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TABLE DES MATIÈRES.
I
LA BRUYÈRE
DANS
LA MAISON DE CONDÉ.
CHAPITRE PREMIER.
Le nom de la Bruyère, comme celui de du Bois, du Pré, des Champs, etc., était commun en France, mais il pouvait devenir à volonté un nom de gentilhomme. Notre auteur le savait bien : il signait Delabruyère en un seul mot ; mais dans la maison de Condé on écrivait, de la Bruyère en trois mots. Il finira par écrire son nom avec cette orthographe nobiliaire ; du moins on peut le voir dans sa lettre à Phélypeaux, comte de Pontchartrain, qui est exposée à la Bibliothèque nationale. Il avait ses raisons pour agir ainsi : « Je le déclare formellement, dit-il, afin que l’on s’y prépare et que personne n’en soit surpris, si jamais un grand me trouve digne de ses soins, si je fais une belle fortune, il y a un Geoffroy de la Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre-Sainte : voilà de qui je descends en ligne directe. » On a voulu prendre cette plaisanterie au sérieux. Les uns, par haine pour le moraliste, ont vu là une simple gasconnade, ou la vanité ridicule d’un gentilhomme à louer, qui met enseigne sur sa noblesse pour faire payer ses services par le prince de Condé et qui bat monnaie avec la gloire de ses ancêtres. Le chartreux Bonaventure d’Argonne est l’auteur de cette brillante hypothèse. D’autres, par respect pour le grand écrivain, ont cherché dans toutes les chroniques ce fameux Geoffroy de la Bruyère, l’un des plus grands seigneurs de France, qui prit part à la première croisade et à la prise de Jérusalem sous la conduite de Godefroy de Bouillon. Mais le plus ancien Geoffroy de la Bruyère qu’ils aient pu trouver mourut en 1191, au siège de Saint-Jean d’Acre, près d’un siècle après Godefroy de Bouillon. Il est difficile d’admettre que notre auteur pensât sérieusement à se faire un ancêtre d’un croisé fabuleux : l’origine de sa famille n’était que trop connue au dix-septième siècle. Le nom des la Bruyère revient à chaque instant dans les mémoires de la Ligue. La maison de Condé ne faisait pas grand cas de cette noblesse révolutionnaire. Le premier ancêtre des la Bruyère était-il apothicaire, parfumeur ou droguiste ? C’est le seul point sur lequel de Thon, qui n’hésite pas à lui prêter un très vilain caractère, n’ait pas voulu se prononcer. Qu’importe ; ? « Il y a peu de familles dans le monde, répondait notre auteur, qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l’autre au simple peuple. »
Apothicaire, parfumeur et droguiste, rue Saint-Denys devant le grand Châtelet, Jehan de la Bruière (sic) était, au seizième siècle, un riche bourgeois qui faisait bien ses affaires. Les denrées coloniales n’étaient pas communes alors : il fallait les faire venir de bien loin et à grands frais ; les médicaments se vendaient fort cher, les épices et les parfums de l’Orient exigeaient des marchands une mise de fonds considérable. Aussi la maison de la rue Saint-Denys supporta, en 1571, une taxe extraordinaire de 160 livres qui nous montre toute l’importance de son commerce. Les marchands voisins, rue Saint-Denys et aux environs, épiciers, bonnetiers, chapeliers, payèrent de 10 à 15 livres ; les marchands de soie, de 20 à 50 livres ; le célèbre potier Bernard Palissy, rue Saint-Honoré, 5 livres ; un apothicaire de la rue Sans-Chef, 12 livres ; un médecin, 20 livres ; des procureurs et des notaires, de 15 à 20 livres ; des conseillers au parlement 80 livres. Il faut arriver aux taxes les plus élevées pour atteindre ou dépasser les 160 livres du trisaïeul de notre auteur. Il y avait peut-être aussi surtaxe par malice et sans cause : ce dont Jehan de la Bruyère garda bonne mémoire. Toutefois il possédait trois domaines en Vendômois : Romeau, la Georgetière et les petites Noues sur les paroisses de Choue et de Souday, près de Mondoublean. Enfin il avait une terre et seigneurie située à Plailly dans le bailliage de Senlis, qu’on appelait le Fief royal. Avec une telle fortune, il put acheter à son fils Mathias de la Bruyère, avocat du roi en la cour des aides, un office de lieutenant particulier de la prévôté de Paris. Il lui fit faire un assez brillant mariage avec la fille de François Aubert, seigneur d’Aventon, et maire de Poitiers. La jeune femme apportait en dot 14,000 livres, et le jeune homme 12,000 livres avec la terre du bailliage de Senlis. Jehan de la Bruyère était content de donner à son fils le Fief royal. C’étaient donc de gros personnages que la Bruyère père et fils. En 1576, ils furent de ceux qui fondèrent la sainte Union à Paris, en haine des protestants, et pour empêcher les Bourbons de parvenir au trône. Le père se jeta à corps perdu au milieu des agitations populaires ; il fut membre du conseil des Seize et surnommé par les royalistes, en souvenir de sa profession, le sire Safranier de la Ligue. Le fils devint lieutenant civil après la journée des Barricades, et fut en 1589 l’un des 24 élus de la bourgeoisie de Paris, qui prirent place dans l’assemblée générale de l’Union pour diriger les affaires du royaume sous la présidence du duc de Mayenne. Il y mit plus de discrétion que son père ; mais tous les deux servirent la même cause de tout leur pouvoir et avec l’autorité que leur donnaient d’importantes fonctions. Tous les deux furent accusés de tiédeur et de trahison par les plus fougueux ligueurs ; tous les deux furent accusés plus justement par les politiques d’avoir pris part à la journée du 15 novembre 1591, où furent pendus le premier président du parlement Bresson, le plus ancien conseiller de la grand’chambre Larcher, et Tardif, conseiller au Châtelet. Quand le duc de Mayenne brisa la puissance des Seize, les deux la Bruyère coururent de grands dangers. Le lieutenant civil faillit être pris et étranglé. Guillaume du Vair, alors conseiller au parlement, se vanta de lui avoir sauvé la vie. Lorsque Henri entra dans Paris, 30 mars 1594, les la Bruyère furent exilés et leurs biens confisqués. Ils se retirèrent en terres espagnoles à Anvers dans les Pays-Bas.
Le roi Henri offrit à ceux qu’il exilait de les maintenir dans leurs terres et offices, s’ils voulaient lui prêter serment de fidélité. Les la Bruyère refusèrent. Ils supposaient sans doute que le nouvel établissement politique en France ne durerait pas. « Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas comment le calme peut y rentrer. » Cependant, sous le règne réparateur du Béarnais, la France se relevait de ses ruines. Ce Bourbon jadis détesté des Français, et à qui les ligueurs croyaient avoir fermé à tout jamais le chemin du trône, maintenant victorieux de tous ses ennemis et adoré de ses sujets, finit par établir dans ses États le bon ordre et la tranquillité. Le peuple était devenu si paisible qu’on ne voyait plus comment le calme pourrait en sortir. Le vieux Jehan de la Bruyère ne survécut pas longtemps, je suppose, à la ruine de son parti. Mathias de la Bruyère vieillit en exil. Il méditait le chapitre de saint Luc, où se trouvent ces paroles : « Vous voyez, Seigneur, que nous avons tout quitté et que nous vous avons suivi ; » le Christ déclare que personne ne quittera pour le royaume de Dieu sa maison ou son père, ou sa mère ou ses frères, ou sa femme ou ses enfants, sans recevoir en ce monde-ci beaucoup d’avantage et dans le siècle à venir la vie éternelle. Tandis que, dans son affliction et volontaire exil, le vieux ligueur réfléchissait sur les effets de la sapience et miséricorde infinie, il employa une partie des loisirs qu’il avait plu à la bonté de Dieu de lui donner, à traiter un sujet qu’il regardait comme une inspiration du ciel : il prit plaisir à composer un livre intitulé le Rosaire de la Bienheureuse Vierge Marie. Nous ignorons où et quand mourut Mathias de la Bruyère : seulement nous savons que son arrière-petit-fils, qui respecta toujours les sentiments de la piété, n’approuva jamais l’esprit de parti, parce qu’il rabaisse les plus grands caractères, empêche de voir la vérité et retarde le progrès des arts et des sciences.
Pendant ce temps-là Guillaume de la Bruyère ne se vantait pas d’être fils de Mathias de la Bruyère : il l’était pourtant. Secrétaire ordinaire de l’évêque de Paris, il rentra en partie dans les biens de sa famille. Il avait par contrat (1601), devant le notaire Barbereau, épousé Diane de la Mare, qui lui avait apporté quelque fortune en mariage. Elle le rendit père de nombreux enfants. — « Le mariage, qui devrait être à l’homme une source de tous les biens, lui est souvent par la disposition de la fortune un lourd fardeau sous lequel il succombe. C’est alors qu’une femme et des enfants sont une violente tentation à la fraude, au mensonge et aux gains illicites. On se trouve entre la friponnerie et l’indigence, étrange situation ! » — Guillaume de la Bruyère se trouva engagé dans plusieurs instances judiciaires où il ne fut pas heureux. Il n’en eut grand souci. Cependant il conserva au moins la terre de Romeau dans le Vendômois : nous la retrouvons plus tard dans l’héritage de l’un de ses enfants. Mais il géra mal ses biens. Ses amis menaient auprès de lui une vie agréable ; sa femme et ses enfants se plaignaient. On disait dans sa famille : « Il fait bon vivre avec celui qui ne se sert pas de son bien à marier ses filles, à payer ses dettes, à faire des contrats, pourvu qu’on ne soit ni ses enfants ni sa femme. » Il fallut mettre un terme à cette belle existence qui durait depuis trop longtemps. de la Bruyère présenta requête au juge ordinaire pour obtenir la séparation de biens. Nous savons comment les choses se passaient alors. La femme exposait les faits de dissipation et de mauvais ménage sur lesquels était fondée sa demande en séparation. Sur cette requête on mettait : « Permis de faire assigner et à cette fin la femme autorisée. » Ensuite de quoi le mari ayant comparu, le juge invitait la femme à faire la preuve des faits qu’elle avançait, et l’on suivait une procédure assez semblable à celle qui était d’usage pour interdire un prodigue. La preuve étant faite, on plaidait comme en toute autre instance ; et si la demande était trouvée juste, on ordonnait que la femme fût séparée de son mari, on l’autorisait à administrer elle-même ses biens et l’on condamnait le mari à lui restituer sa dot et ses autres conventions, hormis le douaire, au lieu duquel on donnait à la femme une pension qui était ordinairement estimée à la moitié. En exécution de la sentence, la femme faisait faire inventaire des biens de la communauté, et pouvait se pourvoir pour ses conventions par toute voie de saisie sur tous les biens du mari. Ce fut le 2 juillet 1636 que Diane de la Mare fut séparée de biens de Guillaume de la Bruyère. Cela n’empêcha pas le mari d’acquérir vers 1643 la charge de secrétaire ordinaire de la chambre du roi. Mais il n’en fut guère plus riche : car ses enfants n’acceptèrent sa succession que douze ans après sa mort. Le souvenir de ces événements demeura longtemps dans cette famille. Le petit-fils de Guillaume de la Bruyère semble y faire allusion quand il dit : « Il n’y a qu’une affliction qui dure, c’est celle qui nous vient de la perte de nos biens : le temps qui adoucit toutes les autres aigrit celle-ci ; nous sentons à tous moments, pendant le cours de notre vie, que le bien que nous avons perdu nous manque. »
Il ne restait plus de Guillaume de la Bruyère que trois enfants : Louis, né vers 1610, qui fut contrôleur des rentes assignées sur l’hôtel de ville de Paris, et qui épousa, le 25 juillet 1644, Élisabeth Hamonyn ; Jean, né en 1617, et qui ne se maria jamais ; Louise, mariée en 1652 à Martin de la Guyottière, chirurgien ordinaire du duc d’Anjou. Les enfants de Guillaume de la Bruyère eurent chacun une dot de 6,000 livres. Élisabeth Hamonyn, qu’épousa Louis, eut de son côté aussi une dot de 6,000 l. Sa mère, veuve depuis treize ans, eut beaucoup de peine à lui constituer cette modeste dot. Elle était d’une bonne famille bourgeoise composée de marchands et de magistrats. Ainsi un capital de 12,000 l et le revenu de la charge de contrôleur des rentes de l’hôtel de ville, voilà toute la fortune de ce ménage bien assorti qui vivait dans la Cité, près Notre-Dame. Il en naquit huit enfants, dont cinq garçons. L’aîné de tous eut pour parrain son oncle Jean de la Bruyère, qui lui donna son nom. Ce fut l’auteur des Caractères : il fut baptisé le 17 août 1645, à la paroisse Saint-Christophe.
La famille de la Bruyère, trop connue sous la Ligue, tombe dans un complet oubli sous la Fronde. L’esprit frondeur ne lui manquait pas, mais la Fronde était plutôt une révolution aristocratique que populaire. Notre auteur a toujours montré un profond respect pour Richelieu, dont le grand dessein avait été d’affermir l’autorité du prince par l’abaissement des grands. Il n’a jamais nommé Mazarin. On dit que Mazarin se faisait si longtemps prier, qu’il donnait si sèchement, et chargeait une grâce qu’on lui arrachait de conditions si désagréables, qu’une plus grande grâce était d’obtenir de lui l’avantage de ne rien recevoir. Je suppose que la famille la Bruyère obtint cette dernière faveur du ministre italien qui gouverna la France pendant la minorité de Louis . Ces bourgeois de Paris avaient conscience de leur valeur personnelle. « Il suffit, dit notre auteur, de n’être point né dans une ville, mais sous une chaumière dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage et qu’on appelle château, pour être cru noble sur sa parole. » Lui, il était né à Paris, à l’ombre des tours de Notre-Dame et près de la Sainte-Chapelle. On dirait qu’il se souvient de ce voisinage lorsqu’il nous parle du « bruit des cloches qui éveille les chantres et les enfants de chœur pendant la nuit, et dont la mélodie endort les chanoines et les berce de doux rêves jusqu’à ce que, tard dans la matinée, ils viennent à l’église réclamer le prix d’avoir bien dormi. » Mais il avait seulement 5 ans quand ses parents, en 1650, allèrent se loger sur la paroisse Saint-Merry. Deux ans plus tard, ils allèrent rue Grenier-Saint-Lazare, ou ils demeurèrent longtemps.
La Bruyère reçut une éducation religieuse. De son temps on n’en connaissait point d’autre. Alors l’idée de Dieu semblait si naturelle qu’on ne pouvait s’en passer. « Je sens qu’il y a un Dieu, dit-il, et je ne sens pas qu’il n’y en ait point : cela suffit ; tout le raisonnement du monde m’est inutile, je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature ; j’en ai reçu les principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop naturellement, dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté. — Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes. — C’est une grande question s’il s’en est trouvé de tels : et quand il serait ainsi, cela prouverait seulement qu’il y a des monstres. » La violence de cette expression trahit la sincérité de sa foi.
On lui enseigna encore autre chose que les principes de la religion. Il paraît qu’il apprit de bonne heure le latin, le grec, l’allemand, l’espagnol, l’italien. « Les langues, dit-il, sont la clef ou l’entrée des sciences et rien davantage : le mépris des unes tombe sur les autres. » Mais cinq langues ! on dira peut-être que c’est beaucoup. Il affirme que l’on ne peut guère charger l’enfance de la connaissance de trop de langues. « Si, dit-il, l’on remet cette étude si pénible à un âge plus avancé, et qu’on appelle la jeunesse, ou l’on n’a pas la force de l’embrasser par choix, ou l’on n’a pas celle d’y persévérer ; et si l’on y persévère, c’est consacrer à l’étude des langues le même temps qui est consacré à l’usage que l’on en doit faire. » La Bruyère apprit donc les langues dans son enfance, avant ce qu’on appelle la jeunesse.
Il y mit du temps, mais il avait une certaine facilité pour cette étude. L’enfance a le don des langues. Alors tout s’imprime dans l’âme naturellement et profondément ; la mémoire est neuve, prompte et fidèle, l’esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et l’on est déterminé à de longs travaux par les maîtres qui nous gouvernent. « Je suis persuadé, dit-il, que le petit nombre d’habiles ou le grand nombre de gens superficiels vient de l’oubli de cette pratique. »
Il ne se mettait pas au rang des gens superficiels. Ses amis remarquaient dans ses conversations particulières, quand l’occasion s’en présentait, qu’il savait les langues mortes et vivantes, et qu’il n’était étranger à aucun genre d’érudition. Il devait donc savoir gré aux hommes qui avaient gouverné son enfance de lui avoir appris les langues, qui sont la clef des sciences, d’avoir mis leur application à l’en instruire, de lui avoir ainsi ouvert l’entrée d’une profonde et agréable érudition. Mais quels étaient ces hommes ? Il ne l’a jamais dit.
Les oratoriens le réclamaient comme un des leurs : des mémoires particuliers, que l’on conservait dans leur bibliothèque, marquaient qu’il avait été de l’Oratoire. On possède encore les listes des prêtres de l’Oratoire et de tous ceux qui furent admis aux exercices de piété de la maison de Paris : ainsi on trouve le nom de Jean de la Fontaine parmi les jeunes gens du séminaire de Saint-Magloire ; mais on ne trouve nulle part le nom de Jean de la Bruyère. Il est possible que la Bruyère fût simplement élève dans une maison de l’Oratoire : car les listes que nous avons ne donnent pas les noms des élèves. On peut donc accorder aux oratoriens l’honneur d’avoir fait l’éducation de la Bruyère. Du moins jusqu’ici personne n’a pu le leur disputer. C’est pour cela peut-être que certains écrivains ont cru que la Bruyère avait été quelque temps ecclésiastique. En effet, chez les oratoriens on respirait, selon Bossuet, l’air le plus pur de la discipline cléricale. M. de Bérulle n’avait voulu donner à l’Oratoire d’autre esprit que l’esprit de l’Église, ni d’autres règles que ses canons, ni d’autres supérieurs que ses évêques, ni d’autres biens que sa charité, ni d’autres vœux que ceux du baptême et du sacerdoce. L’Oratoire avait pour but la perfection chrétienne et sacerdotale. L’éducation que les oratoriens donnaient aux enfants devait les préparer à cette profession sublime où une sainte liberté fait un saint engagement, où l’on obéit sans dépendre, où l’on gouverne sans commander, où toute l’autorité est dans la douceur, et le respect s’entretient sans le secours de la crainte. « La charité, qui bannit la crainte, fait, dit Bossuet, un si grand miracle ; et, sans autre secours qu’elle-même, elle sait non seulement captiver, mais encore anéantir la volonté propre. » la charité des oratoriens ne fit point ce miracle dans l’âme de la Bruyère. La manière dont il s’est conduit pendant le reste de sa vie prouve qu’il n’était guère capable de s’élever à une si haute perfection. On pouvait captiver son affection, mais il fut toujours difficile d’anéantir sa volonté propre.
Il était dans sa vingtième année lorsque, le 3 juin 1665, il présenta à messieurs les docteurs de l’université d’Orléans ses thèses imprimées de Tutelis et Donationibus pour les soutenir dans les écoles de droit et avoir son degré de licencié es deux droits. Charles Perrault a gaiement raconté dans ses mémoires le voyage qu’il fit à Orléans pour prendre sa licence ; la Bruyère n’était pas si gai dans cette circonstance. Il était même fort troublé quand il écrivit sa requête sur le registre des suppliques de l’université d’Orléans. On le voit bien à son écriture et aux inexactitudes de la rédaction. Quelques heures après, quand il eut passé son examen et pris ses licences par acte public, il était plus maître de lui-même ; toutefois on remarque encore une distraction sur le registre où il consigna son succès. Peu importe ; il avait ses degrés : la carrière du barreau s’ouvrait devant lui ; il peut devenir avocat au parlement de Paris.
Mais pourquoi donc la Bruyère était-il si fort troublé en présentant ses thèses devant messieurs les docteurs de l’université d’Orléans ? D’abord l’université d’Orléans, avec celle de Poitiers, pouvait seule à cette époque enseigner le droit civil ; ensuite la Bruyère avait peut-être, en apprenant le droit, suivi une autre méthode que celle qu’il croyait suivie à Orléans ; enfin les écoles de droit étaient alors mal tenues et mal organisées. Des années entières se passaient à expliquer un ou deux titres du Digeste ; en sorte qu’il eût fallu un siècle pour expliquer tous les titres des cinquante livres, et d’autres siècles pour le Code et pour les Novelles. Tout cela n’était encore que le droit romain, où il fallait ajouter la connaissance « de nos coutumes, de nos ordonnances et de notre procédure ». C’est pourquoi, faute d’entendre les textes, on s’en rapportait aux sommaires et aux gloses de ceux qui passaient pour les mieux entendre, et toute la , réduite en disputes d’école, se bornait aux opinions de docteurs qui n’y cherchaient pas d’autre utilité que celle de gagner de l’argent ou de la réputation. On appelait glose d’Orléans celle qui fait périr le texte sous le poids des commentaires. De là le proverbe : Glose d’Orléans, plus obscure que le texte. Cujas et les grands jurisconsultes du seizième siècle avaient détruit cette routine scolastique ; mais les écoles de droit avaient elles-mêmes été détruites par les guerres civiles et religieuses ; et lorsqu’elles s’étaient relevées, les abus de la routine s’étaient relevés avec elles. Racine s’en moque dans la comédie des Plaideurs. Alors il y avait à Paris des hommes de sens et d’expérience qui s’étaient dégagés des entraves de la scolastique et avaient repris la méthode de Cujas : s’attacher au droit romain comme étant le fond de la science du palais, lire toujours les textes et les ouvrages originaux sans se perdre dans le fatras des commentaires, rapprocher les textes les uns des autres pour en dégager les principes et leurs conséquences, telle était la méthode de MM. Halley, Vautier et de Gaumont pour mettre les lois civiles dans leur ordre naturel et rétablir la raison dans la jurisprudence. C’est ce que fera Domat quelques années plus tard. Cette méthode était publiquement enseignée à Orléans. Un condisciple de la Bruyère, Vincent Flaccius de Hambourg, l’atteste de la manière la plus formelle. Mais on comprend que la Bruyère, qui avait étudié le droit à Paris, arrivât avec quelques préventions contre messieurs de l’université d’Orléans, et redoutât la sévérité de ses juges en passant ses examens de licence.
Son succès l’affermit dans son estime pour la méthode qu’il avait adoptée. Il reconnut qu’elle était excellente pour tout genre d’érudition : et fort de son expérience, il répétera plus tard et même publiera les conseils qu’il avait reçus et dont il avait profité. « L’étude des textes ne peut jamais être assez recommandée, c’est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d’érudition. Ayez les choses de première main ; puisez à la source ; maniez, remaniez le texte ; apprenez-le de mémoire ; citez-le dans les occasions ; songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses
conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs se sont
trouvés dans le cas où je désire que vous soyez : n’empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu’où les vôtres seraient trop courtes ; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper ; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y demeurent : vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n’êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d’ailleurs, si abondants et si chargés d’une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette méthode d’étudier, que c’est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu’à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires, et qu’elle a agi en cela contre soi-même et contre ses plus chers intérêts en multipliant les lectures, les recherches et le travail qu’elles cherchent à éviter. »
La pratique des affaires sert plus encore que les livres à former le jugement et à développer le bon sens, qui est le maître de la vie humaine. En faisant son stage pour devenir avocat au parlement de Paris, la Bruyère recueillit, je suppose, quelques observations ; en voici qui sont bien dans le goût de la basoche de ce temps-là :
« Dîne bien, Cléarque, soupe le soir, mets du bois au feu, achète un manteau, tapisse ta chambre : tu n’aimes point ton héritier, tu ne le connais point, tu n’en as point. »
« Jeune, on conserve pour sa vieillesse ; vieux, on épargne pour la mort. L’héritier prodigue paye de superbes funérailles, et dévore le reste. »
« L’avare dépense plus mort en un seul jour, qu’il ne faisait vivant en dix années ; et son héritier plus en dix mois, qu’il n’a su faire lui-même en toute sa vie. »
« Ce que l’on prodigue, on l’ôte à son héritier ; ce que l’on sordidement, on se l’ôte à soi-même. Le milieu est justice pour soi et pour les autres. »
« Les enfants peut-être seraient plus chers à leurs pères, et réciproquement les pères à leurs enfants, sans le titre d’héritiers. »
« Triste condition de l’homme et qui dégoûte de la vie ! Il faut suer, veiller, fléchir, dépendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir à l’agonie de nos proches. Celui qui s’empêche de souhaiter que son père y passe bientôt, est homme de bien. »
Le père de notre auteur, Louis de la Bruyère, mourut à Paris, le 7 septembre 1666, rue du Grenier-Saint-Lazare. Il fut inhumé deux jours après, « en l’église, où un service complet fut chanté à son intention, le corps présent, avec l’assistance de M. le curé et de quarante prêtres ». On voit encore aujourd’hui son épitaphe dans la chapelle Saint-Vincent de Paul de l’église Saint-Nicolas des Champs ; mais elle est un peu cachée sous un confessionnal. La mort de Louis de la Bruyère fut un coup terrible pour sa famille. Le défunt laissa ses affaires dans un tel état, que ses enfants furent obligés de renoncer à sa succession. Il ne pouvait rien donner à sa veuve : la coutume de Paris s’y opposait ; et cependant il avait peut-être compromis l’avoir de sa femme pendant sa vie. Qu’allaient devenir de la Bruyère et ses enfants ? « Il y a, dit notre auteur, des maux effroyables et d’horribles malheurs où l’on n’ose penser et dont la seule vue fait frémir : s’il arrive que l’on y tombe, l’on se trouve des ressources que l’on ne se connaissait point ; l’on se raidit contre son infortune, et l’on fait mieux qu’on ne l’espérait. »
Jean de la Bruyère, oncle et parrain de notre auteur, n’abandonna point sa famille dans le malheur. Depuis quelque temps, il demeurait avec son frère rue Grenier-Saint-Lazare. Il accepta la succession de son frère et prit en main les affaires de sa veuve et de ses enfants : il devint seul chef de la famille.
C’était un singulier personnage que l’oncle Jean, comme l’appelaient ses neveux. Il était, comme son père Guillaume de la Bruyère, secrétaire du roi ; mais, bien différent de son père, il aimait à faire des contrats et il voyait l’argent grossir dans ses coffres. Il avait aussi l’esprit de famille et, après avoir fait assez vite fortune, il avait racheté des créanciers de son père et de sa mère une partie de leurs titres, sinon tous : il retira même un assez joli denier de la succession de son frère. — M. Servois, qui a trouvé dans les archives d’un notaire de Paris quelques actes relatifs à la famille de la Bruyère, nous explique ainsi le procédé de l’oncle Jean pour s’enrichir : « Le prêt à intérêt étant interdit aussi bien par la loi civile que par la loi religieuse, la seule manière licite de tirer profit d’un prêt fait à un particulier était de lui constituer une rente perpétuelle, c’est-à-dire de lui remettre un capital qu’il restait maître de garder aussi longtemps que bon lui semblerait, à la seule condition d’en payer annuellement la rente. Les particuliers étaient, en général, de plus sûrs débiteurs que l’État et que la ville, dont les rentes étaient parfois soumises à des réductions arbitraires, ou encore que les hôpitaux, exposés à la banqueroute. Aussi l’oncle Jean avait-il préféré à toutes autres les créances par contrats. Ses emprunteurs étaient quelquefois des membres de sa famille ou de la famille de sa belle-sœur, plus souvent des étrangers nobles ou bourgeois. Il ne prêtait pas toujours à visage découvert, et se dissimulait quelquefois derrière son frère, ou, quand il l’eut perdu, derrière l’un de ses neveux. De temps à autre il lui fallait user contre ses débiteurs de voies de rigueur, ou accepter des accommodements. C’est ainsi qu’il fut amené à se rendre propriétaire d’une maison de campagne qui était située dans le village de Saulx, près Lonjumeau, et qui fera partie de sa succession. » M. Servois estime que la fortune mobilière de l’oncle Jean pouvait bien s’élever à plus de 100,000 livres. Comme tous les bourgeois aisés de ce temps-là, il avait renoncé au service d’étain sur sa table, et à la mule de ses ancêtres. M. Servois ne doute pas que les neveux de l’oncle Jean fissent usage de son argenterie et montassent dans son carrosse. Cela dut un peu adoucir leur chagrin. « Dans une grande affliction, l’on pleure amèrement et l’on est sensiblement touché : mais l’on est ensuite si faible et si léger que l’on se console. »
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The end
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