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Kaatje

Paul Spaak · 1908 · Free in the US

20,236 words · about 1 h 25 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Spaak
Language
French
Published
1908
Length
20,236 words · about 1 h 25 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Front matter under 1 min
  2. Préface about 10 min
  3. 01 about 16 min
  4. 02 about 17 min
  5. 03 about 21 min
  6. 04 about 20 min

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20, Marché-au-Bois

1908

Préface

Je suis heureux, Mesdames et Messieurs, de pouvoir, en vous parlant de M. Spaak et de son œuvre dramatique Kaatje, célébrer le succès net et de bon aloi qu’une pièce de chez nous a remporté devant vous. Il ne m’est accordé que quelques minutes pour vous parler de notre théâtre, mais en ces quelques instants l’espère réussir toutefois à vous indiquer suffisamment pourquoi à cette heure, ici, à Bruxelles, M. Spaak triomphe.

Et d’abord constatons ensemble qu’il semblait improbable certes, impossible peut-être, il y a quelques années, qu’une œuvre belge tînt l’affiche au delà d’un nombre fort restreint de soirées.

Vous, le public, vous vous y opposiez presque avec acharnement. Vous étiez plein de préjugés, de doutes, de timidités. Vous n’aviez pas confiance en nous, les auteurs, ni en vous, les juges. La seule pièce française vous attirait : elle, avait subi l’épreuve de la critique à Paris et ce vous était une garantie pour lui reconnaître, à votre tour, des qualités scéniques ou des mérites littéraires.

Vous n’aimiez pas à vous compromettre.

Certes vous aviez tort, mais vous aviez tort avec pondération. Vous aviez pour vous l’habitude et le bon sens apparent. Ce sont deux grandes forces. Vous vous disiez presque avec raison : Le théâtre belge ne fait que refléter, en des miroirs ternes, l’art qui brille ailleurs parmi des glaces et des flambeaux. Le théâtre belge ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà, par ce seul fait que les pièces françaises illuminent nos tréteaux. Bien plus. Non seulement les idées, les conceptions, les sentiments mis en relief sont les mêmes à Bruxelles qu’à Paris, mais la manière de les présenter, la manière de les rehausser et de les peindre, est bien plus vivante, habile, charmante et délicate là-bas. Nous n’avons pas le tour de main, la souplesse du doigté, la dextérité suprême. Nos bons mots sont lourds, nos traits d’esprit émous- sés, notre légèreté pénible. Nous dansons avec des pieds de plomb.

Si le hasard nous accorde quelque esprit, immédiatement nous le mettons trop en évidence ; toute discrétion disparaît. Au lieu de le placer comme un bibelot de bon goût au coin d’une étagère, nous l’exhibons à la fenêtre à front de rue, avec une ostentation provinciale.

Et encore si l’attirance despotique du théâtre parisien nous avait conduits vers des sujets moins insipides que des badinages autour d’une table de salon ou d’un guéridon de boudoir ou moins rebattus que les querelles et les démêlés entre époux, en des intérieurs bourgeois, si elle nous avait, à la suite des Blanchette ou des Coups d’aile, entraînés vers l’étude des mœurs départementales, la maladresse de notre imitation eût paru moins offensante.

Mais nous choisissions précisément les thèmes les plus usés des drames français. Le mari et la femme toujours en lutte, l’amant inévitable, la jeune fille vicieuse, le fils coureur de dot ou de club, les domestiques sournois et d’obséquiosité insolente, l’intrigue banale, la situation prévue, la scène à faire. Oh ! cette éternelle scène à faire que réclamait avec une obstination sénile le vieux Sarcey et que toute la critique exigeait après lui et qui était toujours à faire et à refaire et qui semblait la raison d’être de toute pièce et qu’on sentait se nouer, à l’aide de trucs et de ficelles et s’approcher et se dérober, pour revenir et éclater presque toujours comme un pétard banal. Or, la fameuse scène à faire ne doit jamais se faire parce que l’auteur s’y applique, elle se fait d’elle-même parce que les situations l’amènent naturellement et en ce sens aucune scène n’est à faire ou toutes le sont.

Mesdames et Messieurs, vous qui êtes le public et qu’on accusa d’être peu accueillants quand sur un de nos théâtres apparaissait une pièce belge, vous n’aviez donc pas tort tout à fait de ne point souligner par vos battements de mains, l’interprétation scénique de tel ou tel de nos travaux malheureux. C’est vous, somme toute, qui avez vu clair ; et ce qui le prouve c’est que dès qu’une réelle originalité s’est manifestée dans notre littérature dramatique, vous ne l’avez boudée et méconnue que peu de temps et qu’aujourd’hui vous l’acclamez. Je regrette que dès l’apparition de l’Intruse et de l’Intérieur vous n’ayez pas rompu immédiatement avec vos anciennes défiances, mais vous avez célébré Monna Vanna, vous avez exalté Pan et vous voici affirmant par un concours cinquante fois répété le triomphe de Kaatje.

Ce qui a dû changer pour que notre théâtre comptât, ce n’est pas seulement la présentation extérieure de l’œuvre, la mise en scène, le lieu de l’action, la situation des personnages, mais c’est le sentiment et la vie interne auxquels ils obéissent.

Les premiers parmi nous, Van Lerberghe et Maeterlinck l’ont compris. Leurs drames d’inquiétude, d’angoisse, de peur, d’affolement ont détonné merveilleusement parmi des milliers de pièces contemporaines. Ils ont les premiers, violemment, attiré vers nous l’attention éparpillée des critiques, et l’étrangeté de leur art qui s’avançait à l’encontre ou plutôt à rebours des autres, donna le signal des renaissances. On ne pourra jamais leur être assez reconnaissant de leurs excès. Au milieu des complications scéniques, des habiletés, des petites ruses savantes, des détails mesquins, ils apportèrent la simplicité, la puérilité même et la franchise nue. Le mystère et comme une sorte de fatalité nouvelle étaient instaurés. Les personnages avaient des cœurs d’enfants. Ils agissaient avec leur seul instinct pour des raisons profondes. La terreur tragique réoccupait, comme jadis, les planches, et ce que l’on ne voyait pas avait plus d’importance que tout ce qu’on montrait. Et le silence jouait un rôle énorme. Il était le personnage central autour duquel tous les autres s’agitaient et il était tantôt la mort, tantôt le malheur et tantôt le crime. Cet art parut aux uns ridicule ; aux autres admirable ; à tous il paraissait mystérieux et nouveau. Il déchaînait les colères ou suscitait les enthousiasmes. Il renversait enfin le mur de la banalité. C’est pourquoi, surtout, il était nécessaire.

D’autres efforts furent tentés : Camille Lemonnier, Edmond Picard, Georges Eekhoud, Iwan Gilkin, Henri Maubel, Gustave Van Zype imprimèrent à leurs drames, dont les uns furent représentés et les autres recueillis en des livres, un caractère d’autant plus heureux qu’il se différenciait davantage des pièces étrangères et depuis longtemps dominatrices.

On se libérait de toutes parts et la dernière des œuvres superbement et nettement affranchies de l’influence française est cet admirable Sculpteur de masques, signée d’un nom nouveau : Fernand Crommelynck. Pourtant aucune d’elles ne parvint à s’affirmer devant le public avec autant de succès, avec surtout une aussi ferme continuité dans le succès que celle qui provoquera nos applaudissements ce soir. C’est qu’aucune ne renferme parmi ses multiples et radieuses qualités, ni avec autant d’aisance, ni avec autant de bonheur, le charme. Et non pas un charme fait d’esprit léger ou d’élégance facile, mais ce charme plus profond et qui, cette fois, nous appartient en propre, je veux dire le charme de l’intimité.

Avez-vous songé combien il est rare dans la littérature et dans l’art français ? À part Chardin, nul peintre depuis Claude et Poussin jusque Manet et Renoir ne le connaît. Des qualités de composition, de dessin, de couleur, de tons et de valeurs les séduisent, seules, ces grands maîtres. Ils font des chefs-d’œuvre dont certes ni l’observation, ni la force, ni la grandeur, ni le pathétique ne sont absents, mais ils ne cueillent jamais dans le travail cette fleur tendre et comme dissimulée sous l’herbe que nous cultivons si fervemment en notre école. Depuis les Van Eyck, elle s’y trouve. On l’admire dans cet admirable intérieur conservé à la National Gallery de Londres et qui nous représente Arnolphini et sa compagne. On la découvre chez Memling, Gérard David ; on la surprend, avec quelle émotion ! dans cet admirable triptyque qui appartient au comte de Merode et qui nous montre saint Joseph, le charpentier, confectionnant près d’une fenêtre, à l’atelier, chez lui, de petites souricières pour les besoins de son ménage. Le sens de l’intimité est inclus dans les œuvres de Breughel, de Grimer, de tous les petits maîtres du XVII, et de nos jours il réapparaît plus magnifiquement et plus silencieusement que jamais sur les panneaux de de Braekeleer.

Et dans notre littérature, que de pages en sont imprégnées ! Souvenez-vous des entretiens de Claes et d’Uilenspiegel, dans la légende de De Coster, des tableaux exquis et familiers du Petit Homme de Dieu de Lemonnier, de certaines strophes de Max Elscamp, de tels et tels contes de Delattre, des Ombiaux, Rency, Glesener, songez surtout à Eugène Demolder qui écrivit comme de Braekeleer peignait.

Oui, le charme pénétrant, ému, profond, intime fut bien ce qui, dans Kaatje, fit la conquête immédiate du public. On se sentait chez soi, ou plutôt chez les ancêtres qui ne sont que nous-mêmes dans le passé. L’atmosphère était nôtre. On se retrouvait au fond de sa propre mémoire ; on se reconnaissait enfin.

Peu importait que l’action se passât en Hollande ; se fût-elle déroulée en Flandre elle eût été la même. Ce n’est pas le lieu de la scène qui nous intéresse surtout ; c’est l’esprit qui se répand à travers les péripéties du drame. On peut imaginer — que de fois on l’a fait ! — des intrigues qui se nouent et se dénouent en pleine terre flamande ou wallonne et qui ne nous séduisent guère pour la simple raison que les personnages sont d’ailleurs. Vous aurez beau transporter dans un salon bruxellois le jeune premier et la jeune première et le père noble et la duègne et le larbin important et la soubrette accorte, votre art sera sans vertu, s’ils parlent, pensent, agissent, badinent, rient, pleurent comme dans les pièces des auteurs boulevardiers. Ce n’est point la présentation extérieure qui nous intéresse ; c’est l’âme, la psychologie, la vie que nous voulons sentir autochtones.

Si, quelque jour, le théâtre doit occuper une large place dans notre art, de grâce que ce ne soit pas à cause de son caractère superficiellement et banalement national. Ce serait l’appauvrissement inévitable et le dessèchement rapide. Le lieu de l’action et le sujet traité importent peu ; c’est l’originalité de la pensée et de l’émotion qui demeurent capitales.

Il faut que nous nous attaquions aux généralités éternelles, à ce qui demeure au delà de notre temps, à ce qui existe au delà de notre horizon. Les passions universelles, les idées universelles, les magnétismes universels doivent nous requérir, avant tout.

Quand Maurice Maeterlinck écrit ses premiers drames, il songe à toute la destinée humaine, il bâtit son œuvre sur les tombeaux dont est fait le sol de toute la terre habitée depuis des siècles et des siècles, et c’est l’angoisse, la peur et l’effroi de tout l’être humain en face de l’inconnu et de la mort, en face des ténèbres et de la nuit, qu’il nous dévoile. Seulement, dans sa manière de trembler et de craindre, dans sa manière d’appréhender et de frémir, on sent quelqu’un d’ici, on sent le Flamand superstitieux et naïf, on sent l’enfant élevé à Gand près des canaux, des béguinages, des châteaux des comtes et des ruines de l’abbaye de Saint-Bavon. On croirait même que tout le drame de l’Intruse se passe chez lui, dans sa maison de campagne à Oostacker, et pourtant rien n’est désigné, rien n’est précisé, et si tout cela se passe en Flandre, cela peut aussi bien se passer au bout de l’univers.

Et dans l’admirable Pan de Van Lerberghe le même miracle ne s’accomplit-il pas ? La lutte de l’instinct sacré contre la convention sociale dogmatique, étroite, solennelle ne se livre-t-elle point partout, et le drame n’acquiert-il pas une signification haute où qu’on le joue ? Néanmoins les types que le poète imagine pour projeter sur la scène sa pensée sont à tel point nôtres, leur comique, leur grotesque sont à tel point marqués du sceau flamand que nulle part au monde on ne pourra douter que celui qui les déchaîna dans leur vie ridicule ne soit né au pays des Jordaens ou des Breughel.

Dans Kaatje, un peintre de souche néerlandaise pénétré par sa race, formé par les eaux, le sol, le vent, la lumière de là-bas, se décide, à l’âge de vingt ans, à se dépouiller de lui-même pour chercher dans un pays illustre un enseignement étranger et, si j’ose dire, des émotions, des pensées, des mains, des yeux qu’il croit meilleurs que les siens.

Il en revient un jour, fier de lui-même et de sa métamorphose, presque heureux d’être dévoyé, mais voici que lentement son pays le reconquiert, qu’il le débarrasse de son éducation factice et qu’il lui rend le bonheur dans le sourire d’une petite fille assise près d’un foyer, avec un simple carreau à dentelle posé sur ses genoux. L’idée est générale ; elle contient en elle la lutte de la personnalité humaine contre une éducation fausse. Changez les situations. Au lieu d’un artiste du nord, imaginez un artiste du midi, au lieu d’un paysage flamand imaginez un paysage italien, au lieu d’une éducation reçue à La Haye imaginez une éducation reçue à Venise et faites éprouver à quelque élève de Carpaccio la nostalgie de Bruges comme Jean éprouve la nostalgie de Rome, vous tirerez de la pièce le même enseignement et la même conclusion. Kaatje est vivante et vraie non seulement chez nous, mais ailleurs, mais partout et c’est là son triomphal mérite.

Disons aussi que la pièce vient à son heure. Elle était dans l’air. Que de jeunes poètes doivent regretter de ne l’avoir faite ! À cet instant où notre littéra- ture se forme, où elle se fait ses muscles, son sang et son cerveau, Kaatje lui indique comment elle doit conquérir, fixer et équilibrer sa force.

Certes, il n’est point défendu d’aller au loin s’enthousiasmer d’un art étranger : Rome et Florence au XVI siècle, Paris au XIX restent des villes d’exaltation et d’éducation suprêmes, mais il ne faut point se laisser absorber par elles au point d’en ramener une Pomona qui est toute de beauté latine, alors qu’une humble, mais admirable Kaatje, de beauté foncièrement septentrionale, nous attend et nous aime, silencieusement, dans notre logis. C’est en elle que nous devons nous rejoindre, après n’importe quel voyage. C’est en elle que nous devons retrouver toujours plus intense, notre intime vie profonde.

Et maintenant souhaitons que des triomphes pareils à celui de Kaatje se multiplient chez nous. Je ne doute pas que le directeur de ce théâtre accueillant ne le souhaite et ne l’attende également. Sa main reste tendue vers les jeunes et sa plus belle tâche commence. Ce soir, son nom se mêle, avec justice, à toute notre allégresse.

Et puis souhaitons encore — et je termine sur ce vœu — que les prochains succès soient aussi honnêtes, aussi propres, aussi sains, aussi dégagés soit de lentes intrigues, soit d’arrivisme haletant que le succès d’aujourd’hui, le plus superbe que notre théâtre ait enregistré.

01

Un matin de printemps et de fine lumière baigne la petite ville dont les moulins tournent non loin de Gorcum, entre la Meuse et le Rhin. Dans la chambre, vaste et claire, la mère de Jean et Kaatje, sa cousine, remplissent de vêtements et d’objets déposés sur la table un sac de toile que retiennent des courroies. Par les carreaux losanges des fenêtres, dont les volets intérieurs sont écartés, et par la porte ouverte sur le perron, s’aperçoivent, au fond, les arbres déjà verts et, plus loin, la campagne riante et plate qu’animent les moulins et le voyage paisible des nuages blancs. Le soleil pénètre dans la chambre en rayons obliques qui caressent les meubles et découpent sur les dalles de lumineux carrés. Il rend plus onctueuse l’ombre où se dessinent, à gauche, la haute cheminée et la porte ouvrant sur une chambre voisine. En face de cette cheminée se trouve encore une porte et, du même côté mais au fond de la salle, un petit escalier de huit marches conduisant vers une autre chambre précédée d’un étroit palier. Les boiseries semblent vernies de propreté. Si ce n’est sur la table encombrée d’objets, l’ordre est irréprochable. Un rouet et un escabeau se trouvent devant l’âtre vis-à-vis du fauteuil paternel ; un coussin de dentellière sur l’appui de la fenêtre. Les cuivres et les porcelaines luisent ; un canari chante dans sa cage. La chambre est confortable ; l’atmosphère intime, calme et saine.

Sa gourde ? Nous pourrons l’attacher à la selle ; Donne.

Dis, mére, quand sera-t-il à Bruxelles ?

À Bruxelles ? Je ne sais pas. Il reste un jour À Anvers… Prends bien garde au pourpoint de velours… Il veut voir les tableaux de Floris en passant.

Ce Floris qui eut tant d’élèves ?

Plus de cent !

Plus de cent !

C’était le plus grand peintre des Flandres !

Mais pourquoi s’en va-t-il si loin ? On peut apprendre À Anvers…

Il en sait plus que les Anversois ! Puis, il prétend qu’il faut qu’on sorte de chez soi, Que pour bien posséder son art, on doit connaître L’art des autres pays…

Quand sera-t-il franc-maître ?

À son retour.

Là-bas, il prendra des leçons, Dis ?

Bien sûr… As-tu mis les souliers ?

Ils y sont.

Les bas de laine ?

Ici.

L’onguent pour les blessures ?

Le voilà… Mais sait-on si les routes sont sûres. Dis ?

Je l’espère !

Il faut être bien aguerri…

Kaatje ! Attrape !… Mets ça dans le sac ! Il referme la porte et disparait en riant.

Comme il rit !

Il est content !

Depuis huit jours sa voix est gaie Comme celle du canari !

Cela nous paie Un peu du lourd chagrin de le voir disparaître ! Ah ! si son avenir — et son bonheur, peut-être — N’exigeaient ce départ auquel je me soumets, Tu comprends bien que tout mon cœur eût dit : Jamais ! Quand il fallut un jour que quelqu’un le guidât Ce ne fut point partir que d’aller à Gouda, Chez son oncle ; c’était tout près ! Mais aujourd’hui Que son art définitivement l’a séduit, C’est le départ, le vrai départ, l’affreux départ ! Dès ce soir, avec le voyage et ses hasards, Va commencer l’attente âpre, continuelle, Et si souvent déçue, hélas, de ses nouvelles !

Ce seront les angoisses de toute nature ; La nuit, les questions soudaines qui torturent : Est-il malade ? Qui le veille ? Qui le soigne ? Et, chaque jour, tandis que son enfant s’éloigne, La peine plus aiguë et le deuil plus complet, Comme si peu à peu tout son cœur s’en allait !

Mère !

As-tu mis les deux manchettes ? Le jabot ?

Tout est là.

Il n’était encore qu’un marmot, Qu’il barbouillait déjà les murs de la cuisine ! Je criais : Polisson ! Il disait : Je dessine ! Et tout en effaçant ses bonshommes pansus, Je riais et j’étais fière ! Si j’avais su ! Mais comment croire aussi qu’il voudrait nous quitter Un jour ! Il nous aimait comme un enfant gâté, Comme un tyran !… Crois-tu la courroie assez forte ?

Oui, oui ; cela tiendra.

Lorsque ma sœur est morte. Et puis ton père, et que nous te prîmes chez nous, Sais-tu bien qu’il était affreusement jaloux Des soins qu’on te donnait ! Il n’avait que huit ans ! Ah ! le temps qui suivit fut notre plus beau temps ! Jean n’avait pas de sœur, mais il eut sa cousine, Puisque nous t’avions prise, petite orpheline, Ici, comme un présent que le Seigneur envoie ; Et ton malheur immense aura fait notre joie ! Ah ! ce fut le beau temps, bien sûr !

Ma bonne mère, Ne pleure pas !

Laisse-moi pleurer, au contraire ! Je lutte et me contrains depuis tant de semaines Qu’il m’est doux, un instant, de dire un peu ma peine, Mais, pour que ce départ lui garde tout son charme, Il ne faut pas que Jean soupçonne cette larme ; Ce n’est que devant toi, Kaatje, qu’elle coula : Je pleure, parce que je ris quand il est là !

Mère !

Quand une femme aime son fils, vois-tu, Elle a tous les défauts et toutes les vertus. Mon cœur est égoïste et tendre, généreux Et sans bonté, selon que mon fils est heureux !…

Ah ! mère, ne dis pas cela pour moi, qui sais Que si ton bon amour l’a toujours caressé, Cet amour fut câlin, attentif, indulgent Et aussi maternel pour Kaatje que pour Jean.

Il vient !…

Avancez-vous ? J’entends un bavardage Joyeux, qui me fait craindre un peu pour mon bagage ! Vous parlez ! Vous parlez !

C’est à peu près fini.

Ah ! J’arrive ! Il rentre dans la chambre.

C’est maintenant que je bénis Le Jour où père et moi nous t’avons recueillie ! Pour Jean, il te devra d’avoir vu l’Italie, Car c’est toi seulement qui nous fis consentir, Puisque nous te gardions, à le laisser partir !

C’est à cause de moi qu’il part…

Avez-vous pris Mon grand col ?

Oui.

Mon vieux chapeau de feutre gris ?

Oui, mais il est usé !

N’importe. Aussi mes gants De renard ?

Oui.

C’est bien. Car on n’est élégant Qu’en mettant de la peau sur la peau de ses mains. Et je veux que la-bas, les plus nobles Romains Semblent à mes côtés pauvres et ridicules Quand je circulerai sur le mont Janicule !

Orgueilleux !

Pas du tout ; c’est pour te faire honneur, Quand on dira de moi : Voyez, là, ce seigneur, Qui, plus majestueux que feu Jules César, Coiffé d’un feutre gris et ganté de renard, S’avance d’un air digne en fronçant les narines : C’est le cousin de la petite Catherine !

Grand enfant ! Mais que tiens-tu là ?

Quelques misères.

Quoi donc y grand Dieu ?

Ce sont des objets nécessaires, Indispensables !

Mais…

N’y a-t-il plus de place ?

Voyons, tu ne prends pas ceci !

Mon cor de chasse ! Et que ferai-je en route alors, si je m’ennuie ?

Et ceci ?

Peau de chèvre, exquise en cas de pluie ;

Des couleurs, une canne, un chevalet pliant, Un petit siège en cuir pour mettre mon séant…

Et cela ?…

Mes patins ! Pour traverser la Suisse !

Mais tu es fou ! Comment veux-tu donc que l’on puisse Empaqueter tout ça ?

Je les tiendrai en main ! À Kaatje qui rit. Tu ris, toi ?

Voyons Jean, ne fais pas le gamin ! Elle prend le cor de chasse. Laisse cela !…

Pourtant…

Tu chanteras en route, Ou bien tu penseras un peu à nous.

Sans doute. Avec un élan de tendresse.

Ah ! bien sûr que je vais y penser !

Petit Jean ! Tu seras loin de nous ce soir ! Chez quelles gens ! Dans quelle auberge ?

Ah ! sois tranquille ! Je te montre À présent ton gamin ; mais ce soir je rencontre A Dordrecht, mon ami Cornélis qui m’attend, Et je t’affirme qu’à partir de cet instant, Nul homme, sur aucun des chemins de la terre, N’aura jamais marché d’un pas plus volontaire ! Je suis sage, crois-moi. Et si mon cœur est ivre De ce départ, tu sais pourtant que je veux vivre Là-bas comme un garçon sérieux et vaillant, Et vous aimer tous trois, bien fort, en travaillant. A-t-on déjà sellé le cheval ?

Je vais voir.

Oui, Kaatje, nous serons à Anvers demain soir !

Tu es donc si content de partir ?

Tu le vois, Kaatje ! Je suis ravi ! Songe donc, autrefois Ce voyage, c’était un but inaccessible, Un rêve ! Et maintenant, je m’en vais, c’est possible, C’est aujourd’hui, tantôt ! — Moi qui depuis toujours Adore la couleur, les lignes des contours Et la diversité multiple des images, Je vais voir défiler d’étonnants paysages ! Chaque matin nouveau, la toile sera neuve Où se dessineront les forêts et les fleuves, Et, transformés sans fin au gré des horizons, D’autres ciels, d’autres plaines et d’autres maisons. Puis, quand j’aurai franchi, dans un air vif et doux, Des montagnes couvertes de neige au mois d’août, Des abîmes sans fond et que l’ombre mâchure, Et la source du Rhin dont tu vois l’embouchure, Un jour…

Un jour ?

Un jour, dans un bon mois sans doute, Après tous les plaisirs égrainés de la route…

Et ses dangers !

Peut-être, — mais on les oublie ! — Un matin, devant moi, tout à coup : L’Italie !

L’Italie…

Ah ! peux-tu comprendre ce qu’elle est ! Imagine un jardin parsemé de palais ! Imagine, baignant dans la mer qui les frange, Des forêts d’orangers ployant sous les oranges ; Une plaine riante où les villes émergent Sous un ciel pur comme la robe de la Vierge, Et montrent, par-dessus les murs qui les entourent, L’essor ailé des campaniles et des tours ! Imagine des rocs d’où tombent des cascades, Des grand’routes passant sous d’énormes arcades, Des monuments bâtis dans les temps fabuleux, Et, comme un dais, sur tout cela, l’infini bleu Du ciel, sans un nuage, avec la seule tache Qu’y fait, de sa fumée ondoyante en panache, — Dix fois plus haut que Saint-Laurent de Rotterdam, — Un mont nommé Vésuve et qui crache des flammes !

Ah ! tu prendras bien garde !

Il faudrait qu’on te dise L’orgueil de Rome et la volupté de Venise ; Quel goût large et formel unit à la nature Le luxe fastueux de leurs architectures ; Comment la gloire du passé s’y perpétue Par le geste éternel et vivant des statues. Et combien l’homme y met de plaisir et d’étude À vêtir richement ses nobles attitudes ! Puis, mieux encor, dans les églises, les couvents Et les palais, partout, les tableaux émouvants Où notre âme retrouve, exaltée et ravie, À la fois tous les rêves et toute la vie !

Ah ! Jean !

Compare donc à ces merveilles l’art Que peuvent inspirer nos pays de brouillard, Leur sol sans imprévu, leurs horizons sans joie, Le morne clair-obscur où les couleurs se noient, Et vois-tu défiler sur l’ampleur d’une fresque Nos paysans lourdauds dans leurs habits grotesques ?

C’est vrai !

Dire qu’il est des peintres qui prétendent Ne peindre que ce paysage de Hollande ; Qui se font comme un point d’honneur d’être indigents D’imagination et dessinent les gens Qu’on rencontre à l’église ou dans les cabarets ! Ah ! je te jure moi, que je préférerais, Plutôt que de portraire un garçon de moulin, Manger ma toile et boire mon huile de lin ! Mais là bas, rien n’est laid et mes yeux verront clair ! Je peindrai des héros et des dieux : Jupiter, Europe…

Jupiter ? Dis, quel est ce héros ?

Jupiter est un dieu qui se change en taureau ; Europe est une enfant qu’il aime et qu’il enlève. C’est au bord de la mer, vois-tu ; le jour se lève ; Un triton souffle dans une trompe d’écaille ; Et tandis que le dieu, dans l’eau jusqu’au poitrail, Hume le vent marin de ses naseaux qui fument, Que le soleil vermeil fait scintiller l’écume, Qu’Europe, rose comme les roses qui l’ornent, Crie et rit et se tient à l’arc d’or des deux cornes, Des naïades les suivent en blondes escadres, Et des petits amours volent aux coins du cadre !

Oh ! vraiment, tu pourrais peindre un tableau pareil ?

Oui ! — Pas de suite… Il faut écouter les conseils Des grands maîtres d’abord, et travailler beaucoup. Mais ce travail, je veux m’y plonger jusqu’au cou, Et pendant mes deux ans de labeur et de lutte, Je ne quitterai pas mon pinceau dix minutes !

Deux ans !

Mais oui.

Deux ans ; sans nous ; sans la maison, Le jardin, tout ceci qui fut ton horizon Et où tu as passé ta vie !

Il le faut bien, Kaatje, pour revenir savant !

Si tu reviens !

Es-tu folle ! En voilà des propos saugrenus !

Tous ceux qui sont partis sont-ils donc revenus ?

Que peux-tu qu’il m’arrive ?

Oh ! que sait-on ! Deux ans ! Le sort malicieux ; les hommes malfaisants ; Toi, seul, là-bas, de l’autre côté de la terre, Et nous ici, tes vieux parents…

Veux-tu te taire ! Suis-je donc le premier qui s’absente ? Du reste Mes vieux parents sont bien solides ; tu leur restes, Et pourvu que tes soins vigilants les entourent, Ils ont dit qu’ils pourraient attendre mon retour. Personne jusqu’ici n’avait craint ce voyage ; Et voilà que tu viens m’en parler, sans courage, Comme une enfant, et tu te mets à divaguer ! Ah ! pourquoi me dis-tu ces choses ? J’étais gai ; Je m’en allais dispos, vaillant, sans repentir, Et tu veux m’enlever mon bonheur de partir !

Jean ! Jean ! Pardonne-moi ! Ne sois pas abattu ! C’est vrai ; j’ai tort ; je suis mauvaise ; mais, vois-tu,

C’est si loin ! Un espace si grand nous écarte De toi, que j’en ai peur ! Mais il faut que tu partes Gaîment ! Regarde, aucune crainte ne m’effleure, C’est fini, et je suis contente !…

Mais tu pleures ?

Hélas !…

Sois raisonnable ! Allons ! Pour que je peigne Autre chose que des blasons et des enseignes, Pour que je sois un maître et non plus un manœuvre, Il faut que j’aille apprendre à faire des chefs-d’œuvre !

Sans doute. Mais si l’on est sage en s’en allant, Faut-il aller si loin pour avoir du talent ? Ne peut-on pas, chez nous…

Mais c’est de la folie Petite ! Ici ? Chez nous ? Quand on a l’Italie ! Écoute ; si, parfois, tu m’as vu pâle et triste, C’est qu’elle m’obsédait, comme tous les artistes ! Kaatje, tu sais si j’aime mon art ! Eh bien, songe Que pour les yeux d’un peintre, ici, tout est mensonge,

Tout est laideur, tout est médiocrement réel, Tandis que là, là-bas où peignit Raphaël, Sous un soleil si beau qu’il exalte les choses Et que leurs ruines même y restent grandioses, Là-bas, la beauté parle aux yeux dès le berceau, Et le peintre inspiré qui saisit ses pinceaux Afin d’éterniser son rêve épanoui, Croit tenir des rayons dans ses doigts éblouis ! Oui, ce pèlerinage est saint ! Et je méprise Qui, se disant artiste, en craindrait l’entreprise ! Vois comme autour de nous les grands l’ont su comprendre : Hemskerk, Moro, Floris — le Raphaël des Flandres — Avant eux. Van Orley, Jean Swart, tous, tant soient-ils, Sont partis au pays de l’art et de l’exil, Mais pour en revenir glorieux et sacrés, Et maîtres du destin comme je reviendrai !

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