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L’Île d’Orléans

Louis-Édouard Bois · 1895 · Free in the US

60,109 words · about 4 h 13 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Louis-Édouard Bois
Language
French
Published
1895
Length
60,109 words · about 4 h 13 min
Sections
19 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (19)
  1. Front matter about 2 h 6 min
  2. Note about 4 min
  3. Préface about 3 min
  4. 01 about 7 min
  5. 02 about 6 min
  6. 03 about 7 min
  7. 04 about 7 min
  8. 05 about 4 min
  9. 06 about 6 min
  10. 07 about 7 min
  11. 08 about 8 min
  12. 09 about 6 min
  13. 10 about 10 min
  14. 11 about 11 min
  15. 12 about 10 min
  16. 13 about 13 min
  17. 14 about 4 min
  18. 15 about 8 min
  19. 16 about 5 min

Continue:

Front matter

ÎLE D’ORLÉANS

Enregistré au bureau du à Outaouais, en 1896, par Augustin Côté et Cie, conformément à l’acte qui protège la propriété littéraire.

L’ÎLE

Note

-

L y a six ans déjà, la presse signalait avec regret la mort d’un prêtre éminent, écrivain modeste autant que savant remarquable, dont les recherches et les travaux historiques, longtemps ignorés du public, ont souvent fait l’étonnement et l’admiration des Bibliophiles et des Antiquaires du pays, et même de l’étranger.

Intelligence d’élite, servie par une mémoire prodigieuse, travailleur et énergique, aussi attaché à sa nationalité que dévoué à son ministère, l’abbé Bois avait, dès son début dans la vie, fait, en quelque sorte, deux parts de son existence. Consacrant la première, la plus large, aux devoirs absorbants du sacerdoce et aux œuvres de charité vers lesquelles l’entraînait sa nature généreuse, il avait voué la seconde à l’étude de la théologie, des sciences et de l’histoire, particulièrement celle du Canada, dont il avait maintes fois parcouru le cercle et rebattu les sentiers jusque dans ses recoins les plus obscurs, n’ayant d’autre but et d’autre ambition que de contribuer à en élargir le cadre et à en rehausser l’éclat, au double point de vue des intérêts religieux et temporels de ses compatriotes.

Éloigné des grands centres, des bibliothèques et des archives publiques, il avait cependant réussi à enrichir ses tiroirs et ses rayons d’une foule de médailles et de pièces rares, d’autographes et de bouquins précieux, de manuscrits et de pamphlets introuvables aujourd’hui ; et ses cartons, gonflés d’études inachevées, de biographies intéressantes, de notes précieuses, puisées patiemment, pendant cinquante ans, aux sources les plus authentiques, et classifiées avec l’art du bénédictin, attiraient vers le presbytère de Maskinongé l’élite de nos hommes de lettres et de science, auxquels il permettait de puiser à pleine main dans ce trésor laborieusement ; accumulé, se trouvant suffisam- ment récompensé de ses durs labeurs par le plaisir qu’il éprouvait à aider un collaborateur et à obliger un ami.

La mort l’a surpris avant qu’il ait eu le temps de compléter les nombreuses études qu’il avait commencées, entre autres, ses intéressantes Biographies des évêques du Canada, dans lesquelles il avait traité avec une grande hauteur de vue, une sagacité remarquable et une abondance de détails pour la plupart inédits, des questions d’un ordre très élevé se rattachant à l’histoire politique et surtout à l’histoire ecclésiastique du pays.

Toutes ces richesses ne sont cependant pas perdues, car, en les léguant au séminaire de Nicolet, il les a placées sous la triple protection de l’amitié, de la religion et de la science, et les directeurs éclairés de cette illustre maison, désireux de perpétuer la mémoire d’un bienfaiteur et de seconder ses intentions, si non ses volontés, se feront un devoir, nous en sommes convaincu, de livrer à la publicité, sous une forme ou sous une autre, au moins les parties les plus importantes des œuvres qui enrichissent maintenant leurs archives et leur intéressante bibliothèque.

Il serait superflu de mentionner ici la part active et déterminante prise par l’abbé Bois à la publication des Relations des Jésuites et de donner la liste complète des ouvrages qu’il a publiés de son vivant : Extraits du Livre de mon oncle, sur l’agriculture ; Esquisse de la vie et des travaux de Mgr de Laval-Montmorency, avec portrait ; De Sillery, Dambouroès, Mabane, Crespel, l’abbé Raimbault, Vabbé Leprohon, etc., etc. Il nous suffit de rappeler qu’au nombre de ces derniers, nul ne fut mieux accueilli et plus apprécié que son intéressante étude sur l’Île d’Orléans, reproduite dans le feuilleton du Journal de Québec, en 1864. L’histoire de cette Île, publiée trois ans après, par le regretté L.-P. Turcotte, ainsi que les brillants écrits du professeur Hubert LaRue, ont encore contribué à augmenter l’attrait de ce premier récit. Aussi, cédant aux sollicitations de ses amis, l’abbé Bois avait consenti, quelque temps avant son décès, à le publier en volume, après l’avoir revu et corrigé, et il avait, dans ce but, remis et donné son manuscrit à son vieil ami, Augustin Côté, éditeur-propriétaire du Journal de Québec.

Le décès de l’auteur a retardé jusqu’à ce jour l’impression de cet intéressant travail. Nous l’offrons aujourd’hui au public, persuadé qu’il recevra de sa part, sous cette forme rajeunie, l’accueil bienveillant que lui témoignaient autrefois les lecteurs éclairés du Journal. Le nombre et l’importance des ouvrages historiques publiés depuis quelques années par l’État, et par nos principaux écrivains, ont développé le goût de notre population pour tout ce qui se rattache à l’histoire intime du passé. D’ailleurs, son patriotisme éclairé suffirait à lui seul pour lui faire apprécier le mérite de ceux qui travaillent, avec autant de zèle que de désintéressement, à réunir les matériaux épars de notre histoire et dont les œuvres, comme les pierres ciselées pour un temple en construction, serviront, elles aussi, à orner et à agrandir celui que la postérité reconnaissante a déjà dédié à la mémoire des aïeux.

—

Nous offrons en même temps aux lecteurs une véritable primeur : la carte la plus ancienne et la plus complète de l’île d’Orléans. Elle date de 1689, et est l’œuvre de M. de Villeneuve, Ingénieur du Roi en ce pays. Ce dernier demeura à Québec de 1685 à 1693. Il nous a laissé plusieurs autres travaux de ce genre devenus très rares aujourd’hui : entre autres, un plan de la ville et du château de Québec en 1685 ; un plan de Québec assiégé par les Anglais en 1690, et trois cartes des environs de la capitale, dessinées en 1686, 1688 et 1689, (Bulletin des Recherches Historiques, Ier vol., pp. 36 et 37.)

Celui-ci reproduit, avec la plus grande exactitude de détails, les rivages de l’Île, ses caps, ses pointes, ses ruisseaux, ses rivières. Il retrace aussi les lignes de division des paroisses, ainsi que la course des chemins alors existants. Mais ce qui le rend surtout extrêmement précieux, c’est le soin et la précision avec lesquels il indique le site de chacune des habitations de l’Île, qu’il désigne par des numéros référant à un index qui contient les noms de tous les habitants de cette époque.

C’est presque une photographie de l’Île, telle qu’elle était il y a maintenant tout près de deux cents ans.

Préface

—

Si l’on a pu dire que chaque pierre a sa chronique, chaque mousse sa légende, il est encore plus vrai d’affirmer que chaque famille a aussi ses souvenirs, chaque maison ses traditions, chaque localité ses annales particulières et que l’ensemble des événements joyeux ou tristes qu’elles rappellent, des époques brillantes ou sombres, glorieuses ou tragiques dont elles ont été le témoin ou le théâtre et dont le récit se transmet au coin du feu, de génération en génération, constitue le charme le plus attrayant de l’histoire d’une population ou d’une localité.

L’île d’Orléans, connue des Français dès leurs premiers voyages au Canada, située à quelques milles de distance de la citadelle de Québec, ce vieux témoin des luttes héroïques des deux nations les plus puissantes de l’Europe, pour la possession exclusive de ce continent, offre, elle aussi, aux lecteurs amis de leur pays, sinon des pages mouvementées, remplies de prouesses et d’actions d’éclat, au moins des mémoires précieux et intéressants, non seulement pour ses habitants, mais même pour le public en général, et qu’il devient de plus en plus impor- tant de conserver en les mettant à l’abri de la pernicieuse influence de l’indifférence et de l’oubli.

En 1860, N. H. Bowen, notaire, fils du juge-en-chef de la Cour supérieure, et membre de la Société littéraire et historique de Québec, publiait un Essai d’une quarantaine de pages auquel il donna pour titre : An Historical Sketch of the Isle of Orleans, being a paper read before the Literary and Historical Society of Quebec, etc. Cet opuscule, tiré à un nombre limité d’exemplaires, est composé en grande partie de citations réunies avec beaucoup de soin et suppose celui qui le lit déjà amplement pourvu de connaissances historiques. L’auteur, généralement véridique et impartial, ne présente à ses lecteurs ni railleries sur les usages et les coutumes de l’Île, ni observations offensantes sur les mœurs et les croyances des bons insulaires.

Tout, au contraire, y respire le respect et la bienveillance à leur égard. L’intérêt éprouvé en lisant ce mémoire fit regretter que, étant écrit en langue anglaise, il ne pouvait guère être lu par ceux qu’il intéressait davantage, et qui auraient aimé surtout à le conserver dans leurs familles. C’est pour combler cette lacune et pour suppléer cette omission que nous offrions aux lecteurs du Journal de Québec, en 1864, quelques notes qui devaient servir de complément à l’œuvre de Bowen. Ce travail n’avait qu’un mérite, celui de démontrer qu’il s’en fallait de beaucoup que la matière fut épuisée. Aussi, trois ans plus tard, L.-P. Turcotte, lui-même un enfant de l’Île d’Orléans, reprit le travail commencé et le publia sous une forme qui le mit à la portée du public. Il nous fit part de sa décision au mois de mai 1867 par la lettre suivante :

Quelques personnes m’ont assuré que vous êtes le savant auteur de la critique de la brochure de M. Bowen sur l’Île d’Orléans, qui a été publiée dans le feuilleton du Journal de Québec, en 1864. J’ai dit l’auteur de la critique, je me trompe, vous êtes plutôt l’auteur d’une véritable histoire de l’Île, tant par le nombre des faits historiques que par le grand nombre de notes qui accompagnent votre excellente critique. Si votre ouvrage eut été livré au public en brochure, je n’aurais jamais entrepris la publication de cette Histoire que j’ai l’honneur de vous présenter.

Je vous avouerai, monsieur, que votre excellent travail m’a été d’une grande utilité pour cette brochure. Sans lui, certainement, plusieurs faits n’auraient pas été traités.

Vous avez donc, par votre ouvrage, contribué beaucoup à la compléter et c’est en reconnaissance de ce secours que je vous prie d’accepter le présent exemplaire de mon humble Histoire de l’Île d’Orléans.

Nous laissâmes le jeune et industrieux écrivain jouir en paix du fruit de son ouvrage. Mais vingt ans se sont écoulés depuis cette époque, et la vente de son Histoire étant depuis longtemps épuisée, nous cédons aux demandes qui nous sont adressées et nous livrons à la presse, sous une forme nouvelle, l’œuvre à peine ébauchée dans les colonnes du Journal de Québec, laissant aux lecteurs à faire la part du mérite de chacun. Quelles que soient d’ailleurs les divergences d’opinions sur ce point, nous sommes satisfait que les amis des lettres et de l’histoire nous seront, peut-être, reconnaissants d’avoir été le premier à défricher et à ouvrir une voie dont l’importance et l’utilité étaient alors loin d’être démontrées, mais qui a depuis été rendue de plus en plus attrayante, tant par le travail intelligent de Turcotte et les écrits patriotiques et humoristiques du regretté Hubert LaRue, que par les nombreux ouvrages du même genre qui ont été publiés depuis.

01

DE toutes les îles qui partagent les eaux du Saint-Laurent (celle de Montréal exceptée), il n’en est pas qui captive autant l’attention, par le pittoresque de sa situation, la variété de ses paysages, la fertilité de son sol et le caractère propre de ses habitants, que celle qui fut nommée d’abord l’Île de Bacchus et que, depuis près de trois siècles, on appelle l’Île d’Orléans. Soit que le touriste ou l’étranger contemple ses rivages gracieux ornés d’une large ceinture de blanches maisons et d’élégantes villas, ses champs fertiles, qui s’élèvent par des pentes ondulées formant une espèce d’amphithéâtre recouvert de jardins, de vergers, de prés verdoyants, et couronné par les restes précieusement conservés de l’antique forêt ; soit qu’il tourne ses regards vers le sombre et majestueux cap Tourmente, la superbe et bruyante chute Montmorency, ou sur les riches campagnes de la rive sud du Saint-Laurent, il voit se dérouler, devant ses yeux étonnés, une succession aussi variée qu’inattendue de sites enchanteurs, de perspectives gracieuses, d’horizons charmants et grandioses qui le ravissent et le forcent d’admettre que cet heureux coin de terre, négligé si longtemps par les citoyens de Québec, est destiné, dans un avenir rapproché, à devenir pour cette dernière ville ce que est à la capitale commerciale des États-Unis.

Située à moins de cinq milles de Québec, l’île d’Orléans a vingt-et-un milles de longueur sur environ cinq milles dans sa plus grande largeur. Elle forme une étendue de terre de 70 milles carrés ou de 43,000 arpents en superficie. Elle était autrefois couronnée à son extrémité occidentale par un bosquet de pins qu’on appelait le nid du Corbeau. Ses rivages, peu souvent escarpés, présen- tent en différents endroits des rochers qui ne sont ni d’une élévation, ni d’une étendue remarquable ; dans d’autres, ils forment de larges prairies recouvertes en partie par la marée. Du côté nord, le rivage est généralement plat et boueux ; du côté sud, il est presque partout couvert d’un beau sable parsemé de loin en loin de petits récifs.

La description qu’on en lit au livre des Voyages de Champlain (tome II, ch. 2), est bien exacte :

« Alors on suit le fond, côtoyant l’isle d’Orléans au sud, qui a six lieues de longueur, et une et demie de large, en des endroits quantité de bois de toutes les sortes, que nous avons en France ; elle est très-belle, bordée de prairies du costé du nord, qui inondent deux fois le jour. Il y a plusieurs petits ruisseaux et sources de fontaines, et quantité de vignes, qui sont en plusieurs endroits. Au costé du nord de l’isle, il y a un autre passage, bien que, en le chenal, il y aye au moindre endroit trois brasses d’eaux ; cependant l’on rencontre quantité de pointes qui avancent en la rivière, très dangereuse et de peu de louiage, si ce n’est pour barques, et si faut faire les bordées courtes. Entre l’Isle et la terre du nort, il y a près de demie lieue de large, mais le chenal est étroit, tout le pays du nort est fort montueux. Le long de ces costes il y a quantité de petites rivières qui la plupart assèchent de basse mer ; elles abondent en poisson de plusieurs sortes et la chasse du gibier y est en nombre infinie. Comme à l’Isle et aux prairies du Cap Tourmente, très beau lieu et plaisant à voir. De l’isle d’Orléans à Québec, il y a une bonne grande lieue, y ayant de l’eau assez pour quelque vaisseau que ce soit. »

Le sol de l’Île est généralement très fertile. Aussi a-t-on longtemps appelé cette dernière le grenier de Québec. Ses habitants sont paisibles, sobres et industrieux. Grâce à leurs habitudes d’économie, ils vivent, sinon dans l’aisance, au moins dans une heureuse médiocrité, sur des propriétés d’une étendue assez limitée. Ils fournissent aux marchés de Québec tous les produits ordinaires du verger, du jardin et de la ferme, entre autres, d’excellentes pommes de terre, du beurre exquis et ce délicat fromage affiné qui fait depuis si longtemps les délices des gourmets de Québec, et leur permet de traiter avec une certaine hauteur le fromage de Brie, pourtant si vanté par tous les gastronomes de France.

La vie de famille dans l’île d’Orléans a conservé le cachet particulier et la simplicité des mœurs patriarcales d’autrefois. Les relations sociales sont caractérisées par l’urbanité, la cordialité et le respect que se témoignent en toutes circonstances ceux qui, pendant deux siècles d’isolement et de vie-à-part, ont fini par se considérer comme les membres d’une seule et même famille. La droiture dans les transactions, l’honnêteté dans les rapports journaliers, la sobriété y sont encore en honneur, et c’est aussi au milieu de ses habitants que l’on retrouve cette franche et cordiale hospitalité si vantée autrefois par les étrangers, et dont les traces disparaissent, hélas ! si rapidement dans plusieurs parties de notre beau pays.

Quoique le territoire de l’Île soit insuffisant pour fournir des établissements à toute sa population, les familles qui s’y sont originairement établies ont généralement résisté au courant de l’émigration qui emportait forcément les plus jeunes de leurs enfants vers les nouveaux centres de colonisation, et les terres qui, depuis deux cents ans passés, ont été transmises de père en fils sont encore en grande partie occupées par les descendants des concessionnaires primitifs.

Le R. P. de Charlevoix, qui y alla en 1720, (tome II, ch. II,) dit « qu’il trouva ce pays beau, les terres bonnes et les habitans à leur aise. » Le morcellement des propriétés y est presque inconnu. On se rappelle que, sous le régime français, l’autorité s’opposait de toutes ses forces à ce que les colons s’établissent sur des propriétés de peu d’étendue. Par une ordonnance du 28 avril 1745, le roi Louis XV défendit de construire des maisons sur des pièces de terre de moins d’un arpent et demi de front, sur trente de profondeur. Cinq habitants de l’île d’Orléans furent poursuivis pour contravention à ce règlement et furent condamnés, le 12 janvier 1752, par l’intendant François Bigot, à payer chacun cent francs d’amende aux pauvres de leur paroisse respective et à démolir leurs bâtisses dans un délai de quatre mois.

Nous n’avons pas l’intention de nous arrêter aux chroniques obscures qui, à des époques déjà reculées, faisaient des habitants de l’Île un peuple de sorciers. Cette fable ridicule, née de l’ignorance, a cependant trouvé créance chez des esprits réputés sérieux, entr’autres, le R. P. Charlevoix, d’ordinaire si grave et si judicieux. (Journal d’un voyage de l’Amérique, tome II, lettre II.) Les feux que l’on voyait courir sur les rivages de l’Île, à certaines heures de la nuit, et qui n’étaient rien autre chose que les flambeaux dont les insulaires se servaient pour visiter leurs pêcheries, avaient donné lieu à ces suppositions bizarres, que l’on aurait pu tout aussi bien appliquer aux cultivateurs des paroisses de Saint-Valier, de l’Ange-Gardien, du nord et du sud, puisqu’eux aussi faisaient le tout de leurs pêches la nuit avec des lumières du même genre. Peut-être, aussi, que l’ère de prospérité que l’on voyait régner dans les habitations des cultivateurs de l’île d’Orléans, portait-il à attribuer aux procédés magiques plutôt qu’à un travail intelligent et assidu, les heureux résultats d’un mode de culture plus suivi et mieux soigné. Quoiqu’il en soit, il ne se rencontre plus personne qui croie aux pratiques de la magie chez ces insulaires, malgré qu’il y en ait plus d’un, peut-être, qui jalouse leur bonheur, le calme de leur existence et la paix de leurs foyers.

L’Île est actuellement divisée en six paroisses : Saint-Pierre, Sainte-Famille, Saint-François de Sales, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Laurent, appelée autrefois Saint-Paul, et Sainte-Pétronille du bout de l’île, récemment formée d’une partie de la paroisse de Saint-Laurent et d’une partie de celle de Saint-Pierre. Nous ne comprenons pas comment le Père de Charlevoix a pu, de son temps, y trouver six paroisses. (Histoire de la Nouvelle-France, tome III, p. 67.) Avait-il donc compté la paroisse qui est sous le vocable de Saint-Pierre et de Saint-Paul, pour deux paroisses distinctes ? En jetant un coup d’œil sur la carte de l’Île d’Orléans, qui accompagne son Voyage historique, on voit que l’auteur place une église à Saint-François, et une seconde à Argentenay ! Mais ceci est tout-à-fait inexact, car il n’y eut jamais qu’une seule église dans la paroisse de Saint-François.

Pour constituer autrefois ce qu’on appelait le comté d’Orléans, on joignait à la belle et grande île de ce nom, les îles Madame et aux Reaux. — On disait et on écrivait anciennement isle aux Ruaux. — Cette dernière fut concédée, en 1638, par le gouverneur de Montmagny, aux révérends Pères Jésuites. Elle n’a qu’une superficie de deux cent cinquante arpents environ.

Après l’extinction de cet Ordre précieux en cette colonie, le gouvernement s’en empara et la revendit ensuite. Elle a bien des fois changé de mains depuis. Le propriétaire ne payait cependant qu’une rente bien faible pour en avoir le profit, disait l’agent des biens des Jésuites, lors de l’enquête établie par la Législature, en 1836. (Voir le Journal de la Chambre d’Assemblée, 1836. Appendice, tome III.)

Depuis l’Union des Canadas, l’Île d’Orléans est réunie à la côte de Beaupré, et forme un collège électoral, qui a pour titre le comté de Montmorency, et, pour représentant dans la Chambre d’Assemblée, l’honorable Joseph Cauchon, un des plus anciens représentants du peuple en cette pro- vince. Le premier député qui fut élu pour cette division au parlement, établi en vertu de la Constitution de 1791, fut Nicolas-Gaspard Boisseau, écuyer, qui représenta le comté de 1792 à 1796 ; Jérôme Martineau, écuyer, lui succéda et conserva son mandat jusqu’à sa mort, le 19 décembre 1809. Cet homme de bien ne dut la conservation de cette charge honorable, ni à l’ascendant d’un parti, ni à l’influence de la fortune, mais simplement à sa probité et à ses vertus civiques.

M. Charles Blouin le remplaça, de 1810 à 1819. Il mourut à l’âge avancé de 91 ans, possédant encore toutes ses facultés intellectuelles, et fut enterré dans l’église de Saint-Jean, où il avait été chantre pendant plus de 60 ans. Il était aveugle depuis treize ans. Puis MM. François Quirouet, Cazeau, Godbout, Quesnei, remplirent successivement cette fonction importante jusqu’en 1844, époque à laquelle l’honorable député actuel du comté de Montmorency fut élu pour la première fois, par les électeurs des paroisses de l’Île.

02

—

La première mention qui est faite de l’Île d’Orléans dans l’Histoire des Voyages de Jacques Cartier, est à l’occasion de son arrivée entre l’Île et la côte du Nord, lors de son second voyage, en 1535. Nous ne ferons que reproduire intégralement, pour la satisfaction du lecteur, la page du Journal de l’intrépide voyageur. (Second Voyage ; chapitre II.) « Le septième du dit mois (septembre 1535,) nous partîmes de la dite isle (l’Île aux Coudres), pour aller à mont le dit fleuve, et vîmes quatorze isles, (île aux Grues, île aux Oies, île Madame, etc.,) qui étaient distantes de la dite île aux Coudres de sept à huit lieues, qui est le commencement de la terre et province de Canada : desquelles il y a une grande d’environ dix lieues de long et cinq de large, où il y a gens demeurant qui font grande pêcherie de tous les poissons qui sont dans le dit fleuve, selon les saisons, de quoy sera fait ci-après mention. Nous estans posés, et à l’ancre, entre icelle grande isle et la terre du Nord, fûmes à terre et portâmes les deux hommes que nous avions pris le précédent voyage, et trouvasmes plusieurs gens du pays, lesquels commencèrent à fuir, et ne voulant approcher jusqu’à ce que les deux hommes commencèrent à parler… et lorsqu’ils eurent connaissance d’eux, commencèrent à faire grande chère, dansans et faisans plusieurs cérémonies, et vinrent partie des principaux à nos bateaux, lesquels nous apportèrent force anguilles et autres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil (blé-d’inde), qui est le pain duquel ils vivent en la dite terre, et plusieurs gros melons… »

Et, plus loin, il ajoute :

« … Et fûmes, outre le dit fleuve, environ dix lieues, costoyans la dite isle, et au bout d’icelle trouvasme un affourg d’eau fort beau et plaisant. »

Selon quelques écrivains du siècle dernier, — et cette assertion a été répétée par ceux de nos jours, — Roberval aurait fait revenir Cartier sur ses pas, pour commencer un établissement dans l’île d’Orléans ; mais, selon d’autres, cette rencontre aurait eu lieu à Saint-Jean de Terreneuve, et c’est là qu’il se serait agi de faire des constructions. Voici sur ce point le témoignage d’un contemporain de Champlain.

Dans la Relation d’un voyage fait par le capitaine Daniel, de Dieppe, en 1629, rapportée à la fin de l’ouvrage, Voyages de Champlain, tome II, p. 362, on lit :

« … En l’an 1541, il (Jacques Cartier) fit un autre voyage comme lieutenant de messire Jean-François de la Roque, sieur de Robert-Val, qui estait lieutenant-général au dit pays, ce fut son troisième voyage où il demeura. Ne pouvant vivre au pays avec les sauvages qui estaient insupportables il s’en délibéra de s’en retourner au printemps, ce qu’il fit en un vaisseau qu’il avait réservé, et estant le travers de l’isle de Terreneuve, il fit rencontre du sieur de Robert-Val, qui venait avec trois vaisseaux, l’an 1542. Il fit retourner le dit Cartier à l’isle d’Orléans, où ils firent une habitation, et y estant demeurés quelque temps l’on tient que Sa Majesté le demanda pour quelques affaires importantes, et cette entreprise, peu à peu, ne sortit aucun effet, pour n’y avoir apporté la vigilance requise"

Au livre III, chap. 24, du Ier vol. des Voyages de Champlain, on lit :

« Nous rangeasme l’île d’Orléans, du costé du sud, distante de la grande terre une lieue et demie, et du coté nort demie lieue, contenant de long six lieues, et de large une lieue ou lieue et demie par endroits. Du costé nort, elle est fort plaisante par la quantité de bois et de prairies qu’il y a, mais il est fort dangereux d’y passer, pour la quantité de pointes de rochers qui sont entre la grande terre et l’Île, où il y a quantité de beaux chesnes et de noyers en quelques endroits, et à l’embouchure des vignes et autres bois comme nous en avons en France. »

Jacques Cartier avait d’abord nommé cette île Bacchus, et c’est lui-même qui, dans un voyage subséquent, en 1537, l’appela Isle d’Orléans. Le sieur de Robertval la désigne aussi sous ce nom en 1542. Plus tard, Champlain donna à une autre île la dénomination de l’Isle de Bacchus. Il savait bien que le nom d’Isle d’Orléans avait prévalu, et, dans ses écrits, il n’en parle que sous ce dernier titre. (Voir tome , livre , chapitre 8, des Voyages de Champlain :)

« Le août, 1624, est arrivé à Québec, le sieur de Caën, et, le 4, il fut au Cap Tourmente, qui lui avait été donné par monseigneur de Montmorency, avec l’Isle d’Orléans et quelques autres îles adjacentes. »

Les naturels appelaient cette île Baccalaos, dit Lahontan ; cependant, ce n’était pas là son vrai nom. D’ailleurs, on trouve que cette appellation était commune aux îles de Terreneuve, du Cap-Breton et à d’autres ; mais on lit quelque part qu’elle était appelée Minigo, par les indigènes, Ekti-me-nonk, c’est-à-dire la grande Île. Plus tard, 1651, lorsque les Hurons s’y établirent, croyant échapper aux persécutions de leurs cruels et perfides ennemis, les Iroquois, elle fut appelée Île Sainte-Marie. (Voir Relations des Jésuites, année 1661, page 9, édition de Québec.)

C’est probablement cette circonstance qui a porté à dédier à Dieu, sous l’invocation de la bienheureuse vierge Marie, la première chapelle qui fut construite en ce lieu. Nous lisons encore dans des mémoires du temps, entre autres, dans un Plan général des Paroisses on Missions, fait en 1686, qu’elle s’appelait Isle Saint-Laurent. C’est sous cette dénomination qu’elle fut érigée en comté et ce titre lui a été longtemps conservé dans les actes publics.

Le Père Lejeune, dans la Relation briève du Voyage de la Nouvelle-France, fait au mois d’avril, 1632, (p. 7, de l’édition de Québec,) parle de cette île de Saint-Laurent, sans dire d’où elle prend ce nom. Le Père Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, tome , page 11, édit. in-4, nous en parle en ces termes :

«… Huit lieues plus haut de l’Isle-aux-Coudres, Cartier en trouva une plus belle et plus grande, toute couverte de bois et de vignes : il l’appela Isle de Bacchus, mais ce nom a été changé en celui d’Orléans. Après lui sont venus des Normands qui ont arraché les vignes, et, à Bacchus, ont substitué Pomone et Cérès : en effet, elle produit de bon froment et d’excellents fruits. »

On commence aussi, en 1720, à y cultiver le tabac et il n’est pas mauvais. (Voir Charlevoix, Journal historique d’un voyage, etc., lettre .)

Au printemps de 1536, Cartier vint ancrer au-dessous de l’Île d’Orléans, ainsi appelée, dit-il, en l’honneur d’un membre de la famille royale de France, sans faire néanmoins mention des motifs qui ont décidé l’illustre découvreur à faire ce changement. Thévet, Cosmographie universelle, livre 23, p. 1011, est le premier qui nous ait révélé que l’île a reçu cette dénomination, en l’honneur et en souvenir du feu duc d’Orléans, mort en 1575. Il nous semble qu’il est plus naturel de croire que le marin Breton, mû par un sentiment de reconnaissance envers son bienfaiteur, le roi François I, a voulu appeler l’île du nom d’Orléans pour perpétuer en la Nouvelle-France le souvenir de la maison d’Orléans, dont descendait l’illustre monarque qui l’avait favorisé, et dont il avait même donné le nom à d’autres établissements, comme France-Prime, Mont-Royal, etc. Roberval avait aussi établi France-Roy. Cartier avait encore nommé Cap-Royal, Cap-d’Orléans, et autres lieux, d’après les noms ou les titres de l’illustre bienfaiteur qui lui donnait des marques si multipliées de son estime et de sa protection. De même, le sieur De Monts, lieutenant du Roi, nomma plus tard Port-Royal chez les Souriquois, aujourd’hui appelés Micmacs. Il serait plus correct de dire que Jacques Cartier, qui avait fait un voyage en Canada en 1541, eut la qualité de lieutenant du sieur de Roberval à qui le roi donna la charge de lieutenant-général de toute l’Amérique. Et, en 1542, le sieur de Roberval vint en personne au Canada, avec six vaisseaux bien équipés de toutes choses nécessaires, et fit une habitation à une isle près Québec qu’il nomma l’Isle d’Orléans. — (Mémoires des Commissaires du Roy, tome V, p. 195.)

03

L’auteur de l’Essai sur l’Île d’Orléans, p. 6, affirme qu’elle faisait d’abord partie de la seigneurie de Beaupré, et qu’elle fut concédée par la compagnie de la Nouvelle-France au sieur Castillon, le 15 janvier, 1636. Nous allons essayer d’éclaircir ce point.

Antoine Cheffault, sieur de la Regnardière, d’abord avocat au parlement de Paris, demeurant en la paroisse de Saint-Jean-en-Grève, rue Sainte-Croix de la Bretonnière, plus tard secrétaire de la compagnie de la Nouvelle- France, et résidant à Québec, vers 1663, fut le premier concessionnaire de la terre ou seigneurie appelée de Beaupré, parce qu’on y avait remarqué des prairies très étendues vers le Cap-Tourmente et en deçà. Le gouverneur du temps, monsieur de Montmagny, fut chargé de le mettre en possession de cette grande étendue de terre. Aux termes de ses lettres de concession, il était obligé d’y établir, tous les ans, un certain nombre de familles. Mais il essaya en vain d’amener de France une colonie afin de mettre en culture son vaste domaine. L’entreprise ne réussit pas ; ses affaires mêmes en souffrirent ; il négligea Sa Seigneurie, et fut de plus obligé de s’en défaire, après avoir vainement tenté de la faire exploiter par une association de marchands. Voilà ce que constatent les documents que nous avons sous les yeux.

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