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La Baie

Damase Potvin · 1925 · Free in the US

49,227 words · about 3 h 27 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Damase Potvin
Language
French
Published
1925
Length
49,227 words · about 3 h 27 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (15)
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DU MÊME AUTEUR

-

Restons Chez Nous, roman, épuisé. Le « Membre », roman politique, épuisé. L’Appel de la Terre, roman, épuisé. L’Appel des Souvenirs, petite étude historique. Le Tour du Saguenay, historique, légendaire et descriptif, épuisé. The Saguenay Trip, en collaboration avec W. O’Farrell. Le Français, roman.

00

« La langue populaire », a-t-on dit, « est la seule vivante ». Aussi, rien de plus émotionnant, en notre siècle de maniérisme, que d’entendre parler le bon vieux langage canadien-français des campagnes, si simple dans sa forme, par un homme du peuple resté fidèle aux antiques traditions françaises transplantées voilà des siècles en un coin d’Amérique où, parfois, on les sent encore vivre avec cette acuité qui fait que la Nouvelle-France d’autrefois, pour ceux du pays des aïeux qui nous visitent, doivent leur sembler une province de la vieille France…

Le vieux parlait comme il avait appris et comme il avait toujours parlé, tâchant toutefois de soigner plus qu’à l’ordinaire ses mots et ses tournures de phrases, comme, d’ailleurs, l’on s’efforce de faire, semble-t-il, dans la vie courante du cultivateur bas-canadien qui cherche par les faibles moyens dont il dispose, à atteindre une perfection relative autant dans l’exercice de son dur travail que dans sa façon de vivre mieux ou aussi bien que ses voisins, surtout s’il vient des vieilles paroisses où l’on se pique de « civilisation ». En somme, le vieillard parlait le véritable langage populaire bas-canadien tel qu’on l’observe dans les comtés québécois du versant nord du Saint-Laurent, où il se conserve sans les anglicismes qui naissent de l’approche des villes ou des centres industriels. Il y allait tout naturellement, sans effort de recherche dans le mot et dans la phrase, ne se servant que des termes dont il connaissait exactement le sens, donnant à ses phrases la construction qui exprimait sa pensée et ses sentiments.

C’était une claire après-midi d’un mois d’octobre exceptionnellement beau en Amérique du Nord. Les érables avaient pris leurs teintes de fauve, de roux, de rouge et de mauve et toute la campagne se reposait dans un silence et une grandeur solennels, ce silence recueilli des fins d’été canadien, cette grandeur tragique et calme de la nature laurentienne qui va s’endormir pour au moins six mois sous une chape de cinq pieds de neige. De bonne heure, ces après-midis-là, l’ombre et la brume noient les plis des collines et des coulées et comme un fauve qui regagne à pas et feutrés son au fond des bois, la noirceur marche vite au long des pentes ; la brume a tôt fait d’enrouler sa filasse grisâtre autour des quenouilles dorées des peupliers et des érables, et l’on voit le crépuscule monter, rapide, vers les dentelles déchirées des monts laurentiens du nord.

Et, dans le silence recueilli du jardin où nous étions assis, c’était tout un enchantement pour moi et comme un rêve flottant que d’entendre la voix chevrotante de l’octogénaire, avec des mots qui lui montaient tout droit du cœur, des souvenirs de sa vieille vie de joies simples, d’obscurs sacrifices et de peines journalières.

Lorsque l’on fouille aux profondeurs encore trop inexplorées du langage populaire bas-canadien, que l’on voudrait bien, en certains milieux, assimiler à un patois, on éprouve le plaisir que doit ressentir le botaniste quand il découvre des plantes rares dans les anfractuosités d’un rocher… Il ne vient pas à l’idée du botaniste de faire de ses découvertes des plantes d’ornementation. De même, pas faire jouer à notre langue populaire un rôle qu’elle ne peut ni ne doit remplir, comme nous ne souhaitons pas de la voir fleurir en nos chaires et s’épanouir dans nos salons à la mode.

Mais pourquoi chercher, sans motif, sous le simple prétexte de prétendu bon langage, à épurer le parler populaire des populations rurales du Canada Français, en ridiculisant certains mots qui semblent trop rocailleux, rococos, mais qui ne sont pourtant ni des anglicismes, ni des fautes contre le français, du moins la vieille et bonne langue française du temps des fondateurs de la colonie canadienne. Que l’on fasse, tant que l’on voudra, la guerre aux anglicismes, dans les campagnes comme dans les villes, mais que l’on réfléchisse quand il s’agit de porter des coups à de prétendus « canadianismes » qui sont le plus souvent des mots de pur français, désuets si l’on veut, mais qui sont les derniers restes de la survivance française du XVII ; ces mots-là, et ces expressions, et ces tournures, qui sont restés dans nos campagnes canadiennes, sont bien à leur place. Ce serait une faute que de les en chasser. On leur a déjà trop fait la guerre.

Mais il existe quand même encore des coins du « pays de Québec » où l’on parle en toute liberté la bonne langue du terroir, vulgaire dont on dit souvent et avec raison qu’il est la vieille bonne langue de . Et tous les dialectologues avoueront qu’un récit dans ce langage, sans les affreux anglicismes, sans les termes trop modernes, si inhabilement employés souvent, est un charme. Et si peu patois est cette langue du terroir québécois qu’elle peut être comprise par le plus instruit des Français de la France moderne. Car tous ces vieux mots incultes, ces tournures de phrases, s’ils sont oubliés, s’analysent aisément et se comprennent sans effort.

Nos populations rurales, en laissant modifier leur langage primitif, abdiquent, croyons-nous, leur caractère distinctif ; car il ne faut pas être profond philologue pour savoir qu’un accord latent existe entre le mot et le caractère d’un peuple au point de vue historique et, très souvent, sous l’aspect ethnique. De même que l’histoire de la parole est l’histoire de l’homme dans ce qu’il a de plus intime, l’analyse de cette parole à l’état naturel n’est que l’analyse de sa pensée sous sa forme la plus simple et la plus palpable ; et ce n’est que par ce précis de la parole inculte que le peuple canadien peut être reconnu par son côté le plus individuel.

Aussi, est-ce l’essence même de l’âme canadienne-française que nous saisissons dans ce récit d’un vieux Canadien du « pays de Québec », né, élevé et qui a vécu dans un des trop rares coins du Canada Français où l’on a conservé instinctivement, de génération en génération, la langue que parlaient les aïeux venus de la vieille France, et où d’anciennes gens sont restés si français qu’il n’y a pas cinquante ans, des vieux vivants en des paroisses au nord de Québec demandaient à des étrangers qui leur rendaient visite des nouvelles du roi de France.

01

Monsieur, je me souviens mieux des choses d’il y a soixante-quinze ans que de ce qui s’est passé voilà dix ans quand ma pauvre vieille me lisait, le soir, la gazette qu’on recevait dans ce temps-là.

Tenez, croyez-moi ou croyez-moi pas, je me rappelle mon baptême. Il est vrai qu’alors, j’allais sur mes quatre ans, et que si on est vieux à cet âge-là pour le baptême, on est jeune pour enfermer dans sa mémoire des choses qui y resteront pendant trois quarts de siècle. C’est mon cas.

Voilà donc soixante-quinze ans de ça, puisque j’ai eu, aux derniers labours du printemps, soixante-dix neuf ans bien comptés, on me baptisait dans une pauvre bicoque en bois rond qui était pourtant la plus belle et la plus grande maison de tout ce qu’était alors le gros village d’aujourd’hui de Saint-Alexis de la Baie des Ha ! Ha ! C’était cette cabane-là qui servait de chapelle parce qu’elle était la plus commode parmi toutes les autres au nombre d’une quinzaine.

Pour ceux de ce temps-là, le village était considérable. À dire vrai, il ne manquait plus que le curé. Mais on venait au monde quand même, faut croire, sans lui, puisque en même temps que moi, lors d’un voyage du missionnaire, on faisait baptiser trois autres marmots, un de quatre mois, un autre de dix et le troisième de deux ans. Mais ceux-là, je vous assure, ne se souviendraient de rien s’ils vivaient encore ; car ils sont morts au jour d’aujourd’hui puisque me voilà le seul survivant de ce temps-là. J’ai même appris par plus tard que voilà deux mois, que celui qui avait deux ans quand il a été baptisé en même temps que moi, était mort l’année dernière âgé naturellement de soixante-dix-sept ans. Je l’avais perdu de vue depuis plus de cinquante ans alors qu’il était parti de la Grande Baie pour les comtés du sud de Québec, où il s’était fait, -il, entrepreneur de chemins et ponts. Il s’appelait Ubald Dufour.

Je dois vous dire qu’étant né huit mois après l’arrivée de mes parents à l’Anse Saint-Jean où ils s’étaient arrêtés alors qu’ils étaient en route pour la Baie, que mes parents étant partis de l’Anse Saint-Jean pour la Baie un an après ma naissance et que le missionnaire étant venu à la Baie deux ans après notre arrivée, cela explique que je ne pus être baptisé qu’à l’âge d’à peu près quatre ans. C’est clair. Il n’y a pas de honte dans ça.

Je vous assure que ce fut un gros événement que mon baptême, dans la concerne. Tout le monde était sur pied et en dimanche. La chapelle n’avait pas de cloche, comme vous pouvez croire, et pour appeler les gens des campes à la cérémonie, on avait attaché par une ficelle à une grosse branche d’un merisier une scie ronde en acier que celui qu’on avait nommé de la paroisse frappait à tour de bras avec un rondin de bouleau. J’ai jamais eu à entendre, dans la suite, un son aussi beau, aussi fort. S’il y avait eu du monde de l’autre côté de la Baie on aurait entendu, bien sûr, cette musique. Plus tard, quand ce son-là se faisait encore entendre, je me rappelle que des troupes d’oiseaux volaient en folie, partout au-dessus de la clairière où étaient bâtis nos campes.

C’est de ce son de cloche dont je me souviens le mieux de toutes les cérémonies de mon baptême. Dam ! encore une fois, voilà soixante-quinze ans de ça et je suis bien pardonnable, je pense, de ne pas en savoir plus long.

Mais j’ai encore d’autres souvenirs de ce temps là.

Je me rappelle qu’un peu plus tard après mon baptême, un matin, dès le petit jour, je sortis de notre cabane pour aller jouer sur la grève. Le temps était clair, l’eau de la Baie brillait comme un grand miroir sous les rayons du soleil qui se levait du côté du Saguenay. Des alouettes chantaient à tue-tête alentour de la clairière. Tout-à-coup je criai :

« Maman, y a cinq vaches à matin ! »

Maman sortit sur le perron du campe et s’exclama.

« De fait, le petit dit vrai ; il y a cinq vaches ».

Les cinq bêtes paissaient du foin bleu au bord de la grève.

Jusque là, pourtant, depuis l’arrivée de la goélette qui nous avait amenés de Charlevoix à la Baie des Ha ! Ha ! nous n’avions avec nous que les quatre vaches qui avaient fait le voyage dans la cale de la « Sainte-Marie ».

Au cri de ma mère, mon père sortit de la cabane et regarda du côté de la grève :

« Faites pas de bruit », nous dit-il à voix basse, « c’est un orignal ». Il rentra et revînt avec son fusil, fit quelques pas, se cachant derrière de grosses souches d’épinettes, épaula tout à coup, et pan !… L’un des cinq animaux tomba. Je me rappelle bien l’avoir vu se renverser sur un côté en levant une grosse tête qui ressemblait à celle d’un cheval qui aurait de la barbe.

C’était, en effet, un orignal, une femelle, qui durant la nuit était venu se joindre à nos vaches et qui s’était tout bonnement mis avec elles à paître, tout comme s’il était chez lui, au fin fond des fourrés, du foin bleu et de la jeune bardane.

Ce beau coup de fusil de mon père avait réveillé les gens du campement. On su vite ce qui en était et tout le monde se mit en frais de débiter l’animal. Nous eûmes de la bonne viande pendant huit jours et, pour la garder fraîche, on en plaçait les quartiers dans une fosse que mon père avait creusée au milieu d’un ruisseau qui traversait les campes et qui était toujours rempli de belle eau courante. Quant à la peau du pauvre orignal, je me rappelle l’avoir vue pendant tout l’été tendue sur deux poteaux en arrière de notre cabane. Je ne sais pas ce qu’on en fit plus tard ; probablement des souliers ou des lanières de raquettes.

J’avais six ans quand y vînt un autre missionnaire. Il était arrivé en canot d’écorce dans l’après-midi et venait de Charlevoix par le Saguenay. Le soir, dans le campe où j’avais été baptisé et que l’on avait de nouveau transformé en chapelle, il y eut un salut du Saint-Sacrement avec un beau sermon qui avait fort touché mes parents et les autres puisque dans la soirée on était venu chez nous pour en parler. Et j’entendais nos parents dire : « C’est vrai que nous avons de la misère ; mais heureusement qu’il y a la récompense au bout et que si c’est pas dans ce monde-ci, ce sera dans l’autre, puisque nous faisons une bonne œuvre en venant ouvrir des terres neuves à la civilisation française et catholique… »

J’étais couché et je me confondais d’amour pour le missionnaire dont le sermon avait inspiré de si belles paroles aux veilleux. J’avais hâte de le revoir, le lendemain matin, avec sa grande robe noire, sa barbe grise et son gros crucifix jaune dans sa ceinture. Le matin, quand je me réveillai, ma première pensée fut pour lui et, après ma prière, je sortis.

Le père se promenait, en lisant son bréviaire, sur de grandes pièces de bois de pin que la marée montante avait alignées sur le sable de la grève. Il avait fait chaud toute la nuit et le matin était pesant. Les maringouins me mangeaient ; ils venaient du bois par nuées noires. Je les chassais comme je pouvais encore que je commençais, comme les autres, à m’accoutumer à eux. Mais ce matin-là, les mouches étaient féroces comme des ours. Timidement, je m’approchai du père qui ne fit pas de cas de moi. Et je me mis à marcher à sa suite sur les billots. Après quelques minutes, il s’arrêta tout à coup et me demanda :

« Mais pourquoi, petit, me suis-tu ainsi ? »

J’étais gêné et ne savais quoi répondre. Enfin, je dis :

« Quand je marche derrière vous, père, je sens moins les maringouins ».

Et c’était vrai. Depuis que je suivais le père sur les pièces de pin, les mouches ne me piquaient plus. Alors le missionnaire me dit :

« Vas t’en ; laisse-moi dire mon bréviaire ; tu ne souffriras plus des mouches ».

J’obéis, et de toute la journée, et plusieurs jours après encore, je ne me plaignis pas des maringouins ou des brûlots, ni mon père non plus, ni ma mère, ni les autres. Ce soir-là même on ne fit pas à la porte du campe la boucane ordinaire pour chasser cette engeance. C’était terrible, vous savez, dans ce temps-là, les mouches. Vous n’avez pas idée de ça. On s’en plaint aujourd’hui, dans les bois où il y a de l’eau aux alentours ; mais qu’est-ce que c’est ? Voilà soixante-quinze ans, à la Baie des Ha ! Ha !, des mouches, on en mangeait avec not’pain ; on en res- pirait en dormant. Elles nous mettaient, tout le jour et toute la nuit, le corps en feu ; elles nous faisaient saigner. C’était terrible, je vous le dis, surtout au commencement de l’été, au mois de juin, par exemple. Cela fit pleurer ma mère, un soir très chaud de ce mois-là, un soir lourd, chargé de « nordet ». Nous étions à la porte du campe et mon père avait allumé dans une vieille chaudière de zinc un feu de fougère verte qui faisait une fumée épaisse qui nous enveloppait au point que nous ne nous voyions point les uns les autres. Et nous étions pourtant tous proches du sceau à la boucane. Alexis Tremblay et Benjamin Harvey étaient venus veiller. Le temps était humide et les mouches, je vous dis, semblaient enragées. La boucane ne leur faisait rien de rien et nous passions le temps à chercher les moyens de nous en débarrasser la figure, les mains, les jambes. Ma mère, qui avait fait une rude journée à aider mon père à faire un coin de terre neuve, paraissait fatiguée, rendue. Elle était assise sur le perron de la porte, la tête dans ses deux mains. Et l’on eut dit que les maringouins et les brûlots la harcelaient plus que les autres. À deux reprises, elle était entrée dans le campe, disant qu’elle allait dormir, mais elle était sortie aussitôt chassée par l’engeance des mouches qui lui brûlaient le corps, disait-elle.

Tout d’un coup, alors qu’Alexis Tremblay racontait la misère qu’il avait eue, dans l’après-midi, à arracher une souche de bouleau, disant : « Ces démons d’arbres-là, c’est sans bon sens, ça doit être du commencement du monde », on entendit des pleurs. C’était ma mère qui se lamentait. Je l’avais jamais entendue ni vue pleurer et cela me fit de la peine. Je m’arrêtai de jouer avec un petit chat à qui je faisais faire des bonds par dessus des touffes de hautes herbes sauvages qui poussaient devant le campe et je courus vers ma mère que j’embrassai. Nous l’entendîmes murmurer : « Mon Dieu ! quelle vie, quel martyre ! Ah ! la mauvaise idée qu’on a eue de quitter Charlevoix où on était si bien pour venir nous faire dévorer vivants, ici, par les mouches… »

Ma mère avait pourtant le courage d’un roc. Il y eut un silence. Alexis Tremblay dit :

« Faut pourtant pas s’décourager. Il fallait s’attendre à ça ! »

Benjamin Harvey, lui, ne parla pas et profita du silence pour rebourrer sa pipe et pousser un grand soupir. Mon père, assis sur un bout de souche, la tête basse, les coudes sur les genoux, fumait à petits coups secs. Il prolongea le silence ; et, comme ma mère hoquetait encore, il tourna la tête vers elle et dit :

« Louise, tu m’avais promis pourtant, quand on s’est en allé, d’être courageuse jusqu’au bout. Si j’avais su que tu « vinces » à pleurer pour des mouches, je serais jamais parti de la Malbaie. Pauv’femme, penses donc, comme le missionnaire nous l’a dit l’autre jour, que la récompense est au bout… Si c’est pas dans ce monde-ci, ce sera dans l’autre, quoi ! »

Et jamais plus, pendant les trente années qu’elle vécut encore, je vis pleurer ma mère. Je vous assure qu’il y eut pourtant de quoi, dans la suite.

02

À part les maringouins pendant la belle saison et à part aussi les misères de l’hiver qui durant six mois nous tenaient sous dix pieds de neige ce qui n’empêchait pas les hommes de couper du bois tant qu’ils voulaient, notre vie était passable.

J’avais dix ans quand nous arriva une maîtresse d’école. Elle venait, comme nous autres, de Charlevoix et avait été envoyée par le missionnaire. Je commençai à apprendre à lire et à écrire de même que tous les autres enfants de la « concerne » car vous concevez bien que depuis l’arrivée de notre goélette jusque là, il n’était venu dans nos campes des « comme moi ». Le fait est que le jour où notre maîtresse d’école ouvrit sa classe, nous étions plus de vingt-cinq morveux et morveuses entre cinq et dix ans. Nos parents tenaient dur comme fer à nous faire instruire et leur premier souci fut d’engager cette institutrice avant même que la paroisse fut, comme on dit, canoniquement organisée, c’est-à-dire qu’il y eut un curé résidant.

On avait bâti l’école tout au bord de l’eau et l’unique fenêtre de sa façade donnait sur la baie ; par ce et par la porte, quand elle restait ouverte, nous pouvions voir, durant la classe, toute une « » de crans, de l’autre côté de la Baie, jusqu’au Cap-à-l’Est où volaient continuellement des corneilles, quand le temps était calme, nous entendions ces derniers crier comme des enfants qui ont des coliques…

Une après-midi qu’il soufflait une forte brise venant du Bras du Saguenay, pendant que la maîtresse nous faisait calculer des problèmes d’addition et de soustraction sur nos ardoises, nous vîmes arriver une goélette qui paraissait flambant neuve et qui vînt mouiller l’école.

C’était un événement considérable, vous pensez bien, que l’arrivée en ce temps-là, d’une goélette dans la Baie, et toute la classe fut sur pied. La maîtresse chercha, à coups de règle sur son , à nous imposer silence, mais ce fut peine inutile. Il n’existait plus pour nous alors dans le monde que la goélette qui venait d’arriver. Les règles de soustraction et d’addition, la lecture que nous allions faire dans le « Devoir du Chrétien » et notre leçon d’Histoire Sainte qui allait venir après, ne nous intéressaient plus. La maîtresse vit bien qu’elle perdait son temps à vouloir continuer la classe et elle nous donna congé pour le reste de la journée. Comme une troupe de moineaux, nous volâmes sur la grève où se trouvaient déjà presque tous nos parents.

Le capitaine de la goélette vînt à terre en canot d’écorce et demanda à voir Alexis Tremblay, qu’on surnommait Alexis Picoté et qui était comme le chef de la concerne.

Alexis Picoté, au printemps, était allé avec Thomas Simard, à Chicoutimi, pour vendre à , qui avait là un grand moulin, les billots de beau bois que nos pères avaient coupés durant l’hiver, avec la permission de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui possédait tout le territoire du Saguenay et qui avait passé à cette fin un contrat avec Alexis Tremblay, mon père, Alexis Simard, et tous les autres. Le capitaine venait acheter ce bois et en charger sa goélette qui appartenait à Monsieur Price. Il remit à Alexis Picoté, comme je l’ai su plus tard, deux cents piastres pour les deux gros « rollways » de billots de pin qui étaient sur la grève, à l’entrée de la Rivière-à-Mars.

Je dis deux cents piastres mais cette somme-là, alors, n’eut pas cher ailleurs qu’à Saint-Alexis et à Chicoutimi, car elle consistait en une série de petits papiers qui n’avaient de valeur que dans les magasins de à Chicoutimi et qu’on appelait des « pitons ». Aux magasins Price on échangeait ces « pitons » pour des provisions de bouche et autres marchandises. Ils ne pas plus. Mais, n’importe, cela représentait déjà beaucoup pour nous autres qui étions privés de tout ce qui était nécessaire à la vie ordinaire.

Tous les hommes de la « concerne », le lendemain, aidèrent le capitaine de la goélette et ses deux matelots à charger la goélette de billots de pin. Il en resta encore sur les « rollways » pour plusieurs voyages. Avant son départ, on remit au capitaine une liste des effets dont on avait besoin pour jusque une valeur de cent-cinquante « pitons », soit au jour d’aujourd’hui, cent-cinquante piastres.

Trois semaines après, la goélette revînt avec ce que nous avions demandé : du lard salé, de la farine, des patates, du thé, de l’huile, de la , du tabac, de la flanelle, de l’indienne, du coton et une quantité de menus objets qui manquaient chez nous depuis que nous étions arrivés.

Vous pensez bien que ce jour-là fut un autre jour de fête sur les bords de la Baie. Le soir, il y eut une grande veillée chez Alexis Picoté où avec de la des Barbades arrivée sur la goélette on fit une grande de tire. C’était la première sucrerie dont on se régalait depuis notre arrivée à la Baie. Nous, les enfants, fûmes dans une jubilation extrême ; jamais l’on avait assisté à pareille fête. Nous nous couchâmes parfaitement heureux, la figu- re barbouillée de sirop cuit, ce qui n’était pas, vous pensez bien, pour éloigner les maringouins.

La goélette de fit plusieurs autres voyages durant l’été.

Les relations commerciales étaient désormais établies entre la Grande Baie et Chicoutimi où l’on faisait déjà plusieurs années avant nous le commerce du bois.

Les jours que la goélette passait dans la Baie pour faire son chargement de billots étaient pour les gens de la Baie presque des jours de fête. Tous les soirs on se réunissait, des fois chez Alexis Picoté, d’autres fois chez nous, et le capitaine de la goélette, un gros garçon qui était autrefois de Québec, venait veiller ; nous lui faisions raconter ce qui se passait à Chicoutimi. Il nous contait, par exemple, les exploits de Peter McLood qui était alors presque l’empereur de tout le territoire du Saguenay et, pour l’heure, gérant de la Compagnie Price.

C’était un homme pas ordinaire, à ce qu’on raconte et c’est lui qui avait fondé ce système de « piton » qui a enrichi la Compagnie. On payait tous les hommes des moulins et des chantiers avec ses « pitons » dont des millions n’auraient pas pu payer une allumette à Québec ou à Montréal. C’était, comme qui dirait, de la monnaie allemande d’aujourd’hui à ce qu’on dit dans les gazettes. Ils n’avaient de valeur que dans le magasin Price à Chicoutimi. Il est vrai qu’on pouvait se procurer là tout ce qui était nécessaire à la vie des colons et des gens des chantiers. C’était déjà pas mal et l’on se plaignait pas trop des « pitons ».

Mais je reviens à Peter McLood, un homme qui avait de tous les sangs dans les veines, mais surtout du sang d’écossais et du sang de sauvage. Il savait tout faire et il avait à lui seul toutes les qualités et tous les défauts d’un homme. Il passait pour un sorcier. Des fois, il n’aurait pas été capable de tuer un maringouin qui le piquait et d’autres fois, il pouvait assassiner un homme qui le regardait un peu de travers. Des fois, c’était un agneau et d’autres fois, une bête sauvage, un ours, un loup. Il éclatait comme le tonnerre souvent au moment où on s’y attendait le moins et alors c’était terrible. Sous le moindre prétexte, certains soirs, il refusait à des hommes leurs gages et, le lendemain, s’il eut rencontré l’un d’eux, il lui aurait vidé sa bourse dans ses poches sans lui dire pourquoi. Il ne craignait rien, ni Dieu, ni diable, ni le tonnerre. Il tenait tête au missionnaire et pleurait devant une vieille femme qui lui demandait la charité pour l’amour du Bon Dieu. Il aurait pu brûler à petit feu un homme qui l’eut chicané ou qu’il eut vu maltraiter un faible. C’était, comme vous voyez, un curieux phénomène.

Le capitaine nous conta qu’un jour cependant Peter McLood se fit donner par un de ses hommes, un canadien-français qu’il avait lâchement insulté et qui n’avait pas froid aux yeux, je vous assure, une raclée des mieux conditionnées. Le lendemain, il fit venir son maître à son bureau et il lui dit : « Tiens, voici deux cents piastres ; prends-les mais vas t’en d’ici. Tu ne peux pas rester plus longtemps avec moi car il ne faut pas que personne puisse battre Peter McLood ».

— Je m’en irai pas, répondit le Canadien. Je ne quitterai jamais Peter McLood.

Peter garda l’homme et l’homme garda les deux cents piastres.

Et que d’autres choses encore, nous racontait le capitaine de la goélette. Ainsi, jamais un homme ne fut ni ne sera plus adroit et plus souple que Peter McLood. Vous me croirez ou vous me croirez pas, mais il sautait d’en haut d’un arbre dans un canot d’écorce sans faire balancer le moindrement ce dernier. Quand il était de bonne humeur, il aimait ces sortes d’exploits.

Peter McLood, pour en parler encore, buvait comme un possédé à croire qu’il voulait absolument savoir qui l’emporterait : son estomac ou l’alcool. C’était une rage ; il prenait des coups à tuer un bœuf. Le capitaine nous fit rire en nous contant qu’un jour, un des amis de Peter, contre-maître au moulin, voulut lui faire la leçon, alors qu’il était ivre ; « Tu ignores donc », lui disait-il, « les ravages terribles de l’alcool dans le corps même d’un animal ; tiens, un jour, on a fait boire du whisky à un cochon qui est mort brûlé ».

— « C’est ce qui prouve, répondit McLood, en hoquetant, que le whisky, c’est pas fait pour les cochons ».

Peter McLood devait mourir comme le cochon de son ami le contre-maître. Quelques années après les histoires du capitaine, on apprit qu’il était mort, tout son corps consumé par l’alcool. Il criait comme un possédé que le feu lui dévorait le ventre. Quand il vit que la fin allait venir, il fit ouvrir la fenêtre de sa chambre et regarda longuement la ligne des montagnes qui moutonnaient de l’autre côté du Saguenay et qui était couverte de ce bois si riche dont il trafiquait depuis tant d’années. Tout à coup, il poussa un cri horrible et son corps se tordit comme une anguille prise dans le coffre d’une pêche à éperlans. Il cria : « Fermez, je ne veux pas mourir devant les montagnes de mon pays ». Puis il tomba mort sur son lit qui était une table.

Vous pensez si nous nous intéressions à ces histoires que nous contait le capitaine de la goélette sur ce qui se passait dans cet étrange Chicoutimi qui était seulement à trois lieues de la Baie mais qui nous semblait, à nous, les petits, au bout du monde. Le capitaine avait fait dans sa jeunesse avec sa goélette du cabotage dans le Golfe Saint-Laurent, tout près de l’océan, et il nous racontait aussi toutes sortes d’aventures qui lui étaient arrivées dans ces lieux.

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