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L’Apologie d’Aristide

Maurice Picard · 1892 · Free in the US

10,322 words · about 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Maurice Picard
Language
French
Published
1892
Length
10,322 words · about 43 min
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TABLE DES MATIÈRES

17019. — Paris. Imp. de Ch. Noblet, 13, rue Cujas. — 1892.

1

Les documents sur le Christianisme primitif sont assez peu nombreux, pour que la découverte d’une Apologie puisse être considérée comme précieuse. On se rappelle le bruit que fit, dans le monde théologique, la publication du texte de la Didachè et les nombreux articles et travaux qui parurent à cette occasion. Lorsque la nouvelle de la découverte de l’Apologie du philosophe Aristide se répandit, on fut porté à en exagérer l’importance. Sans doute, c’est une chose du plus haut intérêt, que de posséder la première Apologie chrétienne, pour le fond sinon pour la forme, et on pouvait espérer y trouver des choses nouvelles. En réalité, l’étude du document ne fait pas avancer la connaissance du deuxième siècle du christianisme. Pour l’histoire du dogme, comme pour l’histoire du canon, le texte retrouvé n’a que peu de valeur. Par contre, la méthode apologétique se recommande par sa simplicité et sa sûreté. L’apologétique d’Aristide repose sur l’expérience. Le tableau de la vie des chrétiens, à travers lequel passe un souffle vraiment évangélique, est la preuve de leur supériorité. Le Christianisme n’est pas prouvé par les miracles, ni par les prophéties de l’Ancien Testament. Le Christianisme se prouve par son évidence interne. Aristide s’attache à en montrer la puissance de régénération et de vie. Par là, l’Apologie se rapproche de l’épître à Diognète. Pour l’auteur de l’épître à Diognète, le Christianisme n’est pas non plus un catalogue de vérités démontrables. Le pivot de son apologétique est aussi l’expérience. C’est là la véritable apologétique. À ce point de vue, l’Apologie d’Aristide n’a pas seulement un intérêt historique, mais elle a aussi un intérêt pratique immédiat.

L’Apologie a été conservée dans trois langues différentes. Nous en possédons une version arménienne et une version syriaque. Le texte grec se trouve dans la légende des saints Barlaam et Joasaph. Nous étudierons d’abord ces textes et nous chercherons à montrer lequel il faut préférer. Nous donnerons ensuite une traduction du texte grec et nous terminerons par l’examen de la doctrine chrétienne, contenue dans les derniers chapitres, et par la discussion de la date à laquelle l’Apologie a été rédigée.

3

Jusqu’en 1878, l’Apologie d’Aristide était considérée comme perdue. Les témoignages anciens qui y font allusion n’en donnent qu’une idée très vague. Dans son Histoire ecclésiastique (, 3), Eusèbe mentionne une Apologie à Adrien, due à Aristide, sans donner aucun détail sur ce document, qui existait encore de son temps. La Chronique d’Eusèbe (Ed. Schœne, , p. 166) ne nous apprend rien de plus sur l’Apologie. Cependant il en résulte qu’Aristide aurait eu du succès, car l’empereur aurait donné un édit favorable aux chrétiens. Jérôme, dans l’épître ad Magnum oratorem (Ep. , Ed. Vall.), fait allusion à cet édit, mais le rattache à l’Apologie de Quadratus. Parlant de l’Apologie d’Aristide, il la décrit comme « contextum philosophorum sententiis ». Dans le De viris illustribus Jérôme ajoute un détail nouveau sur l’Apologie, qu’il donne comme « un exposé raisonné du christianisme, conservé chez les lettrés comme une preuve du talent de l’auteur ». Il faut ensuite aller jusqu’au neuvième siècle pour trouver un témoignage sur l’Apologie. D’après le matyrologe d’Adon, à la date du 31 août, l’Apologie fut remise à Adrien par Aristide, qui, à cette occasion, prononça un discours devant l’empereur. Un peu plus loin, à la date du 3 octobre, date du martyre de Denis l’Aréopagite, l’auteur invoque le témoignage d’Aristide « dont l’ouvrage sur la religion chrétienne est très estimé des gens lettrés ».

À partir de cette époque, le silence se fait sur l’Apologie dont on regrettait la perte, d’autant plus qu’elle était la première, et que tous les auteurs présentaient le philosophe Aristide comme un homme très remarquable. Nous verrons plus loin ce qu’il faut penser de ces témoignages.

Cette lacune fut partiellement comblée en 1878. Les Pères Mékhitaristes publièrent alors deux textes

avec traduction latine, sous le titre de : Sancti Aristidis Philosophi Atheniensis sermones duo. Le premier était un fragment de l’Apologie d’Aristide. D’après les Mékhitaristes, la version arménienne en remonte au cinquième siècle, âge d’or de la littérature arménienne. Ils ne fournissaient d’ailleurs aucune preuve à l’appui de leur dire, ni aucun éclaircissement sur le ms, qu’ils attribuaient au dixième siècle (Préface).

L’année suivante, parut, dans la Revue de Théologie et de Philosophie une traduction française faite sur l’arménien, par Thoumaïan, jeune Arménien, alors étudiant à Lausanne. Quelques mois plus tard, la même Revue insérait un travail lu par professeur L. Massebieau, à la Société de Théologie de Paris. Notre savant maître y traitait de l’authenticité du fragment d’Aristide, et, grâce à sa grande connaissance de la littérature chrétienne du deuxième siècle, montrait que rien ne s’opposait à ce que ce fût bien là une partie de l’œuvre du philosophe athénien. En 1880, parut une traduction allemande, faite sur

par , et suivie d’une étude sur le document. se prononça résolument contre l’authenticité du texte retrouvé, dans le sixième volume des Origines du Christianisme, comme ne répondant pas aux témoignages d’Eusèbe et de Jérôme sur l’auteur et son œuvre. Une traduction anglaise, faite par , d’Oxford, sur un autre ms. du même fragment, se trouve dans les Texts and studies, , 1, p. 30.

Le texte arménien, que nous désignerons par la suite, pour plus de commodité, par la lettre A, commence par un exposé de ce qui, pour l’auteur, constitue la vraie doctrine sur Dieu. Aristide passe ensuite au genre humain et examine quels sont les hommes qui ont professé cette vérité et ceux qui s’en sont écartés. À cet effet, il divise les hommes en Barbares, Grecs, Juifs et Chrétiens. À propos des Barbares et des Grecs, il expose une mythologie assez peu exacte. Les Juifs sont représentés comme descendant d’Abraham. Le nom d’Hébreux leur aurait été donné par leur législateur ; celui de Juifs, à leur arrivée dans la terre promise. Les Chrétiens descendent de Jésus-Christ, fils de Dieu, né d’une vierge hébraïque. Le qualificatif répondant au grec θεοτόκος, attribué à Marie, doit être considéré comme une interpolation, et ne saurait infirmer l’authenticité du fragment. Ce qualificatif est d’ailleurs particulier au texte A. Suit une énumération de quelques faits évangéliques, et le fragment se termine par une phrase qui n’a aucun rapport avec ce qui précède, et que la traduction française rend ainsi : La (nature) spirituelle appartient à la divinité, la (nature) ignée, aux anges, la (nature) aqueuse, aux démons, et cette terre, au genre humain.

Au printemps 1889, Harris découvrit dans la bibliothèque du couvent de Sainte-Catherine, au mont Sinaï, un ms. contenant des extraits syriaques, parmi lesquels se trouvait l’Apologie d’Aristide, des pages 93 a à 104 b. Il en prit une copie et se mit à étudier le texte retrouvé. Deux ans après, il publiait le texte syriaque avec une traduction anglaise et ses études sur la date de l’Apologie et sur le crédo qu’il en extrait. Le texte S est beaucoup plus long que le fragment A. Sauf quelques variantes, il contient les mêmes parties que A, la même quadruple division, la phrase qui termine A. Vient ensuite une longue réfutation des conceptions des Barbares (-), suivie d’un exposé de la mythologie grecque (-). À son grand étonnement, le lecteur trouve ensuite une sortie violente contre les Égyptiens, qualifiés du plus ignorant des peuples, qui remplit les chapitres et . Le chapitre , très court, est consacré aux Juifs et la fin de l’Apologie (, , ) traite des Chrétiens et donne le tableau de leur vie. Le texte S a été étudié, au double point de vue de la doctrine et de la morale, par , dans un volume d’une centaine de pages, qui, à part une description intéressante du couvent de Sainte-Catherine, n’ajoute que peu de chose au travail de professeur Rendel Harris.

Pendant l’impression de son travail, Harris avait communiqué à professeur Armitage Robinson quelques épreuves du texte S. Ce savant était alors à Vienne, à la recherche d’un ms. de la passion de Perpétue et Félicité et, feuilletant par hasard la version latine de la légende des saints Barlaam et Joasaph, il fut frappé de la ressemblance de ce qu’il lisait avec le texte S qu’il avait entre les mains. Il se reporta au commencement du discours et trouva les paroles mômes par lesquelles débute l’Apologie. n’eut qu’à recourir au texte grec de la légende pour avoir l’original de l’Apologie. De retour à Cambridge, il étudia comparativement les deux textes, afin de se rendre compte de l’importance de sa découverte. Il publia, peu de temps après, le texte grec et le résultat de ses études. Les textes S et G ont ainsi paru en 1891, dans la collection des Texts and studies, volume premier, n 1. Le texte G, souvent plus concis, donne une division différente des hommes. Au lieu de quatre races, il y en a trois. La première, qui contient les adorateurs des faux dieux, se subdivise en Chaldéens, Grecs et Égyptiens. Puis viennent les Juifs et les Chrétiens. L’ordre des matières est un peu différent, et la phrase par laquelle se termine A manque totalement. L’impression générale que laisse le texte G est très bonne. Il présente un tout bien ordonné, sans les redondances des textes A et S. Les matières sont rangées dans un ordre plus satisfaisant et qui semble plus digne de ce qu’on dit du talent de l’auteur. Mais c’est là une impression purement littéraire et nous verrons jusqu’à quel point elle est exacte.

Quelle est la valeur respective des trois textes, et quels rapports y a-t-il entre eux ? Telle est la question qui se pose maintenant.

Pour , la version arménienne n’a pu être faite sur le texte S tel que nous le possédons, et, d’autre part, la version syriaque ne dépend pas du fragment A. Quant au texte grec, la question est plus difficile à résoudre. D’un côté, on constate dans le texte S des additions ; de l’autre, on peut se demander parfois si le texte G n’est pas abrégé. montre par des exemples que les traductions syriaques, quoique généralement connues pour leur fidélité, sont en réalité des paraphrases, et en conclut que rien ne s’oppose à ce qu’il en soit de même pour la version syriaque de l’Apologie. La conclusion de l’étude comparative de est donc en faveur du texte grec, et il croit pouvoir repousser toute partie du texte S qui n’a pas de parallèle grec.

, dans un article de 30 pages environ, paru dans la Neue Kirchliche Zeitschrift (loc. cit.), a longuement étudié les rapports des textes A, S et G et leurs différences. Il résume ainsi ses conclusions :

S et A, malgré des additions, ont conservé l’ordre original de l’Apologie.

Il n’y a pas lieu de parler d’un ancien remaniement de l’Apologie qui aurait servi de base à S et A.

G, ou l’auteur de la vie de Barlaam et Joasaph, a remanié l’Apologie et en a bouleversé l’ordre primitif.

Une reconstruction du texte original d’Aristide s’appuiera, pour la forme surtout, sur G, mais exigera, pour le fond, l’accord de S et A.

a ainsi tenté une reconstruction de différentes parties du texte (pages 950-962). Cette tentative ne nous paraît pas tenir assez compte de la valeur du texte grec. Il ne faut pas oublier que nous avons là un texte dans la langue originale, et que si G a pu subir des modifications, même profondes, A et S ne sont que des traductions et ont pu tout aussi bien subir des altérations. Ceci nous amène à examiner la façon dont le texte G a été conservé. L’auteur de la légende de Barlaam et Joasaph a inséré dans son ouvrage un ancien texte sans en indiquer la provenance. Étudions donc l’ouvrage lui-même et le procédé de rédaction de l’auteur. Le texte grec figure dans le tome des Anecdota græca, de Boissonade. L’apologie ne commence qu’au haut de la page 239. Les principaux faits de la légende sont les suivants. Abenner, roi de l’Inde, longtemps sans enfants, devient finalement père de Joasaph. À la naissance de l’enfant, les astrologues prédisent, entre autres, qu’il se fera chrétien. Abenner, qui hait les chrétiens, veut empêcher la prédiction de se réaliser. Il enferme son fils, loin de toute influence chrétienne. Arrivé à l’âge d’homme, le prince, à qui on a caché soigneusement toute idée de tristesse, de mort, demande la liberté. Le roi lui accorde la permission de sortir, mais on fait disparaître du chemin par où il doit passer tout ce qui pourrait troubler la quiétude de Joasaph. Un jour, cependant, il rencontre des gens malheureux et perd sa joie. Un moine du nom de Barlaam, averti providentiellement, arrive déguisé en marchand, et est admis auprès du prince pour lui faire voir une perle de grande valeur. Il en profite pour lui exposer, dans un long discours, la foi et l’espérance des chrétiens. Le résultat en est la conversion et le baptême de Joasaph. Ce long discours, coupé par des observations et des questions du prince, est très curieux à étudier. On y trouve de très nombreux passages de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ils forment parfois une sorte de mosaïque, comme dit . Il est facile de s’assurer que ces passages ne sont pas transcrits de mémoire, mais reproduits littéralement d’après le texte grec. Outre les passages de la Bible, il y a de fréquents emprunts aux Pères de l’Église. Mais l’auteur n’indique la provenance ni des passages bibliques, ni des passages des Pères. Grégoire de Nazianze et Basile sont souvent mis à contribution et introduits comme partie intégrante dans l’ouvrage, où ils sont reproduits fidèlement. Quelquefois, on trouve la mention : « Comme dit un sage », ou : « Comme dit un saint ». Il n’en résulte pas moins que l’auteur a pour procédé de ne signaler ni le caractère, ni la provenance de ses emprunts. La méthode apologétique de ce long discours est la suivante. La vérité des doctrines chrétiennes est prouvée par les prophéties de l’Ancien Testament, par les témoignages de Jésus-Christ et des Apôtres et par les miracles (Boissonade, pages 61, 119). La doctrine ascétique occupe une place dominante. La vanité du monde et l’excellence de la vie ascétique sont affirmées avec force (Boiss., p. 121, 339). À côté de cela, l’auteur expose les doctrines de la dogmatique orthodoxe de l’Orient du sixième et du commencement du septième siècle, sur Dieu, la Trinité, l’incarnation, la chûte, la rédemption, le baptême et la résurrection. Le dogme de la Trinité, en particulier, est défini avec une grande précision dans deux confessions de foi, proposées au néophyte avant le baptême (Boiss., p. 83 et 161). L’auteur s’étend également longuement sur le baptême, indispensable avec la foi pour gagner le royaume des cieux (Boiss., p. 84). La résurrection des morts et la vie éternelle sont traitées à plusieurs reprises (Boiss., p. 64, 69). L’Ancien et le Nouveau Testament fournissent à l’auteur de nombreux traits pour dépeindre le second avènement du Christ et la résurrection des morts (Boiss., p. 69 et suiv., 75 et suiv., 229).

Tel est l’ouvrage dans lequel est encadrée l’Apologie d’Aristide. Elle est introduite de la façon suivante. Le roi Abenner est furieux de la conversion de son fils au christianisme et cherche un moyen de l’en détourner. Il fait organiser une discussion théologique, dans laquelle un personnage ressemblant au moine Barlaam parlera pour le Christianisme, mais si mal, que les rhéteurs triompheront facilement de lui. Le roi espère qu’à l’issue de la discussion, Joasaph reniera sa foi. Nachor, c’est le nom du pseudo-Barlaam, ouvrit la bouche pour parler, mais, ô miracle : « Καθάπερ ὁ τοῦ βαρλαὰμ ὂνος, ἅ οὐ προέθετο εἰπεῖν ταῦτα λελάληκε, καὶ φησὶ πρὸς τὸν σβαιλέα Ἐγὼ βασιλεῦ κ.τ.λ. » (Boiss., p. 239). Nachor se met à défendre le Christianisme, comme s’il avait été réellement Barlaam.

L’auteur de la légende, suivant le procédé que nous avons constaté plus haut, insère ici, sans en indiquer la provenance, l’Apologie du philosophe Aristide. L’Apo- logie n’est qu’une très petite partie de la légende, qui comprend presque tout le quatrième volume des Anecdota Grœca.

On ne peut s’empêcher d’être frappé de la différence énorme qu’il y a entre le Christianisme, tel que Barlaam l’avait exposé au jeune Joasaph, et tel que Nachor le montre dans son discours. Joasaph ne pouvait guère reconnaître la religion que lui avait enseignée le vieux moine Barlaam.

Quel abîme entre la savante et profonde métaphysique, de Barlaam et l’exposé si simple des mœurs des chrétiens, que donne Nachor ! On est loin de cet ascétisme, qu’un moine présentait au jeune néophyte comme la perfection de la vie chrétienne, et il s’agit, avant tout, de la valeur morale et de l’importance sociale du Christianisme. L’auteur ne semble pas avoir remarqué cette différence. Dans tous les cas, il n’a rien fait pour la faire disparaître, ou pour la rendre moins frappante. Et que penser de la longue réfutation de la religion des Chaldéens, des Grecs, des Égyptiens, qui, au septième siècle, ne pouvait guère disputer la victoire au Christianisme ? Pourquoi l’auteur de la légende n’a-t-il pas introduit une réfutation de la religion que professaient le roi Abenner et ses rhéteurs ?

Au lieu de cela, il a purement et simplement copié un document qui répondait tant bien que mal à ce dont il avait besoin. Il lui fallait un discours apologétique. Il a pris l’Apologie d’Aristide qu’il avait sous la main, et ne s’est même pas donné la peine de l’adapter au cadre dans lequel il la faisait entrer. À cette époque encore, on ignore ce que c’est que la propriété littéraire, et c’est sans aucun scrupule que le pieux moine du couvent de Saint-Saba a dû commettre ce plagiat.

Nous concluons donc qu’il y a lieu de tenir grand compte du texte grec et de lui assigner, comme fond et comme forme, une importance supérieure à celle d’A et S. Il ne faudrait pas en conclure que nous prétendons avoir là le texte même de l’Apologie, mais nous pensons qu’au point de vue de l’intégrité, le texte conservé dans la légende de Barlaam et de Joasaph offre le plus de garanties. La suite montrera que le texte grec est meilleur que les deux versions, et aux arguments externes viendront se joindre les preuves internes.

4

I. Ô Roi, je suis entré dans le monde par la providence de Dieu, et ayant contemplé le ciel, la terre et la mer, le soleil et la lune et le reste, je fus étonné de l’arrangement de ces choses. Voyant le monde se mouvoir nécessairement, je compris que celui qui le fait mouvoir et qui le maintient est Dieu. Car ce qui fait mouvoir est plus puissant que ce qui est mû, et ce qui maintient est plus puissant que ce qui est maintenu. Je dis donc que celui qui a organisé et qui maintient toutes choses est le Dieu sans commencement ni fin, immortel, sans aucun besoin, élevé au-dessus de toutes les passions et imperfections telles que la colère, l’oubli, l’ignorance, etc. Toutes choses ont été créées par lui. Il n’a besoin ni de sacrifice, ni de libation, ni d’aucune des choses qui existent. Mais tous ont besoin de lui.

II. Après avoir dit ces choses au sujet de Dieu, pour autant que je suis capable de parler de lui, arrivons au genre humain, afin de voir quels sont ceux des hommes qui ont eu quelque part à la vérité et quels sont ceux qui ont erré.

Il est notoire pour tous, ô Roi, qu’il y a trois races d’hommes dans ce monde : les adorateurs de ceux que vous appelez Dieu, les Juifs et les Chrétiens. Ceux qui adorent plusieurs dieux se divisent encore en trois races : les Chaldéens, les Grecs et les Égyptiens.

Car ils ont été la cause et les initiateurs pour les autres peuples du culte et de l’adoration des dieux qui ont plusieurs noms.

III. Voyons donc quels sont ceux qui ont eu part à la vérité et quels sont ceux qui ont erré. Ne connaissant pas Dieu, les Chaldéens errèrent dans leur culte

des éléments et se mirent à adorer la créature au lieu de celui qui les a créés. Ils se sont fait des représentations et ils ont rendu un culte à des statues du ciel, de la terre, de la mer, du soleil et de la lune et des autres

éléments ou astres, et les ayant enfermées dans des temples, ils les adorent en les appelant dieux et les gardent avec soin, de peur qu’elles ne soient volées par des brigands. Et ils n’ont pas compris que ce qui garde est plus grand que ce qui est gardé, et que celui qui fait est plus grand que ce qui est fait. Si donc leurs dieux sont incapables de se sauver eux-mêmes, comment sauveraient-ils les autres ? Les Chaldéens ont donc grandement erré en adorant des statues mortes et inutiles. Je m’étonne, ô Roi, que leurs prétendus philosophes n’aient pas compris que les éléments aussi sont corruptibles. Si les éléments sont corruptibles et soumis par nécessité, comment seraient-ce des dieux ? Si les éléments ne sont pas des dieux, comment les statues faites en leur honneur seraient-elles des dieux ?

IV. Arrivons donc, ô Roi, aux éléments eux-mêmes, afin de démontrer qu’ils ne sont pas des dieux, mais qu’ils sont corruptibles et altérables, tirés du néant par le commandement du vrai Dieu qui est incorruptible, immuable et invisible. Il voit tout et, selon sa volonté, change et transforme tout. Que dirai-je donc des éléments ?

Ceux qui pensent que le ciel est Dieu se trompent, car nous le voyons tourner et se mouvoir par nécessité et composé de beaucoup de parties. C’est pourquoi il est appelé cosmos. Le cosmos est l’œuvre de quelque artisan. Or, ce qui est composé a un commencement et une fin. Le ciel se meut nécessairement, et avec lui ses étoiles. Les constellations selon leur ordre et avec leur intervalle passent de signe en signe ; parmi les étoiles les unes se couchent, les autres se lèvent et accomplissent leur course dans leurs temps, produisant l’été et l’hiver, selon l’ordre de Dieu, sans dépasser leurs propres limites, suivant la loi immuable de la nature, qui régit le monde céleste. D’où il résulte que le ciel n’est pas Dieu, mais œuvre de Dieu.

Ceux qui pensent que la terre est Dieu se sont trompés ; nous voyons, en effet, qu’elle est soumise et dominée par les hommes, qu’elle est creusée, souillée et qu’elle devient inutile. Si on la cuit elle meurt : il ne pousse rien dans la terre cuite. Si elle est trop mouillée, elle se corrompt avec ses fruits. Elle est foulée par les hommes et les autres êtres vivants et souillée par le sang de ceux qui sont tués. On la creuse et on la remplit de morts : elle devient un dépôt de cadavres. Puisqu’il en est ainsi, la terre ne peut être Dieu. Elle est une œuvre de Dieu à l’usage des hommes.

V. Ceux qui pensent que l’eau est Dieu se sont trompés. Elle aussi est créée pour l’usage des hommes, qui dominent sur elle. Elle est souillée et corrompue et altérée par la cuisson et le mélange avec des couleurs, congelée par le froid, teinte par le sang et sert au lavage de toutes les impuretés. C’est pourquoi il est impossible que l’eau soit Dieu : elle est œuvre de Dieu.

Ceux qui pensent que le feu est Dieu se trompent. Le feu est destiné à l’usage de l’homme et lui est soumis. On le transporte de lieu en lieu pour faire bouillir ou rôtir toutes sortes de viandes, même pour brûler des cadavres. Il est corrompu de bien des manières et éteint par les hommes. C’est pourquoi le feu ne peut pas être Dieu, mais il est une œuvre de Dieu.

Ceux qui pensent que le souffle des vents est Dieu se trompent. Car il est évident qu’il sert un autre et que pour l’usage des hommes Dieu le prépare au transport des navires, à l’importation des blés et à d’autres usages. Il augmente ou diminue suivant le commandement de Dieu. C’est pourquoi on ne peut croire que le souffle des vents soit un Dieu, il est œuvre de Dieu.

VI. Ceux qui pensent que le soleil est Dieu se trompent : car nous le voyons se mouvoir par nécessité et tourner, passant de signe en signe, se couchant et se levant pour chauffer les plantes et les bourgeons pour l’usage des hommes, étant en relation avec les astres et étant beaucoup plus petit que le ciel, s’éclipsant et n’ayant aucun pouvoir. C’est pourquoi on ne saurait penser que le soleil est Dieu ; il est œuvre de Dieu. Ceux qui pensent que la lune est Dieu se trompent, car nous la voyons se mouvoir nécessairement et tourner, passant de signe en signe, se couchant et se lovant pour l’usage des hommes, étant plus petite que le soleil, croissant et diminuant et ayant des éclipses. C’est pourquoi on ne peut croire que la lune soit Dieu, elle est œuvre de Dieu.

VII. Ceux qui pensent que l’homme est Dieu se trompent. Car nous le voyons se mouvoir par nécessité, se nourrir, vieillir malgré lui. Tantôt il est dans la joie, tantôt dans la tristesse, ayant besoin de nourriture, de boisson et de vêtement. Il est irascible, jaloux, envieux et troublé ; il a beaucoup de défauts, Les éléments et les animaux lui sont nuisibles de bien des manières, et la mort le menace. L’homme ne peut donc être Dieu ; il est œuvre de Dieu.

Les Chaldéens ont donc grandement erré en suivant leurs désirs. Ils adorent les éléments corruptibles et les statues mortes. Et ils ne comprennent pas les choses qu’ils divinisent.

VIII. Arrivons aux Grecs, afin de voir s’ils ont bien pensé au sujet de Dieu. Les Grecs donc, se disant sages, ont été plus fous que les Chaldéens en prétendant qu’il y a eu beaucoup de dieux, les uns mâles, les autres

, livrés à toutes les passions et capables de toutes les iniquités. Ils les ont montrés adultères, meurtriers, irascibles, envieux, colères, parricides, fratricides, voleurs, avides, boiteux, estropiés, sorciers, insensés. Les uns meurent, d’autres sont foudroyés, d’autres asservis aux hommes, d’autres fugitifs, se lamentant, ou se métamorphosant en animaux pour accomplir des choses honteuses et mauvaises. Les Grecs ont donc prétendu des choses ridicules, folles et impies, ô Roi, saluant des dieux qui n’en sont pas, suivant leurs mauvais désirs, afin que, les ayant comme défenseurs de leurs vices, ils puissent commettre des adultères, dérober, tuer et faire les choses les plus odieuses. Si leurs dieux font ces choses, pourquoi eux aussi ne les feraient-ils pas ? Par suite de cet égarement dans les mœurs, les hommes ont eu de nombreuses guerres, et il y a eu des meurtres et de dures captivités.

IX. Mais si nous examinons leurs dieux un à un, tu verras leur grande absurdité. Ils vénèrent tout d’abord comme dieu, Cronos, à qui ils sacrifient leurs enfants. Cronos eut beaucoup d’enfants de Rhea ; mais il devint fou et mangea ses propres enfants. On dit que Zeus lui coupa les parties et les jeta dans la mer, d’où l’on raconte que naquit Aphrodite. Ayant ainsi lié son propre père, Zeus le jeta dans le Tartare. Tu vois l’erreur et l’obscénité dans laquelle ils tombent au sujet de leur dieu : un Dieu peut-il être lié et châtré ? Quel égarement ! Quels hommes sensés le prétendraient ?

Deuxièmement, ils adorent Zeus. On dit de lui qu’il est Roi des dieux eux-mêmes et qu’il s’est changé en animaux afin de commettre adultère avec des femmes mortelles. On le représente comme se changeant en taureau à cause d’Europe, en or à cause de Danaé, en cygne à cause de Léda, en satyre pour Antiope, et en éclair pour Semelé. Il eut d’elles beaucoup d’enfants, Dionusos, Zethos, Amphion, Heraclès, Apollon, Artemis, Persée, Castor, Hélène, Pollux, Minos, Rhadamante et Sarpédon, ainsi que les neuf filles appelées Muses. Ils racontent ainsi ensuite l’histoire de Ganymède. Les hommes ont imité toutes ces choses, ô Roi, et sont devenus adultères et pédérastes et se sont rendus coupables d’autres choses mauvaises à l’incitation de leur Dieu. Comment est-il possible qu’un Dieu soit adultère, pédéraste ou parricide ?

X. Avec lui, ils adorent comme dieu un certain Hephaestus, un boiteux qui manie le marteau et la tenaille et qui forge pour gagner son pain. Il est donc nécessiteux ? C’est pourquoi un boiteux qui a besoin des hommes ne peut être Dieu. Ensuite, ils adorent comme Dieu Hermès, qui est envieux, voleur, cupide, sorcier, estropié, interprète. Il ne peut donc être un Dieu. Ils disent qu’Asclepius est Dieu : il est médecin, il prépare des médicaments et compose des emplâtres pour gagner son pain. Car il était nécessiteux. Ensuite, il fut foudroyé par Jupiter à cause du fils du Lacédémonien Tyndare et il mourut. Si Asclepius, quoique Dieu, a été foudroyé et n’a pu se secourir lui-même, comment viendrait-il en aide aux autres ?

Arès, le guerrier ambitieux et voleur de troupeaux, est vénéré comme Dieu. Ensuite, commettant adultère avec Aphrodite, on dit qu’il fut lié par l’enfant Éros et par Hephaestus. Comment un Dieu peut-il convoiter, être guerrier, lié ou adultère ?

Ils prétendent que Dionysus est Dieu, lui qui se livre à des orgies nocturnes et à l’ivrognerie, qui enlève les femmes d’autrui ; il est devenu insensé et s’est enfui. Il fut ensuite tué par les Titans. Si donc Dionysus tué ne put se venir en aide, lui qui était insensé, ivrogne et fugitif, comment serait-il Dieu ?

Ils disent qu’Heraclès étant ivre et fou, tua ses propres enfants, puis fut détruit par le feu et mourut. Comment un ivrogne, meurtrier d’enfants et brûlé serait-il Dieu ? Comment viendrait-il en aide aux autres, lui qui n’a pu se secourir lui-même ?

XI. Ils adorent comme Dieu, Apollon, l’ambitieux qui porte l’arc et le carquois, ou la lyre et la pectis, et qui vend aux hommes des oracles contre salaire. Est-il donc dans le besoin ? Ne peut être dieu quiconque est nécessiteux, ambitieux et joueur de lyre.

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