalier René-Renaud de Sévigné, époux de cette fière et belle dame, embarqué dans le parti du cardinal de Retz et commandant le régiment de Corinthe que l’Éminence brouillonne avait levé, agent politique secret, au surplus, de la duchesse de Savoie, attirait ces visiteurs pour en recevoir des informations. Gens de la cour, espions de , officiers du duc d’Orléans, diplomates, nouvellistes, seigneurs en quête d’aventures, adversaires ailleurs, vivaient là dans un état d’harmonie, sous la contrainte de la civilité.
Tout de suite, Catherine-Henriette se complut dans le luxe et l’atmosphère badine de cette maison. Elle avait jadis connu, à l’hôtel de Rambouillet, Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, née d’un premier mariage de . Les deux jeunes filles, la seconde plus jeune, moins délibérée, plus raisonneuse, d’aspect moins radieux, un peu hautaine et guindée, mais intelligente, fine, décidée, comme la première, à capter un mari, se lièrent bientôt d’une amitié assez vive pour ne plus pouvoir se passer l’une de l’autre. Afin de communiquer sans entraves, elles firent pratiquer une porte entre leurs deux jardins clos de murs. Et dès lors, toujours chuchotant et complotant, elles se prêtèrent aide réciproque.
Cependant vit bien, dès l’origine de cette tendresse, qu’elle jouerait un rôle effacé. Elle en prit surtout conscience quand elle aperçut le regard de dévotion dont le comte d’Olonne enveloppait sa compagne. Ce jeune homme de vingt-quatre ans ne lui avait jamais paru à ce point inflammable. Il habitait à l’autre encoignure de la rue Férou, le grand hôtel que avait loué à son père, Philippe de La Trémoille, marquis de Royan et à sa belle-mère Judith Martin. Son titre de locataire lui avait facilité l’accès du logis familial où il venait depuis plusieurs années, à des intervalles irréguliers.
On le disait peu brave, bien qu’il eût participé, sous Condé, à la bataille de Nordlingen et à la campagne de Catalogne. La société avait fait des gorges chaudes de son récent duel avec Villequier, capitaine des gardes, où les adversaires avaient pris grand soin d’éviter les coups mortels. Il avait acquis la charge de cornette de la compagnie des chevau-légers du roi, mais cela n’avait pas accru son ardeur à combattre. Au cours de la Fronde, les Corinthiens du cardinal de Retz, soldats pourtant de la vierge Marie, l’avaient capturé comme il se sauvait habillé en laquais pour rejoindre la cour et l’avaient longtemps gardé en otage. Il faisait un peu figure de benêt, mais il appartenait à cette puissante et riche famille de La Trémoille, alliée à plusieurs souverains. Mazarin le ménageait. Il semblait appelé à de hauts emplois dans le royaume, car il soutenait avec ténacité la cause de la couronne. regrettait de n’avoir point capté son attention.
avait fort bien remarqué la contenance passionnée du jeune homme et sentait obscurément qu’elle conduirait où elle le voudrait un garçon aussi peu maître de ses sentiments ; mais il ne fallait rien précipiter, car trop de hâte pouvait nuire. Œillades, gentillesses, mots patelins suffisaient à entretenir sa fièvre. En lui inspirant de la jalousie, elle le déterminerait peut-être aux déclarations.
Ce n’était point manœuvre aisée que de stimuler cette jalousie, car dans l’entourage de les personnages qui venaient colporter ou quérir des nouvelles comptaient parmi les plus dangereux trousseurs de cottes. Le duc de Brissac et le duc de Roquelaure, par exemple, libertins impertinents et astucieux, ne s’attardaient point en cajoleries auprès des femmes. Ils giboyaient dans les ruelles en chasseurs rusés et violents. avait dû rembarrer le second, trop expéditif à son gré. leur distribua ses sourires, mais avec insécurité, gênée par une convoitise trop évidente. Elle atteignit néanmoins son but qui consistait à emplir de mélancolie l’âme du comte d’Olonne.
Elle usa ensuite, pour galvaniser le circonspect, du subterfuge de l’absence. Avec sa sœur Madeleine, les comtesses de Frontenac et de Fiesque, elle devint l’habituelle compagne de plaisir de , princesse fantasque, chimérique, à la fois amazone et bergère, et qui, alors, rêvait d’épouser . À sa suite, on la vit parader en riches atours au Palais Royal où la cour, entre deux tragédies de la Fronde, donnait en spectacle le ballet de Cassandre. Elle partit peu après pour le château de Limours où Mademoiselle, en humeur de pastorale, souhaitait, juin survenant, de voir des arbres taillés, des parterres en broderie, des jeux d’eaux, des nymphes de marbre, toute cette nature conventionnelle où s’agitaient les héros de ses lectures romanesques. Pierre Patrix, en qualité de capitaine de ce château, reçut les promeneuses, leur offrant bonne table, danses, chevauchées. Le bonhomme déclinait visiblement. L’âge faisait de lui un dévot plus enclin à écrire des vers à la louange de la Vierge et des saints qu’à aligner les alexandrins d’un nouveau bréviaire d’amour.
Peu à peu la réputation galante de grandissait. Sans cesse maintenant, Loret, le gazetier, lui tressait des couronnes dans sa feuille hebdomadaire, disant « cet ange de Normandie »
Plus [frais] et plus [beau] cent fois Que les fleurs des champs et des bois,
De tels accents d’admiration contristaient le comte d’Olonne abandonné dans la solitude ; mais bientôt la fuyarde réapparaissait et il oubliait son chagrin. En septembre 1651, il pensa recevoir une preuve plus vive d’intérêt. lui promit de l’aller voir pompeusement défiler à la cavalcade organisée pour réjouir le peuple à l’occasion de la majorité du roi. Elle se rendit, en effet, sur le chemin de cette cavalcade. Quand, en tête des deux cents maîtres des chevau-légers, le comte, coiffé d’un grand feutre aux plumes blanches, feuille morte et couleur de feu, revêtu d’un magnifique habit aux broderies d’or et d’argent parsemées de perles, monté sur un cheval blanc tout caparaçonné d’or, leva les yeux vers elle, il s’épanouit de recueillir un petit signe d’amitié. Hélas ! combien il eût souffert, s’il eût appris que la jeune fille avait admiré d’autres jeunes hommes et le roi enfant tout orfévré d’or et de pierreries comme une idole.
Ensuite, il ne s’aperçut point que son sort eût changé. , en effet, tout l’hiver, ne bougea point de l’hôtel d’Orléans. C’était le temps où le cardinal de Retz, accusé par les émissaires du prince de Condé de trahir la Fronde, cherchait à fortifier sa position auprès de Monsieur. Le prélat, quand il avait satisfait aux nécessités de la politique, venait volontiers papillonner autour des dames, les regardant sous le nez, de ses yeux de myope, pour les reconnaître.
Dans le cabinet de Madame, il vit mademoiselle de La Louppe, l’entretint et demeura si ébloui de cette vue et de cet entretien qu’il lui eût, sur le moment, sacrifié ses maîtresses. Il ne pensa plus désormais qu’à ses yeux d’un si limpide azur, à sa bouche mutine, à sa voix émouvante, à son air de modestie. La sachant liée à qui, pour l’amour de son mari, appuyait sa faction, il résolut de demander secours à cette dame. Un jour, au sortir de l’hôtel d’Orléans où il avait fièrement bravé la colère du peuple menaçant de l’exterminer, il se présenta rue Férou en brave tout auréolé de sa gloire. D’un ton de chattemite, il supplia qu’on lui procurât la « bonne, chaste, pure et sainte amitié » de la jeune fille. Un tel commerce « tout spirituel et tout angélique » le pouvait, disait-il, sauver de mœurs détestables où l’avait conduit le démon.
, fort pieuse, le croyant sincère, ne refusa point d’exaucer sa prière. Dès lors, le cardinal, revêtu de beaux habits de cavalier, vint, avec grande espérance, tenter la fortune. Le comte d’Olonne méprisait ce brouillon rabougri, laid et noir, mais redoutait son éloquence. se laisserait-elle prendre à cette éloquence ? jouissait de voir un prince de l’Église, capable de tant de prouesses d’épée et de plume, troublé devant elle au point de balbutier. Mais qu’eût-elle tiré en définitive d’une liaison avec un homme contraint au célibat, sinon le scandale et la flétrissure ? Elle se joua de lui. Puis comme son jeu de coquette, au milieu de tant de mourants mariés ou indignes de l’être, la fatiguait un peu, elle tourna à la fin son visage rieur vers le comte d’Olonne bouillant d’inquiétude.
Et ce qui devait advenir arriva. La dupe, longuement préparée à son destin, se répandit en aveux et en larmes. triomphait. Bientôt le gazetier annonçait l’union prochaine des jeunes gens. Les familles voulurent particulièrement fastueuse cette union, malgré les calamités du temps, et elles consacrèrent quinze mille livres aux cérémonies et festins des fiançailles. À son fils, Louis, Philippe de La Trémoille, marquis de Royan, donnait les biens de son aïeul défunt, , de l’une de ses sœurs décédée, de son frère, César-Joseph, chevalier de Malte, biens qu’il avait jusqu’à l’heure administrés ; il lui faisait, en outre, présent de la charge de cornette des chevau-légers, payée par lui et valant deux cent quarante mille livres ; enfin il lui assignait dix mille livres de rente sur ses terres de Royan et de Plélou. Mademoiselle de La Louppe recevait de son côté les seigneuries normandes de Canteloup et de Saint-Pierre du Joncquet affermées pour dix mille livres annuelles et une somme en deniers comptants de vingt mille livres.
Ainsi la jeune fille faisait, comme elle l’avait présumé, une bonne affaire. Les princes d’Orléans, Monsieur, Madame, Mademoiselle et même la petite Marguerite-Louise d’Orléans parurent au contrat. On avait assemblé autour d’eux tout ce qu’on avait pu recruter de grands seigneurs et de hautes dames, les Noirmoutier, les Rostaing, les Hurault, deux présidents au Parlement, Pontac, illustre jurisconsulte bordelais, et Jacques-Auguste de Thou, la marquise de Rambouillet et ses filles, la frivole madame de Choisy, et cette énigmatique Cécile-Élisabeth Hurault de Chiverny, marquise de Montglas qui portera un préjudice si grave à la renommée de la nouvelle épouse.
En apposant son paraphe, après son beau-père et sa mère, , sur la minute notariée, souffrait dans son affection et se sentait pourtant soulagée dans son orgueil, car, en perdant une amie très tendre, elle retrouvait l’espoir de n’être pas sans cesse supplantée par elle dans l’admiration des muguets.
Le 8 mars 1652, les prêtres de Saint-Sulpice bénissaient les conjoints. La comtesse d’Olonne au seuil de l’église souriait, mais on ne savait point si elle souriait au seigneur son maître qui la conduisait de la main ou bien si elle souriait au mariage qui, selon l’esprit de l’époque, la libérait des contraintes et des scrupules.
eu de temps avant ses épousailles, et sans doute pour grandir son prestige aux yeux de sa fiancée, le comte d’Olonne avait tenté d’acquérir la charge de capitaine-lieutenant des chevau-légers du roi. Ayant appris, tandis qu’il négociait son achat, que la reine et Mazarin la réservaient au marquis de Saint-Maigrin ou, à son défaut, au comte du Lude, il écrivit au cardinal une lettre irritée. À la rigueur, il admettait qu’on lui préférât le marquis dont les « longs services » plaidaient en sa faveur ; mais il souffrait difficilement qu’on lui l’outrage de penser au comte, frondeur impénitent dont tout le mérite consistait à chasser habilement.
« L’on me veut persuader, ajoutait-il, que appuie [ce dernier]… J’ai de la peine à le croire quand je songe que j’ai toujours été dans les intérêts de la reine et des vôtres, que ces attachements où je suis demeuré et dans lesquels je serai toute ma vie, m’ont attiré la dernière haine et la persécution ouverte et déclarée de . »
Vaine protestation. Saint-Maigrin, nommé titulaire de la charge, était tué le 1652. Huit jours plus tard, Mazarin donnait cette charge à son neveu Paul Mancini, grièvement blessé dans les faubourgs de Paris. Celui-ci, à son tour, disparaissait de ce monde. Persistant à postuler la fonction, le comte d’Olonne trouvait en face de lui, non seulement Lude, mais encore Navailles et Roquelaure. Il se décidait alors à faire une démarche à la cour. Mauvais diplomate, croyant de plus avoir des droits, il s’emportait et, dit-on, « pestait si fort et si haut » que, de la part du roi, ordre lui fut donné de se retirer en sa maison.
Il restait ainsi simple cornette, c’est-à-dire officier subalterne. Disgracié en outre, pour un temps indéfini, il était exilé de la cour. L’espoir que avait attaché à son nom, à ses parentés et à son loyalisme se trouvait de la sorte provisoirement déçu. La jeune femme ne sembla pas cependant en être outre mesure consternée. Elle fréquentait assez peu le Louvre où les divertissements, régis par toutes sortes de disciplines, l’accablaient de leur solennité. Les récréations de la ville, auxquelles elle pouvait directement se mêler, lui procuraient des satisfactions plus certaines.
D’ailleurs, elle découvrait avec étonnement que son mari n’était point le niais parfait qu’elle avait imaginé. L’amour, sans nul doute, l’avait, un instant, rendu stupide, embarrassé, contraint. La possession, apaisant ses craintes, le délivrant de la jalousie, lui restituait sa vraie nature. Or, celle-ci le portait vers l’épicurisme.
Après quelques mois de solitude heureuse, se vit entourée de tous les anciens compagnons de débauche de cet homme qui avait si adroitement dissimulé son âme réelle. Plusieurs, parmi ces personnages, désapprouvaient un mariage qui gênait leurs ébats ; d’autres acceptaient l’inévitable, avec quelque idée d’en tirer profit. Ils étaient de plusieurs sortes. D’aucuns, comme Gabriel de Rochechouart de Mortemart, René Brulart, comte de Broussin, Simon Le Breton, marquis de Villandry, Guy de Laval, chevalier de Boisdauphin et le commandeur Jacques de Souvré, vivaient quasiment à table, raffinant sur la bonne chère et n’entretenant d’autre idéal que celui de bien manger. La friandise était pour eux une sorte de religion dont ils établissaient peu à peu les dogmes. Ils jouissaient de savoir que, dans le monde, se confirmait leur réputation de délicats aisément dégoûtés et se glorifiaient bien plus de posséder, en la personne de leurs cuisiniers, des gens doctes ès-sauces et rôts, que d’avoir, de leur fougueuse épée, bouté l’Espagnol hors de ses forteresses.
À ces bons « nappeurs » aux visages enluminés, se joignaient le plus souvent d’autres gourmands de qualité différente : Saint-Évremond, l’abbé de Boisrobert, le chevalier Philibert de Gramont, Guillaume de Bautru, comte de Serrant, Philibert de Lavardin, évêque du Mans, l’abbé de Villarceaux, Bussy-Rabutin, Montbrun-Souscarrière et Damien Mitton. Chez ceux-ci l’esprit dominait la matière. S’ils se conduisaient en héros parmi les bouteilles et les plats, du moins les délices de la bouche ne les satisfaisaient qu’à demi. Ils étaient de redoutables plaisants, des esprits forts, les doctrinaires de la libre pensée, instillant dans les veines d’autrui le venin du scepticisme. Leur intelligence subtile, on ne savait quelle grâce de langage, quels dons de persuasion leur permettaient de faire des adeptes en se jouant. Ils rêvaient de fonder un ordre de choses nouveau d’où la religion serait proscrite et où l’homme se soumettrait enfin aux lois de la nature.
recevait ces originaux sans ombrage. Elle n’avait jamais éprouvé beaucoup d’entraînement à la piété ; sous leur influence elle laissait s’en évanouir les dernières lueurs. Elle écoutait avec une sorte de délectation les négateurs insidieux, Boisrobert, toujours prodigue de rimes en son honneur, pour sa gentillesse de bien disant plein de fantaisie, Mitton pour son ardeur farouche à détruire les superstitions, les autres pour leurs saillies d’esprit ou bien pour les galanteries qu’ils lui murmuraient avec discrétion.
Volontiers elle festoyait en leur compagnie. À l’issue des repas ordonnés par des artistes soucieux de plaire aux sens et de graduer le bien-être, fort souvent des disputes éclataient entre les convives. Un jour, le commandeur de Souvré et le comte de Serrant, bientôt départagés par l’évêque Lavardin, s’entre-harpèrent sur le point de savoir si la science ou l’ignorance assurait le mieux le bonheur et la prééminence des hommes. Un autre jour, avec moins de passion, Bussy-Rabutin et Saint-Évremond tentèrent de définir comment se présentait à leurs yeux une existence vraiment harmonieuse, c’est-à-dire tout embaumée de joie. Le premier en écartait morale et dévotion qui faisaient « mourir moins de vices qu’elles n’empoisonnaient de plaisirs ». Il y introduisait des lectures tenant l’esprit en gaieté et des amours incapables de troubler le repos. Il en concentrait principalement les félicités sur une nourriture entre toutes exquise où les vins légers, mariés aux viandes choisies avec discernement, prolongeaient dans le corps, par l’effet d’une douce digestion, la béatitude première du goût. Saint-Évremond de son côté, sans dédaigner les agréments de la cuisine, leur donnait cependant une place secondaire dans ses préoccupations. Pour lui, le bonheur consistait à gagner un état « d’agréable indolence » c’est-à-dire de quiétude parfaite d’âme et de corps. Pour parvenir à cet état, la nécessité s’imposait de « sortir hors de soi », de faire peu de réflexions sur le passé et l’avenir, de chasser de sa route tout sujet de regret, de tristesse, ou de douleur sans toutefois s’abandonner à l’indifférence.
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The end
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