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Poèmes et Récits
de la vieille France
Publiés sous la direction de
Avant-Propos
AVANT-PROPOS
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La Chanson de la Croisade contre les Albigeois, qui se compose de près de dix mille vers, est formée par la réunion de deux poèmes d’une étendue et d’une valeur bien inégales.
Le premier, qui va jusqu’au vers 2770 et raconte les événements dont le Midi fut le théâtre entre 1207 et 1213, est l’œuvre d’un clerc, originaire de Tudela, appelé Guilhem, qui le commença en 1210 : c’est le récit d’un chroniqueur consciencieux plutôt que d’un poète habile.
Toute cette partie de la Chanson est écrite dans une sorte de jargon franco-provençal, qui témoigne d’une connaissance bien imparfaite des deux langues : Guilhem, obéissant à une ancienne tradition, estima sans doute que la langue d’oïl convenait davantage à l’épopée, et il s’efforça de franciser son œuvre.
La deuxième partie de la Chanson, qui commence avec l’entrée en guerre du roi Pierre d’Aragon (sept.1213) et finit en 1219, est écrite, au contraire, en langue d’oc, et plus spécialement, semble-t-il, dans le dialecte fuxéen ; c’est une succession de scènes dramatiques et nuancées, dont l’auteur nous est malheureusement inconnu ; mais, comme son devancier, le troubadour anonyme abuse trop souvent des répétitions et des chevilles. Aussi son poème, plus personnel, plus vibrant que celui de Guilhem de Tudela, ne mérite cependant pas d’être admiré sans réserve : c’est le cri d’un partisan, ce n’est pas l’œuvre d’un vrai poète.
Les tendances des deux écrivains sont aussi bien différentes : Guilhem de Tudela penche pour les Croisés, dont il ne partage pas toujours, il est vrai, le cruel aveuglement ; au contraire, l’écrivain anonyme ne cache point son ardente sympathie pour le comte de Toulouse et les malheureuses populations méridionales.
La longueur de la Chanson de la Croisade contre les Albigeois ne pas de faire tenir dans les limites de cette collection une traduction complète du poème. Aussi me suis-je résigné à sacrifier une grande partie de l’œuvre de Guilhem de Tudela, pour réserver une place plus grande au récit autrement vivant du troubadour anonyme.
Pour chacune des deux parties, j’ai traduit les épisodes qui m’ont semblé mériter plus spécialement d’être connus, et j’ai résumé les autres afin de garder autant que possible à la Chanson son allure générale. Cependant j’ai cru pouvoir supprimer dans la traduction les répétitions inutiles, les énumérations fastidieuses et certaines chevilles dont le retour trop serait d’un fâcheuse effet pour un lecteur moderne. Par contre, j’ai parfois complété entre crochets le nom des personnages, pour qu’on n’ait nulle peine à les identifier, et j’ai divisé la Chanson en chapitres, pour en faciliter la lecture.
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Dates des principaux événements
DATES
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1208 — | : Assassinat de Pierre de Castelnau.
1209 — | : Sac de Béziers.
— — | : Prise de Carcassonne.
|1210 — | : Le Comte Raimon livre le Château Narbonais aux Croisés.
— — | : Prise de Termes.
|1211 — | : Parlement d’Arles.
— — | : Premier siège de Toulouse.
1213 — | : Siège de Pujols.
— — | : Bataille de Muret.
1215 — | : Concile de Latran.
1216 — | : Le jeune Comte de Toulouse rentre en Provence.
1216 — | : Siège de Beaucaire.
— — | : Les Toulousains se révoltent : dévastation de la ville par Simon de Montfort.
1217 — | : rentre à Toulouse.
— — | : Siège de Toulouse.
1218 — | : , « le jeune comte », rentre à Toulouse.
— — | : Mort de Simon de Montfort.
1219 — | : Bataille de Baziège.
— — | : Louis, fils de Philippe Auguste, marche sur Toulouse.
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Première partie
PREMIÈRE PARTIE
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Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, commence la chanson que fit Maître Guilhem, un clerc qui fut élevé en Navarre, à Tudèle. Moult il était sage et preux, comme le dit l’histoire, fort bien accueilli par les clercs et les lais, aimé et accueilli par les comtes et les vicomtes.
Pour la destruction qu’il vit et connut par la géomancie (car il avait longtemps étudié), et parce qu’il sut que le pays serait brûlé et ravagé à cause de la folle croyance que les habitants avait acceptée, que les riches bourgeois seraient dépouillés des grandes richesses dont ils étaient possesseurs, et que les chevaliers s’en iraient, bannis, misérables et marris, en terres étrangères, il résolut en son cœur (car il était bien doué, habile et prompt à l’action) de faire un livre qui fût entendu par le monde, et par lequel fussent répandus sa sagesse et son sens. Alors il fit ce livre, et l’écrivit lui-même. Du jour où il le commença jusqu’à ce qu’il le finit, il ne s’appliqua pas à autre chose : c’est à peine même s’il dormit.
Ce livre fut bien fait, et composé de bons mots, et, si vous le voulez entendre, grands et petits y peuvent apprendre beaucoup de sens et de beaux dires, car celui qui le composa en eut le ventre farci, et qui ne connaît ni n’a éprouvé [son livre] ne saurait s’en faire une idée.
I
L’hérésie avait gagné tant de terrain que le Pape et l’Église résolurent de la combattre par la prédication.
En ce temps, Pierre de Castelnau est venu vers le Rhône, en Provence, sur son mulet amblant ; il excommunia le comte de Toulouse, parce qu’il soutenait les routiers qui ravageaient le pays. Alors, un écuyer de méchant esprit, pour s’assurer désormais les faveurs du comte, le tua en trahison en passant par derrière lui, et en lui portant à l’échine un coup de son épieu tranchant ; puis il s’enfuit au galop de son cheval vers Beaucaire, d’où il était, où vivaient ses parents.
Cependant, quand il eut reçu la communion, vers l’heure où chante le coq, Pierre de Castelnau, levant ses mains vers le ciel, pria le Seigneur Dieu de pardonner à ce sergent félon. Il mourut ensuite au point de l’aube, et son âme s’en alla au Père Tout-Puissant ; il fut enterré à Saint-Gilles, avec force cierges allumés, et force kyrie eleison, que chantent les clercs.
Le pape fit alors proclamer la croisade par l’abbé de Cîteaux : de nombreux villages sont mis à feu et à sang.
II
Ce fut à la fête qu’on nomme la Madeleine, que l’abbé de Cîteaux amena sa grande ost : tout à l’entour de Béziers, elle campe sur la grève. Je crois bien que pour les les tourments et la peine se préparent, car jamais l’ost de Ménélas, à qui Paris enleva Hélène, ne dressa tant de tentes dans les ports, sous les murs de Mycènes, ni tant de riches pavillons, la nuit, à la belle étoile, que ne fait l’ost des Français : sauf le comte de Brienne, il n’est baron de France qui n’y fasse sa quarantaine.
Pour ceux de la ville ce fut une mauvaise étrenne !…. Toute la semaine ils ne font qu’escarmoucher. Oyez ce que faisaient ces vilains, plus fous et plus naïfs que n’est la baleine ! Avec leurs panonceaux blancs de grosse toile, ils courent à travers l’ost en poussant de grands cris, pensant épouvanter les croisés, comme on chasse les oiseaux de l’avoine, en criant, en huant, en agitant leurs drapeaux, le matin, quand il fait grand jour.
Le roi des ribauds, lorsqu’il les vit escarmoucher contre l’ost, tuer et mettre en pièces un croisé français après l’avoir fait par force tomber d’un pont, appelle tous ses truands et les rassemble, criant à haute voix : « Allons les assaillir ! » Aussitôt tous vont s’équiper ; chacun prend une massue, car, me semble-t-il, ils n’ont point d’autre arme. Ils sont plus de quinze mille qui n’ont rien à se mettre aux pieds ! En chemise et en braies, ils commencent tous à courir autour de la ville pour en démolir les murailles : ils se jettent dans les fossés et se prennent à cogner du pic, tandis que d’autres s’efforcent de faire voler les portes en éclats.
Les bourgeois de la ville, à cette vue, commencent à s’effrayer, cependant que ceux de l’ost s’écrient : « Allons tous nous équiper ! » Vous auriez vu alors une belle cohue pour entrer dans la ville !…
Les habitants voient que les croisés accourent, que le roi des ribauds va envahir la ville, que les truands sautent de toutes parts dans les fossés, mettent les murailles en pièces et ouvrent les portes, tandis que les Français de l’ost s’arment en toute hâte. Ils savent bien en leur cœur qu’ils ne pourront résister, et s’enfuient au plus vite au moutier principal. Les prêtres et les clerc revêtent leurs et font sonner les cloches comme pour une messe des morts.
Enfin on ne put plus s’opposer à l’entrée des truands ; ils s’emparent à leur gré des maisons, car chacun, s’il le veut, peut bien en choisir dix. Bouillants de colère, les ribauds n’ont point peur de tuer : ils égorgent tout ce qu’ils trouvent et se saisissent des grandes richesses. S’ils peuvent conserver ce qu’ils ont pris, ils seront riches à tout jamais ; mais bientôt il leur faudra rendre gorge, bien qu’ils aient conquis tout cela par eux-mêmes, car les barons de France veulent se l’approprier.
Les barons de France et ceux de Paris, les clercs et les laïques, les princes et les marquis, ont décidé entre eux que, pour tout château où viendrait l’ost et qui ne se rendrait point avant qu’on l’eût pris, on passerait les habitants au fil de l’épée : de cette manière, ne trouverait plus par la suite personne que la peur n’empêchât de résister aux croisés, à cause des exemples qu’on aurait vus ! — Ainsi l’ost put s’emparer de Montréal, de Fanjaux et de la région, car, sans cela, je gage qu’ils ne les auraient pas encore pris par la force ! — C’est à cause de cette décision, que les habitants de Béziers furent mis à mort : les croisés les ont tous tués : ils ne pouvaient leur faire pis ! Ils ont tué tous ceux qui s’étaient réfugiés au moutier : rien ne put les protéger de la mort, ni croix, ni autel, ni crucifix ! Les misérables ribauds ont égorgé les clercs, les femmes, les enfants, si bien que nul, je crois, n’en échappa. Dieu reçoive, s’il lui plaît, leurs âmes en Paradis, car je pense que jamais, même au temps des Sarrasins, on ne fit ni ne toléra massacre aussi sauvage !
Les vauriens se sont alors installés dans les maisons qu’ils ont prises et qu’ils trouvent bourrées de richesses. Mais les Français, à cette vue, peu s’en faut qu’ils n’enragent : ils les jettent dehors à coups de triques, comme des chiens, et installent dans les demeures les chevaux et les roncins…
Le roi et ses ribauds pensaient jouir à tout jamais des richesses qu’ils avaient prises ; aussi, quand les croisés eurent tout enlevé, les misérables vauriens punais s’écrient d’une seule voix : « au feu ! » et apportent des torches aussi grandes qu’un bûcher. La cité s’enflamme et l’épouvante se répand. La ville brûle tout entière, en long et en travers. Ainsi Raoul de Cambrai détruisit et incendia une riche cité près de Douai, et, par la suite, sa mère Aalais l’en blâma fort, tellement que, pour cette raison, il pensa la frapper au visage.
Quand les ribauds aperçoivent les flammes, chacun se retire. Alors brûlent les maisons et tous les palais, où l’incendie détruit maint heaume et mainte casaque qui furent faits à Chartres, à Blaye ou à Édesse, et mainte bonne robe qu’il fallut abandonner. Tout le moutier brûla, qu’avait fait maître Gervais : il se fendit par le milieu par l’effet de la chaleur, et deux pans de murs s’effondrèrent.
Seigneurs, il fut, certes merveilleux et grand l’avoir que les Français et les Normands eurent de Béziers : pour tout le reste de leur vie ils auraient été riches désormais, sans le roi des ribauds et ses misérables truands qui brûlèrent la ville, les femmes, les enfants et les prêtres qui étaient revêtus de leurs ornements sacerdotaux, là-bas dans le moutier.
Trois jours, les croisés ont séjourné dans les près verdoyants ; le quatrième, chevaliers et sergents se sont mis en route à travers le pays où rien n’arrête leur marche, les étendards flottant au vent.
III
Un mardi soir, à vêpres sonnantes, les croisés arrivèrent à Carcassonne, dont les habitants étaient dolents, à cause du massacre de Béziers, que je viens de vous conter. Le vicomte [de Béziers] se tenait sur les murs et sur les galeries, regardant l’ost avec stupeur. Il convoque au conseil ses chevaliers et ses sergents, ceux qui s’entendent à manier les armes et qui combattent le mieux : « Barons, leur dit-il, montez sur vos destriers, et sortons de la ville, moi et quatre cents d’entre vous, ceux dont les chevaux courent le mieux. Avant qu’il soit nuit noire, ou que le soleil se couche, nous pouvons déconfire ceux qui se trouvent sur ces pentes. Préparez-vous en hâte, mettez-vous en selle et frappez tous ensemble sur l’ost ! » — « Par ma foi, dit Peire Rogier de Cabaret, si vous m’en croyez, vous ne sortirez point. Je crois que vous ferez assez si vous gardez votre ville, car demain matin, après avoir déjeuné, les Français s’approcheront de vos fossés et chercheront à vous enlever l’eau dont vous vous abreuvez. C’est à ce moment là qu’il faudra frapper et donner force coups ! »
À ce conseil se rallient les plus sensés ; des chevaliers en armes font le guet autour de la ville, qui est très forte. L’empereur Charles, le puissant roi couronné, la tint assiégée, dit-on, pendant plus de sept ans, sans pouvoir la conquérir, ni hiver, ni été. Ses tours s’inclinèrent devant lui quand il partit, et c’est pourquoi il la prit quand il y revint. La geste ne ment point : ce fut vérité, car autrement, il n’aurait pu prendre la ville !
Le vicomte de Béziers, après s’être bien gardé pendant la nuit, s’est levé au point du jour ; et les barons de France, après avoir déjeuné, se sont armés par toute l’ost. De leur côté, ceux de Carcassonne se sont équipés. Ce jour-là, il y eut force coups frappes et donnés, et, de part et d’autre, nombre de morts et de blessés ; mais les barons de l’ost ont réussi à brûler tout le bourg jusqu’à la cité, et ils ont tellement entouré les assiégés qu’ils les ont privés de l’eau de l’Aude. Ils ont dressé contre le mur pierrières et calabres qui frappent nuit et jour, en long et en large.
Oyez maintenant quel miracle fit le Seigneur Dieu ! Les arbalétriers qui sont montés sur les tours, pensent atteindre l’ost, mais leurs flèches restent à mi-chemin et tombent dans les fossés. J’ai aussi entendu dire, et je sais que c’est vrai, que jamais corbeau, vautour, ni aucun autre oiseau [de mauvais augure] ne vola en l’ost, pendant tout cet été ; et il y eut telle abondance de vivres qu’on donnait trente pains pour un denier monnayé. Les croisés prennent le sel des salins, et réparent ainsi leurs pertes : s’ils ont déboursé pour le pain, de ce côté-là ils font des bénéfices. Cependant sachez que nul n’est rentré dans ses frais : je crois plutôt qu’ils sont en perte.
Le roi d’Aragon, qui a rejoint l’armée des croisés, tente de sauver les assiégés ; mais les conditions de l’abbé de Cîteaux sont telles que le vicomte de Béziers décide de continuer la résistance ; quelques jours après il est fait prisonnier par ruse, et les Croisés entrent dans Carcassonne.
[Les habitants de la ville], les bourgeois et les chevaliers qui s’y trouvent, les dames et les damoiselles, tous, à l’envi, se hâtent de sortir, n’ayant pour tout vêtement que chainse ou que braies, car on ne leur laissa de rien autre la valeur d’un bouton. Les uns s’en vont à Toulouse, d’autres en Aragon, d’autres en Espagne, ceux-ci en aval, ceux-là en amont. Les croisés entrent librement dans la ville, occupant la salle, les tours et les donjons ; ils font un tas de tout le butin précieux, et distribuent comme ils l’entendent les chevaux et les mulets, dont il y a grande abondance.
IV
Le comte Raimon de Toulouse, ne pouvant obtenir de l’abbé de Cîteaux l’absolution qu’il lui demande, se rend auprès du Pape, et, dès son retour, livre à Simon de Montfort le Château Narbonnais.
À Toulouse entra l’abbé de Cîteaux : fort s’en étonnèrent vieux et jeunes, et même les petits enfants. En présence de tout le peuple, le comte leur livra le Château : personne n’en vit jamais en plaine de si beau ! Ils ont à ce sujet fait mainte charte, maint bref et mainte lettre scellée que l’abbé transmit par le monde, jus- qu’au Mont Gibel. Le roi d’Aragon vint le trouver du côté de Muret, et s’entretint avec les seigneurs abbés, dans une prairie, à Portet ; mais ils n’aboutirent à rien qui vaille l’anneau d’une méchante boucle.
L’évêque de Toulouse, Folquet de Marseille, — qui n’a son pareil en prix, — et l’abbé de Cîteaux tiennent conseil. Chaque jour, ils prêchent le peuple, lui reprochant de ne point se réveiller ; ils s’élèvent l’un et l’autre contre le prêt et l’usure. Par tout l’Agenais, les gens sont tellement entachés [d’hérésie] que l’abbé chevaucha jusqu’à Sainte-Bazeille ! Mais, les habitants ne se mettent dans l’oreille rien de ce qu’on leur prêche ; ils disent, au contraire, en se moquant : « Tiens, l’abeille bourdonne autour de nous ! » Aussi ne serai-je point surpris, sur ma foi, si on les tue, les vole, les dépouille, si c’est par la force qu’on les rend sages.
Les bourgeois de Toulouse, ceux de la confrérie, et les bourgeois du Bourg discutaient chaque jour ; mais à la fin, ils n’arrivèrent à rien qui valût un gland ou une pomme pourrie. Les partisans des hérétiques, ceux qui sont liés avec eux, disent que l’évoque, l’abbé et les clercs les font se quereller entre eux, pour que, par cette folie, ils se détruisent les uns les autres ; car s’ils étaient unis, tous les croisés du monde ne leur sauraient nuire. Elle fait entendre ces paroles au comte [de Toulouse] et à ses compagnons, la gent folle et néfaste qui s’est ralliée à l’hérésie ! Ils verront bien un jour (Dieu me bénisse !) quel conseil leur ont donné ces gens que Dieu maudisse ! À cause de cela, tout sera mis à mort, le pays sera dévasté, ravagé et désolé par la gent étrangère, car les Français de France et les barons de Lom- bardie, tout le monde leur court sus, et leur porte haine plus grande qu’à la gent sarrasine.
V
À l’entrée du printemps, Simon s’empare de Minerve, où il brûle « maint hérétique et mainte folle hérétique qui braillent dans le feu » ; puis, ayant confié Carcassonne à Guillaume de Contre, les croisés viennent assiéger Termes.
Raimon de Termes ne les prise pas un bouton, car je crois qu’on ne vit jamais plus fort château. Là, les croisés passèrent les fêtes de la Pentecôte, de Pâques, de l’Ascension, et la moitié de l’hiver, à ce que dit la chanson. Jamais on ne vit garnison si puissante que celle qu’il y eut en ce château du Roussillon, du côté de l’Aragon et de la Catalogne. On fit là mainte joute, on y brisa maint arçon, et maint chevalier et maint Brabançon y moururent, mainte enseigne et maint riche gonfanons y furent perdus, que les assiégés plantèrent de force là-haut sur le donjon malgré ceux de l’ost, qu’ils le voulussent ou non. Ni mangonneaux ni pierrières ne font à ceux de Termes la valeur d’un bouton de dommage : ils ont assez de vivres, viande fraîche et porc salé, vin et eau pour boire, et pain à foison. Si Dieu ne leur envoie quelque méchef, jamais on ne les vaincra !
Voulez-vous savoir, Seigneurs, comment Termes fut pris, et comment Jésus-Christ y fit grand miracle ? L’ost demeura à l’entour jusqu’à ce que, au bout de neuf mois, l’eau ayant tari, les assiégés en manquèrent. Ils avaient bien assez de vin pour deux ou trois mois ; mais je ne crois pas qu’on puisse vivre sans eau. À ce moment, tomba une grande pluie, un grand déluge (que Dieu et Foi me gar- dent !) dont mal leur advint : dans des tonnes et des bassins, ils recueillirent beaucoup de cette eau, dont ils se servirent pour pétrir et pour préparer leurs aliments. Ils furent pris alors d’une telle dyssenterie qu’ils en perdaient la tête et résolurent de s’enfuir plutôt que de mourir ainsi sans confession. Ils ont mis les dames de la ville dans le donjon, et, quand vint la nuit noire, sans que personne s’en aperçût, ils sortirent du château, n’emportant, je crois, d’autre bagage que des deniers.
Alors Raimon de Termes dit qu’on l’attendît, qu’il retournait là-bas. En chemin, les Français le rencontrèrent et le menèrent auprès du comte fort. Les autres, Catalans et Aragonais, s’enfuirent pour éviter d’être tués. Mais le comte de Montfort montra grande courtoisie, car il ne prit pas aux dames la valeur d’une pougeoise, ni d’un denier monnayé.
VI
Après la prise de Termes, les croisés tiennent d’abord deux parlements à Saint-Gilles et à Narbonne, puis un troisième à Arles.
Là, les croisés font écrire sur une charte le jugement qu’ils donneront au comte [de Toulouse], qui attend dehors avec le roi d’Aragon, par un froid vif, en plein vent. L’abbé [de Cîteaux] le remet, en présence de tout le monde, de maître Thézis qui est avec lui, le meilleur et le plus savant clerc qui soit au monde, en présence de l’évêque d’Uzès, et de cent autres clercs. Quand le comte a la charte en main, il appelle secrètement l’écrivain, et quand il l’entend, l’écrivain la lui ayant lue bien lentement, il mande, plein de tristesse et de ressentiment, le roi d’Aragon : « Venez ça, sire roi, lui dit-il en riant, écoutez cette charte, et l’étrange commandement auquel les légats me mandent d’obéir ! » Le roi la fait relire aussitôt, et quand il l’eut entendue, il dit simplement, avec calme : « Voilà qui a besoin d’être amélioré, par le Père tout puissant ! » Le comte, tout préoccupé, tellement qu’il en néglige de prendre congé, s’en va vers Toulouse aussi vite qu’il peut, la charte à la main… Il la fait lire partout, pour que la connaissent clairement chevaliers, bourgeois, et prêtres qui chantent messe. Elle dit que le comte devra observer la paix, renvoyer les routiers, rendre leurs droits aux clercs, qui seront maîtres souverains de tout ce qu’ils lui demanderont, mettre hors de sa protection les juifs, et livrer les hérétiques qu’on lui désignera à la discrétion des croisés. Le comte et les siens ne devront ni manger plus de deux viandes, ni vêtir désormais riches tissus, mais plutôt grosses capes brunes, qui leur dureront plus longtemps ; ils détruiront châteaux et forteresses, et jamais plus chevalier ne résidera en cité, mais à la campagne, comme font vilains. Ils ne percevront plus sur les chemins d’autres péages que ceux anciennement établis, et donneront chaque année quatre deniers toulousains aux « mainteneurs de la paix » établis par les croisés ; les usuriers renonceront au prêt à usure et s’ils ont fait quelque gain, ils le rendront tout d’abord ; si le comte de Montfort ou les croisés chevauchent sur les terres du comte de Toulouse, et prennent des biens lui appartenant, on ne devra point s’y opposer. Il faudra se conformer en toutes choses à la volonté du roi de France ; enfin le comte passera la mer jusque vers le Jourdain, restera là-bas tout le temps qu’exigeront les moines ou les cardinaux de Rome ou leurs commettants, puis il devra entrer dans l’ordre du Temple ou dans celui de Saint-Jean. Quand il aura fait cela, ses châteaux lui seront rendus, et s’il ne le fait pas, on le chassera de partout, si bien qu’il ne lui restera rien.
Les hommes de la terre, chevaliers et bourgeois, en entendant la charte qui leur est lue, disent qu’ils aimeraient mieux être tous tués ou faits prisonniers que de souffrir cela, et qu’ils ne le voudraient faire pour rien, car ils ne seraient plus alors que des serfs, des vilains ou des paysans. Les bourgeois de Moissac, et ceux d’Agenais disent qu’ils fuiraient par eau en Bordelais plutôt que d’avoir pour seigneur Barrois ni Français, ou bien qu’ils s’en iraient, si le comte le veut, se fixer avec lui où il lui plairait. Le comte les en a fort remerciés ; il a fait ses lettres scellées, et les a envoyées à tous ses amis.
VII
Au printemps, les croisés, après avoir soumis de nombreux châteaux, passent l’Hers près de Montaudran et mettent le siège devant Toulouse ; mais les assiégés, malgré l’opposition du comte de Toulouse, tentent une sortie.
Il était près de tierce lorsqu’ils sortirent ; ceux de l’ost venaient de dîner quand les Toulousains les attaquèrent ; mais le comte de Montfort n’avait pas voulu se désarmer, et la plupart des barons de l’ost n’avaient point déposé le haubert ; aussi sautent-ils prestement sur leurs destriers. À cette rencontre, vous auriez vu frapper de part et d’autre tant de coups d’épieu sur les heaumes retentissants, mettre en pièces, fendre et rompre tant d’écus que vous auriez cru à la fin du monde. Sans mentir, les Toulousains tuèrent Eustache de Caux (dont on fit maint soupir) au moment où, quoiqu’il fût hardi, il allait s’en retourner auprès des siens.
Grand fut le combat (Jésus-Christ me garde !) lorsque les Toulousains et les Navarrais se jetèrent sur l’ost. Alors vous auriez entendu les Allemands pousser de grands cris : la plupart criaient : « Bar ! Bar ! Bar ! » Au passage d’un pont, les Toulousains portèrent à Eustache de Caux un tel coup d’une lance de frêne au gonfanon vair, que le prêtre ne put arriver à temps pour l’administrer, lui donner pénitence et le confesser. Mais il n’y avait pas deux jours qu’il avait reçu le sacrement de pénitence : je crois donc que Jésus-Christ lui voudra bien pardonner.
Quand les Français s’en aperçoivent, ils vont tous à son aide ; mais les félons soudoyers, lorsqu’ils voient ceux de l’ost accourir en masse, se mettent à fuir, car ils savent bien qu’ils ne pourraient tenir contre eux. Ils n’ont pas grande peine à emporter ce qu’ils ont conquis : ils n’ont fait que tuer un homme dont beaucoup pleurent la mort, car il était fort puissant, et de très haute condition. Ses hommes ont fait porter son corps en sa terre, où ils voudront l’enterrer avec les honneurs.
Le matin, à l’aube, quand parut le jour clair, ceux de l’ost, après avoir, quinze jours durant, fait couper les vignes, se mettent à plier tentes et pavillons, car, à ma connaissance, ils veulent changer d’endroit ; les vivres sont trop chers, et ne leur peuvent suffire : un pain, pour un petit déjeuner, vaut bien deux sols, et, sans les fèves et les fruits des arbres (quand ils en trouvent), ils n’auraient rien a manger.
Ils envahissent les terres du comte de Foix, y séjournent longuement, puis, au déclin de l’été, « ayant fait tout le mal qu’ils pouvaient », ils se séparent. Le comte de Toulouse convoque aussitôt ses sujets et ses fidèles ; mais Simon de Montfort les met en déroute à Castelnaudary.
Avant que la guerre soit terminée, maint coup sera donné, mainte lance brisée ; maint gonfanon neuf se dressera par les prés, mainte âme sera jetée hors du corps, et mainte dame veuve ruinée. Le roi Pierre d’Aragon se met en route avec toute sa mesnie ; il a mandé toute la gent de sa terre, si bien qu’il a rassemblé grande et belle compagnie. À tous il a dit et déclaré qu’il veut aller à Toulouse combattre la croisade qui dévaste et détruit tout le pays. Le comte de Toulouse a imploré sa merci pour que sa terre ne soit ni ravagée ni brûlée [par les croisés], car il n’a tort ni faute envers personne née. « Et, puisqu’il est mon beau-frère, car il a épousé ma sœur, et puisque j’ai marié mon autre sœur à son fils, j’irai les aider contre cette gente maudite qui les veut déshériter ».
VIII
« Les clercs et les Français veulent déshériter le comte, mon beau-frère et le chasser de sa terre, sans tort ni faute qu’on lui puisse reprocher, mais uniquement parce que cela leur plaît ainsi. Je prie donc mes amis, ceux qui me veulent honorer, de songer à s’apprêter, car d’ici un mois je passerai les ports avec tous les compagnons qui voudront me suivre ! » Tous répondirent : « Seigneur, il sied de faire ainsi ; nous ne voulons point vous faire opposition, quoi que vous veuillez ». Là-dessus ils se séparent, et vont faire leurs préparatifs.
Le comte Raimon pense, entre temps, à reconquérir Pujols. Les capitouls adhèrent à son projet et convoquent les habitants de Toulouse dans les prés de Montaudran. La proposition du comte est accueillie avec enthousiasme.
Les soudoyers français sont entrés à Pujols, et le puissant comte de Toulouse a investi la place ; avec lui étaient le comte de Foix, le preux Rogier Bernart, le comte de Comminges, les Catalans que leur a laissés le roi [d’Aragon], et le peuple de Toulouse, chevaliers, bourgeois, et le commun, qui vînt en hâte. Le premier qui parla fut un sage homme de loi, fort bien , qui faisait partie du conseil de la ville : « Sire, dit-il, puissant comte et marquis, s’il vous plaît, écoutez-moi, vous et tous ceux qui êtes assemblés ici. Nous avons chargé sur des chariots les pierrières et les engins, afin que vous combattiez énergiquement les ennemis et j’ai confiance que Dieu nous donnera la victoire, puisque le droit est pour nous, et le péché du côté de ces gens que nous voyons détruire nos terres. Sachez, seigneurs, que nous avons appris par des lettres scellées que nous ont envoyées nos chers amis que, si demain soir nous n’avons point forcé les assiégés, il leur viendra aide et grand secours, nombre de chevaliers équipés et de sergents en armes ; et ils nous feront grande honte et double dommage, si nous partons avant de les avoir mis en pièces. Nous avons quantité d’arbalètes et de flèches empennées ; allons ramasser des matériaux, et hâtons-- nous, pour que les actes suivent de près les paroles : allons tous ensemble chercher des branchages et des gerbes et apportons-en suffisamment pour combler les fossés, car dans ce château se trouve la fleur de tous les croisés, et si nous réussissons à les faire prisonniers, l’orgueil de noire ennemi juré Simon de Montfort en sera abaissé. Et maintenant montrons pourquoi nous sommes réunis ! Allons aux matériaux ! »
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