Front matter
H. Lamertin — éditeur.
I
Au coin du quai Saint-Christophe et du Marché-aux-Grains s’élevait la maison de MAÎTRE CORNEILLE, doyen des courtiers.
C’était une grande maison presque entièrement en bois, d’un beau bois sombre qu’avaient patiné les saisons. L’hôtel du bailli et l’hôtel consulaire des Biscayens qu’on voyait non loin d’elle, étaient plus hauts et plus larges, mais, construits de pierres et de briques, n’avaient ni son aspect vivant, ni son accueil aimable. À hauteur du premier étage elle s’élargissait, surplombant la rue, et ses petits carreaux ronds regardaient d’un côté la place et la façade de l’hôtel de ville, et, de l’autre, le canal bordé de larges quais. Son triple pignon, ses ancres ouvragées, ses fenêtres nombreuses et le banc de pierre près duquel s’ouvrait sa porte abritée d’un bel auvent donnaient l’impression d’une aisance assurée, avant même que l’on n’entrât dans la grande salle du rez-de-chaussée où, d’habitude, travaillait MAÎTRE CORNEILLE.
Le luxe ici disait l’opulence du maître. Les cloisons de bois étaient couvertes, dans leur partie supérieure, de cuir de Malines, gaufré d’or sombre et chaud. Au plafond, les têtes des solives étaient sculptées. Près de la porte d’entrée une très large fenêtre, aux carreaux petits, ronds et sertis de plomb, s’enfonçait dans une sorte d’avant-corps, assez profond pour que deux bancs de bois en garnissent les parois latérales, et comme cette fenêtre occupait le coin coupé de la demeure entre la place et le quai, quand on l’ouvrait la vue s’étendait sur l’écluse et le canal toujours pleins de vaisseaux. À gauche de la fenêtre, un escalier de deux volées montait à l’étage, mais seule la première était visible de la salle car une porte fermait le palier. Un large et haut coffre de chêne, bardé de pentures, clos d’une épaisse serrure, occupait l’angle formé par l’escalier et la cloison de gauche. Il y avait ensuite une porte, puis des casiers nombreux bourrés de papiers, de gros livres, de parchemins roulés dont pendaient les sceaux ; contre le mur une carte aux couleurs violentes étalait des mers et des continents, et devant les casiers, la table aux pieds massifs, couverte d’un tapis d’Orient, encombrée de papiers, de registres et de rouleaux, portait un encrier, de la cire, des cachets et, debout dans un mortier de bronze, un paquet de plumes d’oie. Au mur de droite s’adossait une crédence joliment travaillée. Une porte ouvrait sur la chambre voisine ; les sièges étaient de cuir et de chêne ; le sol était un beau dallage noir et blanc.
C’est là qu’un matin d’été, vers dix heures, Mère-Flandre s’occupe avec Pierre et un Apprenti, à placer une grande table dans la partie droite de la salle.
Mère-Flandre est vêtue d’une robe brune, sans ornements, dont les plis lourds tombent sur ses souliers de cuir. La ceinture qui noue son tablier, soutient une aumônière de drap et son trousseau de clés. Une courte pèlerine noire lui couvre les épaules ; une coiffe de fine toile blanche ne laisse voir qu’un peu de ses cheveux déjà gris. Ses traits sont durs, ses lèvres sèches ; elle est brusque et grondeuse, et ce n’est que lorsqu’ils se posent sur certaines gens, que l’on voit que ses yeux sont bons.
Pierre a vingt ans ; son visage est long, son teint pâle ; il est de ceux dont on dit qu’ils ont les yeux noirs, mais il a les yeux bleus. Ses cheveux châtains coupés droit sur le front lui tombent le long des joues. Il a la tête nue comme l’apprenti et tous deux portent un surcot de drap, l’un vert, l’autre rouge foncé, sur des chausses brunes. La toilette de Pierre est pourtant plus soignée. Ouvert au cou son surcot laisse voir un col intérieur de linge fin ; ses souliers et sa ceinture de cuir ont été fraîchement nettoyés.
À chaque bout de la table, les deux jeunes garçons attendent les ordres de la vieille servante.
Au dehors, derrière les carreaux foncés de la fenêtre et de la porte fermées, on devine l’éclat du soleil. Par terre sont déposés deux plateaux où se trouvent des verres et des coupes de diverses grandeurs ainsi que des cruches de grès et d’étain. Sur le coffre, près de l’escalier, dans une aiguière de cuivre, des fleurs s’épanouissent. La porte, à droite, est grande ouverte.
Ici ?
Non ; reculez encore… (Ils reculent) C’est assez !
Tout au fond, sur la planche au linge damassé, La grande nappe… Bien…
C’est tout ?
Le Maître a dit Qu’il était convenu qu’on viendrait à midi,
Midi juste !
Entendu ! Puis c’est tout ?
Non ; le Maître Vous autorise tous ensuite à disparaître Jusqu’à demain.
Parfait !
Qu’un de vous m’accompagne À la cave…
Hypocras, cidre, vin de Romagne, Hydromel — il en veut donner pour tous les goûts ! —
Tu sortiras les verres de cristal…
C’est tout ?
Attendez donc !… Ou plutôt, non ; allez m’attendre Là-bas ; J’arrive…
à vos ordres la Mère-Flandre !
Bien, bien ! Filez !
Tu les malmènes trop !
Ce sont Des paresseux !
Mais non ! Pierre est un bon garçon. Un travailleur !
Un beau travailleur ! Qui s’amuse À regarder passer les bateaux dans l’écluse ! Mais il a de l’aplomb, tourne bien ses discours, Et flagorne le Maître en lui faisant la cour !
Maître Corneille a dit, la semaine dernière Encore, qu’il était très satisfait de Pierre…
J’y vois plus clair que lui, voilà tout ; je m’en vante !
Cependant…
Si le Maître écoutait sa servante Il n’introduirait point parmi les compagnons
Des étrangers !
T’a-t-il fait quelque chose ?
Non ; Mais puisqu’il est d’Anvers, qu’il reste aux Anversois ! Que vient-il faire ici, chez nous ? Chacun chez soi !
Mère bougon !
C’est vrai ! Nous sommes envahis Par ces gaillards ! Il en vient de tous les pays ! On leur ouvre le port, la ville, la maison, Et l’on ne songe pas qu’avec les cargaisons Qu’ils débarquent sans fin de leurs naves profondes Sortent en même temps tous les péchés du monde !
Ah ! vraiment, c’est ici qu’on peut dire du mal De tous ces grands vaisseaux qui montent le canal Vers nous, lourds de trésors et joyeux d’oriflammes, Pour faire la richesse et la gaîté de Damme ! Que serions-nous sans eux ?
Oui, l’argent seul importe Aujourd’hui ! Je le sais ! Quand j’ai franchi la porte Ici, — voilà trente ans ! — si Damme était fameuse Depuis le Neuf-Fossé jusqu’au bord de la Meuse, C’était moins pour son port que pour sa probité ! Sans doute on n’avait pas tant d’or ! Mais la cité Comptait, le long des quais plantés de vieux mûriers, Plus de bourgeois de Flandre et moins d’aventuriers !… Donne la nappe… Ah ! tu n’as pas connu ce temps ! On était simple ici, mais on était content Tout de même ! On se passait de ces régalades !
Le dimanche on allait faire sa promenade Vers Bruges, ou le long du canal vers l’Écluse ; On s’arrêtait pour voir tirer à l’arquebuse Prés des fossés ; on revenait en suivant l’eau… Il faisait beau, petite !…
Il fait encor bien beau, Mère-Flandre !
Mais non !
Comment ?
Tout a changé ; C’est autre chose ; on est entouré d’étrangers Sitôt qu’on fait trois pas sur le quai Saint-Christophe Et du luxe !
Voyez quelles riches étoffes ! Quand on se contentait jadis de linge blanc ! Oui, c’était tout au plus si deux ou trois fois l’an, Aux jours des grands patrons qu’on fête de coutume, On sortait du vieux coffre, un peu, son beau costume !
Trois fois l’an !
Oh, bien sûr ! Aujourd’hui l’on dépense ; Rien n’est trop cher ! On fait ripaille ; on fait bombance ; On couvre de bijoux sa femme — ou son amie ; Et l’argent, dont on eût fait des économies Jadis, va des tripots aux maisons de débauche !
Mère-Flandre ?
Quoi donc ?
Je crois que ton pied gauche Est sorti le premier de ton lit ce matin !
Comment ?
Mauvaise humeur Jusqu’au soir ! C’est certain !
Ris bien, ris bien petite innocente ! Je vois Périr tout ce qui fut juste et sage autrefois ; Et plus grandit la Flandre et plus je me demande Ce que devient la vieille honnêteté flamande ! Mais ce n’est pas à ton âge qu’on peut comprendre !…
Ah ! Tu mérites bien ton surnom, Mère-Flandre ! Qui t’a nommée ainsi ?
C’est un jour, un ami De ton oncle… Eh bien, quoi ? Tu rêves ?… As-tu mis Les biscuits sur le plat d’argent ?
Non, pas encore.
Il faut le faire ! Il faut aussi que tu décores Le grand-doré ; les fruits confits et le gingembre Sont sur la table… (Elle montre la chambre voisine)
On doit débarrasser la chambre De ce côté ?
Non, non ; la place est suffisante Ainsi ! (Comptant sur ses doigts) Sept assesseurs — encor Tous les sept ! — le greffier, le trésorier, le clerc, Les amis… Les garçons n’ont qu’à rester à l’air S’ils n’ont pas place, avec messieurs les apprentis ! Ils n’en aiguiseront que mieux leur appétit ! Tu vas les voir tantôt se ruer sur la table ; Je connais ça ! Quelle dépense lamentable ! Mais voilà ! On est riche ; on veut être un grand homme !
C’est la troisième fois que les courtiers le nomment Doyen ! Ne doit-il pas, quand ils le félicitent, Leur faire un bel accueil et fêter leur visite ?
Les courtiers ?… Des jaloux !… Des intrigants !…
Voici Le Maître ! Avec quelqu’un… Ils viennent par ici…
C’est bon, c’est bon… Veux-tu m’aider ? Tu vas répandre La cervoise !…
Entre donc.
Bonjour la Mère-Flandre !
Tiens, tiens ! C’est vous ! Bonjour Monsieur Jooris !
Toujours Solide ?
Et vous ? Toujours solide aussi !
Bonjour Gertrude. Tu me reconnais ?
Monsieur Jooris…
Ce n’est plus la petite fille de jadis ! Que la voilà grandie et belle ! Et, vous savez, Je m’y connais ! Depuis un an que j’ai levé L’ancre et vu disparaître les clochers de Damme, Dans pas mal de pays j’ai vu pas mal de femmes ! Eh bien, croyez-en ma sagesse ou ma folie, C’est encore chez nous qu’on fait les plus jolies Et qu’on voit dans leurs yeux l’amour le plus plaisant ! Et je ne connais rien qui soit plus reposant, Plus bleu, plus doux, plus frais, enfin mieux réussi, Que deux beaux yeux flamands pareils à ces deux-ci !
Vieux galant ! Mais c’est vrai, elle est belle, elle est sage Et bonne, (À Mère-Flandre) Vous avez terminé votre ouvrage ?
Pas encor…
Vous viendrez l’achever tout à l’heure ; Laissez-nous.
Eh bien, tu reconnais la demeure ? Assieds-toi. Que dis-tu ?
Je dis qu’on est content. Après soixante jours de mer et de gros temps, Quand on a sa caraque à l’abri de la rade, De revoir la maison de son vieux camarade !
Le voyage fut donc si rude ?
C’est selon… Du vent, et puis encor du vent ; mais il fut long !
C’est bon pour la santé du moins !
Cela fatigue ! Jamais, depuis les quarante ans que je navigue, Je n’ai fait un trajet pareil !
Et point d’accrocs ?
Non, Quarante ans de mer, déjà !
C’est beau !
C’est trop ! Ou, du moins, c’est assez !
Tais-toi donc !
Non, vraiment ! Nous ne sommes pas faits, nous autres, gros Flamands, Pour traverser la vie en chevauchant les vagues ; Il nous faut le bon sol des Flandres !
Tu divagues ! C’est après quarante ans que tu t’en aperçois ?
On comprend ça, vois-tu, quand on rentre chez soi… Être chez soi ! Bien à l’abri, bien à son aise !…
Quand on a voyagé comme toi, sur sa chaise, N’ayant pour horizon que les murs qui l’entourent. On n’imagine pas ce que c’est : le retour !
Bah !
Ris bien ! Chaque fois c’est la même surprise Émouvante ! On revient de Gênes, de Venise, N’importe ; on a longé pendant longtemps des côtes Monotones de roches sauvages et hautes ; Espagne, Portugal ou falaises de France, On les regarde avec la même indifférence, Tu comprends ; c’est fort laid d’ailleurs !… Mais, un matin, Le sol s’abaisse ; on ne voit plus, dans le lointain, Qu’une eau pâle entourant des dunes en îlots, Et le ciel tout entier qui repose sur l’eau.
Et voici, doucement, dans la brume nacrée De l’horizon, voici les grosses tours carrées Des villes et des bourgs cachés au pied des dunes, Nos bonnes vieilles tours, qui nous font, une à une, Leur premier salut clair au-dessus des campagnes, Et qui, montrant la route aux nefs, les accompagnent, Par leurs cloches le jour, et la nuit par leurs flammes, Du château de Dunkerke à l’écluse de Damme… Alors, mon vieux, le cœur se gonfle, épanoui ; Plus de craintes, plus de tourments ; c’est le pays !
Soit ! Partir cependant…
Partir ! S’il te fallait Fermer demain matin ta porte et tes volets, Et laisser là ton toit, ton lit, ta nappe blanche, Pour t’en aller tremper dans l’eau sur quatre planches, Ne trouverais-tu pas l’aventure importune !
Je me dirais que je m’en vais faire fortune !
On ne s’enrichit point par ces voyages-là ! La fortune ? Mais sacrebleu, c’est toi qui l’as !
Et sans bouger !
C’est vrai ! Et je n’en ai pas honte, Mon ami ; car le soir, quand je dresse mes comptes Sur ces livres épais que ma chandelle éclaire, Mon esprit va plus loin que toutes tes galères !
Comment ?
Là, dans mon coin, chaque soir, ma pensée A suivi leur voyage ou les a devancées ! Je sais leur chargement du pont jusqu’à la cale ; Je sais dans quels pays, après quelles escales, À l’abri de quel port, voiles enfin carguées, Elles reposeront leurs courses fatiguées ! Je vois, le long des quais où tu les descendras, Nos tapis, nos velours, nos cuirs dorés, nos draps, Tous ces biens, dont le monde nous est tributaire, Qui s’en iront, plus loin encore, au cœur des terres ! Et c’est ma volonté maîtresse qui commande Cette dispersion de richesses flamandes !
Tudieu !
Mais les voici, qui raniment leurs rames Et leurs voiles, et cinglent à présent vers Damme ! Au plus lointain pays où s’en fut un navire, Elles ont recueilli tout ce qui va servir Cette étonnante ardeur dont la Flandre s’exalte ! Celle-ci vient de Chypre, une autre vient de Malte, Une autre a touché terre au pays du Soudan ! Moi, je n’ai pas bougé sans doute ! Et cependant Avec l’anxiété de mon humeur changeante Selon que le vent gronde ou que la brise chante, Là, tout seul, dans mon coin, calculant mes courtages, Dis-moi donc, si je n’ai pas fait de beaux voyages ?
Chacun navigue alors à sa façon, mon cher ! Mais pour toi les profits, pour nous le mal de mer, La tienne est préférable !
Eh, je ne dis pas non ! Puisque je l’ai choisie ! Elle a ceci de bon Qu’en effet les profits sont sérieux !
Vraiment ? Les affaires vont donc si bien ?
Superbement ; Tant qu’on en veut !
C’est la fortune alors ?
Complète ! Et l’orgueil de savoir que soi-même on l’a faite !
Je t’admire !
Eh, plus d’un voudrait être à ma place ! J’ai commencé comme eux cependant, sans audace, Sans argent ; commettant méprise sur méprise ; Routine, petits gains, petites entreprises, Et, crainte des périls ou faute de pratique, N’osant pas dépasser le seuil de ma boutique ! Mais un jour, étouffant dans ces vieux murs sans air, J’ai compris qu’il fallait se tourner vers la mer, Et qu’elle ouvrait, plus sûre et plus vaste qu’aucune, La grand’route par où s’en viendrait la fortune ! Ah, certes, les débuts n’ont pas été faciles Et j’ai dû m’obstiner pour la rendre docile ! Cent fois, rage stupide ou ruse scélérate, Elle a jeté sur moi ses vents ou ses pirates,
Et j’ai vu s’en aller vers des ports inconnus Plus d’un royal vaisseau qui n’est pas revenu ! N’importe ! Déjouant ses caprices fantasques, J’ai vaincu le pirate et dompté la bourrasque ; Je l’ai fait obéir et la tiens désormais ! La mer, comme la femme, est à qui la soumet !
Je t’admire !
Aujourd’hui mes livres me proclament Le plus riche bourgeois de la ville de Damme ! Bruges et Gand n’ont pas un comptoir estimé Comme le mien ; trois fois les courtiers m’ont nommé Doyen ! Voilà ma chance ! Et j’en sais la durée ; Car, puisque c’est la mer qui, par chaque marée, Fait monter les écus dans mon coffre de fer, Ça durera toujours, mon vieux, comme la mer !
Je t’admire ! Et parfois je t’envie !… Et pourtant…
Quoi donc ?
Quel âge as-tu ?
Cinquante ans.
Cinquante ans.
C’est l’âge où l’on est fort !
C’est l’âge d’être aïeul…
Comment ?…
Riche, honoré, tout-puissant… Mais tout seul !
C’est vrai ! Mais je n’ai pas rempli ma destinée Encor ! Oui, j’ai vécu pendant bien des années Sans m’en apercevoir. Est-ce en pleine bataille Qu’on y songe ? Est-on seul d’ailleurs quand on travaille ? Puis, ayant là, fidèle, et depuis mon jeune âge, La bonne Mère-Flandre au courant du ménage, Et la gaîté rieuse et la grâce enfantine
De Gertrude que j’ai recueillie orpheline, Par elles deux du moins s’animait la maison. Mais c’est insuffisant, ta sagesse a raison ; Je ne veux pas mourir dans cette solitude, Et comme de tout temps j’eus la bonne habitude Défaille mon destin moi-même, voici donc Ce que j’ai résolu dernièrement…
Pardon, Maître…
Tantôt, (À Pierre) Quoi donc ?
Eh ! mais c’est Maître Pierre !
Monsieur Jooris…
Bonjour. Allons, pas de manières, Donne ta main ! Tudieu quel gaillard ! Comme on change
En un an !
Que veux-tu ?
Cette lettre de change Devait être signée aujourd’hui.
Bien ; mets-la Sur la table.
Tantôt, mais vous n’étiez plus là, Un pilote est venu remettre cette note Pour la prime…
C’est fait.
À propos de pilote. Sais-tu bien que j’ai mis une heure, en louvoyant, Pour pénétrer dans le chenal ! C’est effrayant Comme il s’ensable !
Allons ! n’exagère donc point !
Comment ? Je te dis que j’ai mis une heure, au moins ! Je te dis qu’autrefois — mais il y a quinze ans ! — Le havre était facile et sûr, et qu’à présent, Là-même où l’on passait confiant et tranquille, On sent bien les sablons qui vous râpent la quille !
Mais oui ; sans doute ! On y travaille !
Il est nerveux !
Eh ! Ce n’est pas à toi, c’est au port que j’en veux ! Pourquoi te fâches-tu, mon ami ?
Je me fâche Parce que tous les jours à présent, quelques lâches Ou quelques sots, voyant que du sable s’amasse Entre Mude et Kadzant et retrécit la passe, Crient que la mer s’éloigne et que la Flandre meurt Lentement, sans songer que ces folles clameurs
Vont réjouir là-bas, de leur concert immense, Anvers et les cités jalouses de la Hanse !
Soit ! On pourrait crier moins fort ! Mais le danger N’en est pas moins réel !
Réel, mais passager ! On travaille !
On m’a l’air de travailler fort mal. D’après ce que j’ai vu ! Que fait-on ?
Le canal D’Oostbourg sera fini dans six mois, tout au plus ; Alors, suivant sa pente, à l’heure du reflux, Et dévalant bien mieux que d’un bassin de chasse, Le flot va balayer les sablons de la passe, Où, dans un an d’ici, tes naves les plus fières Auront du fond, de quoi se noyer tout entières !
Merci, merci ! Je n’en demande pas autant !
Hier, on a dû haler deux nefs au cabestan…
Toi aussi, l’Anversois ?
Mon Dieu, je m’en afflige. Maître Corneille !
On y remédiera, vous dis-je !
Si l’on fait les travaux que tu nous annonçais, Tant mieux ; ce n’est pas moi qui doute du succès ! Quoique — comme on l’a vu déjà, dans d’autres ports — Quand la mer veut partir, mon vieux, tous les efforts Sont impuissants, et toute la science est vaine…
Rappelez-vous Narbonne, Aigues-Mortes…
Ravenne…
Ah ça ? Croyez-vous donc que nous tous, gens de Flandre,
Nous allons nous laisser mourir, sans nous défendre, Le long de cette côte où la mer asservie, Depuis quatre cents ans nous apporte la vie ?
Non, mais…
Oublions-nous qu’il faut à nos poitrines Le rude stimulant de ses brises marines, Et qu’avec les canaux où ses flots se répandent Elle est le cœur vivant de la terre flamande ?
Bien sûr !
Vous a-t-on dit par quel travail géant Nous avons endigué peu à peu l’Océan ? Ce qu’il nous a coûté de sang, d’or et de peine ?
Certes…
Savez-vous bien ce qu’était cette plaine Quand Philippe d’Alsace y fit mener en bandes Les digueurs envoyés par Florent de Hollande ?
Rien ! Un désert de sable et de tourbe, des eaux Sournoises, entourant des forêts de roseaux, Et la rage des flots sur toute la contrée Par les nuits d’équinoxe et de hautes marées ! Or, c’est pour conquérir cela, qu’un matin clair, Notre première digue osa barrer la mer ! Que de fois cependant sa fureur inlassable Déracinant les pieux et balayant les sables, Par la complicité d’une nuit de gros temps Détruisit en une heure un effort de vingt ans ! N’importe ; peu à peu nous sommes parvenus À créer, sur ce sol marécageux et nu, Des havres, des canaux, des chemins de balises, Des villes, avec des beffrois et des églises, Et, riches des trésors que les nefs y débarquent, Devenus des bourgeois enviés des monarques, Nous avons réuni dans ce petit comté, Plus d’or qu’aucun pays n’en a jamais compté !…
C’est vrai !
Et tout cela, notre Flandre prospère, Notre ville opulente où sont couchés nos pères, Nous souffririons qu’un jour tout cela ne soit plus, Parce que l’Océan, dans un dernier reflux, Abandonnant nos quais changés en terrains vagues,
Nous aurait infligé la trahison des vagues ? Non ! Non ! Rassurez-vous ! Le pays comprendra Que son destin dépend de l’effort de nos bras, Et si la mer s’obstine à fuir quand on l’appelle, Nous la ramènerons chez nous, à coups de pelle !
Allons tant mieux !
La mer est sournoise et rusée, Maître !
Sans doute, mais ses ruses sont usées, Et nous savons comment la prendre, mon garçon ! Voici quatre cents ans que nous la connaissons ; C’est trop pour nous laisser jouer !
Et maintenant, Retiens bien ce que je t’ai promis : Dans un an Tu suivras le chenal sans accrocs, sans déboires, Peut-être sans pilote !… Et là-dessus, viens boire ! Tu m’as tant fait parler que j’ai la gorge rude !
Peut-on vous aider, Mademoiselle Gertrude ?
Oui. Voulez-vous tenir un instant mon plateau ?
Je pourrai faire place ici…
Quel beau gâteau !
Oui. C’est un Grand-Doré.
C’est vous qui l’avez fait ?
Oh non ! C’est Mère-Flandre.
Il est lourd !
En effet. Vous l’aimez bien ?
Qui ça ? Mère-Flandre ?
Mais non. Le Grand-Doré ?
Je crois bien !… Quel drôle de nom !
Le Grand-Doré ?
Non, non, Mère-Flandre !… Pourquoi Riez-vous ? C’est de moi ?
C’est de vous et de moi, Parce que nous n’avons pas l’air de nous entendre. Je vous dis Grand-Doré, vous dites Mère-Flandre ! Laissez-moi rire un peu…
C’est si bon : rire un peu !
C’est vrai, vous ne riez pas souvent.
Quand je peux ! Et vous ?
Oh, moi aussi… quand j’ai le temps !
C’est vrai. Vous travaillez beaucoup !
Pas mal… Et je devrais Travailler plus encor, le Maître étant doyen…
Il faut donc rire en travaillant !
C’est un moyen.
Rendez-moi mon gâteau ?
Voici…
Sa place est faite…
Merci… Juste au milieu !
C’est un vrai jour de fête !
Oui ! Mais trois fois doyen c’est un honneur insigne ! C’est rare !
Et bien plus rare encore : En être digne ! Mais quel homme étonnant que ce Maître Corneille !
Oui.
Tout lui réussit ! Puis, ce qui m’émerveille Voyez-vous, et pourquoi ma faiblesse l’envie, C’est qu’on dirait, vraiment, qu’il a dompté la vie, Et qu’un jour, mécontent de la voir comme elle est, Il en a fait tranquillement ce qu’il voulait ! Ajoutez qu’il est bon, qu’il fait du bien…
Beaucoup.
Je vois que vous l’aimez aussi.
Je lui dois tout. Je ne sais pas ce que je serais devenue Sans lui… Lorsque maman, que je n’ai pas connue, Est morte, elle était veuve déjà… L’on m’a dit Qu’il m’avait prise ici de suite… J’ai grandi Dans sa maison si simplement hospitalière… Voilà ; vous savez mon histoire tout entière !
Oh, je la connaissais !…
Et c’est même pourquoi. Vous rencontrant ici, sans parents, comme moi…
Eh bien ?
Il m’arrivait de penser à moi-même ; Et sachant que si Maître Corneille vous aime, C’est comme l’on chérit sa nièce ou sa filleule, Lorsque je vous voyais triste ainsi d’être seule, — Ah ! je sais que c’était méchamment égoïste ! — Je me croyais moins seul et me sentais moins triste !
Je comprends…
Si j’avoue une chose pareille, Je n’entends pas, du moins, blâmer Maître Corneille ; Il est sévère et froid, mais rien n’est plus trompeur, Car il vous aime bien…
Oui… mais il me fait peur !
Vraiment ? Pourquoi ?
Mon Dieu, j’en ignore la cause ; Mais je me sens auprès de lui si peu de chose ; Je lui sais tant d’intelligence et de mérite, Et je le vois si grand, devant moi, si petite… Vous riez ? Vous trouvez que j’ai tort ?
Oui, je trouve… Et pourtant, c’est si bien la crainte que j’éprouve Lorsque je suis ici…
La crainte ?
Manifeste ;
Dans chacun de mes mots, dans chacun de mes gestes, Et, peur de vous déplaire ou de vous faire rire, Je ne vous dis jamais ce que je voudrais dire !
Il faut oser !
Oser ! Sans doute, on s’y décide, Puis…
Je n’aurais pas cru que vous fussiez timide Comme moi ! D’autant moins qu’en parlant des courtiers, Maître Corneille a dit souvent que vous étiez Plein d’initiative et d’audace !
Vraiment ? Il a dit ça ?
C’est vrai ; c’est son enseignement D’ailleurs, et son exemple ; et nul autant que lui, Ne m’a montré comment on s’y prend aujourd’hui, En aidant son savoir de chances opportunes, Pour illustrer sa ville et bâtir sa fortune. Aussi lorsque je pense au destin qui m’attend, Sachant bien qu’on n’arrive au succès qu’en luttant,
J’apprends ici comment l’on vainc ses adversaires, Et je m’arme de tout ce qui m’est nécessaire Pour obtenir, plus tard, dans Anvers, la maîtrise, Et mener à mon tour de belles entreprises !
Dans Anvers ?
Il faut bien ; car n’étant point d’ici, Ce serait difficile… Et puis Anvers, aussi, C’est Anvers !
Oui, mais Bruges et Damme ?…
D’accord ; Il n’y a rien de mieux sur les plages du Nord, Et pour voir aussi beau l’on chercherait en vain, Si l’on ne trouvait pas Anvers sur son chemin !
Vraiment ?
Ah, oui ! Vous vous en souvenez peut-être, Quand j’y fus l’an passé pour le compte du Maître, À quel point je revins ravi, enthousiaste !
Des milliers de maisons, un grand fleuve, un port vaste Vers lequel les vaisseaux du monde entier convergent, Et dans le riche enclos de son enceinte vierge, — Car nul prince à ce jour n’a franchi ses murailles — Je ne sais quoi d’ardent qui gronde, qui travaille, Et fait sentir qu’au cœur de cette ville immense, C’est comme un grand destin de gloire qui commence !
Alors vous comprenez qu’aux heures où l’on sent Que l’on est fort et jeune et qu’on a du vrai sang Comme une sève chaude et qui gonfle l’écorce, Ce soit dans ce milieu de jeunesse et de force, Qu’on rêve de donner un jour… à ceux qu’on aime, Un fier et grand bonheur qu’on aurait fait soi-même, Fallût-il, nuit et jour, peiner comme un forçat !…
Mais vous n’avez pas l’air si timide que ça !
Vous voyez… vous riez de ce que je vous dis !…
Mais non !
Et vous n’avez pas tort ! Je m’étourdis,
Je rêve, je m’exalte… Et je sais bien pourtant Que n’ayant rien que mon courage et mes vingt ans, Je resterai sans doute un fort pauvre écolier…
Pourquoi dites-vous ça maintenant ? Vous parliez Beaucoup mieux tout à l’heure.
Eh, non !
Je vous assure.
Non, mon orgueil allait dépasser la mesure… Le ton qui me convient est un ton plus modeste… Et vous m’auriez cru fou si j’avais dit le reste !
Qu’avez-vous ?
Rien…
Mais oui… de la peine ? Et cela Me surprend ! Être triste un beau jour de gala
Comme aujourd’hui ! Quand il fait bon ! Quand on s’apprête À s’amuser ! Vous n’allez pas bouder la fête, Dites ?
N’avez-vous pas certains jours de la peine ?…
Oui… parfois… le dimanche…
Et pendant la semaine ?
Très peu ; mais le dimanche est si long ! La demeure Est vide ; le travail n’y met plus sa rumeur ; Dans vos bureaux, personne ; et l’horloge balance Dans toute la maison un si profond silence Qu’on entend grignoter les souris dans la huche. Mais pendant la semaine, on dirait une ruche ! Dès le lundi matin, reprenant son ouvrage. Le port y fait rentrer sa vie et son tapage ; Vous travaillez, Maître Corneille aussi, les clercs, Tout le monde ; et moi-même, je me donne l’air, Par mon humble besogne à côté de la vôtre, D’être aussi vive et nécessaire que les autres ! Ne riez pas !
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