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L’Odyssée d’un transport torpillé

René Milan · 1929 · Free in the US

59,696 words · about 4 h 11 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
René Milan
Language
French
Published
1929
Length
59,696 words · about 4 h 11 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Première partie about 56 min
  2. Deuxième partie about 1 h 8 min
  3. Troisième partie about 1 h 1 min
  4. Quatrième partie about 1 h 7 min

Continue:

Première partie

Tu dois te demander ce que je suis devenu dans toute cette bagarre. Il est plutôt loin notre de la Nouvelle-Orléans où nous nous sommes dit au revoir au Dollar-Bar, après un cake-walk au son du gramophone. Je vais te raconter en bloc.

Le Pamir a chargé son coton — cinq mille balles — jusqu’au . Il faisait plutôt chaud et on avait hâte de partir pour Liverpool, trouver un peu de fraîcheur. Et puis les nouvelles sentaient le brûlé. Les journaux américains faisaient du tapage, avec de grosses manchettes, sur la Serbie et le reste. Mais on croyait que c’était un bluff de la presse germanophile et de la bande à Hearst. On était content tout de même d’aller voir ce qui se passait en France et de voir aussi la tête des compatriotes.

On est appareillé à deux heures du matin. À la sortie un grand patouillard a failli nous caramboler, mais le pacha a bien manœuvré. J’ai pris le quart à trois heures, à la place de Blangy qui avait un bon coup de fièvre et se bourrait de quinine depuis deux jours.

Quel coup de soleil au golfe du Mexique ! Trente-cinq sur la passerelle, quarante dans la cabine, pas ça de vent. Dans l’Atlantique, ça a un peu fraîchi et Blangy a repris le service.

La barque filait ses dix nœuds forts, mais au bout de trois jours, voilà la machine qui s’emballe à tout casser. C’était notre arbre de couche qui venait de se briser net, à un mètre du palier de butée. On avait dû rencontrer une épave entre deux eaux qui avait bloqué l’hélice ; je ne serais pas surpris qu’un morceau d’hélice soit tombé au fond de l’eau.

Pas moyen d’appeler au secours, puisqu’on n’a pas la télégraphie sans . Muriac, le mécanicien, a été épatant. Il a trouvé moyen de faire forger, sur notre mauvaise enclume, deux colliers en fer qu’il a placés sur les deux moignons d’arbre avec huit boulons. Ça a pris deux jours de travail. Ce que le pacha Fourgues a pu grogner de se voir stoppé comme un coffre au milieu de la baille ! Tu le vois d’ici avec ses yeux bridés et son bouc, criant toutes les cinq minutes par le panneau des machines :

— Eh ! en bas ! Muriac ! C’est-y pour les vendanges qu’il tournera votre tourne-broche ?

— Encore une heure, peut-être deux ! — hurlait Muriac. — Mais vous feriez mieux de nous fiche la paix !

On est reparti après avoir dérivé de cinquante milles à l’ouest. Fourgues avait peur que la chignolle ne donne plus les dix nœuds, mais l’arbre était plus solide qu’avant.

Ça nous avait retardé. Le à la nuit, on entre dans le canal d’Irlande ; on cherche les feux ! Macache ! J’étais de quart ; pendant trois heures, Fourgues m’a bourré comme il sait faire, parce que je ne voyais ni phare ni rien.

— Qu’est-ce qui m’a fichu un aveugle de ce calibre ? Faut changer vos yeux. Allez vous fourrer sur la terre ! Mais allez-y donc ! Collez-vous dedans ! comme ça vous les trouverez peut-être les phares. Et puis, vous nous aurez fait perdre trois heures. Finira jamais, ce voyage !

Il n’en voyait pas plus que moi des phares, et c’est bien pour ça qu’il braillait. On s’est approché de terre à toucher ; on la voyait comme un quai : pas plus de feu que sur la main. Alors, tout à coup, un bateau arrive sur nous à toute vitesse, avec des lampions qui s’allumaient et s’éteignaient. Je ne bouge pas parce qu’on le voyait par bâbord, et je continue mon petit bonhomme de chemin. Le bateau envoie deux coups de canon à blanc.

— Bougre, — dit Fourgues, — on est dans des exercices de contre-torpilleurs ! Il doit y en avoir d’autres. Ouvrez l’œil, petit.

J’ouvre l’œil. ! un obus nous tombe à dix mètres devant ; le destroyer vient à toucher, et hurle par le porte-voix :

— Stop! Stop! or we shoot you down!

Tu parles qu’on a stoppé. Le destroyer s’étale tout près. On n’y voyait rien ; deux escarbilles de temps en temps.

— Who are you?

— Pamir.

— Oh! you are French, are you.

— Yes!

— All right! War is declared!

— , — crie Fourgues en même temps que moi. Et il me saute dessus en m’embrassant ! — Ça y est, petit, on s’étrille avec les Boches.

— What are you doing? — crie le destroyer.

— Oh! going back to France! — répond Fourgues ; et puis aussitôt :

— Is England with us?

— Yes of course.

— Hurrah! — répond Fourgues. — À gauche, toute, et en route pour Cherbourg. On va se mettre aux ordres de la Marine.

Le destroyer nous accompagne un bout de chemin et puis nous largue en criant :

— Good bye and good luck, fellows!

— Thank you and you the same.

Y a pas ! Fourgues est un brave type. Il n’a pas hésité pour retourner en France. Il me tapait dans le dos, m’offrait des cigares, et rigolait sur la passerelle.

— Tu parles, qu’y en avait pas, des phares ! plus souvent qu’on leur allumerait des rostauds, aux Boches ! Dégringole, petit ! va raconter ça à Muriac et à Blangy. Secoue-les s’ils roupillent. Ils vont en faire une tête ! Envoie-les sur la pas- serelle, et monte avec une bouteille de champagne. C’est ma tournée !

Blangy et Muriac n’ont pas fait ouf ! le canon les avait réveillés, mais ils croyaient* à des manœuvres.

— C’est un bateau que tu nous montes ! — ont-ils dit tous les deux.

— Blague dans le coin : le pacha vous le dira.

On s’est embrassé. Personne n’avait plus sommeil. Sur la passerelle, Fourgues a voulu verser le champagne ; dans le soir, il nous a tout fourré sur les mains, parce qu’il tremblait d’émotion ; on a bu ce qui restait.

— Avec tout ça, — dit Fourgues, — on ne sait pas depuis quand le boulot a commencé. Avons-nous l’air gourde, sans radio ni rien ! On pouvait aussi bien tomber sur les Boches ! Ça ne fait rien, ils sont un peu là, les Anglais aussi, de marcher avec nous ! Qu’est-ce qu’on prendrait s’ils nous avaient plaqués !

— Et les Russes ? — demanda Muriac.

— Pas peur ! — dit Fourgues. — On va ensemble.

— Et les Italiens ? — dit Blangy.

— Ça c’est plus chanceux. Faut tout de même savoir les tuyaux ! Pouvez-vous forcer un peu, Muriac ?

— On va essayer jusqu’à onze nœuds ; le charbon est bon, l’arbre tiendra.

— Eh bien ! allez-y. Faut arriver demain à Cherbourg.

On a poussé tant qu’on a pu. Je n’ai pas dormi. Je comptais sur une permission en août, pendant qu’on nettoierait les chaudières, pour aller chez moi, à La Rochelle. Tu sais pourquoi, mon vieux. Je t’avais raconté à La Nouvelle-Orléans ; c’était pour cette année. Qu’est-ce qu’elle va dire, la pauvre petite ? Je suis reparti sans la voir !

Le Pamir est arrivé à Cherbourg, au matin. Fourgues est allé à la Préfecture maritime. Il est revenu à midi, avec les journaux et les nouvelles.

— On ne sait pas ce qu’on va faire du Pamir. Il faut attendre les ordres. J’ai télégraphié à l’armateur. J’ai demandé à l’amiral de vider le coton. On m’a dit de le garder jusqu’à nouvel ordre. Défense de toucher à rien. Aucune visite de machine ou chaudière. Muriac, on verra notre arbre plus tard. Cet après-midi, un officier de marine viendra à bord pour statuer sur la destination des officiers et de l’équipage !

Si l’on n’était pas en guerre, Fourgues aurait plutôt fumé ! Nous garder avec cinq mille balles de coton dans le ventre, laisser en pagaye les chaudières et l’arbre, et ne pas savoir ce qu’on fera demain ! Mais il a bien pris tout, même la défense d’aller à terre et l’ordre de se tenir sous les feux.

L’officier de marine, un à cinq ficelles, est arrivé vers trois heures. Il a fait réunir l’équipage, regardé les livrets, et en une demi-heure le compte a été réglé. Muriac a débarqué ; Blangy aussi ; la moitié des gens du pont et les trois quarts des mécaniciens ont fait leur sac et sont partis à terre. L’officier a dit que c’était pour armer les navires de guerre et les forts de la côte. Il nous a donné l’ordre de partir le soir même pour le port de Casablanca au Maroc, où nous recevrions de nouveaux ordres.

Fourgues a un peu sauté.

— Alors ! vous voulez que je me trotte au Maroc, avec deux officiers et la moitié de l’équipage en moins ?

— Nous avons besoin des officiers. Les navires de guerre passent avant ; les inscrits maritimes prennent service dans la flotte, officiers ou marins. Quant aux hommes, on vous en enverra à cinq heures un contingent de réservistes ; cinq matelots de pont, dix mécaniciens.

— Autant me laisser les miens qui connaissent le bateau. Mon arbre est cassé, mes chaudières sont pourries.

— Bah ! vous en sortirez bien.

— Et du charbon ? et des vivres ?

— Partez toujours, vous vous ravitaillerez en route si c’est nécessaire. On a besoin de vous au Maroc.

— Pourquoi faire ?

— Vous recevrez des ordres.

— Pouvez-vous me passer des cartes du Maroc ? Je n’ai que celles d’Amérique et d’Europe.

— On verra. Je ne crois pas qu’il en reste. On les a passées aux navires de guerre.

— Je n’ai pas de

— À quoi bon ? Avez-vous peur que les Allemands vous rencontrent ? On fait bonne garde !

— Et mes cinq mille balles de coton ?

— Nous n’en avons que faire. Bref, tenez-vous prêt à appareiller à six heures, après avoir reçu votre corvée de réservistes. C’est compris ?

— Dame !

— Faites passer votre personnel qui débarque dans ma chaloupe, j’ai encore trois bateaux à voir !

Muriac, Blangy, tous les marins ont fait leur sac, en cinq secs, je te prie de le croire. On n’a pas eu le temps de se serrer la main. Qu’est-ce qu’ils ont pu devenir les copains ?

— Ça va bien, — me dit Fourgues, quand on s’est retrouvé tout seul. — Tu vas te charger de la machine et nous ferons le quart à courir, tous les deux, à moins qu’ils nous envoient quelqu’un qui sache où est tribord et bâbord. Dépêche-toi. Va écrire au pays ; je vais en faire autant. Voilà deux ans que je n’ai pas vu la femme et les enfants, à Orange,… et toi, pauvre pitchoun de fiancé ! Eh bien ! ça ne fait rien ! je suis content. On verra qu’il sait se débrouiller, le vieux Pamir.

Il m’a serré la main ; tous deux, on avait envie de pleurer : partir comme ça, avec une sacrée barque démantibulée. On s’est trotté dans les chambres. Il a écrit à Orange, moi à La Rochelle ; pas bien long, tu sais, juste pour dire qu’on était présent, et écrire au Ministère de la Marine, avec « faire suivre » en grosses lettres sur l’enveloppe. Et puis les réservistes sont arrivés. Qu’est-ce qu’on nous a envoyé ! Je comprends qu’ils gardent les inscrits maritimes, dans la marine de guerre, les autres sont tout de même un peu trop éléphants. Pour le pont, il y a un croupier de Deauville, un contrôleur de tramway, un marchand de journaux, un garçon de magasin, un cocher ; pour la machine, un boy d’ascenseur de grand hôtel, un opérateur de cinéma, trois livreurs, un afficheur, un marchand de bestiaux et trois autres de la même cuvée ! Qu’est-ce qu’ils se rappellent de la marine, ceux-là ? Ils sont arrivés abrutis, gras, posant des tas de questions. Ça n’a pas traîné : l’ascenseur et le cinéma sont chefs de quart devant les feux, le contrôleur de tramway tiendra la barre, le cinéma fera aussi la dynamo. J’oubliais un chef de cuisine de l’hôtel Romantic à Monte-Carlo ; celui-là, nous nous le sommes annexé pour la table des officiers. S’il peut faire avec les fayots et le singe, c’est un . Quant à Fabrice, tu te rappelles, le petit fafa qui faisait de si bons cocktails à Galveston, il est retourné au bossoir.

Le Pamir a quitté Cherbourg à six heures tapant. Autant dire que Fourgues et moi n’avons pas fermé l’œil de la traversée. Douze heures de quart chacun sur vingt-quatre et un propre temps de cochon. Le reste du temps, je le passais dans la chafuste, en bleu de chauffe, polir parer aux échauffements et fuites. À l’école d’hydrographie, on n’apprend pas gros en mécanique. Je m’en suis aperçu, d’autant plus que j’avais tout oublié. Le premier jour, on a eu des condensations d’eau dans le cylindre de pression, et ça tapait sur le couvercle à croire que la boîte allait éclater. Il a fallu réduire de vitesse et vidanger. La chambre des machines s’est remplie de vapeur. Tous les réservistes se sont trottés, en criant comme des putois. Avec les anciens du Pamir, on a tout rafistolé. Le lendemain, ce sont les tubes de la qui se sont mis à sauter. C’est la vieille qu’il fallait retuber d’urgence. Le marchand de bestiaux, qui était de service à l’alimentation, ne savait pas où étaient les robinets des caisses à eau ; quand il y en a eu une qui a été vidée, il l’a laissée marcher. Le niveau est tombé à zéro, et tu vois d’ici le coup de feu ! On a éteint la chaudière et on n’a plus fait que sept nœuds. Dans le golfe de Gascogne, on a pris un coup de tabac, pommé. Deux livreurs et l’afficheur sont sortis des soutes à moitié morts, crachant du sang et du charbon à pleines cuvettes. Plus moyen d’envoyer le charbon aux chaudières. Fourgues a réduit à cinq nœuds. Les chauffeurs ne pouvaient plus charger. Ils en avaient plein les bras et se flanquaient par terre à chaque pelletée. Ils envoyaient le charbon partout, sauf dans le gueulard. C’était du propre !

Avec un équipage pareil, Fourgues a eu peur que le voyage dure un mois, qu’on n’ait plus ni vivres ni charbon. Il est allé mouiller à Rochefort. Il a été plutôt mal reçu. D’abord, c’était un dimanche, et on lui a demandé pourquoi il venait déranger les gens, au lieu de venir en semaine. Il a dû leur envoyer quelque chose, mais je n’étais pas là pour entendre. On lui a permis de faire des vivres. Pour du charbon, barca !

— Comment ! — a-t-il dit, — vous en avez là des monceaux ! Vous ne pouvez pas m’en passer la moitié d’un tas ?

— Impossible. Ce que vous voyez, c’est le stock intangible de mobilisation.

— Eh bien ! on n’est peut-être pas mobilisé ! on est en guerre.

— Possible ! mais c’est le stock intangible. Ça veut dire qu’on ne doit pas y toucher.

Il n’a pas pu en sortir. À quoi ça leur sert-il, ce charbon qui est là pour la guerre, et qu’on ne donne pas en temps de guerre ? Le Pamir a appareillé après huit heures d’escale. On a pu avoir des vivres. Fourgues a télégraphié à la boîte pour qu’on lui envoie de l’argent au Maroc. On est à sec, et il faudra manger, là-bas, et payer du charbon, et faire de l’eau, et tout.

Le reste de la traversée s’est fait cahin-caha, entre cinq et six nœuds. Les paliers ont chauffé, le graissage a manqué, la pompe de cale s’est enrayée, et il y a un mètre d’eau sous les planchers de chauffe. Tu vois d’ici ce que ça sent. Muriac avait du bon. Il n’aimait pas qu’on mette le nez dans son fourbi, mais ça marchait. Moi j’y renonce. Passerelle et machines, le quart à courir, il y a de quoi claquer. Blangy a de la chance. Il doit être sur un bateau de l’État, avec état-major complet. Je me demande pourquoi c’est lui et pas moi qui est parti. Nous sommes de la même promotion ; seulement, c’est lui qui a donné le premier son livret à l’officier de Cherbourg, et il était déjà emballé quand j’ai donné le mien.

Ça promet, mon vieux. Il passera de l’eau sous le Pamir avant qu’on nous donne des officiers.

On est arrivé au Maroc avant-hier. Comment est-on arrivé sur la bonne rade ? Demande à Fourgues. On n’avait pas eu les cartes de Cherbourg, et nous n’avions que le routier de l’Atlan- tique, où la côte du Maroc occupe un centimètre. Les fonds sont mauvais. Les côtes sont plates. On est resté un jour et une nuit à rôdailler en vue de plages avec trois cactus et un palmier. Fourgues ne voulait pas se tromper de port et, à distance, ils se ressemblent tous. Pas moyen de faire le point, des nuages tout le temps ou de la brumaille. Heureusement on a rencontré un Américain qui nous a signalé notre position et la route à faire. C’est comme ça que le Pamir est arrivé.

Au port, tout le monde avait fichu le camp pour la France par le dernier bateau. Un officier de terre, un premier maître de marine, et rien de plus. Ils ont demandé ce que nous venions faire et si nous avions des munitions.

— Des munitions ? — crie Fourgues. — Cinq mille balles de coton, capitaine ; des chaudières en bottes, plus rien à manger ; des raclures de charbon, et pas un sou en caisse !

— Que diantre venez-vous fabriquer au Maroc, alors ?

— On m’envoie de Cherbourg, et l’on m’a dit qu’il y aurait ici des ordres pour le Pamir.

— Première nouvelle ! attendez toujours. On trouvera bien quelque chose pour vous.

Voilà, mon vieux, pourquoi je t’écris du Maroc. Nous attendons des ordres qu’on a demandés à Paris, à Rabat et à Tanger. Rien n’arrive. Fourgues ne décolère plus. Notre coton commence à chauffer, car il fait tiède ici. La moitié des réservistes est sur le flanc, diarrhée, embarras gastrique, claque générale. Il faut les entendre. Impossible de rien visiter ni démonter, car on nous a dit d’être prêts à partir en deux heures. Moi, j’ai dormi pendant près de trente-six heures. J’avais ma part. Fourgues est très gentil pour moi. Il se rattrape sur les réservistes. Qu’est-ce qu’il leur passe ! Au fond, il a raison. Tous ces gaillards croyaient se la couler douce, et il faut un peu leur remonter l’horloge.

Tu peux dire que tu as de la veine, que je t’écrive si long. Mais je m’ennuie, et je voudrais savoir ce que tu deviens avec les camarades. Un bateau venant du Sud va passer demain, je lui enverrai la lettre à tout hasard. Je mets l’adresse de ta famille et j’espère qu’on te la fera parvenir. Veux-tu qu’on s’écrive une fois par mois comme avant ? Moi, j’essayerai et je te la serre.

Alors toi aussi tu as été extrait de la barque, comme Blangy ? Entre parenthèses je n’ai rien reçu de lui, pas même une carte. Sa flemme l’aura repris. Tout de même je voudrais bien te voir sur ton cuirassé, dans une tourelle double, au poste de veille pendant douze heures sur vingt-quatre. Ce que tu dois t’ennuyer, mon pauvre vieux, toi qui me racontais, à La Nouvelle-Orléans, que tu allais bientôt commander un voilier du Chili. « Et vire de bord par-ci, et largue les écoutes par-là ! » Je t’entends encore. Te voilà canonnier. Ils doivent avoir besoin de bons observateurs sur ton cuirassé ; et je me rappelle qu’avec le sextant et la table de logarithmes, tu nous faisais la pige à tous ; le point en douze minutes, à un demi-mille près, telle était ta devise… Et puis, ça doit te gêner de ne pas pouvoir fumer ta pipe. Bah ! faut pas te frapper. Comme hourque, le cuirassé Auvergne est un peu là ; c’est le dernier cri, je l’ai vu lancer : tu dois être plutôt bien logé. Et puis, un de ces quatre matins tu enverras quelques pruneaux bien soignés aux Austro-Boches, du côté de Pola ou de Cattaro. Vous n’allez pas les rater, hein ! comme le Gœben et le Breslau. Tout compte fait, je ne te plains pas.

Quant au Pamir, on l’a laissé tanguer sur sa bosse pendant dix jours au Maroc. Nous roulions bord sur bord, malgré nos cinq mille balles de coton. Je n’aurais pas cru qu’il y a tant de levée sur cette sacrée côte. Je te recommande ça pour embarquer du matériel. Faut avoir l’œil et le bon, sans quoi tu te démolis tes palans, ton mât de charge et tout le bazar, et tu reçois le ballot en pleine figure. Ce qu’il y a de plus bête, c’est quand il n’y a pas un nuage, ni un brin de brise, et qu’il t’arrive du large des rouleaux et des rouleaux comme des maisons. Les meubles, l’office, les livres, tout dégringolait par terre. Par calme plat, tu croirais faire la mousson d’Indo-Chine.

Ils ne savaient pas quoi faire de nous, là-bas. Fourgues ne voulait plus mettre le pied à terre tellement il en râlait d’être chez les bicots au diable vauvert, pendant que les autres travaillaient en France. Quel aria pour avoir du charbon ! Il y avait sur rade un bateau allemand, un grand patouillard de la Wœrmann qui était resté épinglé lors de la mobilisation, les cales pleines et le charbon plein les soutes. Il n’y avait qu’à prendre. Ah ouah ! Défense de toucher au boche, pas même d’y prendre une bosse ou un prélart. Il était sacré. Il portait des bananes, des arachides ; tout ça a pourri sur place, et ça se sentait à deux milles.

Tout de même, Fourgues a fait tellement de musique pour avoir du charbon, qu’on lui en a, passé. Nous ne pouvions même pas aller jusqu’à Gibraltar ! Nous avons pris dans un tas destiné au corps expéditionnaire, sur le quai. Ce qu’il a fallu de papiers, tu vois ça d’ici. Et puis on nous a compté les sacs, juste pour arriver à destination. Si le Pamir avait mis un jour de plus, il restait en carafe comme un voilier sur l’Équateur.

Un jour, on nous a dit de filer dare-dare sur Oran, pour embarquer des troupes d’Algérie. Au dernier moment, contre-ordre ! Deux jours après, ordre de partir pour Dakar, et de nous mettre aux ordres de la marine là-bas. On appareille, l’ancre n’était pas à poste, qu’on nous signale de mouiller où nous sommes. Cinq jours passent. Pas de nouvelles. Pas de lettres du pays. Le cafard venait. Fourgues restait dans sa chambre, à faire des réussites en jurant comme un païen. Moi, je faisais des conférences aux réservistes sur les drains, les soupapes. Muriac se serait plutôt amusé, de m’entendre expliquer la mécanique. Le reste du temps, je jouais de la mandoline, mais l’enthousiasme n’y était pas. Et puis, il faut de la bonne volonté pour faire du crin-crin en s’accrochant au mur toutes les dix mesures pour ne pas s’affaler au roulis. À la fin, je jouais couché ! Un beau matin, on nous ordonne d’appareiller au trot et de faire route pour T***, à vingt milles dans le Nord. C’était pour embarquer une tribu d’Allemands expulsés du Maroc. Sale besogne, mais tout de même on était content de se dégrouiller. Mais quel infect mouillage que celui de T***. La côte droite, rade foraine, pas de tenue, de la houle, et une barre pleine de cailloux. Ça va bien. On commençait à savoir ce que c’était de rouler bord sur bord.

Il y avait à terre une cinquantaine de Boches, avec toutes leurs cliques et leurs claques. Mobiliers, pianos, des malles haut comme ça, un déménagement, quoi ! Ils se conservent bien, les Allemands au Maroc. Tous avaient dépassé l’âge militaire ; c’était écrit sur leur état civil, le plus jeune avait cinquante ans. Toi qui es physionomiste, tu lui aurais tout de suite donné trente-cinq ans. Mais les autorités nous ont ordonné de les traiter avec égards, rapport à un article du droit international, et qu’il fallait les loger non comme des prisonniers, mais comme des passagers en surveillance. Fourgues, qui n’aime pas les micmacs, a dit qu’il n’allait pas déménager l’équipage pour des Boches, et qu’ils s’installeraient sur le pont. Alors on lui a répondu de construire des abris de bois sur le pont, pour faire des dortoirs et des cabines. Il a dit qu’il n’avait pas de bois pour ça. On lui a envoyé des planches, des madriers tout neufs, avec des charpentiers militaires, et en quarante-huit heures tout le pont, depuis la cheminée jusqu’au tableau arrière, a été recouvert d’une belle cabane. On aurait dit un bateau-lavoir.

Tout ça n’était rien. Il y avait les meubles de ces messieurs, de quoi remplir un train. Les Allemands ne voulaient pas qu’il y ait de casse, Fourgues voulait les mettre en vrac, sur l’avant, amarrés avec des ficelles au-dessus du grand panneau.

— Tu vois, petit, — me disait-il en tiraillant son bouc, — il n’en restera pas gras de leurs fringues, si on rencontre un bon coup de dans le derrière. Ça sera toujours assez bon pour faire des allumettes.

Le malheur, c’est qu’à la première fournée de déménagement, il y avait un piano. On l’élingue et on le hisse au bout du palan. Malgré le roulis, il ne rentre pas trop mal, et le voilà au-dessus du panneau. Au moment de descendre, voilà que le câble s’emberlificote sur la poupée du treuil et s’arrête, mon piano restant en l’air. Trois bons coups de roulis arrivent, mais là, tout le monde se cramponne pour étaler la pelle. Le piano fait la balançoire un coup, puis deux, et bing ! sur le bastingage bâbord. Le couvercle, le tablier se décollent. Bing à tribord ! le clavier saute, les touches blanches et noires se cavalent sur le pont, les cordes pètent l’une après l’autre, comme une mitrailleuse, et toute la boutique dégringole. Tu aurais dit un sommier crevé. Fourgues avait son petit rire silencieux qui lui secoue le ventre et le rend rouge comme une tomate. Moi je ne tenais plus de rire et l’équipage braillait de joie. Mais le propriétaire, un Boche à lunettes, a fait un foin ! Il nous a envoyé une bordée d’injures ! heureusement qu’il parlait dans sa sale langue, parce que la moutarde montait à Fourgues, qui l’aurait envoyé par-dessus bord, s’il avait compris un seul mot. C’était juste avant la Marne, et les Boches se moquaient de nous, fallait voir. Celui-là est parti à terre en nous montrant le poing. Nous avons vidé à la mer les débris du piano et embarqué le reste du mobilier.

Mais le lendemain on a reçu l’ordre de ranger en soute tout le matériel des Boches. C’est un petit adjudant qui est venu annoncer ça à Fourgues. Il a été bien reçu :

— J’ai du coton jusqu’à l’écoutille et je n’enlèverai pas une balle. Même si vous me donnez l’ordre écrit, je défends à mes hommes d’y toucher sans ordre de mon patron. Je ne peux pas vous empêcher d’enlever du coton, mais vous enverrez du monde.

Alors une corvée est venue de terre et on a débarqué la moitié de la cale. Qu’est-ce qu’il voulait en fabriquer, je me le demande. Tant bien que mal nous avons arrimé le déménagement ; il y a bien quelques chaises et valises qui ont piqué une tête dans la flotte, mais on n’est pas allé les chercher. Les Boches ont demandé — pas à Fourgues — et obtenu qu’on leur donne quelques balles de coton comme matelas. Pendant toute la traversée ils ont dormi comme des coqs en pâte, pendant que nous on était sur la galette de la compagnie.

Dans l’ensemble, ça s’est bien passé avec les Boches. Le premier jour ils ont voulu le prendre de haut, au premier repas. L’un d’eux, un vrai vieux, a eu le toupet de monter sur la passerelle et de dire à Fourgues qu’il n’y avait rien à manger, que les Allemands voulaient de la bière et non de l’eau, et que tous ces messieurs de Hambourg, de Leipsik et d’ailleurs étaient des gens de la haute, qui avaient aidé la France à conquérir le Maroc, qui le colonisaient parce qu’elle n’en était pas capable, et qu’ils entendaient qu’on ait des égards. Ça valait la place, de voir la tête de Fourgues pendant le laïus. Il s’était mis les mains dans les poches, pour ne pas caramboler par-dessus la rambarde l’homme à la bière. Quand l’autre a eu fini, il lui a répondu de sa petite voix calme, tu sais, quand il rage tant qu’il n’a plus l’accent :

— Le premier qui réclame, vous ou un autre, je le fourre dans la cale avec les meubles. Si la nourriture de l’équipage ne vous va pas, rien ne vous oblige à manger. Que personne de vous ne m’adresse la parole. C’est monsieur qui s’occupe de vous… et puis, f… moi le camp de la passerelle !

Les autres ont été matés. On ne les a plus entendus. Ils faisaient leurs petites affaires dans l’étable en bois et dormaient. En voilà des gens faciles à mener, quand on leur fait peur. Le vieux me demandait poliment, quand il avait besoin de quelque chose :

— Pourriez-vous ajouter un peu de sucre au café ? Pourriez-vous nous vendre des allumettes ?

Ça c’était pour lier conversation. Toutes les fois, après, il me demandait si c’était bien sûr que le Pamir allait en France.

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