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en:Prose Edda
Avant-propos
1. La toute-puissance de Dieu créa dans le commencement le ciel, la terre, et tout ce qu’ils contiennent. Dieu fit ensuite deux créatures humaines, Adam et Ève : toutes les races descendent d’eux. Leur postérité devint nombreuse, se répandit sur la terre, mais les hommes ne tardèrent point à dégénérer. La plupart vivaient suivant la chair et méprisaient la parole de Dieu ; aussi furent-ils noyés ainsi que leurs animaux, à l’exception de tous ceux qui étaient dans l’arche avec Noé. Ceux-ci repeuplèrent la terre ; mais les hommes, en se multipliant, retombèrent bientôt dans leurs premiers excès. Ils étaient presque tous préoccupés de pensées et d’avarice, de l’amour des richesses, et n’obéissaient plus à Dieu ; ils en vinrent même à ne plus prononcer son nom, et les pères cessèrent de raconter à leurs enfants toutes les merveilles qu’il avait faites. Les hommes finirent donc par oublier entièrement leur Créateur ; à peine si quelques rares individus le connaissaient. Malgré tant d’ingratitude, Dieu n’en continua pas moins à répandre sur eux les dons de la terre, la richesse et les joies qui en sont la suite. Il leur donna aussi la raison et l’intelligence des choses temporelles. Les hommes, en méditant sur ce qu’ils voyaient, cherchèrent à deviner comment il se faisait que, sous une enveloppe différente, la terre, les quadrupèdes, les oiseaux, avaient la même nature. Si on creusait un puits sur de hautes montagnes, on y trouvait de l’eau aussi promptement que dans les vallées les plus profondes. On observait les mêmes phénomènes chez les animaux : leur sang jaillissait avec une égale vivacité de la tête et des pieds. La terre avait encore une autre propriété : tous les ans elle se couvrait de plantes et de fleurs, que la même année voyait croître et se flétrir. Une remarque semblable avait été faite pour les quadrupèdes et les oiseaux ; leurs poils, leurs plumes, poussaient et tombaient tous les ans. Une troisième propriété de la terre, c’est qu’en l’ouvrant avec la bêche on y faisait croître des végétaux. Les hommes comparèrent donc les montagnes et les pierres aux dents et aux os des créatures ; ils que, sous différents rapports, la terre était un corps vivant ; qu’elle était extrêmement vieille et très vigoureuse. Elle donnait la vie à tout, et recevait dans son sein tout ce qui mourait. C’est pourquoi ils lui donnèrent un nom, et dirent qu’ils sortaient d’elle. La tradition leur avait appris que, depuis bien des siècles, la marche des corps célestes était inégale ; qu’il fallait à plusieurs d’entre eux plus de temps qu’aux autres pour effectuer leur révolution : ils en conclurent qu’il devait y avoir un modérateur des corps célestes, qu’il était grand, puissant, et dirigeait les astres suivant sa volonté. S’il disposait des corps célestes, il existait avant eux, et devait être également le maître de la lumière, de la pluie, de la neige, de la grêle, des moissons, des vents et des tempêtes. Les hommes ignoraient dans quelle région se trouvait son royaume, mais ils n’en croyaient pas moins que cet être inconnu gouvernait toutes choses sur la terre. Afin de pouvoir exprimer leurs idées et les fixer dans la mémoire, ils les désignèrent par leurs noms personnels. La dispersion des races et les changements survenus dans leur langage ont fait subir de nombreuses modifications à cette croyance.
2. Noé, étant devenu vieux, partagea la terre entre ses fils. Cham eut l’occident, Japhet le nord, et Sem le midi. J’expliquerai ceci plus tard, en parlant de la division de la terre. À mesure que les arts naissaient et se développaient, l’orgueil et l’amour des richesses augmentaient parmi les hommes ; chacun tirait vanité de son talent, de ses découvertes, et cette vanité fut portée à un tel point, que les Africains, descendants de Cham, dévastèrent la partie du monde habitée par leurs parents, les descendants de Sem. La terre ne leur suffisant plus après cette victoire, ils bâtirent dans la plaine de Sinear une tour de briques et de pierres, avec l’intention de la faire monter jusqu’au ciel. Cette tour avait dépassé la région des vents, et les travailleurs n’en persévéraient pas moins dans leur dessein. Dieu, qui voyait l’accroissement journalier de leur orgueil, pensa qu’il était temps de l’étouffer. Ce Dieu est le Tout-Puissant ; il pouvait détruire la tour en un moment, mais il préféra, afin de montrer aux hommes combien ils étaient faibles, répandre la confusion dans leur langage. Ils ne se comprenaient plus. Les uns détruisaient l’ouvrage des autres ; ils finirent par en venir aux mains. Leur entreprise fut manquée, et la tour resta inachevée. Les architectes étaient au nombre de soixante-douze, et Zoroastre, leur chef, avait ri avant de pleurer lorsqu’il vint au monde. Soixante-douze idiomes se sont répandus sur la terre depuis la dispersion des géants. Une ville célèbre fut bâtie plus tard dans l’endroit où l’on avait commencé la tour, et, en souvenir de cette dernière, elle fut appelée Babylone. Après la confusion des langues, les noms d’hommes et de choses se multiplièrent. Zoroastre en eut beaucoup. Il comprit que son orgueil avait été humilié, mais cela ne l’empêcha point de rechercher les dignités temporelles. Il se fit proclamer roi par plusieurs races africaines. L’idolâtrie date de Zoroastre ; quand on lui offrait des sacrifices, il était appelé Baal, et nous le nommons Bel. Il avait encore d’autres noms ; leur multiplicité étouffa la vérité. On adora des hommes, des quadrupèdes, des oiseaux, l’air, les astres, en un mot toutes les choses terrestres. L’erreur se répandit sur la terre ; elle y effaça si complètement la vérité, que personne, excepté le peuple hébreu, ne connaissait Dieu. Mais les hommes ne perdirent point les facultés qui leur avaient été données ; ils jugeaient de toute chose selon la raison humaine, et comprirent que l’univers avait été créé par une substance quelconque.
3. La terre était divisée en trois parties. La première commençait au sud, se prolongeait vers l’occident jusqu’à la Méditerranée ; on lui donna le nom d’Afrique. Son extrémité méridionale est chaude et brûlée par le soleil. La seconde partie s’étendait de l’ouest au nord jusqu’à la mer ; elle fut appelée Europe ou Enéa. Ses contrées septentrionales sont si froides, que l’herbe n’y végète point ; personne ne peut les habiter. Au nord, et vers l’orient jusqu’au sud, se trouve l’Asie. Cette partie de la terre doit la plupart de ses attraits à la richesse du sol, qui produit de l’or et des pierres précieuses : c’est le centre du monde. Le paysage y étant plus beau et le terrain de meilleure qualité qu’en d’autres pays, la race humaine y fut également plus éclairée, plus forte, plus belle, et toutes les sciences fleurirent en Asie.
4. La plus magnifique des villes bâties par les hommes, c’est-à-dire Troie, était située près du centre de la terre, dans une contrée que nous appelons la Turquie. Aucune ne l’égalait en étendue, et, sous beaucoup de rapports, elle avait été construite avec tout l’art et la dépense que comportait la richesse de ce pays. Elle renfermait dans son enceinte douze royaumes subalternes, et un grand roi, qui commandait à tous. Plusieurs nations dépendaient de chaque roi subalterne. Douze généraux défendaient la ville, et leur habileté dans les exercices du corps les plaçait au-dessus de tous les hommes du monde. Cette dernière assertion éprouve cependant quelque contradiction de la part des historiens qui ont parlé d’eux ; mais les héros les plus célèbres du Nord ont toujours tenu à honneur de descendre des princes de Troie, et les ont mis au de leurs divinités. Dans leur admiration pour ces guerriers, ils ont même remplacé Odin par Priam. Ce n’est pas surprenant, puisque Priam descend de Saturne, qui fut pendant longtemps adoré dans le Nord comme un dieu.
5. Saturne habitait une île de l’archipel nommée Crète ; il était plus grand, plus fort, plus beau que les autres hommes, et aussi remarquable par son intelligence que par ses dons extérieurs. Beaucoup d’arts lui doivent leur naissance. Son habileté dans la magie noire était si grande, qu’il connaissait l’avenir. Saturne découvrit les minerais, dont il fit de l’or, ce qui ne tarda point à le rendre puissant. Il prédisait les récoltes. Ces motifs, et d’autres encore, engagèrent les Crétois à le proclamer roi de leur île ; et lorsqu’il l’eut gouvernée un peu de temps, l’abondance y fut générale. L’or était si commun dans l’île de Crète, que toute la monnaie était fabriquée avec ce métal, et jamais les Crétois n’eurent à gémir relativement aux mauvaises récoltes. Tous les pays pouvaient donc s’approvisionner dans leur île. Cette grande habileté de Saturne et les facultés extraordinaires qu’il possédait firent penser qu’il était dieu. Il en résulta parmi les Crétois et les Macédoniens une erreur semblable à celle des Assyriens et des Chaldéens à l’égard de Zoroastre. Lorsque, de son côté, Saturne vit tous les avantages qu’il procurait au peuple, il se proclama lui-même dieu, et maître du ciel et de la terre.
6. Il mit un jour à la voile pour la Grèce. Il y avait dans ce pays une fille de roi dont il était amoureux ; voici comment il s’y prit pour l’enlever. La princesse étant sortie avec ses femmes, Saturne se transforma en taureau et se coucha devant elle dans la forêt. La beauté du taureau était sans égale, et son poil avait la couleur de l’or. Quand la princesse le vit, elle le caressa ; aussitôt Saturne se leva, se dépouilla de sa forme de taureau, prit la princesse dans ses bras, l’emporta vers son navire, et remit à la voile pour l’île de Crète. Junon sa femme lui ayant adressé des reproches sur son infidélité, Saturne changea la princesse en génisse et l’envoya en Orient, près des bouches du Nil, où il la fit garder par un esclave nommé Argus. Elle y resta douze mois avant de reprendre sa première forme. Saturne fit beaucoup de choses de ce genre, et de plus extraordinaires encore. Il avait trois fils : Jupiter, Neptune et Pluton. C’étaient des hommes remarquables ; mais Jupiter surpassait ses frères : il aimait les armes, et conquit beaucoup de royaumes. Aussi habile que son père dans la magie noire, il prit diverses formes d’animaux et fit une foule de choses impossibles pour la nature humaine, sans la faculté de se transformer à volonté. Devenu redoutable à tous les peuples, Jupiter fut adoré à la place de Thor.
7. Saturne fit bâtir soixante-douze villes en Crète, et lorsqu’il se crut affermi dans son royaume, il le partagea entre ses fils, dont il fit des dieux. Il donna le ciel à Jupiter, la terre à Neptune, et les régions inférieures à Pluton. Cette dernière part lui paraissant moins bonne que les autres, il y ajouta son chien Cerbère. Les Grecs disent qu’Hercule tira Cerbère des régions inférieures et l’amena sur la terre. Quoique Saturne eût donné le ciel à Jupiter, celui-ci n’en convoita pas moins la terre, et il dévasta le royaume de son père. On prétend qu’il fit prendre et mutiler Saturne ; c’est par de semblables exploits que Jupiter croyait prouver sa divinité. Saturne, après l’attentat de son fils, vers l’Italie. Les peuples de ce pays ne travaillaient pas, ils vivaient d’herbes, de glands, habitaient des grottes et des cavernes. Lorsque Saturne arriva en Italie, il changea de nom et se fit appeler Njord, présumant que, moyennant cette précaution, son fils Jupiter ne le trouverait pas facilement. Saturne apprit d’abord aux peuples de l’Italie à labourer et à planter la vigne : le sol était bon, il donna bientôt d’abondantes moissons, et Saturne fut proclamé roi. Il entra en possession de tous les royaumes de ce pays, où il fit bâtir beaucoup de villes.
8. Jupiter eut un grand nombre de fils ; des peuples puissants descendent d’eux. Dardanus, Hérikon, Tros, Ilus et Laomédon, père du grand roi Priam, étaient fils de Jupiter. Priam eut aussi beaucoup de fils ; l’un d’eux, Hector, a été l’homme le plus illustre du monde par sa force, sa taille et son habileté guerrière. Les historiens racontent que tous les Grecs d’Europe et d’Asie se réunirent pour attaquer les Troyens ; les dieux, qu’ils avaient consultés auparavant, leur firent cette réponse : « Tout l’art humain ne pourra vaincre les Troyens, mais ils seront trahis par les leurs. » Ce qui arriva en effet. Tous les descendants des Troyens ont été célèbres, et particulièrement les Romains. Lorsque Rome fut bâtie, ses habitants s’appliquèrent, dit-on, à modeler leurs coutumes et leurs lois sur celles des Troyens leurs ancêtres. Plusieurs siècles après, Pompée, général romain, ayant dévasté l’Asie, Odin s’enfuit de ce pays vers l’Europe, et prit, ainsi que ses compagnons, la qualité de Troyen, tant ce nom inspirait de respect. Il dit que Priam avait porté le nom d’Odin, et que sa femme s’appelait Frigg. Cette tradition est regardée comme vraie par beaucoup d’historiens ; longtemps encore, tous les guerriers illustres ont prétendu qu’ils descendaient des Troyens.
9. Un roi subalterne de Troie, nommé Munon ou Mennon, avait épousé une fille de Priam, après avoir été élevé en Thrace chez le duc Loricus. Quand Munon eut dix ans, il prit les armes de son père. Sa beauté était si remarquable, qu’en le voyant parmi les autres hommes, on aurait dit de l’ivoire incrusté dans le bois ; ses cheveux étaient plus brillants que l’or. À douze ans, il avait toute sa force, et soulevait dix peaux d’ours à la fois. Il tua Loricus, sa femme Lora ou Glora, et prit possession du royaume de Thrace que nous appelons Thrudhem. Ensuite il parcourut la terre, fit mordre la poussière à tous les géants, à un dragon monstrueux et à beaucoup d’animaux. Il rencontra en Europe une devineresse nommée Sibylle, nous l’appelons Sif ; il l’épousa. Personne ne connaissait l’origine de Sif, mais elle était la plus belle de toutes les femmes ; ses cheveux étaient d’or. Ils eurent pour fils Loride, qui ressemblait à son père, puis Henrede, Vingethor, Vingemer, Moda, Magi, Cespheth, Bedveg, Atra, que nous appelons Annan ; Itrman, Heremod, Skjalldunn, que nous appelons Skjœld, Bjaf, que nous appelons Bjar ; Jat, Gudolf, Fiarlef, que nous appelons Fridleif. Celui-ci eut un fils nommé Vodinn ; nous l’appelons Odin. C’était un homme remarquable par sa sagesse et son habileté. Sa femme portait le nom de Frigida ; nous lui donnons celui de Frigg.
10. Odin avait, ainsi que sa femme, le don de prédire l’avenir. Il vit que son nom serait vénéré pendant fort longtemps dans le Nord, et mis au-dessus de celui de tous les rois ; c’est pourquoi il eut envie de quitter la Turquie. Une grande multitude, composée d’hommes et de femmes de tout âge, le suivit en emportant beaucoup d’objets précieux. Dans tous les pays qu’ils traversaient, il n’était question que de leur magnificence ; on les prit donc pour des dieux et non pour des hommes. Ils marchèrent sans s’arrêter, jusqu’à leur arrivée dans une contrée septentrionale appelée aujourd’hui la Saxe. Odin y séjourna et prit possession de la plus grande partie de ce pays. Il y établit trois de ses fils pour le gouverner. L’un d’eux, Veggdegg, était un roi puissant ; il régna sur la Saxe orientale. Son fils fut Vitrgils, dont les fils furent Ritta, père de Hengest, et Sigarr, père de Svebdegg, que nous appelons Svipdag. Un autre fils d’Odin se nommait Beldegg ; nous lui donnons le nom de Balder. Il possédait le pays appelé maintenant la Westphalie. Ses fils furent Brand, Frjodigar, que nous appelons Frode, Freovit, Yvigg, Gevis, que nous appelons Gave. Le troisième fils d’Odin se nommait Sigge ; le fils de Sigge fut Verer. Cette race régna dans le pays auquel on donne aujourd’hui le nom de Franconie. La maison de Vœl, qui a tant de branches illustres, en est sortie.
11. Odin continua ensuite sa marche vers le nord, et arriva dans un pays auquel il donna le nom de Reidgotaland. Après avoir pris possession de tout ce qui était à sa convenance, il y établit roi son fils Skjœld, dont le fils se nommait Fridleif. C’est de lui que descendent les rois de Danemark de la dynastie de Skjœld. Le Reidgotaland porte aujourd’hui le nom de Jutland.
Odin, en se dirigeant encore plus au nord, vint dans le pays appelé maintenant la Suède. Il était gouverné par Gylfe. Quand ce prince fut prévenu de l’arrivée des hommes d’Asie, connus sous le nom des Ases, il vint au-devant d’eux, et offrit à Odin autant de puissance qu’il en voudrait dans son royaume. Un bonheur constant avait accompagné les Ases durant tout leur voyage ; des récoltes abondantes et la paix avaient favorisé les pays où ils s’étaient arrêtés, on leur attribuait cette circonstance heureuse. On avait aussi remarqué qu’ils étaient supérieurs en beauté et en intelligence à tous les étrangers qui s’étaient présentés avant eux. Odin, ayant trouvé le site où il s’était arrêté fort beau, y bâtit sa capitale. Elle porte aujourd’hui le nom de Sigtuna. Conformément à la de Troie, il établit douze chefs chargés de rendre la justice suivant les lois de cette ville, auxquelles ses compagnons étaient habitués.
En se dirigeant encore plus vers le nord, Odin atteignit la mer ; elle l’arrêta. Le pays où il se trouvait se nomme maintenant la Norwége. Odin lui donna pour roi son fils Sæming. Les rois, les Jarls et autres Norwégiens illustres, prétendent tous descendre de lui, comme on le voit dans le discours de Haleygia. Mais Odin emmena avec lui son fils Yngvé, qui devint roi de Suède. Il est l’auteur de la dynastie à laquelle on a donné son nom. Les Ases prirent des femmes dans ce pays, et en donnèrent à leurs fils. Leur nombreuse postérité se répandit en Saxe, dans tout le Nord, et la langue des hommes d’Asie devint celle de ces diverses contrées. L’orthographe des noms de nos antiques familles permet de conclure qu’ils appartenaient à la langue introduite par les Ases en Norwége, en Suède, en Danemark et en Saxe.
Le Voyage de Gylfe
1. Gylfe régnait sur le pays appelé maintenant la Suède. On raconte que, voulant donner à une femme voyageuse une récompense proportionnée aux jouissances qu’elle lui avait procurées, il lui permit de prendre dans son royaume tout le terrain que quatre bœufs pourraient labourer en vingt-quatre heures. Cette femme, nommée Géfion, était de la race des Ases. Elle prit donc dans Jœtenhem quatre bœufs, qui étaient ses fils, avec un géant, et les attela à la charrue. Cette charrue entra si profondément dans le sol, qu’il se détacha, et les bœufs l’entraînèrent dans la mer, en se dirigeant vers l’Occident ; ils s’arrêtèrent dans un détroit où Géfion fixa cette pièce de terre, qu’elle nomma Sélande. Un lac remplaça le terrain enlevé : c’est le Méler, dont les baies correspondent exactement avec les promontoires de la Sélande. Voici ce que dit à cette occasion le skald Brage l’ancien :
2. Le roi Gylfe, homme judicieux et sage, était fort surpris de voir comme toutes choses réussissaient aux Ases. Fallait-il l’attribuer à leur puissance, ou bien aux dieux qu’ils servaient ? Afin de résoudre cette question, Gylfe se mit en route pour Asgôrd ; il partit secrètement et sous la forme d’un vieillard, dans l’espoir qu’il ne serait pas reconnu. Mais les Ases avaient le don de deviner l’avenir, et ils étaient plus savants que Gylfe. Instruits de son voyage, ils firent les préparatifs nécessaires pour la vision suivante. Lorsque Gylfe entra dans la ville, il vit un palais tellement élevé, qu’on en distinguait à peine le faîte ; le toit était couvert de boucliers dorés. Le skald Thjodolf dit qu’il en est de même pour Walhall.
Gylfe vit dans le vestibule de ce palais un homme qui jouait avec de petits glaives, et si adroitement, que sept de ces glaives étaient constamment en l’air. Cet homme s’informa du nom du voyageur, et Gylfe répondit qu’il s’appelait Ganglere, qu’il venait de loin et demandait l’hospitalité pour la nuit ; de plus, il désirait savoir à qui appartenait ce palais. « Au roi, répliqua l’homme aux petits glaives ; je vais te conduire près de lui, afin que tu puisses lui demander toi-même son nom. » Ganglere suivit donc cet homme, et aussitôt les portes se fermèrent derrière lui. Il vit dans ce palais beaucoup d’hommes ; ces derniers étaient différemment occupés : les uns se livraient à divers exercices, les autres buvaient ou combattaient. Ganglere dirigeait ses regards de tous côtés ; mais la plupart des choses qu’il voyait lui paraissaient incroyables, et il s’écria :
Ganglere vit trois trônes placés à différents degrés ; un homme était assis sur chacun de ces trônes. Il s’informa du nom de ces princes, et son introducteur lui répondit que l’homme assis sur le trône inférieur était le roi, et se nommait Har ; le second s’appelait Jafnhar, et celui qui occupait le trône supérieur, Thridi. Har questionna Ganglere sur le motif de son voyage, et ajouta que les vivres lui seraient fournis avec autant d’abondance qu’à tous les habitants de son palais. Ganglere répondit qu’il désirait savoir avant tout s’il y avait dans ce lieu un homme très-savant. Har répliqua que sous ce rapport il aurait sujet d’être content, à moins qu’il ne fût plus habile qu’eux.
3. Ganglere commença de la sorte : Quel est le plus grand et le plus âgé des dieux ? — Har répondit : Dans notre langue, on l’appelle Allfader ; il avait douze noms dans l’antique Asgôrd. Allfader, Herjan, Nikar ou Hnikar, Nikuz ou Hnikud, Fiœlner, Oske, Ome, Biflide ou Bliflinde, Svidor, Svidrer, Vidar, Jalg ou Jalk. — Où est Dieu ? demanda Ganglere, quel est son pouvoir ? qu’a-t-il fait de grand ? — Har répondit : Il gouverne son empire, et vivra éternellement ; il est le maître de toutes choses tant grandes que petites. — Jafnhar ajouta : Il a créé le ciel, la terre, l’air, et tout ce qu’ils contiennent. — Thridi, prenant la parole, dit : Ce qu’il a fait de plus important, c’est l’homme ; l’esprit qu’il lui a donné ne meurt pas, même lorsque son corps est réduit en terreau, ou en cendres par le feu. Les justes vivront et habiteront avec lui dans Gimle ou Vingolf ; les méchants, au contraire, seront livrés à Hel, puis envoyés à Niflhem, le neuvième monde inférieur. — Ganglere demanda : Avant de créer le ciel et la terre, que faisait Dieu ? — Har répondit : Il était alors chez les Hrimthursars.
4. Ganglere demanda : Quelle est l’origine de l’univers, qu’y avait-il avant sa création ? — Har répondit : Voici ce qu’on trouve à ce sujet dans la prédiction de Wola :
Jafnhar dit : Niflhem fut créé bien longtemps avant la terre ; au centre se trouve un puits appelé Hvergelmer. Les fleuves suivants en sortent : le Svoel, le Gunndra, le Fiœrm, le Fimbul, le Thul, la Sled et le Hred, la Sylg et l’Ylg, le Vig, le Leipter et le Gœll, qui est le plus rapproché des clôtures de l’habitation de Hel. — Thridi ajouta : Avant la création de Niflhem, il y avait déjà au Midi un monde appelé Muspelhem ; il est resplendissant de clarté et si chaud, que les étrangers ne peuvent y demeurer. Surtur habite la limite de Muspelhem, la garde lui en est confiée ; il tient un long glaive à la main. À la fin du monde, il marchera en avant, combattra les dieux, les vaincra tous, et détruira la terre par le feu. Voici ce que dit Wola :
5. Ganglere demanda encore : Que se passa-t-il avant la création de l’espèce humaine ? — Har répondit : Lorsque les fleuves, désignés sous le nom d’Elivôgor, se furent tellement éloignés de leur source que leur courant empoisonné en fut desséché comme des scories, ils se congelèrent. Cette glace s’arrêta, se durcit, et les tourbillons de neige produits par le venin, se répandant sur la glace, devinrent du givre. Les couches de givre s’accumulèrent les unes sur les autres dans l’abîme de Ginnung. — Jafnhar ajouta : Le bord septentrional de cet abîme se couvrit d’un immense amas de glace pesante et de givre ; l’ouragan et la tempête y régnaient ; mais le bord méridional de l’abîme de Ginnung fut dégelé par les étincelles qui s’échappaient de Muspelhem. — Thridi ajouta : Si l’air glacé exhalé par Niflhem rendait ses environs affreux, ceux de Muspelhem, au contraire, étaient lumineux et chauds. L’abîme de Ginnung était aussi léger que l’air le plus pur. La chaleur, avançant toujours davantage, atteignit les glaces, les fondit, et forma des gouttes d’eau. La puissance de celui qui envoyait la chaleur leur donna la vie ; il en résulta une forme humaine qui fut nommée Ymer ; les Hrimthursars l’appellent Œrgelmer ; c’est l’auteur de leur race, comme il est dit dans le chant de Voluspa :
Et dans la strophe suivante, le géant Vafthrudner dit :
Ganglere demanda encore : Comment se fait-il que toutes les races descendent d’Œrgelmer ? d’autres hommes furent-ils créés, ou bien crois-tu que celui dont tu parles était un dieu ? — Nullement, répondit Har, car il était méchant ; tous ses descendants, que nous nommons Hrimthursars, le furent également. Voici ce qu’on raconte à ce sujet : Œrgelmer, s’étant endormi, tomba en sueur. Un homme et une femme poussèrent alors sous son bras gauche, et ses deux pieds engendrèrent un fils ; c’est l’auteur des races des Hrimthursars ; nous appelons Ymer le plus ancien de ces géants.
6. Ganglere demanda : Où se tenait Ymer, et de quoi vivait-il ? — Har répondit : La glace étant fondue et l’eau écoulée, une vache appelée Odhumla s’approcha. Quatre rivières de lait coulaient de ses mamelles : ce fut la nourriture d’Ymer. — Ganglere demanda : De quoi vivait la vache ? — Har répondit : Elle léchait les pierres salines couvertes de givre. Le premier jour qu’Odhumla lécha les pierres, il en sortit des cheveux ; la tête parut le second jour, et le troisième jour un homme tout entier ; son nom fut Bure. Il était beau, grand et fort ; il eut un fils appelé Bœrr : celui-ci se maria avec une femme nommée Betsla, qui était fille du géant Bœelthorn. Ils eurent trois fils : Odin, Vile et Vé. Nous croyons qu’Odin et ses frères gouvernent le ciel et la terre. Nous donnons le nom d’Odin au maître de l’univers, parce que ce nom est celui du plus grand homme que nous connaissions. Il faut que les hommes l’appellent ainsi.
7. Ganglere demanda : Comment ces trois frères s’accommodèrent-ils ensemble ? lequel d’entre eux fut le plus puissant ? — Har répondit : Les fils de Bœrr ayant tué le géant Ymer, le sang sortit de sa blessure avec une telle abondance, que les vainqueurs y noyèrent toute la race des Hrimthursars, à l’exception d’un seul : il s’échappa avec les gens de sa maison ; les géants le nomment Bergelmer. Il monta dans un bateau avec sa femme, ce qui le sauva. Les nouvelles races des Hrimthursars descendent d’eux, comme on le voit dans le passage suivant :
8. Ganglere demanda : Puisque, suivant toi, les fils de Bœrr sont des dieux, dis-moi ce qu’ils firent. — Har répondit : C’est long à raconter. Ils portèrent d’abord le corps d’Ymer au milieu de l’abîme de Ginnung, et en firent la terre : son sang devint la mer et les lacs ; la terre fut faite avec sa chair ; les montagnes furent faites avec ses os, les pierres avec ses dents et ceux de ses os qui avaient été brisés. — Jafnhar ajouta : l’Océan a été fait avec le sang de ses blessures ; la plupart des hommes pensent qu’on ne peut franchir cette limite. — Thridi ajouta : Les fils de Bœrr ayant pris le crâne d’Ymer, en firent le ciel, et l’élevèrent au-dessus de la terre sur quatre angles saillants, supportés chacun par un nain. Voici leurs noms : Œstre, Vestre, Nordre et Sœdre. Ils prirent ensuite les étincelles volantes qui s’échappaient de Muspelhem, et les placèrent dans le ciel immense, dessus et dessous, pour éclairer le ciel et la terre. Ils donnèrent aussi une place à tous les feux lancés par les éclairs ; les uns furent fixés au ciel, les autres restèrent mobiles sous la voûte céleste, et les fils de Bœrr tracèrent la route que les astres devaient parcourir. Suivant les skalds antiques, ces astres servent à compter les jours et les années. On trouve dans Wola ce qui suit :
Ganglere dit : Ce que vous m’apprenez est remarquable ; voilà bien de la besogne achevée et admirablement exécutée. Quelle forme a la terre? — Har répondit : Elle est ronde, et le profond Océan l’environne. Les fils de Bœrr permirent aux géants d’habiter le rivage ; mais ils élevèrent un rempart autour de la terre pour la défendre contre les entreprises de ces géants ; ils se servirent pour cela des sourcils d’Ymer, et appelèrent ce rempart Midgôrd ; ils prirent aussi la cervelle d’Ymer, la jetèrent en l’air, et en firent des nuages. Il est dit :
9. Ganglere dit : Les fils de Bœrr ont fait de grandes choses en créant le ciel et la terre, en assignant une place aux corps célestes. Mais d’où viennent les hommes qui habitent la terre ? — Har répondit : Les fils de Bœrr allèrent sur le rivage de la mer ; ils y trouvèrent deux arbres ; ils les prirent et en firent deux êtres humains. Odin leur donna l’âme et la vie, Vile la raison, et Vé le visage, la parole, l’ouïe et la vue. Ils leur donnèrent aussi des vêtements et des noms : l’homme fut appelé Ask et la femme Embla. C’est d’eux que descendent les enfants des hommes. Il leur fut permis de bâtir et d’habiter dans l’enceinte de Midgôrd. Les fils d’Odin élevèrent aussi une ville pour leur usage particulier au centre de la terre, et l’appelèrent Asgôrd ; nous lui donnons le nom de Troie ; c’est là que demeuraient les dieux. Beaucoup d’événements et de choses se passèrent sur la terre et dans le ciel. Il y a dans Asgôrd une place appelée Hlidskjalf ; lorsque Odin s’y assied, son regard embrasse tout l’univers, toutes les actions des hommes, et il comprend tout ce qu’il voit. Sa femme se nomme Frigg, fille de Fjœrgvin. Les Ases sont leurs enfants; ils ont peuplé l’ancienne Asgôrd et les pays qui en dépendaient. Cette race est celle des dieux ; c’est pourquoi on donne à Odin le nom d’Allfader, ou père de tout. Il est en effet le père des dieux, des hommes et de tous les objets créés par sa puissance. La terre était sa fille et sa femme ; il eut d’elle son premier fils, Asa-Thor, qui était doué d’une vigueur et d’une force invincibles.
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The end
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